FENETRE SUR SQUARE GRIMMAULD
Deuxième partie
Publiée le 28 juillet 2019
12 Square Grimmauld, Londres
7 août 2007, 9h15
L'orage tant attendu les avait laissés passer une nuit suffocante avant de se décider enfin à éclater vers huit heures du matin.
Eclairs et pluie se déchaînaient depuis, déchirant le ciel londonien en une rupture bienvenue avec le bleu de ces derniers jours.
La furie des éléments avaient fasciné Teddy durant tout le petit-déjeuner. Mais il était désormais tout chafouin car il lui était impossible d'aller dehors pour retrouver les quatre petits moldus avec qui il vivait de grandes aventures depuis que sa grand-mère l'avait laissé chez son parrain.
Il disputait donc une partie d'échecs morose avec ce dernier, lorsque deux petites tapes à la fenêtre les firent sursauter. Une tête aux cheveux gris était apparue derrière les rideaux et une main les saluait gaiement.
Teddy bondit sur ses pieds pour accueillir leur visiteur.
-Hello, tu veux du thé? s'enquit-il avant même que le nouveau venu ait pu faire un pas à l'intérieur de la maison.
Harry n'entendit pas la réponse mais elle devait être positive car Teddy repassa dans le salon comme une flèche pour se diriger vers la cuisine. Il fut rapidement suivi par un George Weasley occupé à s'appliquer à un sort de séchage.
-Salut, vieux frère !
Harry lui sourit.
-Heureux de te voir. Tu me pardonneras si je ne me lève pas !
-J'ai croisé Hermione hier et elle m'a dit ce qui s'est passé, expliqua George en s'asseyant à côté de son ami sur le canapé. Est-ce que ça va ? Il y a quoi que ce soit que je puisse faire ?
Harry sourit à nouveau, plus touché qu'il ne saurait l'exprimer.
Ceux qui n'avaient pas connu George qu'à Poudlard auraient peine à le reconnaître aujourd'hui. Il avait tout juste trente ans, pourtant sa chevelure était déjà entièrement grise. Son visage, autrefois rond et jovial était désormais creusé et assombri. Ses cheveux lui tombaient jusqu'à la nuque mais ils commençaient à se clairsemer et ne parvenaient plus à cacher le trou béant qui remplaçait son oreille gauche.
George était le seul Weasley qu'il fréquentait encore régulièrement. Harry était le parrain de Freddy, le nouveau-né de George et c'était le seul filleul qu'il avait accepté en plus de Teddy.
C'était amusant mais parfois, Harry avait l'impression de retrouver chez George la sollicitude de Molly. En moins envahissante, Dieu merci.
-Je suis ravi de te voir et me rendre visite est le meilleur service que tu puisses me rendre, lui répondit-il.
George hocha la tête avec sérieux tandis que Teddy revenait de la cuisine en portant un plateau avec une lenteur appliquée et précautionneuse. Il s'arrêta, interdit, devant la table basse déjà occupée par le jeu d'échecs. Puis haussa les épaules et déposa le plateau à même le sol.
-Super, merci mille fois, Teddy ! dit Harry.
Il avait cessé de pleuvoir et tous deux le savaient. Ils n'eurent besoin que d'un échange de regards avant que le jeune métamorphomage ne file vers le vestibule en lâchant un "Content de t'avoir vu, George !" qui raisonna presque en même temps que le claquement de la porte d'entrée.
-Quelle énergie ! commenta George.
Harry haussa un sourcil et s'enquit de la santé d'Angelina et de son second filleul. C'est probablement parce qu'ils étaient respectivement l'épouse et le fils de George que ce dernier et Harry se voyaient encore régulièrement.
Ils parlèrent de la dernière mission calamiteuse d'Harry, des raisons de l'absence d'Andremeda et des bonnes ventes de Weasley and Weasley. Et puis fatalement, comme presque toujours quand ils se voyaient, leurs absents les rattrapèrent.
-Ron-ron est au courant de ce qui t'est arrivé ? lâcha George.
Harry haussa les épaules.
-Honnêtement, je n'en sais rien. Mais si tout le Ministère est au courant comme je l'imagine, Victoria a dû lui en parler.
Victoria Frobisher, épouse Weasley, travaillait au Département des transports magiques. Ils ne se connaissaient que de vue. La seule conversation qu'Harry se souvenait avoir eu avec elle remontait à ses sélections en tant que capitaine de l'équipe de Quiddich de Gryffondor. Elle avait passé un essai puis avait laissé tomber en apprenant que l'entraînement aurait lieu le même soir que le club de sortilèges.
Harry, tout comme Hermione, avait passé l'essentiel de sa vie d'adulte en étant en froid avec les Weasley. Ils ne lui manquaient plus réellement maintenant. Ils appartenaient à un passé révolu. Evidemment, ce n'était pas la même chose pour George qui souffrait d'être mis à l'écart en raison de ses choix.
Le dénominateur commun entre lui, Harry et Hermione : leurs choix amoureux réprouvés.
D'abord, dès l'hiver suivant la bataille de Poudlard, Harry avait mis fin à sa relation avec Ginny. Il l'avait aimé, follement, naïvement, comme on aime quand on est adolescent. Mais l'adolescent était mort, tué par un avada dans la forêt interdite. Contrairement au reste, il ne semblait pas être revenu. Harry avait eu beau essayer et réessayer, cela ne se limitait qu'à jouer un rôle. Il y avait quelque chose de monstrueux autant que de douloureux à maintenir les apparences de ce que vous ressentiez jadis alors que vous ne ressentez plus rien. Ginny n'y était pour rien. Ou alors peut-être qu'elle y était pour quelque chose, il n'en savait rien. Ils s'étaient expliqués et Harry avait cru qu'elle comprenait. En réalité, elle avait longtemps attendu et beaucoup souffert, croyant qu'Harry avait besoin de panser ses plaies et reviendrait vers elle. Aujourd'hui, ils ne se parlaient plus.
Au début, Mrs Weasley avait fait preuve d'une patience un peu agacée envers Harry. Puis, elle lui avait témoigné de plus en plus de froideur. Et quand les choses avaient explosé entre Hermione et Ron, Harry savait déjà qu'il n'était plus vraiment le bienvenu au Terrier.
En 1999, un an après la bataille de Poudlard, Ron boudait parce qu'Harry "baladait" sa sœur. Ils avaient été un peu fâchés cette année-là. Ce n'était pas la première fois et Harry, plongé dans sa formation d'auror, n'y avait pas prêté grande attention. Mais un soir, Ron était venu tambouriner à la porte du 12 Square Grimmauld et lui avait foutu son poing dans le nez avant de lui sauter dessus pour essayer de lui arracher la tête.
Après avoir réussi tant bien que mal à le maîtriser, Harry avait compris de son discours incohérent qu'il était question d'Hermione. Il apprendrait plus tard qu'Hermione avait rompu ce soir-là et que Ron s'était auto-persuadé que c'était parce qu'Harry et elle étaient secrètement ensemble.
Il n'en avait jamais démordu depuis.
Lorsqu'Harry croisait Arthur Weasley au Ministère, ils ne manquaient jamais de se saluer avec un mélange de plaisir de se voir et de gêne. Percy restait lui-même : poli et insupportable. Charlie était loin. Il n'y avait que Bill qui avait choisi de ne pas prendre parti : Hermione et lui avaient de très bonnes relations de travail et Harry lui avait déjà payé quelques pintes.
Mais le pire, dans cette famille déchirée par le deuil et la rancœur, c'était encore le statut de George. Lorsque Molly avait appris que le jumeau survivant s'était rapproché d'Angelina, la fiancée de Fred, elle avait déclaré tout net que c'était malsain et contre-nature et qu'il fallait arrêter cela. Aux dires de George, s'en était suivie une dispute monumentale et il n'avait plus remis les pieds au Terrier depuis. Même la naissance de son fils n'avait pas pu apaiser les tensions et Harry ne pouvait s'empêcher de voir le prénom que George avait donné au bébé comme une provocation envers sa mère qui ne le laissait pas poursuivre sa vie comme il l'entendait.
Le reste de la famille Weasley était déchirée : Ginny avait pris fait et cause pour sa mère. Elle aimait Angelina comme "presque veuve" de Fred mais ne voulait pas en entendre parler comme belle-soeur à nouveau. Arthur Weasley s'était réfugié dans le silence. George l'avait vu passer quelques fois devant la boutique mais il n'y entrait jamais. Bill accueillait toujours son frère et sa belle-sœur à bras ouverts chez lui. Fleur était plus chaleureuse que jamais avec le couple - que n'aurait-elle fait pour embêter sa belle-mère. Charlie venait toujours rendre visite à son petit frère lorsqu'il était en vacances en Angleterre. Percy était aux abonnés absents. Et enfin Ron était boudeur mais pas vraiment hostile. Il était venu voir Freddy à la maternité en compagnie de Bill.
Harry prêtait toujours une oreille attentive à George lorsqu'il avait besoin de déverser un peu de sa rancœur. Mais plus les années passaient, plus tout cela l'indifférait en réalité. C'étaient leurs histoires de famille. Quand il était un adolescent en quête de repères, les Weasley avait été une famille de substitution, dont il n'oublierait jamais la générosité désintéressée. Désormais il était adulte, et il estimait que sa reconnaissance sincère n'avait pas à se transformer en docilité.
Ce fut donc presque avec soulagement qu'il vit George repartir jouer les clowns tristes dans sa boutique. En se plaçant à son poste d'observation derrière la fenêtre, Harry était pensif.
Ah tiens ! La porte du n°11 s'ouvrait. Harry saisit ses jumelles par automatisme. La vieille dame qui vivait seule dans une grande maison semblable à la sienne sortit, un sécateur à la main. Ces derniers jours, il avait observé un rituel dérisoire de lutte contre la sécheresse estivale : tous les jours, avec son éternel petit arrosoir jaune à la main, elle faisait quantité d'allers-retours pour abreuver ses fleurs moribondes. La voilà aujourd'hui à évaluer les dégâts commis par une violente pluie sur les lavandes, dahlias et autres pétunias qui avaient été si difficilement maintenues en vie. Harry était complètement indifférent à l'horticulture mais il eût un pincement au cœur empathique.
Un châle en laine blanc sur les épaules et petit cabas à la main, elle ressortit quelques minutes plus tard. Harry savait déjà d'avance qu'elle serait de retour dans une demi-heure, un journal sous le bras et le cabas plein. Cela valait-il vraiment la peine d'attendre pour essayer de deviner ce qu'elle avait pris comme fruits et légumes ?
Il poussa un long soupir, but un reste de thé froid et rendit un clin d'œil au portrait de Sirius, rayonnant en témoin de mariage de James.
Son père était mort à vingt ans mais au-delà de cette tragédie, il arrivait à Harry d'envier la vie qu'avait eue James Potter. Il avait épousé la femme qu'il aimait depuis toujours et qui avait fini par l'aimer en retour. Ils avaient eu un enfant. Son meilleur ami depuis l'enfance était à ses côtés et il savait qu'il le serait toujours, coûte que coûte. Bien sûr, les temps étaient sombres mais ils étaient jeunes, probablement optimistes malgré tout et ils avaient vécu une vie de héros.
Harry se souvint soudain d'une discussion qu'il avait eue un jour avec Remus, avant qu'il ne meure :
-Qu'est-ce que mes parents faisaient comme métier? lui avait-il demandé.
-Rien, avait répondu le père de Teddy. Ils étaient ... nous étions combattants à plein temps pour l'Ordre. Tous les quatre.
Harry n'était alors qu'un adolescent et cela lui avait paru la plus belle occupation du monde.
Sur le montant de la cheminée, à côté de la photo de mariage de James et Lily, trônait celle de la première génération de l'Ordre du Phénix que Maugrey Fol Oeil lui avait donné jadis. Harry contempla tous ces visages souriants, pour la dix-millionième fois au moins.
C'était idiot, vraiment. L'inactivité le rendait triste et nostalgique.
Soudain, son regard s'arrêta sur la plus massive des silhouettes de la photo et il sut exactement ce qu'il allait faire du reste de sa matinée. Cela faisait une éternité qu'il n'avait pas pris de nouvelles d'Hagrid, non?
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Cette journée n'avait finalement été qu'une succession d'éclaircies entre des pluies d'orage.
Il était 22h. Teddy était couché dans sa chambre à l'étage et Hermione était repartie depuis peu. Elle avait été porteuse de bonnes nouvelles aujourd'hui : on avait enfin localisé le propriétaire de la bâtisse où Harry avait été blessé. C'était l'espoir d'un début de réponse qui se profilait.
En tant que Directrice de la Justice Magique, Hermione était la supérieure du Bureau des Aurors. Au vu des circonstances, elle avait demandé à être tenue personnellement au courant des avancées de l'enquête, ce qu'on lui avait accordé avec empressement.
Harry était sûr qu'elle était repartie directement au Ministère et qu'elle reviendrait ici s'il y avait du nouveau, quelque soit l'heure.
Il avait beau n'avoir rien fichu de la journée, il se sentait singulièrement fatigué. Il s'employa à métamorphoser le canapé en lit et se fourra dedans. Comme le couvercle de poubelle devenait instable dans les escaliers - trop de vide probablement - il ne pouvait pas rejoindre sa chambre à l'étage. Il en était quitte à envoyer régulièrement Hermione en inspection pour être sûr que Teddy ne transforme pas sa chambre en une zone de guerre.
Fort heureusement, il était devenu plutôt bon en métamorphose et le canapé ainsi transformé s'était avéré un lit tout à fait acceptable.
Par habitude, Harry jeta un dernier coup d'œil dehors. Le square Grimmauld était désert et balayé par une fine petite pluie. Et pourtant ... Pourtant qu'est-ce que c'était que ce truc derrière ce lampadaire, là-bas à 100 mètres à gauche?
Harry tendit la main et, d'un accio informulé, fit venir ses jumelles à lui. Il était presque sûr d'avoir vu une sorte d'éclair argenté entre le n°9 et un lampadaire. Avec ses jumelles, il zooma sur l'endroit mais il n'y avait rien. Peut-être n'était-ce qu'un reflet causé par ses lunettes.
Avec une moue perplexe, il posa les jumelles à même le sol. Puis il se positionna aussi bien que possible avec des jambes aux abandonnés absents, s'enroula dans la couverture et s'endormit.
A suivre ...
Merci pour vos retours passés et futurs. Et n'oubliez pas : vigilance constante ! ;)
