CHAIR
mai 833

Le septième jour, Livaï se présenta comme à son habitude à la porte dérobée de la chambre de Clem et frappa. Personne ne répondit. Il toqua encore, plus fort, et la porte ne s'ouvrit toujours pas. Clem était-il absent ? Il contourna la planque et hésita un moment à se présenter à l'entrée principale, ignorant qui lui ouvrirait. Ses visites étaient demeurées secrètes depuis le début et il souhaitait conserver cette discrétion. Mais il y avait peut-être quelque chose de grave ; Clem pouvait être malade ou blessé...

On lui ouvrit la porte avec circonspection et il pénétra dans la pièce de vie. Il aperçut le jeune Furlan assis à la table en train de compter des billets et des pièces ; le garçon lui jeta un regard furtif tout en essayant de dissimuler le magot. Livaï savait qu'il gérait les comptes du groupe, mais il ne parvenait pas à comprendre comment ces gars pouvaient laisser leur fric entre les mains d'un autre. Livaï ne se risquerait jamais à une chose pareille.

Il faisait chaud dans la maison. Le temps avait changé brutalement depuis deux jours et l'air était lourd et humide dans les bas-fonds. Il sentait le dos de sa chemise coller à sa peau, ce qui n'était pas agréable. Il demanda si Clem était là mais on lui répondit qu'il était sorti avec Egon et n'allait pas tarder à rentrer. Livaï se raidit ; il devrait peut-être s'éclipser un moment et revenir plus tard. Il avait compris que Clem n'était pas si naïf concernant son ami violent et qu'il avait tout fait jusqu'à présent pour lui cacher ses aller et venues. Mais Egon avait bien dû en entendre parler, les secrets survivaient rarement dans un groupe. Et puis il ne voulait pas se débiner ; si une bagarre devait éclater, ils règleraient ça dehors.

Il s'assit dans le vieux canapé sans y avoir été invité - en s'assurant au préalable que le revêtement était assez propre - et croisa les jambes avec désinvolture. Personne ne lui proposa à boire. Tous le scrutaient avec une crainte respectueuse, persuadés qu'il était l'amant de leur chef ; Livaï aurait souri de la situation si toutes ces paires d'yeux n'avaient pas été braquées sur lui. S'ils savaient réellement ce qui se passait entre eux, ils ne seraient pas si crispés.

Des pas résonnèrent sur le sol derrière la porte, ainsi que des éclats de voix. Deux hommes entrèrent - Clem et Egon, les bras chargés de paquets - et les habitants de la planque reprirent leurs occupations habituelles. Egon tomba en arrêt quand il le vit, lâchant presque son chargement sous le choc, et Clem posa une main sur sa poitrine pour le calmer.

- "Relax, mec, t'as pas besoin d't'énerver..." susurra-t-il.

- "Qu'est-c'qu'il fout là ?!"

- "J'l'ai invité, alors pas d'scandale, d'accord ?"

Egon grinça des dents en se retenant de fondre sur Livaï, qui se leva lentement du canapé. Clem avait voulu éviter cette confrontation, mais elle devait bien arriver tôt ou tard. Livaï resta calme, neutre, sans provocation, et attendit que Clem l'autorise à se diriger vers sa chambre. Les deux garçons allèrent s'isoler comme à leur habitude et sitôt la porte refermée, ils entendirent un coup sourd donné contre un des murs du salon, puis le bruit d'une porte qui claque. Clem ferma les yeux et se frappa le front.

- "Désolé", dit Livaï. "J'pensais pas qu'vous seriez ensemble dehors..."

- "J'ai pas réussi à trouver d'excuse pour pas y aller. J'crois qu'il voulait découvrir tout ça lui-même, il savait qu'tu venais à cette heure, un des gars a dû s'en rendre compte et lui dire..."

- "Voilà c'qui arrive quand on accorde sa confiance, la trahison est vite arrivée..."

- "J'leur en veux pas, après tout, ils crèchent ici aussi, non ?"

Clem alla s'affaler sur une chaise et s'accouda à la table.

- "Egon est... enfin, il te déteste, j'crois. Le prends pas mal. Il est... un peu instable émotionnellement."

- "J'avais remarqué."

- "Il supporte pas qu'j'ramène des garçons à la maison. Il croit qu'toi et moi... enfin, tu vois..."

- "A peu près. Pourquoi tu tolères ce type près d'toi s'il ne supporte pas ton mode de vie ?"

- "C'est mon ami, on s'connaît depuis si longtemps ! On a tout fait ensemble ! J'serais paumé sans lui, et lui sans moi..."

- "Il t'aime pas s'il t'accepte pas comme t'es."

- "C'est pas si simple..."

Livaï prit place à côté de lui et alluma une bougie. La lueur dorée souligna les traits inquiets de Clem et ajouta encore quelques degrés à la température de la pièce.

- "Que veux-tu qu'je t'enseigne aujourd'hui ?"

- "Dis-moi comment tu fais pour vivre seul...", souffla Clem. "Parce que moi j'peux pas, et parfois j't'envie..."

- "J'ai pas d'solution..."

- "Si tu peux pas m'dire comment, dis-moi au moins pourquoi..."

Livaï n'aimait pas trop parler de lui, c'était un sujet qui l'ennuyait, mais Clem le mettait en confiance. Une perle de sueur dégoulina de la tempe du garçon et disparut dans le col de sa chemise. Il eut envie de l'essuyer lui-même...

- "J'aime pas les autres", commença Livaï. "S'attacher aux gens apporte que des problèmes. Quand quelque chose arrive, j'peux m'en prendre qu'à moi..."

- "Avoir des amis peut t'éviter pas mal de problèmes, justement..."

- "Ca vaut pas l'coup. J'me débrouille seul. Et j'veux rien devoir à personne."

- "Avoir une présence à tes côtés... ça t'tente pas ?"

- "Seulement quand j'le veux."

Clem se triturait les doigts, il voulait lui demander quelque chose de plus personnel.

- "J'ai entendu... certaines choses à ton sujet... J'sais pas si c'est vrai...

- "Quelles choses ? J'en ai entendues d'belles aussi..."

- "Certains disent que... t'es du genre à coucher avec n'importe qui...", balbutia Clem, très gêné. "J'veux pas être impoli ! C'est juste que... c'est pas l'impression qu'tu m'donnes !"

Livaï se détourna, pas vraiment étonné de la déclaration. Il plongea ses yeux dans les flammes de la bougie. Son dos était trempé de transpiration.

- "Faut pas toujours croire c'que les gens disent. J'aime la compagnie d'ceux qu'je choisis, c'est tout."

- "Pas... avec n'importe qui, alors ?"

- "J'ai mes têtes. Et j'suis plutôt exigeant", ajouta Livaï malicieusement.

Il avait vraiment trop chaud. Il se leva de table et alla dans un coin de la pièce afin de retirer sa chemise.

- "Le sexe est un passe-temps comme un autre", continua-t-il sans regarder Clem. "C'est pas mon préféré, mais j'y trouve mon compte quand même."

Il se retourna et constata que Clem le fixait avec des yeux brillants. Il se mordit la lèvre et pensa qu'il le trouvait effroyablement désirable, avec son air timide et choqué. A se demander s'il n'était pas encore puceau... Livaï revint vers lui et posa sa main sur sa joue.

- "On a l'impression qu'c'est la première fois qu'tu vois un mec à moitié nu", commenta-t-il.

- "Bien sûr que non, mais... avec toi, c'est pas comme avec les autres...", souffla Clem en lui prenant les doigts.

- "Qu'est-ce que j'ai d'spécial ?"

- "T'essaies d'paraître dur, mais y a en toi une gentillesse qu'tu veux cacher... Tu la considères peut-être comme une faiblesse mais j'crois qu'tu devrais pas."

- "Y a rien d'bon en moi."

- "C'est faux, tu t'préoccupes des gens."

La seule chose qui préoccupait Livaï en ce moment était de réussir à déboutonner la chemise de Clem. Le garçon ne sembla même pas s'en rendre compte et saisit une de ses mains pour presser ses doigts contre sa bouche.

- "Y a quelque chose de très pur en toi", conclut Clem en caressant sa main.

- "Y a plus rien d'pur en moi depuis longtemps. Tu veux qu'j'te montre ?"

Il se pencha sur Clem et embrassa son cou humide. Le garçon se cambra en arrière en soupirant. Livaï fit serpenter sa main sous sa chemise et elle glissa le long de ses épaules. Le vêtement atterrit avec légèreté sur le sol. Les lèvres de Clem effleurèrent son front et envoyèrent des décharges d'adrénaline dans ses veines. Il se redressa, plein d'un désir qu'il avait gardé en lui pendant des jours, et ravi de constater que son partenaire répondait favorablement à ses sollicitations. Il lécha délicatement les lèvres de Clem avant que celui-ci ne se décide à participer activement à son tour.

Il ne s'était pas trompé, finalement.

Clem le fit assoir sur ses genoux afin de le manger de baisers, mais Livaï voulait passer aux choses sérieuses tout de suite. Il n'aimait pas les grandes déclarations et les longs préliminaires. Il réussit à lui échapper et le tira par la main vers le lit. Clem s'y laissa tomber, encore indécis sur ce qu'il devait faire.

- "T'es toujours si timide avec tes amants ?", demanda Livaï en s'attaquant à ses bottes avant de se déshabiller.

- "Non... Excuse-moi, j'suis juste... un peu surpris...", répondit Clem, hypnotisé par ses vêtements qui disparaissaient.

- "Arrête de t'excuser. Fais avec moi comme tu fais avec eux."

Livaï fit glisser son pantalon par terre, retira son slip avec un doigt, et laissa Clem le contempler un moment. Le garçon posait sur lui des yeux enflammés et ses mains se tendirent pour le toucher. Il suivit des doigts les ombres qui dansaient sur la chair de Livaï, puis saisit dans ses bras ce corps offert, savourant sa douceur, appréciant ses courbes... Sa joue un peu râpeuse se posa sur le ventre de Livaï et celui-ci lui caressa les cheveux avec une certaine tendresse qu'il ne se connaissait pas. Il se força à arrêter, bien décidé à ne pas se laisser aller à la sensiblerie. Il voulait éviter que des sentiments gênants ne s'installent...

Il allongea Clem sur le lit, qui se laissa faire dans un premier temps. Il déboutonna le pantalon de son amant et tira sur le vêtement qui se retrouva bloqué aux chevilles par ses chaussures. Clem essaya de les retirer avec empressement et Livaï s'amusa de ses gestes maladroits ; le pantalon alla vite atterrir sur la chaise derrière Livaï. Ils se retrouvèrent peau contre peau, plus rien ne faisant obstacle à leur désir, et Clem perdit alors toute réserve. Il renversa Livaï sur le dos, qui apprécia le changement de position, même s'il n'en avait pas l'habitude. Il n'avait jamais laissé un amant faire ce qu'il voulait de lui. Réflexe d'auto-défense, sans doute.

La bouche de Clem laissait des empreintes brûlantes sur sa chair... mais ses gestes étaient trop tendres, trop attentionnés ; Livaï l'obligea à se montrer plus brutal en luttant un peu contre lui, en essayant de le repousser ; il aimait sentir cette force se mesurer à la sienne, tenter de prendre le dessus et n'y parvenir que selon son bon plaisir. Il aimait céder sous l'assaut d'un amant excité déployant tous ses moyens pour le soumettre. Il aimait aussi perdre parfois volontairement le contrôle des choses, tout en sachant qu'il pouvait le récupérer quand il le voulait. Il allait laisser Clem penser qu'il gérait la situation pendant un moment pour l'exciter encore un peu, puis il lui imposerait de nouveau sa domination, comme il le faisait toujours.

Les draps ne tardèrent pas à s'entortiller autour de leurs corps en sueur. Il sentait le désir vibrant de Clem contre son ventre... Livaï repoussa la mèche rebelle du visage de son amant, mais voyant qu'elle retombait toujours obstinément sur son nez, il détacha ses cheveux ; les boucles brunes s'étalèrent sur son dos et ses épaules, transformant la physionomie de Clem du tout au tout. Avec la cicatrice qu'il arborait sur l'arête du nez, il semblait plus âgé et moins timide... Ne pouvant plus attendre, Livaï enroula ses jambes autour des hanches de son amant, agrippa ses épaules, et lui souffla à l'oreille :

- "T'as envie d'moi ?..."

- "T'imagines pas à quel point...", murmura Clem en plaquant les poignets de Livaï sur le lit.

- "Alors prends-moi..."

...

Clem cligna des yeux dans la semi-pénombre qui régnait dans la chambre. Les bougies s'étaient consumées depuis longtemps et il entendait vaguement le bruit de voix de l'autre côté de la porte. La pièce sentait la sueur et le sexe. Il remua sous le draps enroulé autour de lui et heurta le bras de quelqu'un. Il tourna la tête sur le côté et contempla le visage paisible de Livaï, endormi à moitié sur son torse, à moitié sur l'oreiller. C'était de là que provenait la chaleur qu'il avait sentie au moment de reprendre ses sens.

Il avait quelques souvenirs très précis de la fin de soirée et de la nuit qui avait suivie ; de leurs gestes brutaux et passionnés, de leur désir sans cesse ravivé au point qu'ils n'avaient dû fermer l'oeil que peu de temps auparavant. Infatigable, Livaï l'avait parfois mené au bout de ses forces, mais il ne s'en plaignait pas. La légère douleur qu'il sentait dans ses membres n'était pas désagréable et lui rappelait qu'il venait de vivre la nuit la plus torride de sa courte existence. Il ne s'était pas attendu à ce que Livaï soit si habile et si... féroce. Il lui avait montré des choses qu'il n'avait jamais tentées auparavant... Des choses qui avaient même laissé des traces sur son corps.

Il se rapprocha de son amant et caressa sa joue. Il devait être épuisé ! Son corps nu se trouvait au-dessus du draps, allongé sur le côté, et ses cheveux noirs éparpillés sur l'oreiller de travers. Le lit n'était pas adapté pour deux personnes aussi s'étaient-ils casés dans cet espace à leur manière. Clem s'étonna presque que sa couche n'ait pas rendu l'âme...

Livaï remua dans son sommeil. Il lui caressa l'épaule, attendant qu'il se réveille. Mais il pouvait continuer à le regarder ainsi pendant des heures. La bouche de son amant se tordit un peu, ses sourcils se contractèrent, ses mains se crispèrent sur le drap, et Clem sentit l'envie irrépressible de le protéger. Il savait que Livaï n'en avait pas besoin, mais ce sentiment ne le quittait pas.

Il prêta l'oreille aux bruits de l'autre côté. Il ne distinguait pas une voix en particulier mais il n'entendait pas celle, tonitruante, d'Egon. Il en soupira de soulagement. Après ce qui venait de se passer, il devait s'attendre à une tempête, alors autant s'y préparer. Il se souvenait aussi de ce qu'Egon était capable de faire ; un de ses anciens amants avait payé le prix fort pour avoir passé la nuit ici ; deux côtes cassées tout de même. Il ne voulait pas qu'Egon moleste Livaï.

Celui-ci ouvrit enfin les yeux et le fixa avec intensité. On devinait un sourire au coin de ses lèvres ; Clem connaissait bien ces lèvres à présent, même si Livaï avait tenté de les lui dérober à chaque fois ; il semblait ne pas apprécier les baisers trop longs... Sa bouche exprimait en un éclair tout ce qui s'était passé cette nuit entre eux et appelait encore à la luxure la plus débridée... Mais ils étaient bien fatigués tous les deux.

Clem se tourna de l'autre côté, se pencha et attrapa près de son lit un paquet de cigarettes. Il en restait deux, signe que le hasard n'existait pas. Il en prit une et proposa l'autre à Livaï. Celui-ci se redressa sur un coude, et refusa :

- "J'fume pas au pieu. Ca fout d'la cendre partout et ça peut cramer ta baraque. Crois-moi, j'sais d'quoi j'parle."

- "Comment ça ?"

- "J'ai failli crever dans un incendie."

- "T'as dû avoir la trouille de ta vie !" s'écria Clem en allumant tout de même sa clope.

- "Un peu, ouais."

- "Tu risques rien, j'suis là. Vas-y, ça détend."

Livaï se saisit alors de la dernière cigarette et laissa Clem la lui allumer. Il resta sur le ventre, juste appuyé sur ses coudes, balançant nonchalamment ses jambes élancées d'avant en arrière, et contempla un moment le mur devant lui. Clem le laissa tranquille. Il savait qu'après l'amour, certaines personnes aimaient discuter et que Livaï ne se montrait loquace que quand il le voulait.

- "C'était plutôt pas mal, non ?" commença enfin le garçon en le regardant en coin.

- "Pas mal ? C'est pas les mots que j'emploierai, mais...", hésita Clem.

- "Lesquels te conviendraient ?"

- "Renversant, merveilleux, torride, acrobatique, haha ! Mon vocabulaire s'est étendu !"

Livaï souffla de la fumée de l'autre côté du lit, tout en retenant un rire.

- "Désolé, j'espère pas t'avoir blessé...

- "J'ai rien d'cassé ! C'qui m'inquiète c'est qu'ils aient pu nous entendre..."

- "On s'en fout, on a rien fait d'mal. Mais j'ai besoin d'un bon nettoyage", annonça Livaï en se touchant les bras. "J'rêve toujours d'une vraie baignoire..."

- "Une baignoire ? Hmm, peu de chance d'en trouver une ici." Clem changea de sujet. "En tout cas, t'es vraiment inventif ! J'ai découvert des tas d'nouveaux trucs ! T'as appris ça où ?"

- "J'ai eu des... professeurs...", articula Livaï tout bas.

- "Des amants ? Combien ?"

- "Ca t'intéresse ?"

- "J'veux savoir, c'est tout. C'est un secret ?"

Clem attendit que Livaï se décide. Il ne voulait pas le brusquer mais il était curieux.

- "J'sais c'qu'on raconte sur moi, tu m'l'as déjà dit et j'l'ai entendu ailleurs. C'est pas tout à fait faux. J'essaie d'allier l'utile à l'agréable."

- "T'as... couché avec des chefs de gangs ?"

- "La plupart sont pas plus âgés qu'toi. Mais comme j'suis un truand seul, j'dois m'faire des relations. Le sexe, c'est l'moyen idéal."

- "Juste pour ça ?"

- "Y a pas qu'ça, non", rétorqua Livaï. "J'aime ça d'temps en temps. Mais le faire juste pour le plaisir... disons, qu'ça peut m'traverser l'esprit, mais j'ai toujours une vue plus large, sur c'que ça peut m'rapporter. "

- "T'avais des idées d'ce genre en couchant avec moi ?"

Livaï se tut, perdu dans ses pensées, et Clem ne voulut pas le relancer. Il comprit qu'un souvenir douloureux revenait à la surface...

- "J'sais pas si... j'tiens ça d'ma mère", murmura-t-il en évitant la question de Clem. "Elle le faisait pas pour le plaisir, elle. Finalement, j'suis peut-être comme elle."

Clem comprit tout à coup et cela raviva son propre passé. Il caressa le dos de Livaï pour le réconforter, puis déposa un baiser sur son épaule.

- "Dis pas ça. T'es pas comme ça."

- "Peut-être que si. Et puis, après tout, c'est si important ?"

- "Ca dépend. Ma mère était une prostituée elle aussi. J'pense comprendre ton point d'vue."

- "La tienne aussi ?"

- "Ouais, mais mon géniteur a assumé ses responsabilités et m'a reconnu. Mes deux parents s'aimaient. Ca a pas empêché ma mère de continuer à faire l'tapin après. Pour gagner d'l'argent. Mon père l'acceptait. Et moi, j'considérais ça comme normal."

- "Comment tu peux être sûr qu'c'était ton père ?"

- "Ben, j'sais pas. Il m'a reconnu comme son fils, alors pour moi c'est mon père... Ils sont morts tous les deux d'la peste... J'me souviens qu'après ça, des mecs en blancs sont venus dans les bas-fonds et m'ont injecté un truc dans les veines. J'ai failli y rester, j'avais déjà des cloques immondes..."

Clem montra à Livaï sa cuisse gauche sur laquelle s'étalait une cicatrice de forme ovale. Livaï se retourna et lui montra son propre souvenir de la peste, toujours là, sur son flanc.

- "Wouaah, dément !" s'exclama Clem. "On l'a échappé belle, tous les deux..."

- "T'as d'la chance d'avoir eu deux parents..."

- "J'ai pas eu une enfance malheureuse ! Ca s'est passé comment pour toi ?"

Livaï secoua la cendre de sa cigarette vers le sol en fronçant un peu le nez - il pensait déjà au nettoyage...

- "J'ai été élevé par... un homme après la mort d'ma mère. J'étais tout petit... Il est arrivé comme par hasard et m'a sauvé la vie."

- "Ton père ?"

- "J'en sais rien, il me l'a jamais dit. Mais il connaissait ma mère. C'était un type plutôt connu à une époque. Kenny l'Egorgeur, ça t'dit quelque chose ?"

Clem se gratta le menton en réfléchissant.

- "Ouais, ça m'parle. C'était pas un tueur à gages ? T'as réellement grandi avec lui ? Wouah !"

Clem était impressionné que Livaï ait pu côtoyer une telle célébrité.

- "Ca explique pas mal de choses !" s'écria-t-il en s'asseyant dans le lit.

- "Comme quoi ?"

- "Tu manies bien l'couteau. Quoique pour ta force, j'ai pas d'explication."

- "Kenny était très fort aussi."

- "C'était peut-être vraiment ton père après tout. Où est-il maintenant ?"

- "Disparu. Comme tous les autres."

- "Les autres ?"

Clem comprit qu'il avait touché un point sensible. Livaï écrasa son mégot contre le mur et se tourna vers lui, se rapprochant juste un peu.

- "Les gens ne restent jamais avec moi. J'dois porter la poisse."

Il avait tourné sa tête à demi, comme s'il attendait que Clem lui flanque un coup. Il semblait triste soudain et c'était une émotion que Clem n'avait jamais vue chez lui. Il en fut troublé.

- "J'suis sûr qu'tu portes chance, au contraire..."

- "Dis pas d'connerie. Si c'était l'cas, ma mère serait pas morte et Kenny se serait pas barré."

- "C'est la vie, des tas de choses pénibles se produisent, on y peut pas toujours grand chose, ça n'veut pas dire qu'c'est toi..."

- "J'sais qu'c'est moi."

Livaï en semblait persuadé. Clem le serra dans ses bras.

- "J'suis sûr que non, moi. T'as déjà dû faire l'bonheur d'quelqu'un."

- "Qui ?"

- "Moi, pour commencer !"

- "Et tu crois qu'ça va durer toujours ? Qu'c'est le grand amour ?"

Livaï se débattit un peu dans ses bras et Clem le laissa s'éloigner, un peu perdu.

- "Euh... j'sais pas", avoua-t-il. "C'est quoi pour toi, c'qui s'est passé cette nuit ?"

- "Du bon temps à deux. C'était pas l'but ?"

- "Si, mais..."

Clem se mit à trembler mais fit en sorte que Livaï ne le remarque pas. Il n'aimait pas trop le ton sur lequel il lui avait répondu...

- "Tu as... jamais été amoureux ?" lui demanda-t-il.

- "J'sais plus... Une fois peut-être. J'étais qu'un môme naïf."

- "Qu'est-ce qui s'est passé ?"

- "Disparue. Cette fille... j'sais pas c'qui lui est arrivé. Elle a pu s'tirer ou s'faire enlever, j'en sais rien."

- "Tu l'as pas cherchée ?"

- "Si, pendant des jours. Et après, j'me suis juré qu'on m'y reprendrait plus."

Livaï se redressa dans le lit, puis se leva et se dirigea vers ses effets éparpillés un peu partout. Il les récupéra, les observa en poussant un ttcch mécontent et commença à se rhabiller. Clem n'eut même pas la force de l'en empêcher.

- "Tu sais, l'amour, c'est pas si mal."

- "J'laisse ça aux autres."

- "Mais toi aussi t'y as droit. Tout l'monde."

- "Nan, c'est pas pour moi. J'sais pas aimer. Ceux qu'j'ai aimés se sont barrés ou sont morts."

- "Tu pourrais réessayer..."

- "T'es trop optimiste, toi. Un jour, ça t'apportera des emmerdes", analysa Livaï en fermant son pantalon.

Livaï ne lui avait pas paru si distant depuis leur réveil, et cela lui fit mal ; comme si ce qui s'était passé entre eux n'avait été rien de plus que...

- "Eh ! ça va, non ?" s'inquiéta Livaï en venant se rassoir près de lui. "On s'est bien amusés, pas vrai ?"

- "Oui, mais... j'aurai voulu en avoir un peu plus...", répondit Clem en essayant de le retenir près de lui.

- "J't'ai rien promis du tout. On s'est plu, ça a fonctionné, pas d'quoi en faire un drame.

La froideur de son amant lui glaça même le coeur.

- "Est-ce qu'on va s'revoir ?" demanda-t-il avec hésitation.

- "Tu veux dire sur le plan sexuel ? Désolé, j'couche jamais deux fois avec la même personne", répondit Livaï en passant sa chemise.

- "On l'a déjà fait plus d'une fois..."

- "J'ai pas quitté la piaule, ça compte que pour une fois."

Il laça ses bottes, assis sur la chaise, et regarda Clem à la dérobée.

- "On peut rester amis, ça m'dérange pas...", proposa Livaï.

- "J'peux pas rester ami avec toi après c'qu'on a fait..."

- "Tu l'as bien fait avec Kayetan."

- "Je vois, t'es au courant... Avec Kayetan, c'était pas pareil ! Avec toi, c'était..."

Livaï posa son doigt sur sa bouche.

- "Dis pas des trucs que tu regretterais. Tu perds rien, j't'assure. Il vaut mieux rester loin d'moi. J'peux t'offrir une amitié occasionnelle si ça t'tente, mais n'attends rien de plus."

Il s'appêta à quitter la chambre par la sortie secrète, mais Clem se leva tout nu du lit et lui courut après. Il l'entoura de ses bras et le serra fort.

- "Je sais qui tu es. Tu veux rester libre, ne t'attacher à personne... Tu veux plus souffrir, j'comprends ça. Mais pourquoi ne pas nous laisser une chance ?"

Livaï s'apprêta à lui répondre qu'il n'était pas amoureux de lui, mais il se retint. Lui-même compris que ce serait blesser Clem inutilement ; de plus il n'était pas tout à fait sûr de ce qu'il ressentait.

- "T'habitue pas au bonheur", répondit Livaï. "Être heureux dans les bas-fonds cache toujours quelque chose. Les gens comme toi et moi, on y a pas droit."

Livaï se retourna dans ses bras, avec douceur, et le regarda dans les yeux.

- "T'es un type bien. J'veux pas t'faire de mal", susurra Livaï.

Mu par une soudaine impulsion, il l'embrassa sur les lèvres.

- "J'peux rester ton ami. Sinon, et bien... adieu."

- "J'peux essayer... J'veux pas qu'tu sortes de ma vie..."

- "Prends d'la distance et réfléchis. Il vaut peut-être mieux qu'on s'voit plus pendant quelques temps..."

- "Peut-être..."

- "Prends soin d'toi, et... fais gaffe à Egon. J'te l'ai pas dit mais... il est venu chez moi m'menacer. Il pourrait s'retourner contre toi un jour."

Livaï attrapa la nuque de Clem et le regarda par en dessous.

- "Si c'tordu t'fait du mal, il le paiera."

- "Tu tiens à moi finalement...", sourit Clem.

Livaï ne répondit pas et sa silhouette s'effaça au loin dans les ruelles des bas-fonds.