GENEROSITE
avril 833
Kayetan montait la garde près de la réserve tandis que ses gars déchargeaient les marchandises. Il n'était pas seulement leur leader mais aussi le plus costaud de la bande, sa seule présence suffisait à imposer le respect et à maintenir les curieux à quelques mètres. Tant que tout ne serait pas en place, il devait s'assurer que les allées et venues soient contrôlées.
Un membre du gang avait filé un mois plus tôt avec une partie des recettes, et depuis il n'acceptait plus de nouveau dans le groupe. Cela l'ennuyait de devoir surveiller ceux qu'ils considérait comme des alliés. La trahison était un crime absolu chez les voleurs ; pour que chacun y trouve son compte, tous devaient jouer le jeu et être loyaux. Si un seul maillon de la chaîne se brisait, c'était la confiance générale qui en pâtissait. Mais Kayetan avait fait en sorte que le misérable ne reste pas impuni : il avait fourni son signalement dans tout le quartier est et exhorté ses confrères à le lui livrer ou à le tabasser eux-mêmes s'ils le voulaient. Quand un voleur quittait son gang en mauvais termes, il ne devait plus compter que sur lui-même et s'attendre à des représailles.
Il leva les yeux et aperçut Clem qui avançait lentement vers son étal ; les mains dans les poches, l'air heureux, comme à son habitude. Kayetan n'avait jamais rencontré quelqu'un qui lui ressemblait. Sa bonne humeur communicative, ses manières franches et directes, son sourire ravageur, tout lui avait plu. Ils n'avaient pas tardé à devenir amis, et même un peu plus fut un temps. Mais auprès de Clem, on finissait par oublier le sens des réalités. Il était toujours actif, si passionné par tout un tas de choses, des rêves et des projets pleins la tête, qu'il était difficile de le suivre. Ils n'avaient pas eu besoin de rompre car il n'y avait pas eu de relation à proprement parler. Ils s'étaient juste "fait du bien", comme on dit. Clem n'avait rien trouvé à y redire, il n'était jamais réellement tombé amoureux de lui.
Il l'attendit, les bras croisés, devinant à l'avance ce qu'il venait chercher : sa commande de sachets de thé. Le genre de truc qui coûtait une blinde à la surface. Il lui ferait un prix d'ami, bien sûr, mais ce goût soudain pour cette boisson lui paraissait inexplicable. Clem était souvent saisi d'étranges lubies qui disparaissaient parfois aussi vite qu'elles étaient apparues. Lui-même avait déjà goûté à ce breuvage et il trouvait cela plutôt bon. Il s'en servait une tasse de temps en temps.
Clem s'approcha et lui serra la main. Une poigne ferme, enthousiaste, et tout de suite le rythme imposé par Clem prit le dessus sur sa propre attitude nonchalante. Il devait être pénible de vivre à côté de lui si on ne pouvait suivre ce rythme... Mais si tout le monde était comme lui, les bas-fonds seraient un véritable paradis.
- "T'es venu pour ta commande ?" demanda Kayetan.
- "Elle est prête ?"
- "Deux boîtes de thé noir, c'est bien ça ?"précisa le voleur avant de pénétrer dans l'arrière-boutique.
Il ressortit avec les deux paquets, bien cachetés dans du papier. Clem les prit et les dissimula bien vite dans la poche intérieure de sa veste. Il remit quatre billets à Kayetan, qui ne put s'empêcher de se montrer curieux.
- "Pourquoi tu t'mets à boire ça ? Y a des boissons moins chères..."
- "Oh, et bien... Disons qu'j'ai envie d'essayer."
- "Quelqu'un t'y a incité ?"
- "Pas... directement... J'suis juste curieux, tu sais !"
- "Et t'aimes aussi la difficulté. Mais tu pourrais utiliser ton argent à des fins plus utiles."
- "Tu vas pas t'plaindre quand même !"
- "Non, mais... figure-toi qu'j'ai un nouveau client depuis ton dernier passage. Devine qui. Je sais qu'tu sais."
Clem fit semblant de chercher.
- "Non ! Lui ?"
- "Ouais, ton "copain" Livaï. Il a dû remarquer qu'j'en vendais l'autre fois, et il est revenu m'en acheter par la suite. Par contre, j'l'ai plus vu depuis c'jour-là."
- "C'était quand ?" demande Clem, cachant vainement son intérêt pour la question.
- "Fin de semaine dernière. D'ailleurs, j'ai un truc pour lui. J'peux pas l'garder plus longtemps. Tu pourrais lui dire ?"
- "Tu parles du livre ? Mmh, le problème, c'est que j'sais pas où il habite..."
- "Il risque de partir aujourd'hui s'il vient pas l'prendre. J'ai un collectionneur - un ancien richard tombé en déchéance et qui est venu se réfugier ici - qui vient voir les marchandises ce jour-là habituellement. Si j'peux lui vendre au prix fort, j'me priverai pas. J'espère qu'tu comprends..."
- "Ouais... Ecoute, j'peux me débrouiller pour le trouver ; il crèche pas loin d'la planque. Y a bien une raison pour qu'il soit pas venu."
Clem se gratta le menton et tâta sa poche. Un bruit métallique se fit entendre.
- "J'dois avoir assez pour t'payer le prix convenu. J'lui remettrai le livre et il me remboursera."
- "Quelle générosité..."
- "Il tient vraiment à l'avoir, alors..."
Clem lui remit le dernier billet qui lui restait ainsi que quelques pièces. Kayetan alla chercher le volume. La couverture cramoisie, sur laquelle figurait une image de femme couronnée, donnait une allure très luxueuse à l'objet. Clem ne sut pas où le ranger - ses grandes poches étaient déjà pleines -, alors il le serra contre sa poitrine comme son bien le plus précieux.
- "Dis donc, ça a l'air d'être du sérieux...", murmura Kayetan, les bras croisé.
- "Hein ?"
- "Ce Livaï. C'est pas la première fois qu'tu fais des cadeaux à quelqu'un qui t'plaît, mais là, ça dépasse ton budget habituel."
- "J'suis si prévisible ?"
- "J'te connais, c'est tout. Et j't'ai déjà aidé pour tes plans culs. Autant dire que si tu t'fais rembarrer, t'auras payé le prix fort !"
- "C'est pas c'que tu crois ! Livaï est pas c'genre de mec..."
- "C'est pas c'que j'ai entendu. D'après les rumeurs, il est pas farouche..."
Clem se posait aussi beaucoup de questions. Il avait entendu les mêmes ragots mais le garçon qu'il avait rencontré et accompagné pendant un bout de chemin semblait très différent de ce qu'on en disait. Au-delà de sa force qui dépassait la normale - et qu'il avait constatée de ses propres yeux -, il était du genre à accepter de coucher avec n'importe qui pour peu qu'il y trouve un intérêt. C'était ce qui se disait. Mais Clem n'y croyait pas trop. Ces commérages avaient peut-être été montés de toutes pièces par des gens qui ne l'aimaient pas.
Il ne voulait pas se faire de fausses idées, et encore moins de faux espoirs. Il avait souvent pensé à lui depuis le jour de leur rencontre, et comme il ne l'avait pas revu, il n'avait pas eu l'occasion de réviser son propre jugement à son sujet. Mais le souvenir qu'il lui avait laissé était celui d'un garçon réservé, un peu maniaque, qui n'aimait pas trop le contact, et préférait la solitude. Très peu raccord avec ce qui courait à son sujet.
Oui, Livaï l'intriguait. Au-delà de l'attirance physique qu'il avait ressentie pour lui presque instantanément, la personne qu'il était l'intéressait bien davantage. Il voulait le connaître, découvrir ce qu'il avait de si spécial... Savoir aussi pourquoi, dans les bars qu'il fréquentait avec les autres travailleurs, il ne commandait que du thé quand tous les autres buvaient de la bière. C'était peut-être dans ce but qu'il avait décidé de s'y mettre.
Il s'était dit naïvement qu'une partie des réponses, une partie de l'essence de Livaï, devait être contenues dans cette boisson si luxueuse au goût doux-amer.
- "Bon et bien, à la revoyure, vieux ! Merci du coup d'main, c'est chic d'lui avoir fait cette remise !"
- "J'espère pour toi qu'ça aura servi à quelque chose. Bonne chance", conclut Kayetan, malicieusement.
Clem s'éloigna en le saluant de sa main libre et s'éloigna dans la rue qui commençait à se remplir de clients.
- "Fais gaffe à toi, Clem. T'es beaucoup trop gentil...", prononça le voleur tout bas.
...
Clem se retrouva bien vite désemparé, empruntant des rues au hasard, jusqu'à tomber sur une petite place cernée de maisons en bois. Elles semblaient très peu solides et montées avec amateurisme. Son oeil expert le força à noter les toits de travers, les portes mal taillées... Il imaginait mal quelqu'un d'aussi raffiné que Livaï vivre ici. Mais un autre indice lui indiqua qu'il ne devait pas être loin.
Le pavé était particulièrement propre et les façades des maisons de guingois ne portaient presque aucune souillure, ce qui était très inhabituel. Du linge pendait sur des fils lancés d'une maison à une autre et malgré la pauvreté du lieu, il s'en dégageait une impression de tranquillité. Maintenant qu'il y pensait, ce serait définitivement un quartier parfait pour Livaï.
Il regarda autour de lui, et se décida à frapper aux portes dans l'espoir qu'on lui indiquerait où il vivait. Il y avait un autre code d'honneur que les voleurs avaient à coeur : ne jamais voler ses voisins, ceux qui habitaient dans votre secteur d'habitation, et même les protéger au besoin. Les voisins honnêtes et bienveillants peuvent servir de couverture ou d'alliés en cas de coups durs, et il était persuadé que Livaï suivait cette règle. Il devait donc avoir bonne réputation par ici. Mais il n'était pas sûr que son nom soit connu des honnêtes gens.
Il frappa à la première porte qui se présenta et un homme un peu bourru vint lui ouvrir. Il lui répondit qu'il ne connaissait pas de Livaï, et même quand Clem prit le temps de le lui décrire, il ne put lui être d'aucune aide. Il remercia l'homme et continua ainsi sur toute la longueur de la rue. Les habitants étaient plutôt divers, du vieil homme malade à la mère de famille encombrée de mômes braillards. Personne ne put le renseigner. Il se demanda s'il n'était finalement pas trop loin de son objectif...
Heureusement, sa recherche finit par porter ses fruits. Une jeune femme plutôt jolie, au ventre arrondi, lui ouvrit sa porte après avoir pris le temps d'actionner au moins trois verrous, s'il en jugeait par le son. Elle écouta sa demande, la main sur son ventre, et réagit tout de suite à l'évocation du nom de Livaï.
- "Oui, je le connais. Il m'a aidée à porter mes courses jusqu'à la maison une fois."
- "Ah oui ? Vous savez où il habite ?"
- "Oui, juste en face", dit-elle en pointant le doigt devant elle. "La maison au bois peint en blanc. Enfin, ce n'est plus très blanc maintenant..."
Clem se retourna et fixa la façade un moment. Il refit face à la jeune femme.
- "Vous l'avez vu sortir d'chez lui récemment ?"
- "Je ne crois pas. Il balaie le pas de sa porte tous les jours et je l'aperçois de ma fenêtre quand j'étends mon linge. Mais cela fait un moment qu'il n'a pas quitté sa maison."
- "D'accord, merci. J'vais aller l'voir."
Elle referma et Clem se dirigea vers la baraque jadis blanche. La peinture était effectivement un peu vieille, mais les lattes de bois demeuraient saines et les environs immédiats assez propres. Il rajusta son col, épousseta sa chemise, essuya ses mains, et se décida à toquer contre la porte.
Il entendit un verrou qu'on tirait. Il avala sa salive, un peu gêné de se présenter ainsi au domicile d'une personne à laquelle il avait à peine parlé. La porte s'entrebâilla et le visage de Livaï apparut par l'ouverture. Il portait un foulard sur la bouche et un torchon sur la tête. Il lui jeta un regard inquisiteur, de la tête aux pieds, puis sembla le reconnaître. Il abaissa son foulard et la surprise se peignit sur ses traits. Clem se força à arborer un sourire rassurant.
- "Salut ! Je t'dérange pas ?" lança-t-il, enjoué.
- "Ca dépend. T'es venu pour quoi ?" demanda Livaï d'une voix à moitié étouffée par l'épaisseur de la porte.
- "T'avais passé commande chez Kayetan et il m'a dit que t'étais pas venu la chercher, alors..."
- "J'passerai plus tard... Tu peux lui dire..."
Livaï s'apprêtait à refermer la porte mais Clem se permit l'audace de la retenir.
- "C'est pas la peine. J'l'ai pris pour toi. Le voilà."
Il exhiba le livre rouge, et les yeux de Livaï s'agrandirent. La porte s'ouvrit un peu plus grand et le garçon resta immobile sur le seuil. Il tenait encore son balai à la main. Il portait un pull tout à fait inapproprié au vu de la chaleur ambiante, un pantalon court et des chaussures basses qui laissaient voir ses chevilles. Il semblait si ordinaire...
- "Tu veux dire qu'tu...", commença Livaï, interdit. "Tu l'as payé d'ta poche ?"
- "Oui, mais c'est pas grave ! Tu pourras m'rembourser quand tu voudras ! Mais, si c'est pas indiscret... pourquoi t'es pas venu l'chercher ? T'avais l'air d'y tenir..."
Livaï détourna le regard.
- "J'ai eu... des ptits soucis financiers. Les dernières pluies ont affaibli une partie d'mon toit, à l'arrière. J'ai deux bouches d'égoût juste au-dessus..."
Il leva le doigt en l'air et Clem aperçut, de nombreux mètres au-dessus de leur tête, deux trous de lumières communiquant avec le monde du dessus. Il se souvint alors du jour où une pluie torrentielle s'était abattue à la surface ; la boue avait envahi certaines rues des bas-fonds...
- "Je comprends, t'as dû faire des réparations et ça t'a coûté une fortune."
- "Juste le matériel, j'ai tout fait moi-même. J'pensais quand même que j'aurais assez pour tenir, mais..."
- "T'aurais pu te servir sur le chantier, ça t'aurais coûté moins cher..."
- "Si on m'avait repéré, j'aurais eu des emmerdes, j'tiens à c'boulot."
- "Je vois. Tu devrais retourner bosser le plus vite possible, afin d'gagner d'l'argent."
- "Ouais, j'comptais l'faire après avoir réparé. Mais du coup, j'ai même plus un billet."
- "T'inquiète pas, ça presse pas !" se dépêcha de dire Clem. "J'préfère qu'tu gardes de quoi croûter !"
Il n'en revenait pas de la discussion tout à fait informelle qu'ils avaient. Livaï lui avait confié ses soucis sans hésitation et il se sentit presque proche de lui. Comme un ami. Il lui tendit son livre et Livaï le prit, apparemment ravi - du moins ce fut ainsi que Clem l'interpréta. Il poussa sa chance.
- "T'es occupé ?"
- "J'faisais du ménage..."
- "T'as besoin d'aide ?"
- "Non. C'est mieux quand j'le fais moi-même."
Clem scruta l'obscurité derrière Livaï, tentant d'apercevoir une partie de son intérieur. Il avait furieusement envie d'entrer mais il ne pouvait se permettre d'user du rentre-dedans. Il choisit l'angle de la séduction, se rappelant que Livaï n'était pas dupe de ce qu'il ressentait pour lui.
- "On peut boire un coup, si tu veux. J'ai... du thé noir avec moi !" s'écria-t-il en exhibant son butin.
- "J'en ai déjà, merci."
- "Tu préfères boire seul, c'est ça ?"
- "Pourquoi tu m'poses toutes ces questions ?"
Clem comprit que Livaï commençait à se lasser de sa curiosité.
- "J'voulais pas m'montrer trop envahissant, excuse-moi..."
- "J'bois pas n'importe quel thé. T'es sûr que c'est celui qu'j'aime ?" demanda Livaï.
- "J'crois. C'est bien du noir, non ?"
- "J'aime que la marque qui les vend par sachet de huit. Ca doit être écrit sur la boîte."
Clem se sentit pris au piège. Il fit semblant de lire l'emballage, mais bien entendu, il n'y parvint pas. Il ne sut comment donner le change face à Livaï. Mais il n'eut pas à le faire.
- "Le problème, c'est que...", balbutia Clem.
- "Laisse-moi deviner : tu sais pas lire ?"
- "Pas vraiment, non."
- "Pourquoi t'as voulu m'faire croire qu'tu savais ?"
- "J'voulais... t'impressionner, j'crois bien."
- "Tu dois t'sentir con, maintenant."
- "J'me sens très seul, haha !"
Livaï lui prit la boîte des mains, la lut, puis la lui remit en gardant un sourire suspendu au coin de la bouche.
- "Y a pas de honte à pas savoir lire. T'avais pas besoin d'mentir."
- "J'voulais m'trouver une excuse pour t'parler."
- "Tu t'compliques la vie pour rien."
- "Peut-être. Mais... alors, ce thé ? On s'en jette un ?"
Il avait repris son attitude charmeuse.
- "Désolé, mais j'peux pas. J'ai trop d'boulot, et j'veux pas d'saleté à l'intérieur. J'invite personne."
- "Je vois", conclut Clem, désappointé. "Si tu reviens sur le chantier, j'te paierai un verre."
- "T'as dépensé assez d'argent..."
- "J'insiste ! Ca m'fait plaisir !"
- "On verra, alors... Pardon, j'te retiens pas... J'ai à faire..."
- "Ok... A plus tard..."
Clem le salua de la main et s'éloigna à reculons, décidé à ne pas lâcher Livaï des yeux jusqu'à ce qu'il ait fermé la porte. Puis il se retourna et souffla bruyamment, comme s'il avait retenu son souffle pendant tout leur tête à tête. Livaï n'invitait personne chez lui ; il y avait fort à parier qu'il en était de même pour son intimité. Mais Clem ne s'avoua pas vaincu. Il avait encore des idées pour amener Livaï à baisser sa garde.
Il devait trouver quelque chose qui le ferait vibrer avec lui, qui lui donnerait envie de le revoir. Après tout, il ne lui avait pas totalement opposé son refus. Clem aimait la difficulté, Kayetan l'avait dit. Plus la chasse était longue et compliquée, et plus le trophée en valait la peine. Il n'avait eu que des conquêtes faciles jusqu'à présent ; avec Livaï, il devrait jouer plus finement.
