Disclaimer : The 100 et ses personnages appartiennent à leurs créateurs, je n'ai pour propriété que le bazar que j'en fais.
Rating : M
Warning : Cette fan-fiction contient des sujets sensibles comme la dépression, le viol, la drogue, la pédophilie, le suicide, ainsi que plusieurs relations LGBT+. Si cela peut d'aucune manière atteindre à votre intégrité mentale, vous êtes libre de ne pas vous imposer ce récit.
Note de l'auteur : Les musiques sont toujours disponibles sous la playlist [SKAIKRU] Monty. Le chapitre de Monty est de loin le plus paisible, mais aussi le plus douloureux. J'espère avoir réussi à parler de toutes ces douleurs sans faire fautes à mon désir de me rapprocher d'une vérité individuelle sans pour autant nier celle de la majorité. La pédophilie et le viol sont des sujets incroyablement difficile à aborder, et même en y ayant mis beaucoup de réflexion et d'efforts, j'ai immensément peur d'avoir pu me tromper ou mal peser mes mots ici. Si vous avez le temps et l'envie, laissez-moi donc un petit commentaire pour me donner votre avis sur ce demi-chapitre et le déroulement de l'histoire, voilà qui me ferait immensément plaisir. De l'amour sur vous.
– Votre chieuse attentionnée
2 0 0 6
Every Single Night – Fiona APPLE
« Every single night's a fight
With my brain. »
Aussi loin qu'il puisse se souvenir, Monty ne s'est jamais senti assez. Assez beau, assez intelligent, assez talentueux, assez drôle, assez pour le monde. N'importe quel psychiatre aurait pu comprendre en quelques secondes que le problème ne remontait pas de très loin. Même s'il détestait se conformer aux clichés qu'il dédaignait, il devait admettre que ses parents s'associaient à l'image exigeante qu'on en avait des parents asiatique. À l'âge de trois ans, on avait glissé un clavier sous ses doigts avec l'espoir qu'il deviendrait le meilleur de sa génération, le nouveau prodige des Amériques. Ils y tenaient tant qu'ils avaient tout misé sur l'institut d'Arkadia, avec le rêve fou que là-bas, il se ferait une place parmi les plus grands.
Mais un problème subsiste ; Monty n'aime pas le piano. Nourri depuis sa naissance de mélodie, Mozart à Bach, il est près de la nausée à l'écoute de Chopin, et être excellent n'est pas suffisant pour aimer ce qu'il fait.
A douze ans, il aimerait être tout ce que sa mère voit en lui, mais le miroir ne lui renvoie que l'image d'un gamin banal et mal-assuré, incapable d'être à la hauteur du futur qu'on lui dessine et des amis formidables qui l'entoure. Il n'est pas assez bien, pas assez attentif, pas assez passionné.
S'il rejoint l'internat, ce n'est pas pour mieux travailler comme il le prétend, mais bien pour s'éloigner de sa famille et le regard brillant d'espoir de son beau-père. Si Monty est si médiocre en piano, ce n'est pas faute de travailler avec acharnement à chaque heure qui se présente. S'il est médiocre, c'est que les heures de travail qu'il s'impose, il ne les utilise pas pour perfectionner l'art de Beethoven. Il les utilise pour apprendre la basse, dans le plus grand des secrets, avec l'espoir de devenir assez bon pour ne plus laisser le choix à son entourage que l'encourager dans cette voie. Dans la cave de Blake, c'est de sa basse dont il s'empare pour rejoindre leur mélodie, il est fière de ce qu'il a réussi à apprendre, de sa dure labeur qui l'a mené à un niveau plus que correct. Il a rejoint le niveau de Murphy qui n'en joue que de temps à autre, il pourrait demander à rejoindre la classe de leur niveau. Quelque fois, il fantasme d'envoyer tout balader et jouer de sa basse sur la scène du concert de fin d'année et d'obliger ses parents à assumer la passion de leur enfant. S'il est bon, alors qu'importe, non ?
Il est meilleur chaque jour, on lui a appris à ne rien laisser tomber, à continuer, encore et encore. Il n'est pas naturellement doué comme ses camardes, il n'a pas la même facilitée à apprendre ou l'oreille absolue. Ce qu'il a, il l'a mérité au prix de dizaines et centaines de nuit à se faufiler jusqu'à une salle de musique pour s'emparer de l'instrument et s'entraîner, sans rechigner. Son talent, il le doit à toute les fois où il s'est endormi sur sa table de cours, toutes les mélodies qu'il a rejoué des milliards de fois pour atteindre la perfection.
Il sait qu'un jour, il faudra assumer ses choix, il sait qu'il y perdra sûrement beaucoup. Il essaie, chaque jour, de s'y faire un peu mieux. Il a la chance de se savoir entouré d'êtres aussi talentueux que gentils. Une chaleur dans son coeur réchauffe ses nuits depuis qu'il sait qu'il ne sera jamais seul. Il ne pense pas qu'il mérite l'amour de ses amis, il n'est pas aussi doué qu'eux, pas aussi souriant, pas aussi amical. Il espère qu'ils ne se rendront jamais compte qu'il n'est pas la moitié de ce qu'ils sont, et profite de chaque secondes à leur côté.
Avec eux, ils se sent compris; il est en fait l'avant-dernier à avoir intégré l'internat, Bellamy étant le seul à encore rentrer chez lui après chaque journée de cours. À quelques minutes de voitures, une jolie maison se dresse dans un joli lotissement, où l'attendent sa mère, femme d'affaire, et sa soeur Octavia. Quelques fois, ils l'envient, d'avoir une famille constituée de plus d'un enfant ; ils sont tous enfants uniques, et aucuns n'ont le luxe de se rendre chez eux le coeur léger.
Jasper a grandit entre les murs de l'institut ; ses parent sont morts trop tôt pour qu'ils s'en souviennent et il a été laissé comme pupille de l'état, avec assez d'argent pour payer cinquante ans dans le luxueux établissement. Quand ils l'interrogent, le batteur se contente de hausser les épaules ; il était jeune, il n'a honnêtement aucune idée de ce que faisait ses parents pour lui avoir laissé une telle fortune, et il n'a personne pour répondre à ses questions maintenant. De temps à autre, une femme vient lui rendre visite et lui demande des détails sur son quotidien et son ressentit. Ils l'appellent « Tête-en-l'air », car elle a toujours l'air de se perdre dans d'autres dimensions et oublient jusqu'au prénom de celui dont elle est censé s'occuper. Jasper dit qu'elle s'appelle Luna, et qu'elle s'est dévouée pour s'occuper de lui pour tout ce qui n'est pas du ressort de l'internat, un peu comme un ange gardien. En vérité, Tête-en-l'air lui envoie simplement un immense colis chaque mois, constitué de vêtements rarement à la bonne taille, d'argent pour s'en charger lui-même, des livres et quoi que ce soit dont Jasper lui ait exprimé le besoin. Elle est toujours souriante, elle appelle une fois par semaine, et elle semble toujours soucieuse qu'il se sente à l'aise dans l'établissement. Elle l'emmène avec lui durant les vacances de Noël et d'été, quand l'internat ferme ses portes. Il répète souvent qu'il n'aime pas ça. Si Tête-en-l'air ne le garde pas plus chez elle, c'est qu'il a exprimé le voeux de rester le plus souvent à Arkadia auprès de ses amis. En réalité, il est inconfortable auprès de la charmante et chaleureuse famille de Luna qui n'est pas la sienne et qu'il a l'impression d'importuner par sa présence. Le mari de Tête-en-l'air est un grand homme, costaud, qu'ils ont surnommé Grincheux. Il est gentil mais buté, renfermé. Elle le fait aisément rire, mais Jasper le laisse toujours indifférent malgré ses pitreries. Elle a des enfants, dont il parle peu. Il les dit doux et intelligent, ils ne s'entendent pas bien et ils peuvent voir à son regard qu'il en est blessé. Tête-en-l'air ne se bat pas et le laisse vivre sa vie loin d'elle ; elle l'affectionne mais ils ne s'aiment pas tant que ça.
Murphy, lui, a rejoint l'internat depuis un an. Ils n'avaient pas discuté du pourquoi, ils savaient seulement que son père avait percuté une voiture il y a de ça une année, et que une demie-douzaine de mois plus tard, Murphy rechignait à rentrer chez lui, toujours plus véhément. Quand on lui posait des questions, il répondait que sa mère était triste et il n'avait pas envie de la voir triste. Il avait obtenu gain de cause, et quand ils l'interrogeaient sur ce qui avait convaincu sa mère, il se contentait de dire qu'il avait de bons arguments.
La vérité, Monty l'a appris il y a quelques semaines, quand Murphy, après un appel, s'est effondré en larme. Il se doutait un peu, au fond, que le chagrin se noyait dans l'alcool et la violence entre les murs si charmant de sa maison, il n'avait juste pas idée à quel point. Murphy reste à l'internat, sa mère plonge plus profond dans l'oublie et les abysses de solutions qui n'en sont pas.
Alors que Monty fuit sa famille en dormant à Arkadia, ça n'a rien de bien surprenant pour ses camarades, et il n'a pas vraiment besoin de se justifier. Il apprécie le boucan que Jasper fait chaque soir, la jolie mélodie de son enthousiasme. Il apprécie que Murphy vienne chaque soir à leur porte pour leur gueuler de la fermer, et il aime que chaque soir, un de leur encadrant vienne gueuler sur Murphy pour gueuler dans les couloirs, puis sur eux pour se faire entendre à l'autre bout de l'établissement.
Toute sa vie, Monty a l'impression de ne pas être assez, mais auprès de ses amis, il se sent presque comme une personne intéressante. À Arkadia, il trouve un foyer et une famille. Une famille qui n'espère pas de lui un futur qu'il n'est ni sûr d'atteindre ni de vouloir. Les rêves de Murphy, les espoirs de Jasper, la vision idyllique de Bellamy, voilà ce qui le nourrit. Voilà ce qui l'attire. Il veut se construire un avenir à la hauteur du leur. Il n'est toujours pas assez, mais il aspire enfin à l'être par ses propres moyens.
2 0 2 0
Shake It Out – FLORENCE + THE MACHINE
« And I've been a fool and I've been blind ;
I can never leave the past behind.
I can see no way, I can see no way. »
Honnêtement ? Il n'est pas sûr que ce soit naturel d'avoir le coeur si gonflé de ce mélange de nostalgie, de bonheur, et d'excitation. Il n'a pas la même opportunité de se mêler à la foule, il ne peut plus se déchaîner dans la fosse parmi le public, mais il se tient là, dans les coulisses, et il ne se lasse pas du spectacle. De ses amis qui renaissent chaque soir sous les lumières aveuglantes, des milliers de voix qui reprennent ses chansons, du temps qui se suspend – à chaque solo, à chaque note qui flotte au dessus du monde – de chaque ovation.
Chaque concert le remplit un peu plus d'espoir. D'espoir que la vie peut être bonne, qu'il n'est pas brisé. Quand il regarde Blake qui se déchaîne, son sourire resplendissant, l'espoir qu'ils ne sont brisés.
Dans l'avion, par le hublot, le monde qui rétrécit et s'éloigne, et ce qui lui semblait si insurmontable s'éclaircit et s'allège. Dans les airs, il traverse les pensées et les réflexions, son esprit se fait plus clair, l'avenir plus souple. Au-dessus des nuages, la pluie ne peut plus l'atteindre, il n'y a plus que le soleil ou les étoiles. En tournée, la vie se simplifie, il n'y a plus de questions futiles, plus de vie qui s'emballe, tout est écrit, tout est primaire. Manger, voyager, dormir, répétition, concert, en boucle. Quand ils sont désoeuvrés, ils discutent, ils bouquinent, ils utilisent les minutes pour vivre ce qu'ils ne prennent plus le temps de vivre dans la vie ordinaire. C'est épuisant, une course permanente, l'excellence à cultiver, offrir dix fois un spectacle unique qui reste à jamais dans les mémoires. Ils sont drainés de leur énergie, ils ne l'utilisent plus que pour ce qui en vaut la peine. Murphy est plus reposé ; il a moins de travail, il ne se donne pas sur scène, il se contente de contempler ses amis qui s'offrent à leur fans avec dévotions. Il voudrait que la vie soit un enchaînement de concerts dans le monde entier ; les paysages qui défilent, les rires qui s'égrènent et l'exaltation à l'idée de se performer, en boucle, jusqu'à mourir d'épuisement. Il veut mourir d'épuisement, mourir de ne plus pouvoir bouger un seul muscle, de ne plus pouvoir même faire battre son coeur, mourir d'avoir trop fait. D'avoir touché la dernière limite, d'avoir exploité en lui tout ce qu'il y avait de ressources. Il ne voit pas de meilleures manières de partir que de partir parce qu'il n'a plus rien à offrir.
Ils en ont discuté, un soir, dans les airs, alors qu'ils survolaient la mer et que malgré la fatigue, ils étaient trop excités pour fermer les yeux. Monty veut mourir dans son sommeil, paisiblement, vieux et heureux, en ayant grandit assez pour voir le monde et ceux qu'il aime vivre et grandir. Il veut avoir vu tout ce qu'il peut, avoir aimé aussi longtemps qu'il pouvait, il veut une vie remplie et un départ discret, drapé par la nuit. Fermer les paupières et ne pas les rouvrir, comme une évidence.
Jasper pense que la meilleure mort c'est celle digne d'une rockstar, une overdose ou une balle dans le coeur, quelque chose qui laisse son nom dans les journaux à l'image de sa carrière. Quelque chose qui marque, dramatique et tragique, une mort de film. Mais dans les faits, il est obligé de se ranger du côté de Monty. Il veut mourir vieux, entre deux rêves, avec sa fille heureuse et pleins de petits-enfants imprimés sur sa rétine. C'est ça être papa, il est obligé de l'admettre, c'est devenir fou et s'imaginer rester à ses côtés jusqu'à la fin des temps. C'est devenir faible parce qu'on ne vit plus uniquement pour soi, on vit pour être sûre qu'un autre être vivra avec ce qu'il y a de mieux. « Je suis faible, il a répété, je fais attention à tout, plus de folies, plus de conneries. J'ai la trouille de partir sans avoir pu la voir se marier, sans avoir assisté à sa vie, les pires et les meilleurs moments. » Il y avait eu un silence, Murphy s'était senti tout petit. Dépassé par un sentiment qu'il ne comprendrait sûrement jamais. Il y tient, à Melody, comme à la prunelle de ses yeux, c'est sa filleul, c'est un joyaux, un trésor. Mais il ne l'aime pas le centième de l'amour que Jasper lui voue, il est incapable de comprendre ce sentiment omniprésent et omnipotent qui régit ses pensées toutes entières. Il pouvait sentir que son camarade était peiné d'être loin de son bout de soi si longtemps ; il ne la reverra pas avant plusieurs mois et il semble terrifié de louper quelque chose. C'est la mère d'une amie de Melody, avec qui il est devenu proche il y a quelques année, qui garde sa gamine ; Harper. Il appelle tous les soirs et tous les matins, elle lui demande avec excitation comment se passe les spectacles et lui raconte ses journées de classe.
Blake a déclaré qu'il n'y a pas de meilleur mort. Que c'est la fin de toute manière, un moment indigne quoi qu'il en soit. Mourir c'est un peu perdre, il se fiche de comment il partira ; il sera parti. Il semblait rechignant à en parler ; l'australien a toujours eu peur de la Mort. De l'oubli. C'est une angoisse qu'ils lui connaissent depuis tout petit, et le temps n'y a rien changé, il l'a peut-être même plus ancrée dans ses pensées, plus sournoise, plus discrète, mais lancinante. Telle une entité menaçante, la mort plane sur ses actes et ses choix, et il tente vainement de la fuir.
Dans les hôtels qu'ils fréquentent le temps d'une nuit avant de reprendre la route, Murphy laisse l'obscurité engloutir les couloirs avant de les traverser pour rejoindre la chambre de Blake. L'embrasser, s'oublier, glisser sous ses paumes, toujours un peu plus. C'est un peu moins violent, c'est un secret qui courent sur leur langue et les laissent confus. Il ne sait pas ce qu'il fait dans ses draps, contre ses murs, dans sa douche, chaque soir, il ne sait pas qui y gagne. Il ne veut pas savoir, il se doute qu'il n'empoche pas la victoire. Le brun ne le renvoie pas chez lui, mais il ne se sent pas le bienvenu dans sa nuit. Il finit toujours par s'esquiver, furtivement, quand l'australien part se laver ou ferme les yeux. Il se laisse guider jusqu'à la sortie, s'expose aux vents et aux étoiles, et s'empare d'une cigarette pour embrumer son esprit.
Là, il ferme les yeux et respire l'air frais, s'engouffrant dans ses poumons pour ressortir dans un souffle qui se perdra dans la trachée d'un autre. Il observe la ville endormie, le ciel dégagé et la lune qui éclaire la rue. Le béton qui scintille sous la lumière pâle, les astres lointains qui se chuchotent des mélodies aérienne. Là. Il pourrait mourir là, entre l'orgasme et le sommeil, l'âme exaltée et les os aux repos. Voilà une vérité que personne ne pourrait nier ; après deux heures, le monde bascule dans une dimension euphorique où les réflexions se perdent et les sentiments resurgissent. Il a appris à apprécier la sensation désinhibée où l'honnêteté remonte à la surface comme les cadavres des journées torves. Où tout est dramatique et effrayant, excitant, où les sens s'exacerbent, et la mélancolie vient murmurer des contes nocturnes. Il vient pour ça, pour l'importance qui se brouille, les pensées qui se confondent, l'homme à la mer. Le monde à ses pieds, endormi et inconscient, et l'infini de choix qui tournoient en suspens au-dessus de son corps abandonné. La liberté, dans sa forme la plus crue, dans un élan insensé qui lui donne envie de crier très fort et de courir très loin, juste parce qu'il le peut. Qui l'inspire mille mots et mille notes, lui donne envie de vivre soudainement plus fort et plus vite, de se consumer, de s'enflammer. Là, conforté dans les ténèbres, il se voudrait une histoire épique, des relations poétiques, une passion endiablée. Il se voudrait des voyages, des paysages, des montagnes et de mers, il voudrait voler, il voudrait aimer. Après deux heures, tout est permis et les rêves se défont de leurs laisses pour se déchaîner et galoper pour quelques heures de faiblesse folle et démente. La liberté, qui gonfle son coeur de tant de chose qu'il ne peut les démêler, amassant la joie et la tristesse, l'excitation et la mélancolie, l'espoir et une pointe de peur, entre ses côtes, démunies face au trop-plein. Il n'y a aucun mot qui puisse résumer cette impression d'être à quelques inspirations d'exploser de vie, aucun terme pour qualifier le rythme effréné de son sang dans ses veines et les pensées qui s'élancent sur le bitume jusqu'au tournis. Pas de chanson qui serait assez belle, assez grande, pour exprimer la jouissance qu'il en tire. Plus qu'une baise avec Blake ? Possiblement. Rien n'arrive à la cheville de la liberté qui, le temps de quelques minutes, lui redonnent l'illusion de s'éloigner du cadavre fumant qu'il est devenu. Allongé contre le béton rugueux, le ciel fait tanguer le monde.
« Je croyais que tu savais plus sourire. »
Au-dessus de lui, Jasper allume une cigarette, la flamme du briquet aspergeant son visage d'une lumière chaude. Les cernes se creusent habillement sur sa peau de papier, il semble de plus en plus épuisé au fil des concerts, et pourtant il ne se plaint jamais. Dans les hauts et les bas, dans les temps les plus rêches de sa vie, Jasper ne s'est jamais plaint. Il a coulé, blessé, mordu, s'est laissé alanguir dans son malheur, mais jamais il n'a énoncé la moindre complainte. Le monde entier pouvait voir son malheur, il ne le cachait pas, pour autant l'exprimer semblait inconcevable. Dans la bouche de Jasper, rares sont les gémissements et les reproches. Il en a énoncé, il s'est énervé, il a crié. Il ne crie plus, plus que dans le micro pour un refrain véhément. Petit, il était celui qui trouvait le bon dans les mauvais moments, qui s'émerveillait pour un rien et qui s'égaillait pour tout. Il est devenu terne, une ombre qui se tient debout avec toutes les forces qui lui restent. Pour les autres, pour sa fille, pour son meilleur ami qui lui tient de béquille à chaque fois qu'il trébuche, pour Monty qui n'est plus rien mais qui est tout, qui ne l'a pas abandonné alors qu'il aurait du. Pour la musique, qui lui a donné le meilleur et le pire et a façonné son présent dans l'or et l'abysse. Il aime, encore, en mode silencieux, fade. Le retour de Skaikru draine toute la vie qui lui reste, mais a aussi le mérite de redonner quelques couleurs aux paysages et du goût à l'air qu'il inspire. Une gorgée de nicotine, il vient s'allonger à ses côtés, collant son épaule à la sienne. Fut un temps, les mèches folles seraient venues chatouiller sa nuque et son menton, et le compositeur y aurait passer ses doigts avec tendresse. Le crâne rasé de Jasper n'offre plus aucune chevelure à peigner, Murphy se contente de retracer ses pommettes saillantes avec douceur.
« T'as l'air crevé, il fait remarquer.
– Dis-le si j'ai une sale gueule. » réplique Jasper.
Il se redresse pour tirer sur sa clope, recrache en l'air les volutes qui se mêlent à l'obscurité, puis se laisse à nouveau tomber à terre. Il laisse le pouce de Murphy retracer ses cernes avec inquiétude.
« Tu devrais m'embrasser, il chuchote. Ce serait romantique. »
Les commissures du compositeurs se relèvent, il sourit doucement en même temps qu'il s'empare de sa main, entrelaçant leur doigts pour la millième fois.
« Je crois que Monty n'apprécierait pas, il murmure en retour.
– On s'en fout. »
Le regard amusé de Murphy l'informe qu'il n'y croit pas une seule seconde, et Jasper laisse un petit rire s'échapper, avant de reporter son regard sur le ciel. Il passe sa main libre sur son front, souffle très fort.
« Je comprends rien, il lui avoue.
– Je sais.
– Il devrait me détester, non ?
– Oui.
– Mais il m'embrasse.
– Apparemment. »
Il sent la main de Jasper serrer la sienne plus fort. Il ne comprend pas tout de leur relation non plus, pour être honnête. Monty est froid, et pourtant quelque chose continue à l'attirer vers le brun, comme un papillon vers une flamme.
« Tu dis ça, soupire le batteur, mais tu détestes Bellamy et tu couches avec lui en permanence. »
Il ricane, la comparaison n'est pas si mal choisie, même si elle n'est pas totalement exacte. Monty ne déteste pas Jasper, il trouve juste difficile de renouer avec lui après les évènements et la confiance qui s'est brisée. Murphy, lui, en veut encore et encore, éternellement, à Blake pour l'avoir abandonné et trahit. Et si Jasper montrer des signes de regrets et continue à partager une amitié particulière avec l'asiatique, lui n'a plus que le sexe en commun avec son amant, quoi qu'il en dise. Malgré tout, malgré le pire, Monty n'a jamais entièrement abandonné Jasper et Jasper n'a jamais entièrement abandonné Monty plus d'une année, malgré la colère et les désaccords, les plaies. Ils se sont perdus de vue, se sont éloignés, mais ils n'ont jamais laissé l'autre couler pour plus longtemps qu'une poignée de temps. Blake l'a laissé couler pour neuf ans. Leurs duos se ressemblent et pourtant la comparaison semble inappropriée face à la candeur et la poésie du regard de Monty qui le temps d'un battement de cil s'adoucit quand il contemple son ex-meilleur ami raconter une anecdote sur sa fille.
« Et tu couches avec Monty, il réplique, c'est de bonne guerre.
– Je couche pas avec Monty. », répond Jasper instantanément.
Murphy tourne la tête, joue contre goudron, pour jauger le visage qui se détache de la pénombre.
« Tu couche pas avec Monty, il répète, et il se rend compte qu'il a toujours pris le fait pour un acquis sans aucune preuve. Pourquoi ?
Son ami souffle du nez avec amusement et laisse ses yeux dériver dans les étoiles, sûrement à la recherche de la meilleure réponse :
« Tu me croiras sûrement pas, il prononce doucement, mais je suis hétéro. Monty ne m'attire absolument pas. Je me verrais jamais coucher avec un homme, ça m'intéresse pas. »
Un silence, Murphy se sent stupide d'avoir toujours déduit de lui-même le ressentit de Jasper sans jamais en avoir parlé avec lui. La révélation a un drôle de goût, et pourtant ne le surprend pas outre-mesure ; Monty et lui n'avait jamais été à propos de la chaire.
« T'es juste amoureux ? il demande avec curiosité.
– Je suis pas amoureux de Monty. J'étais amoureux de Maya, la sensation n'avait rien à voir.
– T'es pas gay et t'es pas amoureux, il lui fait remarquer, sans pour autant remettre en doute les déclarations. Mais tu l'embrasses.
– Je l'aime vraiment beaucoup.
– Parfois c'est suffisant.
– Faut croire. »
2 0 0 8
All For Us – LABRINTH
« I'm taking in all for us.
I'm doing it all for love. »
Monty aime ce qu'ils ont réussi à accomplir. Il est fière, fière de faire partie d'un tel phénomène, fière du succès qu'ils rencontrent. Fière de pouvoir jouer devant des millions de gens qui crient son nom, fière de savoir que ses musiques sont écoutées dans les voitures et les maisons. Il est heureux d'être reconnu, les heures et heures d'entraînement qu'il a investies sont récompensées. Fière de révolutionner le genre musicale et d'y apporter une pierre conséquente. Il n'a jamais espéré si loin, il n'a pas vraiment l'impression de mériter une vie si fantastique. Aussi, il ne trouve pas inconcevable de payer une contrepartie qui remettrait les balances à égalité.
A quatorze ans, Monty sait qu'il préfère embrasser les garçons, et il est vite décidé qu'il est hors de question qu'il embrasse des garçons en public pour le bien-être de leur carrière florissante. Pas que ces camarades auraient eu le moindre soucis avec ce fait – Bellamy et Murphy s'adonnent déjà à des pratiques peu catholiques derrière les rideaux, et Jasper n'en a pas grand chose à faire, ou pour le citer : « C'est chouette. ».
Mais Dante ne le voit pas de cet oeil. Leur audience n'est pas forcément prête à la révélation d'après lui, et il craint pour sa propre santé mentale. Il le pense trop jeune pour affronter la réaction qui en découlerait, et Skaikru trop fragile pour survivre à une division de leur communauté. Ils se sont accordés sur un marché ; Monty ne dit rien sur son orientation sexuelle pour encore quelques années et pourra l'assumer au grand jour à sa majorité ; leur popularité sera alors assise et lui sera prêt à faire face à l'opinion de son public. Mais qu'il ne soit pas dupé, il n'est pas la priorité dans cette affaire ; l'image de leur groupe est ce qui régi la moindre de leur parole.
Il a accepté de se taire, plus pour protéger les rêves de ces amis que pour autre chose. Honteux de mettre en péril ce qu'ils bâtissent pour un béguin de travers, il tait sa nature, embarrassé de la menace qu'il constitue. Jasper a protesté, s'est disputé avec Cage et lui a répété de passer outre leurs ordres ; il ne l'a pas fait. Jasper est la personne la plus généreuse qu'il connaisse, mais il n'a pas conscience de ce qu'il sacrifie en incitant son ami à faire un coming-out dangereux. Blake et Murphy ont aussi protesté, il les a rassuré, s'est drapé d'indifférence pour ne pas les inquiéter. Dans ses entrailles, il se sent affreusement coupable de cacher ainsi son attirance, et se blâme de tromper des milliers de jeunes qui le voit comme un exemple. Il a l'impression de trahir la communauté LGBT qui manque de représentation et de soutien. Il n'y a aucune issue ; il déçoit et blesse des âmes quel que soit son choix. Il décide de préserver ceux qu'il aime et de sacrifier tous ceux qui écoutent ses musiques et ceux qui craignent comme lui dans le noir. Tant pis.
Il vit de sa musique, ils font la une des journaux ; il en paye la contrepartie.
La contrepartie, il la vit d'une autre manière. Plus cruelle, il se l'admet à regret, plus violente. Venimeuse, elle incruste la honte et la douleur dans sa chaire, la peine dans son coeur. Derrière les murs d'un bureau fermé à clé, dans une pièce discrète, il laisse les doigts parcourir son corps et salir sa vie. Il a cessé de rechigner, cessé de protester, il accepte sans un mot l'affront, se laisse prendre sans un mot, dans le secret, pour que jamais ils ne se fassent prendre. Les paumes enflamment son épiderme, il est brûlé au second degrés, rescapé de l'incendie, semaine après semaine, mois après mois, s'éloignant de sa dignité et de son intégrité. Les menaces n'ont même plus de sens entre les lèvres venimeuses, il ne sait même plus pourquoi il laisse Cage poser ses mains glaciales sur lui. Ça n'a plus d'importance, il ravale les pensées et la raison, éteint son esprit, attend que la tempête passe comme elle passe à chaque fois. Il ne veut pas déranger. S'il se plaignait, s'il gâchait tout, alors on se rendrait compte qu'il n'avait pas sa place depuis le début. Il détruirait ce que ses amis ont mis tant d'effort à construire, soufflerait sur le jolie château de cartes et la supercherie serait révélée. Il a peur, peur de blesser ses compagnons, peur d'être démasquer, peur d'être celui qui les mèneront à leur perte. Il vit un fantasme, chaque jour, joue devant une foule exaltée, répand sa musique dans le monde entier ; il peut supporter le souffle de leur manager contre sa peau et les souillures. Ce n'est pas grave, il y a bien pire que quelques étreintes qu'il ne désire pas. Bien pire que coucher avec un homme qu'il n'aime pas ; tant de gens le font. Dans son esprit, il est libre. Libre de dire non s'il ne voulait pas ; il accepte de son plein consentement. Pour ses amis, pour lui aussi, égoïstement. Pour Skaikru et ce qu'ils ont investis, tous, dedans. C'est de son plein gré qu'il se laisse manier par les gestes rêches et durs de Cage, il est libre, tout va bien, il arrêterait s'il le voulait, c'est ce qu'ils répète chaque soir. Il va bien. Il est libre. Il n'est pas de ces victimes, pas de ces mineurs abusés, il est un jeune homme éduqué et prévenu maintes fois ; la situation n'a rien à voir.
Il n'a rien de enfants que l'on dupe ; il est vieux, quatorze, quinze ans, il est instruit sur la chose, il ne se laisserait pas avoir. Il n'y a pas abus ; il accepte pour ne pas affecter l'avenir brillant qui les attends. C'est même à son avantage, au fond, si on y réfléchit bien.
Avec le temps, Monty a honte, honte d'accepter chaque fois, persuadé de le faire égoïstement pour son propre bien. Si l'on découvrait maintenant, si l'ont découvrait ce qu'il a fait, on découvrirait quel être immonde il est. De quels horreurs il est capable, une âme répugnante cachant ses désirs pour son bien, couchant pour se préserver. Personne ne peut savoir. Il s'enfonce dans les mensonges pour que jamais un homme ne puisse entrevoir son vrai visage. Spirale. Il s'y engouffre, plonge dedans, oublie qui est le premier à avoir agit mal. Il ne s'agit plus que de lui, lui qui dupe le public, lui qui est sale et indigne d'amour ou d'admiration, lui qui cache, encore et encore, toujours plus, jusqu'à oublier qui il est et ce qu'il veut.
Que personne ne puisse jamais atteindre ses amis, que rien ne vienne se mettre sur le chemin de leur bonheur. Que leur avenir continue à rayonner, toujours. Ne rien bousculer, ne rien gâcher, se taire, ravaler sa fierté. Qu'importe si c'est le prix à payer ; le reste des jours, il est heureux.
Il ne mérite pas d'être heureux, il en paye le prix à chaque abus qui le laisse un peu plus vide et confus.
C'est comme ça qu'il aime le bonheur ; acquis, par la force de son travail, par son investissement, par des sacrifices. Cage n'est qu'un sacrifice.
Il est libre.
2 0 2 0
Make up your mind – FLORENCE + THE MACHINE
« Make up your mind,
Let me live or let me love you.
While you've been saving your neck,
I've been breaking mine for you.»
Les cris de la foule résonnent encore entre les murs quand ils descendent de la scène après un énième rappel. Ils sont luisants de sueur, leurs oreilles bourdonnent, ils sont encore sous l'effet de la dopamine, un sourire flotte sur leurs lèvres avec l'exaltation qu'ils retrouvent à chaque concert. Ils voudraient que cet instant irréel ne cesse jamais. Ils lui courent après, représentation après représentation, cette impression de naviguer sur terre comme si plus rien ne comptait plus, leurs têtes qui tournent des applaudissements et du grondement du public. Blake n'a qu'à ouvrir sa loge pour retrouver les lèvres de Murphy qui viennent gouter à la gloire à même la source. L'australien se laisse plaquer au mur, il sourit contre la bouche affamée qui quémande toujours plus. Il se résout à le repousser doucement, essayant vainement d'éteindre le feu dévorant qui le supplie de coller son corps contre le sien.
« On m'attend, il murmure.
– Ils peuvent attendre un peu plus. »
Les yeux bleus de Murphy fondent de désir et il doit puiser en lui toute la force qu'il a pour disparaître dans la douche et fermer le verrou en guise de réponse.
« Salop. » il l'entend l'insulter.
Il est sorti au bout de quelques minutes, il n'a pas le temps pour le luxe d'une douche qualité ; il y a des photos à prendre et des autographes à signer. Murphy est adossé à la porte, et il n'a pas d'autre choix que d'empoigner son col pour l'attirer à lui et entrelacer leurs lèvres une nouvelle fois. Aucun autre choix, vraiment. Il est pourtant obliger de relâcher sa grippe pour passer sa main dans son dos et la laisser caresser sa cuisse avec possessivité.
« Sois sage. », il souffle, quelques octaves trop bas, et il peut sentir la peau trembler sous ses doigts, lui arrachant un sourire. Il quitte la loge avec délice, impatient comme il ne l'a jamais été d'en avoir finit avec ses fans.
Quand il revient enfin, son coeur fait un bruit indécent quand il constate que Murphy n'a pas quitté la pièce. Il n'a pas le temps de faire un seul pas à l'intérieur que déjà la chaire vient onduler contre la sienne et une langue entreprend un tango qui lui fait perdre pied. Le compositeur n'est pas vraiment celui à prendre l'initiative habituellement, principalement pour une fierté qui l'incline peu à faire le premier pas ou se montrer asservi. Mais là tout de suite, Murphy s'en fout. Il veut Blake, et il le veut maintenant. Il veut sa violence, sa haine, sa passion, son rire et son sourire, il veut sa peau, son souffle. Aussi il grogne avec frustration quand son amant l'oblige à briser le contact d'un main et lui murmure avec amusement :
« Je pue la transpi, je veux une vraie douche. »
Et encore une fois, il le laisse abandonné et s'engouffre dans sa salle de bain avec un sourire de défi. Le verrou ne claque pas cette fois et Murphy se permet d'y voir une invitation.
L'eau finit de ruisseler quand il se laisse embrasser, encore brouillé par l'orgasme, la main de Blake sur sa nuque, plus brulante encore que l'eau bouillante qui coule sur leur corps. Il ne résiste pas, se laisse pousser jusqu'à la vitre froide qui lui donne un soubresaut de protestation. Il détache ses lèvres de celles de l'australien et contemple les mèches trempées qui tombent sur les yeux sombres. Yeux sombres qui fixent maintenant derrière lui, et quand il tourne la tête pour suivre son regard, le visage de Blake lui est renvoyé dans le miroir, et il doit avouer que la vision de leurs corps imbriqués contre la paroi a plus d'effet qu'il ne l'aurait voulu. Pourtant, ce n'est pas ça qui semble préoccuper le brun, qui penche la tête en arrière pour contempler la naissance de sa clavicule qui tourne déjà du rouge à un début de pourpre, florissant sans grande discrétion.
« Tu fais chier Murphy, il grogne. Monroe va me tuer.
– Monroe te couvrira ça en cinq secondes.
– Je déteste le fond de teint, il grimace.
– Baise-moi moins fort et je n'aurais pas besoin de mordre.»
Blake lève un sourcil amusé, et se laisse à poser ses lèvres, déjà étirées dans un léger sourire, sur le coin des siennes, avant de reculer et sortir de la douche, dans un nuage de vapeur.
« Je pensais que tu allais m'apprendre la discipline, proteste le compositeur, dans une moue d'enfant boudeur, arrachant un rire bien trop chaleureux de la part de son amant.
– Ce soir peut-être, il lui promet avec un clin d'oeil. Là tout de suite, j'ai quelque chose à vous dire. »
Là, entre l'air qui entrent, en dessous de la salive qui s'avale, cette sensation sourde de son coeur qui s'entrave au sourire, aux yeux qui se plissent et à la main qui peigne en arrière des mèches brunes. Obsédé, il peut dealer avec. Sentimental ? Il préfèrerait crever.
«Jaha nous propose un deuxième contrat pour deux albums et deux autres tournées sur les six prochaines années. »
Silence profond dans la pièce, tous dévisagent Blake qui semble bien trop sérieux.
« On s'était mis d'accord sur une fois et on arrêtait tout, non ? »
Monty essaye de calmer les tensions, il peut voir Jasper froncer les sourcils et Murphy se tendre, sans pour autant lâcher du regard l'australien qui hausse les épaules :
« C'est pour ça que je vous en parle. On pourrait continuer.
– Continuer quoi ? Réplique Murphy.
– Ça ! et la voix grave et rauque du chanteur s'emplit d'excitation. Les concerts, les albums, Skaikru. On s'éclate, rien ne nous oblige de tout enterrer maintenant. »
Plus personne n'ose parler, les yeux du châtain ne sont plus que des fentes quand il se lève et part en claquant la porte. Monty jette un regard exaspéré à l'aîné qui ne semble pas comprendre la réaction et part à sa suite pour calmer Murphy, en même temps que Jasper soupire et se laisse couler au sol avec lassitude :
« T'es vraiment con parfois, tu le sais ? »
Dehors, Murphy se bat inutilement contre un tronc qui reste inébranlable face à ses coups de pieds.
« Il ne t'as rien fait. »
Les yeux glacés se posent sur lui, et il ressent le besoin de préciser :
« L'arbre.
– C'est lui ou Blake. »
Il donne un dernier coup qui fait s'agiter imperceptiblement le feuillage, mais peut-être n'est-ce que la brise tardive.
« Ce serait si inconcevable de continuer ?
– Ce qui est inconcevable c'est qu'il continue à agir comme si rien ne s'était passé.
– Tu dis ça comme si c'était de sa faute. »
Un silence s'étend, pendant lequel Murphy fixe obstinément le goudron, et Monty sait, à cet instant précis, que certaine chose sont destinées à remonter à la surface. À bien y penser, il lui semble qu'il attend ce moment depuis une éternité. Quelque chose en lui s'étonne, et lui étreint le coeur, de savoir qu'après tout ce temps, que malgré toute cette colère et cette rancoeur, son ami continue à le protéger de la vérité, malgré la rage qu'il semble pourtant tant ressentir des évènements passés. Il est temps d'apaiser les blessures, temps de décharger le chanteur des responsabilités qu'il a endosser sans ciller.
« Tu penses que c'est sa faute parce qu'il est celui qui a publié l'information, il prononce doucement, et le regard du compositeur se plante dans le sien, silencieux, mais définitivement déstabilisé.
– Tu savais, il comprend, d'une voix rauque. Depuis combien de temps ? »
L'asiatique avale une gorgée d'air plus sonore que les autres, instinctivement, et décide que les mots sont enfin prêts à voir le jour.
« C'est moi qui lui ai demandé. »
2 0 1 0
My Body Is a Cage – ARCADE FIRE
« I'm living in an age
Who's name I don't know,
Though the fear keeps me moving,
Still my heart beat so slow. »
Quand Bellamy vient tambouriner à sa porte à sept heure du mat', quelque chose crie en lui que le château de carte est sur le point de s'effondrer. Instinctivement, il jette un regard à son appartement et considère ne pas ouvrir la porte à son ami et l'ouragan qu'il emmène. Il ne se l'explique pas, il sait, c'est tout. Il peut sentir que quelque chose s'est déverrouillé. Il pose les doigts sur la poignée et ouvre la porte parce que quelque chose dans la façon que ses mains ont de toujours trembler quand il voit Cage lui susurre que tout est déjà brisé.
Il y a beaucoup de mots qui blessent et de voix qui se brisent, beaucoup de peine et de chute dans un gouffre qui ne se referme pas. Beaucoup de phrase qu'il prononce du bout des lèvres, de l'acide sur sa langue, et qui font briller quelque chose d'innommable dans les pupilles de l'aîné.
« J'ai pas dit non, c'est de ma faute. »
« Vous étiez si heureux, je voulais pas tout gâcher avec cette connerie. »
« C'est pas grave Bellamy, fais pas cette tête. Vraiment, c'est pas grave, c'est finit maintenant, c'est tout ce qui compte. »
Si vous regardez un spectacle de magie, le temps passe vite et vous vous émerveillez, et vous finissez par croire à la magie à défaut d'avoir de meilleures explications. La faiblesse des magiciens, c'est que quand le rationnel vient s'en mêler et que son audience comprend le mensonge, alors l'illusion se brise en mille morceaux et ne reste que la dégueulasse vérité et la pitrerie de la situation. Monty y croit à ses phrases, dur comme fer, et même si, inévitablement, un voix crachote dans les tréfonds de ses pensées que ça ne peut pas être bien ou normal, à défaut de trouver une autre explication, il est obligé de concéder que cela doit l'être. Quand le visage de son ami d'enfance se déforme d'horreur, que ses pupilles s'écarquillent toujours plus, et que la nausée semble le prendre, il doit faire face à la vérité. La magie n'existe pas et sûrement que rien de tout ça, les mains de Cage et son corps sur le sien n'était justifiable ou banal. Il a envie de crier, beaucoup de chose, et de beaucoup pleurer, parce que maintenant que les tours et les ruses ont perdus leur effet, il ne reste que l'implacable et inavouable réalité qui transforme son histoire et sa vie. Il n'a pas envie de voir sa vie de cette manière. Sa vie est moche vu comme ça, et Monty n'aime pas le moche.
« Il faut le dénoncer, déclare Blake, et il a l'impression que le chanteur est arrivé il y a de ça trois éternités et que le monde est en pause.
– Non, il répond, et il veut juste se rouler en boule sur son lit et oublier que la Terre tangue et se renverse.
– Monty ! »
Ça fait une heure qu'il est là, une heure à discuter de ce qu'il s'est passé tout ce temps. Il ne sait même pas comment Bellamy a découvert, et il s'en fout. Il a honte, profondément honte d'être une victime, d'avoir été assez naïf pour tomber dans un piège si évident. Il a honte d'avoir pu à se point avoir tort, de gâcher les rêves et le bonheur de son ami. Il est coupable de la fin des années d'or, il le sait, et il préfèrerait sauter d'un pont que d'impliquer plus de personnes dans cette histoire. Blake semble s'en vouloir d'avoir hausser la voix, il se rassoit et se rapproche de lui pour poser une main sur son épaule :
« Monty, je sais que ça doit être dur. Je ne peux pas imaginer à quel point, mais tu ne peux pas le laisser s'en sortir. Si tu ne le fais pas pour toi, fais le pour d'autres ados qui pourraient prendre ta place. Je refuse que tu puisse un jour regretter de ne pas avoir fait quelque chose.
– Je peux pas, il souffle, il a l'impression de manquer d'air. Je peux pas Bellamy, je peux pas, je peux pas le dire, je peux pas. »
Il sent les bras de l'australien se refermer sur lui, il inspire l'odeur réconfortante, essaie de calmer sa respiration et son coeur qui s'emballent jusqu'à la rupture. Il ne peut pas. Il ne peut pas avouer au monde entier ce qu'il a fait. Que le monde un jour l'apprenne, ça lui déchire le coeur mais il sait que la vérité est vouée à ressurgir un jour. Mais être celui qui va porter plainte ? Être celui qui marche jusqu'à la police pour avouer ce qu'il s'est passé, il ne peut pas. Il est déjà coupable de tant d'emmerdes, il ne peut pas être derrière celle-là non plus. Le courage lui manque, il refuse. Quand Bellamy recule à nouveau, c'est pour lui proposer avec cet air grave qui ne le quitte plus :
« Je peux le faire pour toi. SI c'est ce que tu veux, je peux aller porter plainte. »
Il secoue la tête, l'idée est tentante mais il ne peut pas embarquer le chanteur dans ce scandale :
« Si on venait à savoir que tu es celui qui a porté plainte, ta carrière va en souffrir, tu le sais comme moi. Personne n'aime les mouchards dans le cinéma. »
Il peut voir que son ami aimerait balayer le problème et déclarer qu'il le ferait quand même, mais il serre sa mâchoire et se rassoit, honteux de ne pas être capable de sacrifier ses rêves pour aider le bassiste. Il ne lui en veut pas, il comprend. Il ne demanderait jamais à Bellamy d'abandonner l'avenir qu'on lui profile, il est trop bon, trop prometteur pour lui arracher les opportunités qui se profileront sans un seul doute. Il laisse le silence s'installer, son esprit vide d'échappatoire qui lui épargne de s'exposer à nouveau. Mais le brun a raison, s'il ne fait rien il laisse Cage poser ses sales pattes sur d'autres personnes été cette idée lui donne envie de mourir. Une idée furtive vient pourtant naviguer, doucement, dans le fil de ses pensées, et il déclare avec prudence :
« Tu pourrais le publier sur Em Pleni. »
Bellamy se fige. Il peut voir son corps se tendre et sa poitrine bloquer sa respiration le temps d'un instant.
« Vous n'êtes pas très discret. », il se contente d'expliquer, il n'a pas la force de lui donner plus de détails.
Pour être honnête, il n'était pas sûr jusque là, juste un doute. Des petites pistes, discrètes, mais jamais concrètes, qui menaient à ses camarades, sans jamais totalement les inculper. Em Pleni, après maintes recherches, signifiait « Ça suffit » dans un dialecte tribal australien. Plus jeune, le brun avait pour tendance à grogner quand Octavia descendait dans la cave et baragouinait dans une langue incompréhensible, à laquelle il répondait avec réticence. Il avait insinué un jour qu'elle leur venait de leur père qui leur avait appris très jeune la langue de ses anciens. Murphy et lui disparaissait souvent la nuit, on ne sait où, et revenait le matin avec une expression, fatiguée mais satisfaite. Quand quelqu'un parlait du site devant eux, une drôle d'expression apparaissait sur leur visage, presque fier, celle de deux êtres qui partagent un secret. Mais ils cachaient déjà tant de secrets, qui aurait su dire si celui-là en faisait parti ?
« Si je le publie dessus, fait remarquer Bellamy – qui de toute évidence a conscience que le pourquoi du comment n'est pas important, alors tu seras exposé au monde entier. Ce n'est pas juste la justice Monty, c'est tout le monde, tu ne seras pas épargné, la presse reléguera l'affaire, ça virera viral.
– Ça ne vous a pas dérangé jusque là. »
Il ne voulait pas le blesser, les mots sont sortis d'eux-mêmes, et il peut lire sur son visage qu'il a tapé dans un endroit fragile. Ce n'est pas vraiment le moment de discuter les victimes qui ont souffert d'Em Pleni. Il ravale sa salive, elle a un goût de bile et de larmes obsolètes.
« Je dois en parler à Murphy, il esquive.
– Non. »
Les yeux, comme des billes obscurs, transpercent sa peau.
« Je suis désolé, il bredouille, mais je ne veux pas. Si tu lui dit, alors il saura à quel point je suis lâche. Personne. Personne ne peut savoir que je t'ai demandé de le faire. S'il te plaît.»
Ses doigts s'agrippent sa manche, qu'il tire sans pitié, il sait qu'il est égoïste, il sait qu'il prend une décision qui blesse tout le monde sauf lui, mais il ne peux se résoudre à montrer plus de sa laideur à ses amis. Ils vont déjà trop la découvrir. Pourtant le brun ne proteste pas, il fixe la fenêtre quelques secondes et hoche la tête. Il se lève et passe une main dans ses cheveux.
« Je publierais ça demain à 8h. Reste avec Jasper et Murphy et essaye d'échapper aux journalistes. Ne les laisse pas t'acculer, mais ne laisse pas non plus Dante tout contrôler ; c'est de son fils dont il s'agit, il sera biaisé. »
L'asiatique cligne des yeux, confus, il essaye de procéder les informations et les conseils.
« Et toi, il finit par bredouiller, tu seras où ? »
Un voile passe, quelque chose d'indicible se fendille et il sait que tout se finit ici.
« On m'a proposé un rôle dans un film. Le tournage est à Londres. Je vais aller vivre chez Octavia le temps d'organiser mon déménagement et je partirais.
– Et le groupe ? il demande, perdu.
– Je crois que le groupe ne va pas reprendre de sitôt, il lui avoue avec un sourire triste. S'il en est question un jour, je serais le premier à revenir, promis.
– Et Murphy ?
– Crois-moi, Murphy n'aura pas envie de me voir après ça.
– A cause de moi. »
Bellamy détourne le regard, gêné. Ils savent tous les deux ce qu'il en est, il sent la culpabilité ramper dans son estomac.
« C'est mieux comme ça, déclare l'australien en haussant les épaules. On fait tous des choses dont on est pas fier Monty. Toi, tu as le courage d'y faire face aujourd'hui, à ta manière, et je sais que tu vas faire de ton mieux pour améliorer les choses. J'ai pas ce courage là. »
Il fronde les sourcils alors que son ami s'empare de la poignée.
« Tu as fait quelque chose, il prononce avec incertitude, et devant le manque de protestation il pose une main sur son épaule. Bell', quoi que ce soit on trouvera une solution. Si tu fuis, il te le pardonnera pas et tu le sais. »
La porte s'ouvre et la lumière vient inonder le salon et la terreur poisseuse qui s'y est entassée.
« Monty, c'est pas grave, il le rassure. Je suis désolé de ne pas rester pour toi, j'aimerais pouvoir t'accompagner dans ce bordel, mais crois-moi que tout le monde se portera mieux si je me bars pour quelque temps. Je n'aime pas mentir mais je n'ai pas non plus envie de dire la vérité. Vois ça comme une manière de repentir mes péchés.
– Tu ne te repentis de rien, tu nous quittes.
– Je suppose qu'on est tous un peu lâche au fond. »
À ça, il pense qu'il n'y a rien à répliquer. Et il pense aussi qu'il n'a plus le droit de lui reprocher son départ au vue de ses propres faiblesses. Il se laisse étreindre, il essaye d'imprimer l'impression du corps contre le sien, il sait qu'au moment où il le laissera partir, plus rien ne sera pareil. Il veut pleurer, exprimer un quelconque relent de sentiment face à ce monde qui s'écroule mais le sien est déjà en miettes. Les bras de Bellamy sont chauds.
2 0 2 0
Stole the Show – KYGO
« Our debut was a masterpiece,
But in the end for you and me,
Oh, the show, it can't go on.
We used to have it all, but now's our curtain call.
So hold for the applause, oh,
And waves out to the crowd, and take our final bow.
Oh it's our time to go, but at least we stole the show.»
Quand il finit son explication, Monty serre les dents. Il se dit que c'est sûrement ça, qu'il a attendu toute sa vie, pour clore le chapitre à jamais. Combien de fois, quand les poings de Murphy s'abattait de colère contre un mur ou son dos se cambrait à l'entente du nom de son ancien partenaire, avait-il pensé qu'il suffirait d'admettre la lâcheté et son erreur pour panser la blessure ? Il se sent prêt, aujourd'hui, à faire face au ressentiment du compositeur à la place de Bellamy qu'il avait laissé blâmer en silence. Pourtant, Murphy ne semble pas fâché. Confus, tout au mieux, les yeux à la recherche d'un repère.
« Pourquoi est-il parti ? il finit par demander, et la légère brisure dans sa voix écorche le coeur de Monty.
– Il savait que tu lui en voudrait. »
C'est en partie vrai, et l'asiatique n'en dira pas plus ; ce n'est pas sa place d'expliquer exactement pourquoi Blake a mis les voiles pour Londres, principalement parce qu'il n'en a en fait qu'une vague idée. Il n'a jamais su ce que son ami tenait tant que ça à fuir. Murphy secoue la tête, et tous les deux savent que, si ce n'est pas suffisant pour être pardonné ou réellement plausible, c'est un début.
« C'est comme ça qu'il t'as convaincu de recommencer Skaikru ? »
Murphy est persuadé que l'australien a dû utiliser une forme de chantage ou du culpabilisation pour pousser le bassiste à recommencer la pire aventure de sa vie.
« Quoi ?! Non, Bellamy m'a juste parlé du registre, il ne m'a absolument pas poussé. »
Un petit silence suit, Murphy, assis sur asphalte, a déjà consumé trois cigarettes, et s'apprête à s'en emparer d'une quatrième quand ses doigts se referment sur le vide de son paquet de clope. Il jure et finit par poser la question qui lui brûle les lèvres ;
« Pourquoi alors ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi avoir repris Skaikru ?
– Pourquoi pas ? »
Monty penche la tête et semble essayer de comprendre ce qu'il y a de si compliqué à appréhender dans son implication, et Murphy se demande s'il est stupide ou s'il essaye juste de noyer le poisson.
« Parce que Skaikru a foutu ta vie en l'air, il grince enfin, entre ses dents.
– Oh. »
Le pied du bassiste frappe le sol avec nervosité, il semble chercher ses mots, et quand il reprend la parole, c'est avec calme et douceur.
« Tu sais Murphy, ce que j'ai compris avec le temps et qui m'a permis de reprendre ma vie, c'est que le problème n'était pas Skaikru. »
Ils croisent leurs regards, des questions, tant de questions en suspens, tant de peine que personne d'autres ne pourra jamais comprendre, tant de cicatrices dont seuls eux ont les clefs car personne ne pourra jamais tracer le chemin à leur place.
« Skaikru nous a amené tant de choses, tant de bonheur, continue son ami. Skaikru c'est ce qui nous as tous lié, dans le meilleur et le pire, et nous permet aujourd'hui d'avoir des gens sur qui compter et des milliers de personnes prêts à nous écouter nous exprimer sur une scène.
– Skaikru c'est ce qui t'a amené dans les sales mains de Cage, ce qui a fait partir Maya. C'est ce qui nous as amené depuis dix putains d'années a avoir le poids du monde qui nous écrase comme des merdes.»
Il a un peu crié, presque craché, il a le goût de la bile sur la pointe de la langue. L'acide qui git dans son estomac depuis la nuit des temps qui remontent violemment, l'air est nécrosé.
« Le seul responsable de ce qui est arrivé, le contredit pourtant son ami d'enfance, c'est Cage. Et personne d'autre, et j'ai passé tant de temps à me blâmer moi, Maya, et un peu vous parfois, beaucoup Skaikru, Dante… Le responsable, le seul, c'est Cage, et le reste c'est des circonstances, et c'est malheureux. Les engueulades, les ruptures, tout ça, c'est nous. C'est facile de blâmer une entité qu'on a créé, comme un monstre prenant le contrôle sur le maître, mais la faute est humaine. Le problème c'était nous qui étions trop jeune, Maya qui ne disait rien, Jasper qui accusait les mauvaises personnes, Blake qui a fuit, toi qui blâmait le monde entier, moi qui refusait d'affronter la réalité. On a notre lot de connerie, et aujourd'hui, on y fait face et on est prêt à ne pas les réitérer. C'est ça grandir Murphy, et Skaikru, encore maintenant, ce n'est qu'un patchwork de ce qu'on fait de notre vie. »
Murphy sent son coeur se serrer, encore et encore, jusqu'à se demander s'il est encore là où s'est avalé. Il ne peut pas imaginer que ce soit vrai. Il ne peut accepter que ce soit vrai, parce que c'est là qu'il a battit sa vie et ses opinions, sur ce renfoncement de mauvaise foi pour fuir les responsabilités. Il y a quelque chose qui a toujours flotté au-dessus de lui, comme un nuage, menaçant un jour de se décharger sur ses pensées, cette certitude omniprésente qu'il lui faudrait un jour admettre ce qu'il s'aveuglait de voir. Cette pensée, elle le blesse et lui transperce sa peau qui s'est pourtant fait si dure. Une pensée, une seule, et trop de remise en question. Mais Monty a mis le doigt dessus, et il est temps d'affronter ce qui l'a effrayé toutes ces années. Alors il la prononce, parce qu'il veut juste que les brumes se dissipent et voir le soleil. Il n'en peut plus de ce monde de brouillard et de bruine.
« Ce que tu as vécu, c'est ce qu'on a imposé à des dizaines de personnes en publiant sur Em Pleni.»
Monty hoche la tête, doucement, et il a l'impression que la nuit va le broyer entre ses grandes mâchoires pour ne laisser de lui que de la poudre d'étoiles. Il aimerait n'être plus que de la poudre d'étoile et illuminer la vie d'autres à défauts d'être capable d'éclairer la sienne. Il y a dans sa plus grande fierté la plus grande erreur de sa vie. Dans chacun de ses sourires satisfaits face à la conclusion d'un procès qu'ils ont permit de se tenir, des victimes peut-être encore brisées qu'il n'a pas voulu voir. Parce qu'ils avaient tort dans leur désir de vendetta d'y embarquer des victimes qui méritaient de gérer leurs propre besoin de justice à leur manière. Publiquement, ils avaient imposés à ces âmes d'assumer leurs pires blessures. Ils avaient joués à Dieu impunément et il en avait récolté le prix en se faisant broyer à son tour entre les dents d'une machine qu'il avait laissé devenir incontrôlable. Il se sent nauséeux, profondément malade, d'avoir ainsi si mal compris la grande équation du monde.
« Pourquoi tu nous as pas dit ? »
Son ami a un petit rire chagriné et passe une main réconfortante dans son dos :
« Je n'étais pas sûr que c'était vous, Murphy. Et quand bien même j'aurais été sûr, c'était votre truc, j'allais pas me mêler de quelque chose dont vous vouliez clairement qu'on ne se mêle pas. Je ne pense même pas que tu m'aurais écouter. »
Le bassiste se lève en même temps et lui tend une main pour l'aider à se relever, qu'il saisit avec fatigue.
« J'ai besoin d'être tranquille, grogne Murphy. Je vais me coucher. »
Il a besoin de réfléchir, de digérer, il a besoin d'oublier que tout est faux et de travers. Et que tout n'est pas si faux et de travers au fond.
« Lever à 6h, lui rappelle Monty. »
Murphy ne rentre pas directement dans sa chambre, il passe d'abord par celle de Blake, qui n'a même pas essayé de s'endormir, trop préoccupé par la réaction de son cadet. Aussi il y a quelques étincelles de surprises au fond de ses prunelles quand ce dernier l'embrasse doucement et repart dans le couloir de l'hôtel sans un mot. Ils ne s'embrassent pas assez ainsi, pour rien, pour dire pardon, pour dire merci, pour dire bonjour. Ils ont beaucoup de choses à se dire, beaucoup d'explications à avoir, mais Murphy doit d'abord dormir. Dormir et essayez d'intégrer que Blake n'était pas totalement le méchant de l'histoire et qu'il a sa propre part de conneries à réparer. Il est toujours un peu en colère, toujours un peu haineux, parce que Blake l'a abandonné, parce que Blake le rend confus, et parce que Blake n'a jamais été le petit ami qu'il aurait du être. Mais quelque chose dans le creux de son ventre s'est apaisé, et il est foutrement effrayé. Parce que s'il ne hait plus Blake tant que ça, alors quoi ? Que reste-t-il de leur relation ? Et surtout, est-il prêt à à admettre ce qu'il reste ? S'il ne hait plus son amant, alors en est-il tout simplement putain d'attacher de manière irrémédiable, sans plus rien pour contrebalancer son coeur qui bondit et ses tripes qui se tordent ? Murphy pense qu'il n'y a rien de plus terrifiant que ne plus avoir de raisons de pousser Blake loin de lui.
