COEUR
juin 833
Il existait de nombreuses décharges dans les bas-fonds. La plupart des gens s'y rendaient pour jeter ce dont ils ne se servaient plus, ou pour y dénicher des objets encore en assez bon état afin de les retaper ou les recycler. Certaines zones du quartier nord - le plus délabré et isolé - étaient littéralement noyées sous ces amas de déchets à l'âge indéterminé, qui pourrissaient sur place et attiraient la vermine. On ne pouvait s'y aventurer sans une paire de bonnes bottes et de gants épais, au risque de se faire mordre par des rats ou griffer par des chats errants.
Clem se rendit compte qu'il n'était pas le seul à se trouver sur place ce jour-là ; des enfants cherchaient du métal afin de le revendre à des artisans, et des femmes solitaires traînaient comme des fantômes tristes parmi les décombres à la recherche d'il ne savait quoi. Clem, lui, cherchait quelque chose de très précis, qu'il n'était pas du tout sûr de trouver ici.
Il se dirigea vers un imposant monticule composé de meubles moisis. Il les écarta avec ses bras puis escalada un bureau vermoulu dont le revêtement verni n'était presque plus qu'un souvenir. Il avait placé un foulard sur son visage en cas d'émanations toxiques, car les habitants jetaient un peu de tout ; même ceux du dessus balançaient des ordures en bas.
Il dénicha quelques fauteuils éventrés, des chaises cassées, et même un vieux lit en fer forgé. Mais il cherchait autre chose. Un reflet de lumière sur une surface métallique attira son regard et il se laissa glisser le long d'une pente composée de débris d'armoires. Il tira sur sa trouvaille et parvint à dégager un bac de cuivre, qui avait sûrement dû servir à nettoyer le linge sale. Il soupira ; c'était trop petit pour ce qu'il comptait en faire. Il le rejeta de côté et continua dans cette direction jusqu'à buter sur un autre récipient du même genre, un peu plus grand, aux bords tordus comme s'il était allé au feu. Il découvrit l'objet entièrement et constata vite qu'un grand trou en perçait le fond. Il ne pourrait pas réparer ça, ce n'était pas sa spécialité.
Il fit encore quelques trouvailles du même genre mais finit par renoncer. Clem quitta la décharge bredouille et retira sa protection une fois sorti du quartier nord. Il ne lui restait plus qu'à prospecter chez quelques-unes de ses connaissances pour savoir s'il pouvait se procurer ce qu'il cherchait à un prix pas trop élevé. Incertain, il dirigea ses pas vers la zone habitée du district.
...
Comme toujours, la bande de Kayetan était celle qui faisait le plus de profit dans le coin ; les autres revendeurs à la sauvette peinaient à lui faire concurrence. Clem se sentait heureux pour son ami que les affaires marchent si bien. Il se disait de plus en plus souvent que quand leur contrat sur le chantier serait terminé, ils pourraient bien s'y mettre aussi. Devenir un vrai gang de voleurs et refourguer la marchandise ici ; en faisant attention à ne pas gêner Kayetan, en vendant d'autres articles par exemple.
Les bas-fonds étaient devenus bien plus touristiques depuis que la ville s'était refait une beauté. Des gens du dessus, assez riches, venaient chercher le grand frisson parmi les miséreux et les déshérités de ce monde, et cela amenait forcément des proies plus nombreuses à voler. Mais de nouvelles boutiques avaient aussi ouvert leurs portes ; cela signifiait plus de cargaisons à transporter par les rues sordides et mal famées, et donc plus d'occasions de voler de la marchandise. La milice Rovoff faisait un peu le tampon pour calmer les honnêtes gens qui se plaignaient - ils n'insistaient jamais beaucoup, de peur que la bonne société ne soit informée de leurs incursions dans ces lieux sordides - tout en ménageant les bandes de truands afin que survive l'économie parallèle que certains avaient mise en place. Un équilibre précaire mais parfaitement entretenu maintenait tout ceci en vie ; si un seul élément venait à disparaître, tout s'écroulerait.
Clem remonta la rue en jetant tout de même des coups d'oeil autour de lui afin de s'assurer que ce qu'il cherchait ne se trouvait pas déjà à portée de main. Mais seul Kayetan tenait un commerce digne de ce nom. Alors il traça jusqu'à son emplacement habituel.
Kayetan supervisait la mise en place de la marchandise comme à son habitude quand il repéra Clem. Il sortit de derrière l'étal et vint directement vers lui, la main tendue. Ils se saluèrent et le truand aborda tout de suite le vif du sujet.
- "Bon, alors, comment ça s'passe pour toi ?" demanda-t-il.
- "Bof, la routine", répondit Clem en accompagnant son ami dans l'entrepôt. "J'suis venu chercher quelque chose de spécial..."
- "A voir ta tronche, t'as pas dû conclure avec Livaï..."
- "Mais non, tu t'trompes ! C'est plus compliqué..."
- "T'es pas son genre, c'est ça ? Pourtant, il semble se préoccuper d'toi..."
- "Comment ça ?"
- "Il est venu il y a deux jours pour m'prendre du thé. Et il m'a demandé d'tes nouvelles. J'en ai déduit que vous ne vous voyiez pas..."
- "Ok, n'en dis pas plus, tu veux qu'j'te raconte, hein ?"
Clem n'avait aucune gêne à parler de ses déboires sentimentaux avec Kayetan. Il se dit même après réflexion que c'était sans aucun doute la meilleure personne avec laquelle en discuter. Kayetan l'emmena dans une petite pièce jouxtant l'entrepôt où il pouvait continuer à contrôler le travail de ses camarades, et proposa du thé à Clem.
L'amoureux déçu conta dans le détail ce qui s'était passé entre lui et Livaï - en gardant tout de même quelques petites choses pour lui - et Kayetan resta à l'écouter, les bras croisés, les genoux écartés, affalé sur sa chaise. L'histoire terminée, il resservit son ami en boisson et s'exclama :
- "Et ben, quelle affaire ! Il est très exigeant, c'mec ! C'est vraiment un loup solitaire !"
- "Un quoi ?"
- "Laisse tomber, c'est une expression. En tout cas, ça m'paraît mort pour toi. Mais bon, au moins, tu t'es éclaté."
- "C'n'est pas c'que j'veux", souffla Clem, les yeux dans son thé. "J'aimerais avoir plus... j'aimerai qu'on soit ensemble..."
- "Bah, pourquoi faire ? Vous avez pas les mêmes aspirations. Tu sais comme moi qu'c'est pas parce qu'on s'accorde au pieu que tout l'reste peut rouler..."
- "J'veux quand même essayer. J'ai des idées pour l'faire revenir. Et puis t'as dit qu'il t'avait demandé d'mes nouvelles, donc il est encore attaché à moi, pas vrai ?"
- "Vous vous voyez pas sur le chantier ?"
- "On dirait qu'il m'évite, et comme j'ai pas envie d'l'ennuyer, j'fais pareil."
- "Vous faites une sacrée paire d'idiots..." soupira Kayetan en riant. "Ok, t'es amoureux, comme ça t'arrive souvent. J'te connais, Clem, t'as un coeur d'artichaut..."
- "C'est pas comme les autres fois, j't'assure..."
- "Bien, admettons. En quoi puis-je t'aider ?" demanda Kayetan en reprenant son attitude commerciale.
Clem repoussa sa tasse et resta un moment les coudes sur la table.
- "J'voudrais lui donner quelque chose qu'il veut vraiment, quelque chose qui lui enverrait du rêve, tu vois ? Et qui lui donnerait envie d'me voir tous les jours..."
- "T'as une idée ?"
- "Oui ! Le matin de notre nuit ensemble, on a discuté, et il m'a avoué qu'il rêvait d'prendre un bain, dans une vraie baignoire, comme chez les richards, tu vois l'genre ?"
- "Il a des goûts d'luxe, dis donc ! C'est rare, ces trucs-là !"
-"Tu veux dire qu'tu peux pas t'en procurer ?" devina Clem, déçu.
- "Aucun de mes "fournisseurs" n'a ça en stock ; même à la surface, ça court pas les rues. Et dans les bas-fonds, personne n'en a l'usage. A part dans un hôtel ou un bordel peut-être... Tente ta chance là-bas."
Traduction : "essaie d'en voler une si tu peux". Mais Clem ne voulait pas de ces procédés. Il ne pouvait présenter à Livaï une baignoire volée, il aurait l'impression d'être un imposteur. Il aurait été prêt à sacrifier ses économies pour s'en procurer une, mais la dérober ne serait pas digne de ce qu'il ressentait pour Livaï. Il voulait faire les choses correctement, honnêtement. Cette sensation était si étrange...
- "J'vais devoir me débrouiller tout seul alors...", conclut Clem en se levant.
- "Comment tu vas t'y prendre ?"
- "J'veux qu'ça vienne de mon coeur, tu vois ?" précisa Clem en se tapotant la poitrine. "Si j'peux pas l'acheter, il me reste qu'une option."
- "Tu vas vraiment faire ça ? Bon sang, t'es réellement accroc !"
- "J'veux l'revoir. Et il ne reviendra pas sans une bonne raison..."
- "Si t'allais toquer à sa porte simplement ? Il a peut-être aussi envie d'te voir."
- "J'veux lui faire un cadeau..."
- "Toi, quand t'as une idée fixe... Et s'il se lasse de tes cadeaux ? Tu vas finir par t'faire plumer !"
- "J'aurais essayé. Au pire, j'la garderais pour moi !"
- "Ecoute, si tu l'sens comme ça..."
Clem se dirigea vers l'extérieur en laissant Kayetan seul assis à sa table. Il le salua de la main et disparut rapidement, enfin fixé sur ce qu'il devait faire.
...
Le contremaître signala à tout le monde l'heure de la pause. Les ouvriers quittèrent le chantier, et laissèrent seul le bâtiment encore en construction. On pouvait déjà en deviner l'architecture intérieure, les futurs couloirs, chambres et salles de cours qui serviraient de refuge aux orphelins des bas-fonds. Le généreux mécène qui avait eu l'idée de construire tout ça devait être un doux rêveur pour penser que cela transformerait le visage de la ville souterraine.
Clem n'en saluait pas moins l'initiative. Presque tous les murs avaient été montés, une partie de la toiture également. C'était l'oeuvre des jeunes bras qui avaient survécu à la peste. Quand les individus s'associaient, des talents insoupçonnés se révélaient et devenaient utiles à tous. Il souhaitait voir cette oeuvre commune achevée ; mais un autre ouvrage accaparait son attention.
Il se glissa entre les solives posées de guingois contre le mur, enjamba quelques gravats et se retrouva sous le toit en construction. Il regarda en l'air pour apprécier le bon travail qu'il avait fourni puis ramena ses yeux au niveau du sol. Là, elles étaient là. Il s'approcha des fines planches qui avaient été laissées de côté et les plaça sous son bras. Discrètement, il alla les cacher dans un recoin où il pourrait venir les récupérer plus tard. Ce n'était pas la première fois qu'il le faisait et jusqu'à présent, personne n'avait vu quoi que ce soit. Il ne se sentait pas coupable, ce n'était pas du vol car ces planches étaient des chutes qui ne serviraient pas à la construction finale ; autant les utiliser pour lui-même.
Mais aujourd'hui, il lui fallait un élément supplémentaire, et il savait où en trouver ; il avait volontairement omis d'apporter de quoi manger dans sa boîte-repas afin de pouvoir l'y cacher. Il se dirigea vers la remise à outils et repéra vite le seau muni d'un couvercle qu'il cherchait. Dedans se trouvaient des pains de paraffine, dont il avait absolument besoin pour son travail personnel. Cette substance venait de la surface et elle avait la propriété d'imperméabiliser à peu près tout. Il jugea que deux suffiraient et il les fit glisser dans sa boîte, comptant sur le fait que personne n'irait y regarder de plus près. Il se força à ne pas penser que cette fois, c'était du vol ; mais il espérait naïvement, sans trop y croire, que toute la paraffine ne serait pas nécessaire pour achever le toit.
Il avait à peine terminé qu'il entendit un bruit derrière lui. Il referma vite le seau et sa boîte, pleine de son larcin, se retourna, l'air de rien, et fit comme s'il récupérait sa veste dans les vestiaires des ouvriers. Il fit le tour du couloir ouest sur la pointe des pieds, espérant qu'on ne le verrait pas, quand il tomba en arrêt. A travers la grille en métal qui servait de repère visuel au futur mur du corridor en cours de construction, il aperçut une silhouette souple et élancée qui descendait les escaliers. L'individu s'arrêta, regarda autour de lui et Clem reconnu alors Livaï, le nez au vent, les oreilles aux aguets, comme s'il chassait une proie. Il avala sa salive et essaya de s'en éloigner.
Mais ce fut inutile car Livaï l'aperçut. Il se dirigea lentement vers lui, en glissant presque sur le sol, et s'apprêta à contourner la grille de fer afin de se rendre aux vestiaires. Clem se déplaça à son opposé, les yeux fixés sur lui à travers le fin treillis métallique, et Livaï lui rendit son regard sans ciller. Il y avait un feu dans ces yeux-là... Clem se plut à penser qu'il était pour lui, et il sourit à Livaï à sa manière familière. Il serrait contre lui la boîte qui contenait les deux pains de paraffine, mais il aurait voulu se jeter sur la grille branlante, s'y agripper des deux mains, afin de lui dire qu'il l'aimait toujours, qu'il n'arrivait pas à se raisonner, qu'il ne pouvait pas s'en empêcher et qu'il en était désolé... Il aurait voulu lui avouer qu'il rêvait souvent de lui, qu'il l'imaginait dans des situations si érotiques qu'en parler ici, là où des oreilles pouvaient l'entendre, aurait été le comble de l'indécence... Il voulait pouvoir le regarder encore un peu, sans dire un mot, sans le déranger... Juste rester là, et attendre qu'il lui dise de partir.
Livaï disparut dans le vestiaire et Clem résista à l'envie de l'y rejoindre, pour le voir encore, respirer son odeur, peut-être toucher sa main, par accident, comme ce premier jour où il avait réellement posé les yeux sur lui sans savoir que son coeur lui appartiendrait...
Il s'en empêcha. Ce n'était pas le bon moment. Livaï n'avait pas dit un mot lui non plus. Il semblait dans l'attente. Sentait-il que Clem préparait quelque chose ? Etait-il curieux de savoir ce qu'il tramait ?
Il s'enfuit hors du chantier, rejoignant ses amis au bar, encore secoué par cette rencontre inattendue, dans ce bâtiment abandonné, si solitaire, si romantique... Son coeur battait la chamade à un rythme effréné, et il se mit à courir afin d'évacuer les émotions qui lui brûlaient les joues.
...
Il martela doucement le cerclage de fer qui maintenait ensemble les planches de bois. Les poignées étaient bien fixées et lui permirent de soulever la baignoire assez facilement. Il la transporta près de la porte de sa chambre afin de pouvoir l'y faire entrer quand il aurait terminé.
Clem s'était attelé à la fabrication de cette baignoire en bois dans la ruelle derrière la planque afin que les gars en voient le moins possible. Furlan l'avait déjà repéré mais il lui avait fait jurer de garder le silence ; Hagen aussi peut-être, il l'avait vu traîner dans le coin. Il mettait une bâche sur son ouvrage quand il n'y travaillait pas, afin de ne pas attirer l'attention, mais ses amis étaient plus intelligents qu'ils en avaient l'air. L'essentiel était qu'Egon n'en sache rien ; s'il apprenait pour qui il fabriquait cette baignoire, il la détruirait de ses mains.
La cuve était de forme ovale, haute jusqu'à la taille de Clem. Il avait ajouté une petite marche permettant de s'assoir dedans en douceur. Il avait décidé de ne pas la peindre, afin de garder cette jolie couleur de bois si naturelle. Il n'avait jamais vu un arbre de sa vie mais en regardant les noeuds et les veines qui striaient les planches assemblées avec soin, il eut l'impression de pouvoir imaginer à quoi cela ressemblait vraiment. Il passa la main sur son ouvrage, s'assurant que le bois avait été parfaitement poncé et qu'aucune aspérité ne risquait de blesser Livaï. Il s'attaqua alors à la dernière étape : l'imperméabilisation. Il devait s'y prendre avec soin car s'il faisait cela mal, la baignoire serait inutilisable.
Il alla dans sa chambre chercher une bougie et un récipient, coupa quelques lamelles de paraffine, les mit dans le bol, puis plaça celui-ci au-dessus de la bougie. Les morceaux de paraffine fondirent vite et se changèrent en espèce de fluide visqueux sans couleur, très chaud. Clem prit un large pinceau, le trempa dans la mixture et se mit à badigeonner le fond de la baignoire avec entrain. Les planches avaient été assemblées de façon à ce qu'aucun interstice ne subsiste, mais il savait qu'il allait devoir appliquer plusieurs couches. Il douta un moment d'avoir assez de paraffine... Qu'importe, il en piquerait encore demain s'il le fallait.
Pendant qu'il peignait, il se mit à songer avec délice à la tête que ferait Livaï quand il lui montrerait sa baignoire. Au plaisir qu'il aurait à se glisser dans l'eau que Clem ferait couler dedans, grâce à la nouvelle pompe qu'il avait installée dans sa chambre en déviant la tuyauterie de la fontaine publique ; une connaissance rencontrée sur le chantier lui avait filé un coup de main pour la plomberie. Il lui resterait encore à aménager un coin dans la pièce afin d'y placer la baignoire de façon à éviter le désagrément de l'humidité. Il aurait du mal à se montrer discret cette fois, mais il pourrait toujours prétexter vouloir sa propre salle de bain, après tout, qui trouverait à redire ? Il vit Livaï se dévêtir devant lui et entrer dans la baignoire pleine, en soupirant de plaisir, et il se vit, lui, massant ses épaules et lui lavant les cheveux... Il s'imagina se déshabiller lui aussi et rejoindre Livaï dans le bain, là où des choses délicieuses pouvaient se dérouler... Il vit tout ceci très clairement, et se secoua afin de ne pas se laisser aller ; on pouvait se brûler avec de la paraffine chaude.
Il estima la taille de la cuve. Il l'avait fabriquée afin que l'on puisse y tenir à deux, mais il eut un doute. Livaï n'était pas grand mais lui prenait davantage de place...
C'était sans importance après tout, ils n'auraient qu'à se serrer l'un contre l'autre et tout serait parfait.
