RAPPROCHEMENT
juillet 833
Livaï était en train de mettre ses bottes quand il entendit un son de guitare au dehors. Intrigué, car aucun musicien ne passait jamais dans sa rue, il quitta sa chambre pour la pièce principale, qui lui servait aussi de cuisine, et alla soulever le rideau de sa fenêtre. Il n'eut pas à chercher longtemps. Adossé au mur en face de chez lui, il vit Clem, une gratte dans les bras, pinçant les cordes doucement, les paupières baissées, l'air rêveur. Il sembla deviner que Livaï le regardait car il ouvrit les yeux et lui sourit largement. Il entama une nouvelle mélodie plus rythmée. Livaï ouvrit sa fenêtre et s'y accouda, interloqué par ce comportement.
- "C'est quoi, c'nouveau passe-temps ?" demanda-t-il à Clem. "Tu t'es reconverti ?"
- "J'voulais juste mettre un peu d'vie, ici. La musique est si rare sous terre. J'ai piqué sa gratte à un d'mes gars. J'en joue pas si bien qu'lui..."
Il plaqua un accord maladroit et Livaï tressaillit en se bouchant une oreille.
- "Tu devrais peut-être laisser tomber..."
- "Jamais, tu m'connais ! J'suis pas du genre à abandonner !"
En prononçant ces mots, il se rapprocha de la fenêtre, gratta les cordes avec vigueur tout en faisant des poses que Livaï jugea ridicules mais qui le firent sourire malgré lui. Il le laissa approcher en se carrant dans le coin de la fenêtre, attendant de savoir ce qu'il était réellement venu faire par ici. Il en avait une idée et il se désolait déjà de devoir refuser...
- "T'as réfléchi, pour les cours ?" demanda Clem. "J'me suis entraîné tout seul, j'pense avoir un peu avancé, mais j'ai besoin d'un prof pour m'dire si c'est correct..."
- "Si c'est réellement pour ça que t'es venu, j'vois rien à redire. J'ai attendu qu'tu viennes m'le demander."
- "J't'avais déjà demandé l'autre jour..."
- "Mais j'avais pas dit oui..."
- "Alors, c'est oui ? Tu vas repasser ? Quand ?"
- "Hum, de préférence, quand l'autre dingue sera pas là."
- "On peut reprendre nos horaires habituels, j'm'arrangerai pour qu'il vide les lieux..."
Clem se sentait très heureux ; Livaï allait revenir le voir. Il avait suffit qu'il le lui demande, et cette facilité le dérouta un peu. Peut-être Livaï avait-il désiré le voir depuis des jours mais sans oser le lui demander ? Oui, cela devait être ça, il voulait renouer avec lui, et comme il avait sa fierté, il avait attendu que Clem fasse le premier pas. Mais il restait difficile d'estimer jusqu'où Clem pouvait pousser les choses. Livaï lui avait offert son amitié, et affirmé que rien de plus ne pouvait exister entre eux. Il ne se démonta pas ; il pouvait jouer le rôle d'un ami le temps de sentir si l'attitude de Livaï changeait. Après tout, il était jeune, il pouvait revenir sur sa décision et découvrir à quel point Clem était de bonne compagnie.
Et puis, il avait à sa disposition un objet qui ferait sans doute son bonheur...
- "Quand tu reviendras, tu découvriras quelques petits changements..."
- "Ah ? Tu veux dire qu'le ménage sera fait ?" plaisanta Livaï à sa manière.
- "Abuse pas, c'est pas si sale, dans la planque, autrement t'y serais jamais rentré ! C'est autre chose ; dans ma chambre... un petit aménagement assez sympathique, qui t'plaira j'pense..."
Il avait piqué la curiosité de Livaï. Celui-ci se pencha au-dehors et regarda Clem avec suspicion. Celui-ci dû se contenir pour ne pas l'embrasser sur le champ, tant la petite moue qu'il lui offrait était charmante... Mais il devait rester à sa place le temps nécessaire...
- "Qu'est-ce que t'as encore fait ?"
- "Trois fois rien ! J'me suis bien amusé ! Tu verras quand tu viendras ! Le plus tôt possible, j'espère..."
- "Ok, j'avoue qu'tu m'intrigues", avoua Livaï. "Tu veux pas m'donner un indice ?"
- "Non ! Tu risques de deviner sinon ! J'veux t'faire la surprise ! Personne ne l'a encore vue, tu seras l'premier !"
Clem se mit à reculer dans la rue tout en gardant les yeux fixés sur LivaÏ.
- "Bon alors, tu viendras ? Demain ?"
- "Pourquoi pas demain, ouais. J'ai rien d'prévu", prononça Livaï d'une voix forte pour qu'il l'entende.
- "Super ! J't'attends demain, alors ! Passe par la porte de derrière !"
Clem se retourna, très content de lui et de la curiosité qu'il avait éveillée chez Livaï. Il se languissait déjà du lendemain. Pour s'occuper l'esprit, il décida une fois rentré de nettoyer la planque de fond en comble en mettant les gars à contribution.
...
Deux coups discrets retentirent contre le battant de son entrée privée et Clem s'empressa d'aller ouvrir. Il fit tout de même mine de prendre son temps, afin de ne pas montrer à Livaï à quel point il était impatient. Il ouvrit la porte avec lenteur, affichant son plus beau sourire charmeur, et invita Livaï à entrer.
Il avait changé quelques petites choses dans la pièce ; la table se trouvait un peu plus près du lit maintenant, et la moitié de la chambre se trouvait cachée par un paravent. Il l'avait déniché dans la décharge, et comme il se trouvait en bon état, il l'avait placé ici, afin de masquer le côté salle de bain. "Salle de bain" était un terme un peu pompeux pour ce qu'il avait mis en place, mais Clem aimait y penser ainsi.
A peine entré, Livaï fit le tour de la chambre des yeux, remarquant tout de suite les changements. Par souci de mise en scène, Clem avait placé sur la table le livre ouvert que Livaï lui avait laissé et les quelques lignes qu'il avait écrites sans lui, voulant démontrer qu'il avait été un élève studieux. Du thé fumant attendait dans une théière ainsi que deux tasses. Aucun décor n'aurait pu mettre davantage Livaï en confiance et lui donner une meilleure sensation de sécurité.
Cependant, Clem essayait de ne pas se faire trop d'idées. S'il avait compris quelque chose depuis leur aventure, c'était que Livaï ne faisait les choses que de sa propre volonté. Son appétit sexuel était très rapidement contenté et au souvenir des cabrioles qu'ils avaient faites dans cette pièce... Peu de chance que son ami veuille réitérer aussi vite ! Il lui avait certifié ne jamais coucher deux fois avec le même amant, mais il voulait quand même voir s'il pouvait le faire céder. Après tout, il n'était qu'un être humain.
Il devait jouer le rôle d'un ami prévenant avant d'espérer plus que ça. Il devait lui montrer qu'il était prêt à faire beaucoup de chose pour lui plaire et lui être agréable. Mais Clem ignorait encore s'il appréciait ce genre d'attitude, ou s'il faisait fausse route.
Livaï se dirigea d'office vers sa salle de bain, s'apprêta à faire le tour du paravent, mais Clem s'interposa gentiment.
- "Tu peux jeter un oeil sur mes exercices avant ?" lui proposa-t-il, souriant.
Livaï accepta de bonne grâce et parcourut des yeux le texte écrit par Clem. Il resta ainsi environ deux minutes, ce qui parut à l'élève inquiet un peu long pour le nombre de mots qu'il avait produits...
- "C'est... mauvais ?"
- "Ttchh, y a quelques fautes d'orthographe - c'est pas très grave, j'en fais aussi -, mais c'est pas si mal", apprécia Livaï à s'asseyant à la table pour se servir du thé. "L'important, c'est qu'on comprenne c'que tu veux dire."
- "Et tu comprends ?"
- "Tu l'as pas recopié du bouquin, dis ?"
- "J't'assure que non, ça m'est venu comme ça !"
- "Bizarre, comme sujet. Tu t'intéresses à c'genre de bestioles ?"
- "J'ai lu c'mot dans l'livre, alors ça m'a inspiré. Peut-être que j'en sculpterai un."
Clem avait écrit un court passage sur les anges et cette image d'un être humain ailé, capable de voler où il voulait et apporteur de bonnes nouvelles, lui était restée en tête. Il avait couché sur le papier une description un peu maladroite de ces étranges volatiles, sans savoir s'ils existaient vraiment. A ce qu'il en savait, il y avait bien des soldats qui volaient parfois dans les bas-fonds grâce à un dispositif particulier. Ce n'était pas des ailes mais c'était mieux que rien. Peut-être étaient-ils des anges...
Clem restait plongé dans ses pensées et Livaï en profita pour se lever et aller voir ce qu'il y avait derrière le paravent. Voulant absolument le guider lui-même, il le devança et fit les présentations.
- "Tadaaaaam ! Voilà la merveille !" s'écria-t-il avec fierté.
Sa baignoire en bois lui apparut plus belle que jamais. Elle trônait sur le plancher du coin de sa chambre, accompagnée de sa pompe flambant neuve. Aucun habitant des bas-fonds n'en avait une comme ça ; aucun hôtel, aucun bordel. Il scruta avidement la réaction de Livaï qui resta bouche bée. C'était dur de l'impressionner habituellement. Il se pencha et toucha le bord de la cuve avec précaution.
- "Tu as... vraiment fabriqué ça ? Tout seul ?"
- "Ouaip ! Ca m'a pris un petit moment mais ça valait l'coup ! Et on a l'eau courante aussi. Regarde."
Clem se pencha sur la pompe, l'actionna, et un petit jet d'eau aspergea le fond de la baignoire.
- "Pourquoi ?" demanda Livaï.
- "Ben... j'avais compris qu'tu rêvais d'prendre un bain, alors... j'ai pensé qu'ça t'ferait plaisir..."
Livaï sembla sincèrement touché par le geste, même s'il demeurait difficile de lire ses émotions sur son visage. Il s'assit sur le rebord, apprécia la profondeur de la cuve, les arceaux de métal soigneusement placés, la solidité de l'objet... Puis, il se prononça :
- "C'est un vrai chef-d'oeuvre, c'truc."
Clem se rengorgea. Il avait touché juste ! Il espérait maintenant que Livaï voudrait en profiter le plus souvent possible...
- "Tu sais, tu pourras venir autant d'fois qu'tu veux pour l'utiliser. Vraiment, j'l'ai faite pour toi..."
- "Ok... mais... si on reprenait la leçon, avant ?"
- "T'es sûr ?"
- "J'suis sûr qu'un bon bain est bien meilleur après l'travail. Comme une récompense."
...
Les deux garçons s'attablèrent alors devant leur thé et Clem lu à haute voix pendant plusieurs minutes un autre chapitre du livre qu'ils n'avaient pas étudié. Il butait de temps en temps sur des mots, qu'il n'arrivait pas à prononcer correctement, et Livaï le corrigeait. Cependant, son professeur semblait ne pas toujours comprendre le sens des mots compliqués qui parsemaient les pages, aussi Clem se contenta-t-il de les réciter correctement sans chercher à en savoir plus, afin de ne pas le mettre mal à l'aise.
Ils restèrent environ deux heures ainsi, face à face, Clem lisant et Livaï écoutant, le coupant de temps en temps, puis ils passèrent à une nouvelle page d'écriture. Livaï constata que son élève avait fait des progrès tout seul depuis leur dernière leçon et s'étonna qu'il ait eu le temps de construire sa salle de bain en plus de ses exercices. Il se dit qu'il était vraiment quelqu'un de courageux et de persévérant, des qualités qu'il appréciait. Mais d'autres choses le gênaient un peu chez lui, des choses qui n'étaient pas des défauts mais l'effrayaient tout de même.
Il avait construit tout ça pour lui, et Livaï, s'il avait eu un doute sur les véritables intentions de Clem, n'en doutait plus à présent ; il n'avait pas renoncé à l'idée de le séduire et cette baignoire était un bien beau cadeau... Autant d'attention et d'énergie dépensées pour lui, cela lui paraissait exagéré. Clem était quelqu'un d'entier, de franc, qui ne parvenait que difficilement à cacher ce qu'il ressentait, et qui donnait sans compter. Cette générosité, qu'il avait exprimée envers lui dès le début, l'avait touché mais lui avait aussi fait penser que ce genre d'attitude n'était pas commun dans les bas-fonds, qu'elle pouvait même être dangereuse... Clem avait construit cette salle de bain d'un luxe insensé sous terre dans l'espoir de le récupérer et de lui montrer qu'il l'aimait. Il n'était même pas sûr que cela marcherait, il avait pris le risque de perdre son temps et bien d'autres choses encore uniquement pour lui... Livaï admirait ceux qui se défonçaient pour atteindre un objectif, mais ici l'objectif, c'était lui, et cela le troublait.
Il ne se sentait pas prêt - pas digne - de répondre à cette générosité de façon convenable. Et surtout, il ne voyait pas comment honorer cette bienveillance sans donner à Clem de faux espoirs qui le feraient souffrir. Car il n'avait pas changé d'avis, il ne voulait pas d'une relation amoureuse avec lui ; cependant, Clem ne semblait pas pouvoir envisager leurs rapports autrement. Cela le désolait un peu car il l'estimait en tant qu'ami.
Mais à bien y réfléchir... cette nuit-là, cela n'avait pas été que du sexe. Il avait déjà couché avec des gars uniquement pour le plaisir ou les avantages qu'ils pouvaient lui procurer, mais cela avait été différent avec Clem. Il l'avait désiré, oui, mais des sentiments qu'il pensait ne plus jamais ressentir s'étaient pointés aussi dans le même temps. Livaï ignorait si on ressentait cela habituellement pour un ami - la seule amie qu'il avait eue était devenue son amante -, mais quelque chose lui disait que ce n'était pas que de l'amitié, c'était autre chose.
Il ne voulait pas que cette autre chose se déclare et le mette en mauvaise posture. En même temps, il aimait être avec Clem, il adorait ses mimiques concentrées et ses moues charmeuses, ses manières directes, sa voix forte mais douce... Il était si différent de lui...
Livaï était perdu dans ses pensées quand Clem lui tendit sa page. Il la lut en silence et jugea que c'était acceptable. Il s'étira alors sur sa chaise, se leva et retourna vers la salle de bain.
- "Bon et ben, j'vais inaugurer cette merveille", décida-t-il.
- "Ooh, génial !"
Livaï commença à déboutonner sa chemise devant lui, sans aucune gêne, mais Clem aurait voulu qu'il soit plus pudique. La vision de ce corps qu'il avait aimé, et qu'il ne serrerait peut-être plus jamais contre lui, lui était encore douloureuse.
- "J'ai mis l'paravent pour qu'tu puisses... faire ça d'ton côté."
- "Ca t'embête, si j'le fais là ? C'est pas comme si tu m'avais jamais vu..."
- "J'préfèrerais quand même..."
Livaï se déplaça alors et Clem n'eut plus droit qu'au doux frottement de ses vêtements. Il le regretta un peu mais s'en accommoda. Puis il entendit Livaï actionner la pompe, et dire :
- "L'eau est tiède, ça ira. Mais en hiver, faudra t'creuser la tête pour trouver un moyen d'la chauffer."
Clem se mit à rêver du temps qui passait. Il imagina Livaï venir souvent dans la planque pour prendre son bain, au fil des jours, jusqu'à ce que le froid de l'hiver les saisisse tous les deux ; les oblige peut-être à se rapprocher, à se réchauffer, à partager l'eau chaude du bain... Mais il ne savait pas comment la chauffer. Il faudrait y songer. Non, la seule chose à laquelle il songeait maintenant, c'était qu'il refusait que Livaï le fasse languir jusqu'en hiver. Il ne tiendrait pas jusque-là.
Le temps de son songe, Livaï avait eu le loisir de remplir la baignoire et de s'y plonger avec délectation. Arquebouté sur ses bras pour s'assoir convenablement, il laissa son corps se poser tranquillement au fond de la cuve, puis détendit ses muscles complètement. Il renversa la tête en arrière dans un abandon total et ferma les yeux.
Clem se risqua à passer la tête derrière le paravent. La vision de Livaï allongé dans sa baignoire, celle qu'il avait faite de ses mains, avec tout son amour, le contenta pour le moment. Il ne voulait pas le déranger et s'apprêtait à retourner à la table boire du thé, quand la voix de son professeur se fit entendre :
- "T'as du savon ? J'me sens crasseux."
- "Oui, bien sûr, j'en ai acheté ! Regarde dans le meuble en face de toi."
- "C'est trop loin, tu peux m'le passer ?"
Clem se déplaça de nouveau vers la salle de bain, et tendit la main vers un tiroir. Il y avait entreposé une petite serviette élimée et un bout de savon à peine entamé - un luxe dans les bas-fonds. Il les tendit à Livaï et ne put s'empêcher pendant trois secondes de laisser ses yeux vaguer sur le corps immergé, ruisselant de gouttes d'eau que la lumière des bougies changeaient en perles d'or... Il se détourna, incapable de comprendre sa réaction, alors qu'il avait connu Livaï de la façon la plus intime.
Il avait juste peur que son regard appuyé ne lui fasse comprendre qu'il le désirait encore et qu'il ne comptait pas rester son ami plus longtemps. Alors, il prit sur lui et retourna dans la chambre, en faisant semblant de lire. En vérité, il écoutait surtout les bruits d'éclaboussures. Quand il entendit Livaï se lever et l'eau retomber dans la cuve, il retint son souffle. Il n'avait jamais remarqué jusqu'alors à quel point le son de l'eau pouvait être sensuel...
