LECTURE
mai 833
Livaï se hâtait dans les ruelles du quartier est, ses bottes frappant le pavé à un bon rythme. Il était plutôt content de ce début de journée ; il avait pu faire des économies et était en mesure de payer sa dette. Aussi se dirigeait-il vers la planque du groupe de Clem afin de l'honorer au plus vite et en être débarrassé. Il détestait devoir quelque chose à quelqu'un, mais Kenny lui avait toujours répété que les bons comptes faisaient les bons amis.
Il ne savait pas très bien quoi penser de ce garçon qui était venu l'aborder sans raison apparente, et qui se débrouillait toujours pour lui parler au moins une fois par jour. Il avait une facilité à discuter de tout et de rien qui demeurait étrangère à Livaï ; mais sa compagnie ne lui déplaisait pas. Il y avait quelque chose de tout à fait unique chez lui, une innocence, une insouciance qui le touchaient malgré lui. Ca ne l'empêchait pas de se montrer baratineur et séducteur en même temps, et cette dualité l'intriguait plus que nécessaire. Il n'avait pas tardé à comprendre que Clemens Dierk en pinçait pour lui, et s'il devait en croire sa réputation, il changeait souvent de partenaire.
Il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il n'était qu'une énième conquête qu'il s'empresserait d'oublier une fois acquise, ou s'il avait pour lui des sentiments plus profonds. Il espérait secrètement que la première option soit la bonne ; Livaï n'avait aucun désir d'une relation suivie. Il n'était même pas sûr d'avoir envie que quelque chose se passe entre eux. Il passa en revue ses exigences en matière d'amant : une hygiène convenable, un certain sens de l'ordre, de la discussion, du charme et de la poigne, de l'imagination, mais pas trop collant. Clem validait certaines de ces caractéristiques pour ce qu'il en savait mais il le connaissait encore très peu... Livaï avait besoin de se sentir un minimum en confiance avec son partenaire pour se laisser aller, cela impliquait d'en savoir un peu plus. Et s'il pouvait en tirer un bénéfice, cela ne le gênait pas.
Il ne pensait pas révéler à Clem que son pote Egon était venu chez lui l'autre soir pour le menacer. Il ne craignait pas ce type de toute façon. Cependant il avait senti en lui une malveillance profonde, une violence rentrée, une rage difficilement contenue, dirigées contre lui, Livaï, mais capable de se porter sur n'importe qui au hasard. Il se sentirait très mal à l'aise de devoir vivre avec une telle personne à ses côtés, et il se demanda si Clem savait tout ça. L'idée que ce sombre individu puisse évoluer aux côtés de ce garçon si gentil lui apparaissait très dangereux...
Ah, voilà qu'il se mettait à se faire du mouron pour Clem. C'était plus fort que lui. Il ne se considérait pas comme une bonne personne, mais quand il sentait du danger, il ne pouvait pas rester sans rien faire. Il lui en parlerait peut-être après tout.
Il arriva dans la petite place ronde où créchaient Clem et sa bande. Une fontaine crachait un mince filet d'eau dans un bassin - le tuyau devait être encrassé - et des visages patibulaires s'affichaient partout autour de lui. Cet endroit semblait moins sûr que son district, mais il ne comptait pas s'attarder. Il allait rendre son argent à Clem et se tirer d'ici.
Le son chaud d'une guitare se fit entendre et il reconnut l'un des amis de Clem, assis sur le parapet d'un escalier, sa gratte à la main. Il en déduisit que sa planque devait être cette grande bâtisse qui dominait la place. Un endroit bien assez vaste pour eux tous. Livaï supporterait difficilement de partager son espace vital avec d'autres personnes ; il l'avait fait avec sa mère et avec Kenny, bien sûr, mais la situation était différente alors. Maintenant qu'il était pleinement autonome, il ne s'imposerait plus la présence d'autres gens.
Le souvenir de Kenny revenait parfois lui culbuter le cerveau, et il se sentait alors pris d'un effroyable sentiment de solitude... très vite balayé par la satisfaction que lui procurait sa vie actuelle. Hors de question d'en changer. Il avait fini par comprendre qu'il valait mieux être seul.
Il monta les marches - le type le regarda avec intérêt en pinçant ses cordes - et alla frapper à la porte. Il espérait que cet enfoiré d'Egon qui viendrait pas lui ouvrir... Heureusement, ce fut un autre visage qui se présenta par l'ouverture, celle d'un gars qu'il avait déjà vu mais dont il ne connaissait pas le nom.
- "Salut, j'viens voir Clem, tu peux lui dire de venir ?" annonça-t-il rapidement.
Le gars l'invita à entrer et Livaï accepta à contrecoeur ; il ne comptait pas s'éterniser et l'idée d'être enfermé entre les murs de cet endroit étranger ne lui plaisait guère... Il se résolut malgré tout à y pénétrer et jeta partout des regards furtifs, afin de s'assurer que ce n'était pas un trou à rat. Le sol avait été balayé, et il décelait même une légère odeur de détergent sur les meubles. Cela suffit à le tranquilliser un peu.
Aucun signe de la tête de noeuds d'Egon, c'était déjà ça. Il attendit sur le pas de la porte que le gars aille chercher son chef, et Livaï vit une porte s'ouvrir dans le mur du fond. Clem apparut, le visage ensommeillé, les cheveux défaits, à peine habillé. Quand il aperçut le visiteur matinal, il sembla se secouer un peu, se frappa les joues, se passa la main dans les cheveux et s'avança enfin vers lui.
Livaï en profita pour le détailler un peu. Ce n'était pas la première fois qu'il le voyait torse nu et il avait déjà pu apprécier sa plastique pas désagréable ; Clem n'était pas très musclé, mais possédait de larges et fortes épaules, une taille droite assez fine, et des abdominaux finement dessinés, sans une once de graisse par-dessus. Livaï cacha parfaitement son intérêt pour le physique du chef de bande, et se mit à fouiller dans sa poche. Il lui tendit le billet et les pièces qu'il gardait à son intention.
- "J'viens t'payer pour l'autre jour", prononça-t-il rapidement.
Le visage de Clem, qui s'était éclairé d'un grand sourire en le voyant, s'était rembruni. Il se gratta la nuque, semblant ne pas comprendre l'affaire ni savoir comment y réagir.
- "Pour le livre, tu t'souviens ?", demanda Livaï, confus.
- "Ah oui, j'avais oublié..."
La gêne de Clem fit tout comprendre à Livaï en un éclair : il n'avait pas sérieusement envisagé d'être remboursé, il avait sans doute estimé que le livre n'était qu'un cadeau qu'il lui avait fait. Livaï ne croyait pas aux cadeaux ; rien n'était gratuit dans les bas-fonds, il l'avait appris dès l'enfance. Aussi saisit-il la main de Clem et y glissa-t-il l'argent de force.
- "Arrête de faire des manières. J'te l'devais, non ?"
- "T'étais pas obligé, tu sais, j'aurais préféré qu'tu l'gardes et qu't'en manques pas !"
- "Ca marche pas comme ça. J'l'aurai eu sur la conscience."
Il remarqua que tous les occupants de la planque les écoutaient et les regardaient avec attention, et Livaï se sentit embarrassé. Il avait envie de partir mais Clem le prit par la main en lui disant :
- "Tu peux rester encore un peu ? J'ai un truc à t'montrer, j'voudrais ton avis..."
- "Ok... mais pas trop longtemps..." se résigna Livaï, en hésitant juste une minute.
A son grand étonnement, Clem l'emmena vers la pièce dont il était sorti, et il constata bien vite que c'était une chambre. Il angoissa légèrement à l'idée que Clem put se montrer si direct et de devoir le repousser sans ménagement pour le punir de son audace. Mais il y avait quelque chose en lui qui inspirait la confiance, et Livaï se sentit prêt à voir ce qu'il voulait lui montrer, quoi que ce fut...
Clem ferma la porte derrière lui, soigneusement, et ils se retrouvèrent seuls dans la pièce. C'était une salle assez petite, avec un lit dans un coin, une table et une chaise, un placard à vêtements, le tout éclairé à la bougie. Livaï se rappela alors que Clem travaillait le bois, et il ne douta pas qu'il avait tout conçu lui-même.
- "Ici, on sera plus tranquilles, les autres nous materont pas", prononça Clem à voix basse.
Il reprit la main de Livaï et le guida vers le fond de la chambre, vers le lit. Livaï se raidit. Il s'apprêtait à remettre Clem à sa place quand le garçon se pencha en avant, passa le bras sous le lit et en tira une grande malle. Il l'ouvrit et en révéla le contenu à son invité. Livaï écarquilla les yeux.
Rangées les unes à côté des autres, dans un ordre apparemment étudié, s'étalaient de délicates figurines de bois. Elles représentaient essentiellement des animaux, que Livaï n'avaient vus que dans les livres, mais aussi divers objets, d'une facture assez raffinée. Les sculptures vernies brillaient légèrement à la lueur des bougies que Clem avait allumées à son réveil. Fasciné, Livaï se saisit d'un petit cheval façonné en plein galop, et admira les membres parfaitement sculptés, les muscles arrondis, les naseaux frémissants... Tous les détails étaient là, plus vrais que nature. La qualité de l'ouvrage le stupéfia, mais il fut surtout ému par le parfum de curiosité enfantine qui s'en dégageait, comme si Clem avait voulu retranscrire dans cette matière brute un peu de la vie qui régnait à la surface, et qu'ils ne pouvaient qu'imaginer. Car cette malle regorgeait d'autres animaux dont il ignorait même s'ils existaient vraiment.
- "C'est... très joli", ne put s'empêcher de dire Livaï, penché sur l'épaule nue de Clem.
- "Oui, pas vrai ? C'est mon passe-temps ! Mais y a une autre pièce que j'voulais t'montrer."
Il s'empara d'une plus grosse sculpture enveloppée de papier journal et révéla une magnifique tasse à thé, en bois bien sûr. Il la tourna un peu à la lumière pour que Livaï puisse en apprécier les détails ; le bord était légèrement recourbé comme une corolle, et l'anse était elle-même entièrement sculptée de fleurs délicates.
- "Avant d'la vernir, j'voulais savoir si tu la trouvais bien ; tu m'as l'air d'un expert !" s'écria Clem joyeusement.
Livaï prit la tasse avec précaution et la douceur du bois entre ses doigts lui parut très agréable. Il la tourna dans sa main et apprécia les milles détails que Clem avait ajouté un peu partout, comme si l'artiste avait sculpté au gré de sa fantaisie sans idée précise en tête. Il se dirigea vers la table, posa la sculpture dessus et constata qu'elle était bien équilibrée. Elle invitait à y verser les breuvages les plus chers et les plus délicieux...
- "Elle m'a l'air parfaite", annonça Livaï en se redressant. "Mais quelle idée ; sculpter une tasse..."
- "J'l'avais jamais fait, c'est pour ça ! J'aime bien essayer des nouveaux trucs !"
- "Tu comptes t'en servir ?"
- "Pourquoi pas ? Mais ce sera la tasse des invités !"
Clem lui envoya un clin d'oeil et Livaï lui sourit. Il n'en revenait pas des prétextes qu'il était capable d'inventer uniquement pour l'amener jusqu'à sa chambre. Mais à vrai dire, il ne parvenait pas à deviner si c'était réellement un prétexte ou bien une vraie passion pour son travail qu'il lisait dans les yeux de Clem ; sans doute un peu des deux...
- "J'voulais t'parler d'autre chose, en fait, mais il fallait pas qu'les autres entendent..."
Ca y était, il allait lui poser la question, essayer de le séduire, peut-être même le coucher de force sur son lit en espérant arriver à ses fins, et Livaï s'y prépara.
- "C'est un peu gênant...", balbutia Clem. "J'veux pas qu'tu m'paies pour le livre ; c'est pas la peine, c'était un cadeau en fait."
- "Rien n'est gratuit, tu veux forcément quelque chose en échange", prononça Livaï d'un ton plus dur.
- "Et bien, j'avais pensé qu'tu pourrais... Aaah, ça m'dérange de t'demander d'faire ça, ça va sans doute t'ennuyer..."
- "Demande toujours."
Livaï s'apprêta à rétorquer cruellement à la proposition qu'il devinait vaguement, mais Clem le prit au dépourvu :
- "Est-ce que tu pourrais m'apprendre à lire ?"
Livaï se détendit d'un coup, abasourdi par la demande. Il n'avait pas du tout anticipé cela !
- "T'es sûr que... enfin, c'est bien c'que tu veux ?"
Au fond, il se sentait presque déçu que Clem ne se soit pas montré plus prévisible ; déçu et même légèrement... vexé...
- "Ouais", affirma Clem en s'asseyant sur son lit. "J'm'rends compte que c'est un avantage de savoir lire et compter ici. Ca m'donnerait un avantage si j'veux un jour former un gang."
- "Sans rire ?"
- "Il faut être prêt à tout. On sait pas d'quoi demain sera fait", déclama Clem solennellement.
- "Joliment dit."
Livaï s'assit à son tour sur le lit et regarda Clem. Il n'y avait aucune duplicité en lui, sa demande était parfaitement claire et ses yeux bruns foncés ne cachaient rien.
- "Pourquoi tu n'demandes pas à ton pote, celui qui sait lire et compter ?"
- "Furlan a pas d'patience avec moi ! Et puis il explique pas très bien. Il doit pas avoir la bonne méthode."
- "Je l'ai peut-être pas non plus."
- "Au moins, on aura essayé. T'es la deuxième personne que j'connais à savoir faire ça. Considère cela comme un remboursement. Si tu t'lasses, ou qu'j'suis trop nul, t'auras qu'à laisser tomber !"
Clem reprit dans sa poche l'argent que Livaï lui avait donné et le lui rendit.
...
Il fut convenu que Livaï se rendrait deux fois par semaine à la planque de Clem afin de lui dispenser son savoir. Ils s'étaient mis d'accord sur cet emploi du temps. Il lui reviendrait de stopper ou non les leçons à sa convenance, mais Clem lui avait assuré qu'il serait un élève appliqué. Livaï ne se faisait guère d'illusion ; sa mère lui avait assuré qu'il était difficile d'apprendre à lire à un adulte, qu'il valait mieux s'y mettre dès le plus jeune âge. Il était peut-être trop tard pour Clem, mais il voulait bien essayer. Et puis, cela lui permettrait de rester en sa compagnie, et cela lui plaisait de plus en plus.
Le premier jour, Livaï vint avec des livres sous le bras, afin de déterminer sur quels sujet ils pourraient travailler. La politique était chiante comme la mort, aussi jeta-t-il son dévolu sur les quelques livres pour enfants qu'il possédait, dont les textes n'étaient pas trop difficiles et axés principalement sur la description des animaux les plus communs à la surface. Il avait lui-même commencé avec de tels ouvrages.
Les gars du groupe ne se rendirent même pas compte de sa visite ; il se présenta à une porte dérobée située à l'arrière de la piaule de Clem qui donnait dans la ruelle derrière la planque. Il alla s'enfermer avec lui dans sa chambre et ne put s'empêcher de se demander ce que tous ces garçons auraient pu penser s'ils avaient su ; se doutaient-ils de ce qui se passait derrière cette porte close, quand leur chef s'isolait ?
Assis sur le lit de Clem, Livaï commença par lui apprendre les syllabes et à quels sons elles correspondaient. Clem articulait lentement, et Livaï lui montrait alors un mot dans lequel ce son était écrit. Dès la première leçon, Clem parvint à reconnaître assez bien trois syllabes simples et à les retrouver dans le livre quand il les voyait. Il avait cependant du mal à ne pas se laisser distraire par les images et ils restèrent parfois plusieurs minutes à les regarder, épaule contre épaule, en faisant des commentaires amusants. Quand la leçon fut terminée, Clem le fit sortir par la même porte, prétextant qu'il voulait éviter qu'une certaine personne ne s'aperçoive de sa présence. Livaï devina de qui il s'agissait.
Le deuxième jour, Livaï constata que Clem était plus dissipé et disposé à parler de choses et d'autres au lieu de se concentrer sur la leçon. Il avait entamé une nouvelle sculpture, basée sur une des images de son livre, et Livaï le regarda un moment, assis à sa table, lui expliquant les subtilités de ce travail minutieux. Il s'y intéressa beaucoup, mais il devait aussi se préoccuper de l'avancement de son élève. Il le força à revenir s'assoir sur le lit à côté de lui et quand Clem se laissa tomber avec enthousiasme sur le matelas, son poids les entraîna tous les deux en arrière et ils se retrouvèrent allongés côte à côte à se regarder dans les yeux. Livaï se demanda sérieusement si Clem avait abandonné l'idée de le séduire ou s'il la gardait dans un coin de sa tête pour la mettre en action le moment venu. Il s'en moquait ; il aimait pouvoir venir le voir quand il en avait envie, il aimait sa voix enjouée, son air bienveillant, ses manières parfois maladroites mais toujours pleines de bonne volonté.
Livaï finit par se dire que Clem était trop bon pour vivre ici. Que lui, bien plus que n'importe qui, aurait mérité une vie meilleure. Mais Clem semblait s'en satisfaire. Il ne ratait aucune bonne occasion de se faire plaisir. Hormis ce jour-là, quand Livaï s'était retrouvé allongé à côté de lui et qu'il s'était contenté de rire de sa maladresse au lieu de profiter de la situation.
Le troisième jour, les cours reprirent normalement et Clem mémorisa de nouveau quelques syllabes un peu plus difficiles. Quand il avait du mal, il sortait la langue au coin de sa bouche et fronçait les sourcils pour se concentrer ; cela amusait tellement Livaï qu'il ne pouvait que le fixer sans rien dire. Mais il finit par découvrir les limites de sa méthode. Si Clem voulait vraiment apprendre à lire efficacement, il lui faudrait aussi apprendre à écrire en parallèle. Il n'y avait pas de meilleure manière de mémoriser des mots entiers.
Le quatrième jour, Livaï se pointa avec des rouleaux de parchemins, sa plume et son encrier. Il les posa sur la table et fit asseoir Clem. A la lueur de la bougie, il lui recommanda de recopier les mots qu'ils voyait, puis de les lire à haute voix. A la fin du cours, Clem était parvenu à écrire et répéter une phrase complète en associant soigneusement les lettres aux sons. Son écriture n'était pas assurée, mais il y mettait toute son énergie. Devant le parchemin noirci d'encre, Clem fut pris d'une soudaine émotion, semblant ne pas croire que c'était lui qui avait écrit cela. Livai savait que ce n'était qu'une petite victoire, mais l'émoi de son élève se communiqua à lui et il s'assit à côté de lui, en le tenant par l'épaule. Il lui déposa un léger baiser sur la joue pour le féliciter, et Clem le serra dans ses bras en le remerciant de lui accorder son temps.
Ils restèrent quelques secondes joue contre joue, sans dire un mot, à apprécier seulement leur contact mutuel, puis Clem se leva, tout content, en brandissant le parchemin devant lui.
- "J'ai vraiment écrit ça, c'est fou !"
Le cinquième jour, Livaï apprit à Clem d'autres mots et d'autres phrases, et il finit par comprendre le principe de la phonétique. Sa mémoire visuelle emmagasinait toutes ces informations et il parvint même à écrire une phrase inédite tout seul. Elle comportait encore des fautes, mais Livaï parvint malgré tout à la déchiffrer :
"Merci de ton aide, tu es une belle personne et tu comptes beaucoup pour moi."
Livaï ne sut que dire devant cette confession. Clem se faisait sans doute de fausses idées sur lui, en prétendant qu'il était quelqu'un de bien. Il n'avait jamais réussi à s'en persuader lui-même. Il avait perdu tellement de gens... Ils étaient morts ou l'avaient abandonné... S'il avait été quelqu'un de bien, sa mère ne serait pas morte, Kenny ne l'aurait pas laissé, Betti ne serait pas partie.
"J'suis pas une belle personne", pensa-t-il alors amèrement. "Toi, tu l'es."
Il n'eut pas le courage d'écrire cette pensée pour la lui faire lire. Une partie de lui voulait que Clem continue d'y croire même si c'était hypocrite.
Il restait encore beaucoup de travail à abattre, mais Clem avait assimilé les bases assez rapidement. Livaï ne doutait pas qu'avec le temps nécessaire, il ne soit un jour à son niveau, mais quelque chose l'effrayait un peu. Ses sentiments se précisaient, et il avait peur de les laisser s'exprimer. Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, seuls dans cette chambre, sans que rien ne se soit jamais passé. Il trouvait cela à la fois étrange et frustrant. Tout autre garçon que Clem, ouvertement attiré par lui comme il l'était, serait passé à l'attaque depuis longtemps. Dans ce genre de situation, quand les choses étaient claires, il arrivait à Livaï de prendre l'initiative et d'imposer son désir à son partenaire hésitant, mais ici, il n'était sûr de rien. Il aimait être avec Clem mais il ignorait s'il s'agissait d'attirance ou de franche amitié virile.
Quand il vint le sixième jour, Clem était occupé à sculpter sa figurine, avec une tasse de thé devant lui. Elle représentait un oiseau aux ailes déployées, et il se plaignit de la difficulté à sculpter des plumes. Comprenant que son élève ne changerait pas d'objectif avant d'avoir réussi son tour de force, Livaï s'assit sur le lit et resta à le regarder, sans le déranger, sirotant lui-même son thé tiède, dans la tasse en bois fleurie. Clem y mettait tant de passion que des perles de sueur se mirent à couler sur la table. Livaï se leva, prit la figurine des mains de Clem et épongea son front avec son propre mouchoir - insigne honneur qu'il n'avait jamais accordé à quiconque.
- "Et si tu m'apprenais à sculpter ?" lui proposa-t-il.
- "Tu sais manier l'couteau, pas vrai ?"
- "Oui, mais... pas pour faire ça. Tu peux m'montrer ?"
Clem tendit à Livaï un morceau de bois brut et lui demanda de visualiser ce qu'il voulait faire. Livaï n'avait pas d'idée, trop absorbé par le profil séduisant de son professeur, et se mit à tailler un peu au hasard, en espérant qu'une forme se dégagerait. Mais il devait être trop brutal car Clem vint à son secours en prenant ses mains dans les siennes. Il plaça le couteau convenablement entre ses doigts et lui montra comment tailler le matériau sans l'agresser. Livaï s'était toujours servi des lames dans le but de se défendre, de tailler la chair, de couper et blesser, jamais pour faire de l'art. Qu'est-ce que Kenny penserait de lui ?
- "Comme ça, regarde."
Clem guida sa main sur l'éclat de bois, doucement, en la caressant presque, et Livaï sentit sa chair s'embraser... Cela faisait longtemps que la proximité d'un corps masculin ne lui avait fait cet effet... L'odeur du thé qui imprégnait la pièce le fit se sentir comme chez lui, la lueur chaude des bougies les rapprochait, et la chaleur des mains de Clem rendait sa propre peau plus souple, plus tendre, plus réceptive...
Il entrelaça un moment ses doigts dans les siens, attendant qu'il réagisse enfin, qu'il se rende compte une fois pour toutes qu'il n'y avait rien d'innocent dans le jeu qu'ils jouaient depuis des jours, et que toutes ces heures passées ensemble n'avaient été qu'un prélude à autre chose, quelque chose que Livaï avait craint au début mais qu'il désirait par-dessus tout à présent.
Pourquoi ne pouvait-il se comporter avec lui comme avec ses anciens amants ? Qu'est-ce qu'il l'en empêchait ? Avait-il imaginé dès le départ l'attirance de Clem pour lui ? Ou bien Clem attendait-il réellement qu'il fasse le premier pas ? Non, Clem n'était pas du genre à attendre, il prenait ce qui s'offrait à lui sans hésiter. Livaï avait-il été trop subtil ? Devait-il se montrer plus entreprenant ?
Il savait qu'il n'était pas amoureux - il en avait fini depuis longtemps avec ce sentiment-là - mais il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il ne se comportait pas trop timidement face à lui. Timide, lui ?
Il se laissa aller en arrière sur l'épaule de Clem et ferma les yeux. Il apprécia le muscle tendu sous sa tête ; il connaissait sa propre force, et aimait sentir celle de ses partenaires en retour, il n'aurait jamais accepté de coucher avec un garçon incapable de se faire respecter ou de lui dire non. Chez Clem, la force et la douceur cohabitaient. Cette douceur était le problème. Aucun de ses amants n'avait été doux. Il ne l'avait jamais demandé du reste ; il ne cherchait pas cela avec eux. Le sexe était un rapport de force auquel on acceptait ou non de se soumettre, en se glissant dans un rôle ou un autre, le temps nécessaire. Livaï avait toujours eu le choix, contrairement à sa mère. Un rapport de force, oui... Et pourtant, une autre petite voix venue de son passé, associée à une flamme rouge et à des bras aimants et protecteurs, vint remuer son coeur avec ses mots :
"Le sexe, c'est pas sale, quand on aime."
La naïveté de cette déclaration le fit sourire avec nostalgie. Il n'y avait jamais vraiment cru, à l'amour. Il lui avait toujours fait plus de mal que de bien. Le sexe sans amour, c'était moins compliqué. On jouait moins gros, on pouvait se carapater quand on voulait, il n'y avait pas de prise de tête compliquée.
Livaï ne voulait plus aimer. Ce n'était pas pour lui. Mais il n'était pas sûr que Clem pensait la même chose. C'était peut-être ça qui le bloquait. Il avait gagné un ami et il ne voulait pas le perdre. Mais l'amitié, n'était-ce pas déjà de l'amour ? Betti avait été sa seule amie, et elle était devenue son amante ; il peinait donc à faire la différence...
Il se posait ces questions en rentrant chez lui et elles hantèrent encore ses songes quand il décida d'essayer de dormir.
