COLERE
juin 833
Clem ne s'était toujours pas remis de son aventure avec Livaï, et encore moins de sa conclusion inattendue. Ils avaient été unis comme jamais, avaient discutés d'eux-mêmes, de leurs peurs, leurs envies, leur passé, comme un couple naissant. Puis en seulement un instant, Livaï s'était rhabillé et enfui, emportant avec lui une partie de son coeur. Clem en était presque à se demander si tout cela avait vraiment eu lieu.
Il ne pouvait pas affirmer qu'il se sentait trahi ; Livaï ne lui avait rien juré, rien promis, à part cette seule nuit. Il pouvait même s'estimer heureux qu'il soit resté à ses côtés jusqu'au matin, il aurait pu se faire la malle pendant son sommeil. Mais il n'arrivait pas à se raisonner. Rester amis ? Clem voulait bien essayer, mais il savait que ce serait perdu d'avance. On ne pouvait pas espérer un retour à l'amitié après ce qu'ils venaient de partager ; aucune de ses passades ne pouvait s'y comparer.
Livaï n'était pas revenu pour ses leçons de lecture. Clem avait continué à s'entraîner un peu tout seul, et avait noirci quelques pages de son écriture novice et sans doute pleine de maladresses. L'absence de son professeur lui pesait et lui ôtait toute inspiration. Pourtant, il aurait eu envie de lui écrire bien des choses...
Assis devant son verre de bière qu'il tournait rêveusement entre ses doigts, il faisait à peine attention à ses amis qui chahutaient. Les sons lui parvenaient assourdis, comme s'ils s'étaient trouvés dans une autre pièce. Il n'avait pas conscience qu'il affichait une mine défaite depuis ce matin-là, et que tous faisaient en sorte de l'ignorer, tout en en devinant la raison. Egon se glissa sur la banquette près de lui et lui secoua le bras.
- "Eh, vieux, remue-toi. Cette bière est encore à peu près fraîche."
- "J'ai pas soif...
- "T'as pas faim, t'as pas soif, tu vas finir par crever. Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est l'autre con qui t'manque ?"
- "Ne l'insulte pas.
- "C'est bien ça !" éructa Egon. "Il est pas revenu à la planque, pas vrai ? Pourquoi t'as voulu m'cacher qu'il venait ?"
- "J'voulais pas d'histoires."
- "T'en auras quand même. Cet enfoiré mettra plus les pieds ici. Bon débarras."
Clem soupira avec bruit, ce qui énerva Egon.
- "Arrête de souffler comme une pucelle qui attend le prince ! Tu crois qu'il va t'donner quoi qu'ce soit ?"
- "Il m'a déjà donné c'qu'il pouvait...", murmura Clem, en regrettant immédiatement cet aveu.
- "Hein ?!"
Clem comprit tout de suite qu'il en avait trop dit. Mais l'envie de partager cette déception avec quelqu'un le rongeait. Il avait juste choisi la mauvaise personne. Il fit mine de boire sa bière en essayant de sourire.
- "J'ai soif finalement !" s'exclama-t-il en portant le verre à sa bouche.
- "T'en as dit trop ou pas assez, là ! Qu'est-ce qu'il t'a donné !?"
Les autres membres du groupe s'étaient rassemblés.
- "Laisse tomber, Egon, c'est pas tes oignons."
- "Pas mes oignons ! Tout ce qui t'concerne me concerne ! Ca concerne toute la bande en fait !"
- "Vous avez rien à voir avec ça, c'est entre lui et moi."
- "Laisse-moi deviner : il t'a baisé et t'a laissé sur le carreau, pas vrai ?!"
- "T'es pas obligé d'parler si fort !"
Clem sentit ses nerfs lâcher. Son meilleur ami, au lieu de le soutenir dans son amour déçu, lui faisait la leçon avec violence et sans aucune délicatesse. Il se sentit bien seul. Cependant, Furlan s'approcha de lui et, comprenant seulement la moitié de la situation, lui posa une main amicale sur l'épaule. Egon continuait à vociférer.
- "Tu t'prétends mon ami mais tu fais qu'm'gueuler dessus !" se rebella Clem.
- "Peut-être qu'il a fait d'toi une couille-molle !"
- "Parle pas de c'que tu connais pas !"
- "J'fais pas qu'gueuler !" s'écria Egon en se levant. "J'vais aller lui casser la tronche si t'as pas l'cran d'y aller toi-même !"
- "Je t'interdis d'faire ça !"
- "Cogne-moi alors !"
Egon se dressa devant Clem, et l'écrasa de toute sa taille. Clem serra le poing, prêt à répliquer à cette provocation, mais il ne put s'y résoudre. Il savait qu'Egon n'avait pas toujours toute sa tête, et qu'il pouvait passer en quelques secondes de l'imbécile heureux au caïd violent. Le frapper ne ferait que le rendre encore plus furieux.
- "Assis-toi, buvons notre bière, c'est du passé...", le supplia-t-il.
- "J'vois bien à ta gueule qu'c'est pas du passé du tout ! Il t'a largué, hein ? Tant mieux, il était pas pour toi d'toute façon ! Mais faut qu'il paie !"
Egon se dirigea vers la porte et passa le seuil avant même que le reste du gang l'ait réalisé. Clem se précipita à sa suite et essaya de le rattraper. Egon marchait vite, avec un entrain et un enthousiasme malsains. Le groupe suivit à quelques mètres, curieux de voir comment les choses allaient se terminer.
...
Egon retrouva facilement le chemin de la planque de Livaï. Clem marchait à côté de lui et tentait à intervalles réguliers de le stopper, en se plaçant devant lui, en se pendant à son bras, en sautant sur son dos, mais Egon était dans un état second. Il ne s'arrêterait pas tant qu'il n'aurait pas réglé son compte à l'amant indélicat de son ami. Il déboula dans le quartier où vivait sa cible et Clem se plaça sur son chemin pour l'empêcher de faire un pas de plus.
- "Arrête-toi, fous-lui la paix !"
- "C'est toi qui devrait l'tabasser pour c'manque de respect !"
- "J'en ai pas besoin !"
- "Ca t'ferait du bien, j't'assure ! Ca m'en fera à moi !"
Il secoua ses gros poings et se rua sur la porte de Livaï. Clem s'interposa une fois de plus.
- "Si tu veux frapper sur cette porte, tu devras m'frapper d'abord !"
- "Chiche !"
Il détendit son bras et ses phalanges s'arrêtèrent à quelques millimètres du visage de son chef.
- "Tu pourras pas les tenir si t'oses pas t'battre, Clem. Tu t'feras laminer tôt ou tard."
- "C'est pas vrai, on respecte tous Clem, pas vrai les gars ?", s'exclama Furlan.
Ils hochèrent la tête avec prudence. Aucun d'entre eux n'aimait particulièrement Livaï et personne ne serait fâché de voir une belle bagarre. Mais Clem ne l'entendait pas ainsi.
- "Les gars, aidez-moi à faire reculer cet imbécile."
Ils se rapprochèrent d'Egon, qui lutta contre eux sans trop de mal, quand la porte de Livaï s'ouvrit.
- "C'est quoi, c'bordel ?", s'étonna-t-il en voyant cet attroupement devant sa planque.
- "Une volée de baffes dans ta sale gueule !" cracha Egon.
Cela n'impressionna pas outre mesure le propriétaire de la sale gueule.
- "Fais pas attention", expliqua Clem en faisait reculer Egon. "Il est saoul..."
- "Absolument pas !" s'indigna le concerné.
- "Ca m'dérange pas d'péter l'nez d'ce saoulard, si ça peut l'faire dégriser."
Clem se sentit un peu chamboulé. Il n'avait pas vu Livaï depuis des jours, et se trouver en face de lui lui procura une émotion à laquelle il ne s'était pas attendu. Il aurait voulu que Livaï le regarde différemment, que quelque chose dans son attitude, dans les yeux qu'il posait sur lui, indique qu'il n'avait pas oublié leur nuit ensemble, que dorénavant ils partageaient au moins quelque chose d'unique. Mais Livaï ne lui offrit aucun de ces signes, comme s'il n'était qu'un étranger venu chahuter sur le pas de sa porte. Cela lui fit mal. Si mal que pendant un instant, il se sentit prêt à lui faire face et à lui coller un bourre-pif pour le faire réagir. Il chassa vite cette pensée. Il ne lui aurait fait du mal pour rien au monde. Il se résolut presque à admettre qu'il n'avait eu aucune chance, qu'il avait été vain d'imaginer que cette histoire puisse aller plus loin, que Livaï et lui s'étaient pris et donné ce qu'ils voulaient et qu'il ne fallait pas chercher autre chose. N'était-ce pas déjà beaucoup, dans les bas-fonds ?
Et pourtant, une partie de lui espérait encore...
Il repoussa Egon avec force et celui-ci alla vaciller plus loin, en tenant à peine sur ses pieds. Il ne voulait pas se débiner face à Livaï, il voulait lui montrer qu'il était fort et savait se faire respecter. Encore une fois, il souhaitait l'impressionner.
- "J'voulais te demander si tu comptais revenir pour continuer nos cours de lecture", annonça-t-il sur un ton tout à fait désinvolte qui cachait son état d'esprit. "T'as... tout laissé en plan, et j'pense avoir encore des trucs à apprendre..."
- "T'as les bases, tu peux t'débrouiller maintenant", rétorqua Livaï.
- "Hors de question qu'tu remettes les pieds chez moi !" cria Egon.
- "La ferme, Egon, on t'a pas sonné", répondit Clem durement en ne lâchant pas Livaï des yeux.
Il n'en revenait pas de lui parler ainsi. Furlan émit un sifflement d'admiration, et Egon ne pipa mot.
- "Ecoute pas c'qu'il dit", reprit Clem plus doucement. "T'es l'bienvenu."
- "J'crois pas, non."
Livaï jeta un oeil par-dessus l'épaule de Clem. Celui-ci devina qu'il regardait Egon.
- "Personne s'en prendra à toi sous mon toit, j't'en donne ma parole d'honneur. Ils se tiendront tous à carreau."
- "Hmm, j'y penserai peut-être alors..."
Pendant quelques secondes précieuses, Clem eut l'impression que Livaï se retenait de lui révéler ses véritables pensées, qu'il se bornait à répondre de façon neutre afin de donner le change et de ne pas trop s'exposer aux camarades de Clem qui voyaient et écoutaient tout. Bon sang, il voulait le revoir en tête à tête ! Il le fallait ! La flamme qu'il croyait mourante se raviva d'elle-même, et il se remit à espérer que son amant lui reviendrai, qu'il changerait d'avis et lui avouerait enfin ses sentiments.
Son coeur se gonfla quand il surprit le petit sourire en coin et le regard presque ingénu que Livaï lui offrit avant de refermer la porte ; comme une invitation, ou un défi lancé. Il se serait pendu à la poignée tout le reste de la journée pour un baiser... mais cela n'aurait pas été digne de lui. Livai attendait sans doute autre chose. De l'originalité, de l'imagination, de l'audace, quelque chose de tout à fait stupéfiant ! C'était dans ses cordes.
Il devait se rendre à l'évidence : il était fou amoureux de Livaï comme il ne l'avait jamais été de personne, et le revoir une seule fois avait suffit pour l'en convaincre. Il voulait le reconquérir, et pour cela il allait devoir recommencer de zéro.
Il chantonna dans sa tête cette chanson familière :
Je ne suis pas mieux qu'un autre,
Je ne suis pas pire non plus
J'ai le droit de vivre heureux
J'ai le droit aussi, le droit de l'aimer lui
J'ai le droit d'être amoureux...
