FENETRE SUR SQUARE GRIMMAULD
Troisième partie
Publiée le 01er août 2019
12 Square Grimmauld, Londres
8 août 2007, 9h30
La journée commençait plutôt sous de bons auspices. Le temps maussade de la veille avait laissé disparu pour laisser se réinstaller le soleil radieux auquel ils avaient été habitués ces derniers jours.
Teddy s'était levé suffisamment tard pour laisser son parrain observer en toute tranquillité le départ au travail du cycliste d'en face et Harry avait donc senti son humeur grimper en flèche.
-Tu crois que Gran' a très froid en Norvège ? s'enquit Teddy alors qu'Harry venait de lui servir un verre de lait chocolaté bien froid.
-Je pense qu'elle a moins chaud que nous en ce moment mais c'est aussi l'été là-bas.
-Tu crois qu'elle sera encore très triste quand elle reviendra ?
Harry vit à sa petite grimace que cette question tourbillonnait dans l'esprit de son filleul depuis longtemps.
Andromeda lui avait déposé son petit-fils une semaine plus tôt, un soir. Harry et Hermione venaient juste de rentrer d'une seconde visite à Sainte-Mangouste et étaient encore tous deux sonnés par le verdict « d'attendre et voir ».
Andromeda avait débarquée en cheminée, sans prévenir. Elle était en larmes, secouée de profonds sanglots et tenait par la main un Teddy perdu et apeuré. Hermione s'était précipitée vers elle, baguette à la main, tandis qu'Harry attirait l'attention du gamin d'un geste pour l'inciter à le rejoindre et le serrer contre lui.
Pour toute réponse aux questions pressantes d'Hermione, Andromeda lui avait donné un morceau de parchemin qu'elle tenait à la main.
-Oh … avait soufflé Hermione en le parcourant, ses yeux courant d'un bout à l'autre de la page. Andromeda, je suis sincèrement désolée… Narcissa est morte, avait-elle soufflé à l'intention d'Harry.
Ce dernier ne s'attendait pas du tout à cela. Il ne s'attendait encore moins à ce que cette nouvelle mette la mère de Tonks dans un tel état. Mais quoi d'étonnant, après tout ? C'était sa petite sœur, elle l'avait probablement beaucoup aimée.
Harry s'était empressé d'accepter de s'occuper de Teddy « le temps qu'il faudra » pour laisser Andromeda accomplir le voyage vers la Norvège où sa sœur avait trouvé refuge avec son mari depuis que ce dernier était sorti d'Azkaban.
Hermione avait juste eu le temps de lui arracher la promesse de ne pas voyager dans cet état.
Voir sa grand-mère dans un tel chagrin avait dû beaucoup marquer Teddy mais comme il n'avait pas manifesté le désir d'en parler jusqu'alors, Harry n'avait pas voulu le forcer.
-Je pense qu'elle sera toujours triste, répondit-il avec honnêteté mais que ce sera moins dur que lorsqu'elle a appris la nouvelle. Ce soir-là, je crois qu'en plus d'être triste, elle était aussi très choquée. Elle ne savait pas que sa sœur était malade, elle n'avait pas eu le temps de se préparer à la perdre.
-Est-ce que toi aussi, tu vas mourir ? demanda Teddy. Parce que tu es malade ?
Harry ouvrit de grands yeux. Il ne s'attendait pas à ce raisonnement. Pourtant c'était logique quand on y réfléchissait.
-Toutes les personnes qui sont malades n'en meurent pas systématiquement. Parfois on guérit, heureusement ! Ou alors on peut vivre pendant très longtemps avec une maladie, elles ne sont pas toute mortelles. Et tu sais aussi qu'on peut mourir sans être malade …
Ils échangèrent un regard lourd de sens. Depuis toujours, Andromeda et Harry s'étaient mis d'accord sur la nécessité de ne pas créer de tabou autour de la mort des parents de Teddy.
-Donc pour te répondre, reprit finalement Harry : oui, je vais forcément mourir un jour, parce que c'est qui arrive à tout le monde. Mais normalement, ça ne sera pas avant très, très longtemps.
Si j'arrête d'agir avant de réfléchir, ajouta-il pour lui-même. Mais le gamin n'avait pas besoin d'entendre cela.
.
Harry songeait encore à Teddy et à ses craintes en milieu de la matinée, alors que le garçon avait depuis longtemps couru dehors à la rencontre de ses amis moldus.
L'arbre généalogique des Black qui se trouvait au premier étage de la maison, dans une pièce qu'Harry n'utilisait pas, l'obsédait aussi depuis ce matin.
Il souvenait très bien des prénoms de Bellatrix et Narcissa de part et d'autre de la petite trace de brûlé qui s'étalait à la place du nom de leur sœur cadette. Harry regrettait de n'avoir jamais eu la curiosité d'interroger Andromeda sur son enfance. Comment cela avait été pour elle de grandir en tant que fille d'une branche de la famille Black ? Quelles injonctions avait-on fait peser sur ses épaules de jeune-fille ? Et puis quelles étaient ses relations avec ses sœurs ?
Mais comment lui parler de ses sœurs, sans amener dans la conservation l'horreur qu'avait commise Bellatrix le soir de la bataille de Poudlard en assassinant sa propre nièce ?
Maintenant qu'il y pensait, les rares fois où Harry avait songé à la jeunesse d'Andromeda, au fait qu'elle ait fréquenté cette maison du temps de ses précédents occupants, il n'avait jamais osé en parler à voix haute car le spectre de Bellatrix n'était jamais loin.
Il frissonna.
Un bruit dans la cheminée le tira de ses pensées et bien vite, une tête aux cheveux bruns et hirsutes y fit son apparition.
-Hagrid ! s'exclama Harry, ravi.
-Je viens de recevoir ta lettre, lui expliqua le demi-géant en posant sur lui ses petits yeux noirs. Je voulais savoir comment tu allais.
-Si tu as le temps, viens ! offrit Harry avec un geste de la main. Mon factotum est en train de s'amuser dans le square mais en s'y mettant à deux, on devrait réussir à se faire du thé et à sortir quelques scones.
Hagrid n'eut pas besoin de se le faire dire deux fois et bientôt, ce fut son corps tout entier qui sortit de la cheminée dont le chambranle trembla un peu. Le professeur de soin aux créatures magiques se saisit avec adresse d'un cadre photo déstabilisé qui se serait étalé par terre sans son intervention.
Il y jeta un coup d'œil et Harry vit l'œil de son vieil ami devenir humide. C'était la photo où l'on voyait un Harry âgé d'un an voletant sur son mini-balai, sous le regard attendri de Lily.
-Je ne l'avais jamais vu celle-ci, dit Hagrid en reposant précautionneusement le cadre sur le manteau de la cheminée.
-C'est une des rares qui ne viennent pas de l'album que tu avais constitué pour moi, sourit Harry. Je l'ai trouvé ici en fait, dans la chambre de Sirius. Ma mère lui avait envoyé pour le remercier, c'est lui m'avait offert le mini balais volant.
Hagrid renifla brièvement.
-C'était un merveilleux cadeau, tu sais, lui dit Harry. Cet album photo. Je crois que j'en ai jamais reçu d'aussi précieux, à vrai dire.
Une jolie rougeur s'étala sur les joues du demi-géant qui balaya cette affirmation d'un geste de la main :
-C'était trois fois rien, protesta-t-il d'un ton bourru.
Cela faisait des années qu'il ne s'était pas vus, réalisa Harry, tandis qu'ils s'employaient tous deux maladroitement à faire du thé.
Hagrid ne quittait que rarement Poudlard et Harry travaillait tellement que le peu de temps libre qu'il avait était consacré à Teddy. En fait, réalisa-t-il, cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus vu qui que ce soit « d'avant » - à part Hermione avec qui il était en contact permanent. Relations personnelle et de travail se confondaient depuis longtemps chez eux et il était fréquent que l'un passe boire le thé dans le bureau de l'autre, ou que l'autre débarque chez l'un tard dans la soirée parce qu'elle avait un besoin urgent de discuter d'une crise imminente. Contrairement à ce dont Ron ne démordait pas, Harry et Hermione n'étaient pas en couple et ne le seraient jamais. Ils n'avaient jamais couché ensemble, Harry n'avait même pas le souvenir de ne lui avoir jamais tenu la main. Mais ils étaient un duo de complices ultra soudés. Ils se vouaient une confiance illimitée, ils se soutenaient, s'encourageaient, se disaient tout.
En prenant des nouvelles de son vieil ami et ancien prof, Harry s'aperçut que depuis qu'il avait commencé la formation d'auror, ce métier avait pris toute la place dans sa vie. Il avait resserré ses liens avec Hermione car elle aussi ne vivait que pour sa carrière. Et Harry avait également rempli son devoir de parrain avec zèle. Mais il avait laissé péricliter tout le reste : depuis combien d'années n'avait-il pas revu Neville ou Luna ?
C'est tout cela qu'il se surprit à confier à Hagrid : l'immobilité qui le rendait si profondément morose, le pas de côté que cela l'obligeait à faire sur sa vie et la désagréable sensation d'être passé à côté de quelque chose.
-On est un peu pareils là-dessus toi et moi, tu sais, lui dit Hagrid. Je ne suis jamais parti de Poudlard … et je me suis toujours demandé si autre chose ne m'attendait pas quelque part ailleurs.
Cela fit naître un souvenir chez Harry. Lors de l'une des nombreuses fois où il avait cru se faire renvoyer de l'école lors de ses premières années à Poudlard : dans la panique, il s'était imaginé n'avoir plus d'autres perspective que de suivre la même voie que Hagrid et de finir sa vie à marcher derrière lui en portant son sac.
Quel petit con j'étais, songea-t-il avec aigreur.
-Ta présence à Poudlard est importante pour des générations d'élèves, lui fit remarquer Harry. Elle l'a été encore plus pour moi.
Alors que Hagrid tentait de botter en touche à nouveau, Harry l'interrompit :
-Ta maison était un refuge pour moi. Tu te souviens de ta première invitation à boire le thé ? Et lorsque l'on essayait de t'aider avec Norbert ?
Ils rirent à ce souvenir.
-Je repense souvent à ce que tu m'as dit un jour, juste après le carnage du Tournoi des Trois sorciers : « Il arrivera ce qu'il arrivera et il faut se préparer à l'affronter ». On devrait en faire la devise du Bureau des aurors … dit-il pensivement. En fait, maintenant que j'y pense, tu es la première personne, le premier adulte, à m'avoir simplement traité comme un individu, et non pas comme un boulet comme le faisait les Dursley, comme un pion ou comme une chose à protéger. Je crois qu'inconsciemment, c'est ton modèle que j'essaie de reproduire avec Teddy depuis le début.
Hagrid renifla bruyamment.
-Si j'avais su, alors que je te tenais dans mes bras sur la moto de Sirius, que je t'entendrais un jour me dire tout ça …
Harry se redressa au maximum pour pouvoir lui tapoter le genou, puis conjura un mouchoir en tissu qu'il lui passa.
-Je ne dis pas ça pour te mettre mal à l'aise. C'est juste que je réfléchis beaucoup en ce moment parce que je n'ai pas grand-chose d'autre à faire et je trouvais que c'était important que tu saches l'importance que tu as pu avoir dans la vie d'un petit orphelin de onze ans. J'espère que Teddy aura la chance d'avoir un Hagrid dans sa vie, ajouta-t-il pensivement.
-Ah ! Pour ça, il suffit de demander ! affirma le garde-chasse en bombant le torse.
Lorsque l'appel de l'estomac se fit sentir et que Teddy débarqua sous le coup de 13 heures, il fut d'abord profondément surpris de découvrir un demi-géant attablé dans le salon de son parrain. Mais lorsque Hagrid se présenta comme professeur de soin aux créatures magiques et gardien des clés et des lieux à Poudlard, la curiosité de l'enfant fut piquée à vif. Teddy avait neuf ans, il lui restait donc deux années avant de faire sa rentrée à Poudlard mais il était évidemment déjà fasciné par sa future école. C'était quelque chose de partager un repas avec un membre aussi emblématique !
A suivre ...!
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