Bonjour bonsoir ! Rien à dire aujourd'hui si ce n'est merci pour vos lectures et reviews :)
Précédemment : Draco découvre que justaguy, le blogger porn qu'il follow avec assiduité, n'est nul autre que Harry Potter. Pour la première fois depuis qu'il a quitté le monde magique, Draco laisse le hasard entrer dans son quotidien en envoyant un message à justaguy. Les deux internautes commencent à discuter par mail...
TIPHERET ET JUSTAGUY
Chapitre 4 : Sommeil et Mémoire
''les souvenirs qu'il était incapable de verser dans sa Pensine''
8 octobre 2004
Allongé dans son lit, Draco tenait le cordon de la petite clef d'or suspendu au dessus de son visage. Il la regardait tourner lentement sur elle-même, en pensant à Harry.
Un petit plongeon dans le passé ? proposa la clef dorée d'un ton innocent.
En disant cela, elle sembla briller de plus belle.
Sans façon, répondit Draco en lui donnant une pichenette, entre agacement et amusement.
Allez, Draco, juste un souvenir, insista la clef. Je sens bien que tu es d'humeur nostalgique...tu te rends compte ? Justaguy, le modèle qui t'obsédait tant, se révèle être Harry Potter en personne ! Cette découverte mérite bien de rendre visite au Harry de ton passé, tu ne crois pas ?
Non, vraiment. Ce soir, je n'ai ni besoin de toi ni de la Pensine pour me remémorer le passé, songea Draco en rangeant la clef sous son tee-shirt de pyjama, étouffant ses protestations.
Il se blottit en boule sous la couverture et ferma les yeux. Avec un frisson d'anticipation, il entrouvrit les portes de sa mémoire.
Comme s'ils avaient attendu cet instant pendant les cinq dernières années, ses souvenirs se déversèrent dans son esprit en un flot irrépressible...
xXx
8 mai 1998
– Potter, un mot, s'il-te-plaît ?
Potter se retourna. Il avait l'air surpris, soit de la demande de Draco, soit de la politesse avec laquelle elle avait été formulée. Il jeta un coup d'œil aux journalistes qui l'attendaient à l'extérieur de la salle d'audience puis à Weasley et Granger qui se tenaient à quelques mètres de lui. Ces derniers lui firent une série de gestes de main et de haussements de sourcil trop complexes pour l'entendement de Draco.
– Okay, Malfoy. Viens par là, dit Potter en tirant Draco dans un coin de la pièce, à l'abri des regards et des oreilles indiscrètes.
Il s'adossa contre le mur, les bras croisés, la tête légèrement penchée sur le côté, son visage exprimant un mélange de curiosité et d'impatience, comme si Draco était un vieux Comète qui mettait du temps à se lancer.
– Potter, je voulais te... remercier, dit Draco, en se forçant à regarder son ancien ennemi droit dans les yeux. Pour ce que tu viens de faire pour ma mère et moi.
Il se mordit la langue afin de s'empêcher de bafouiller des platitudes comme « rien ne t'y obligeait », « tu n'aurais pas dû » ou « on ne le méritait pas ». Ce n'était pas vrai. Ce que Draco et sa mère ne méritaient pas, c'était un aller simple pour Azkaban.
– Oh, j'accepte tes remerciements, j'imagine, répondit Potter en se passant une main dans les cheveux. Ni ta mère ni toi ne méritiez de croupir en prison.
– C'est exactement ce que je pensais ! s'exclama Draco, infiniment soulagé. Salazar, Potter, je t'assure, je n'ai jamais eu l'intention... en tout cas, ça a changé très vite... je... enfin, je n'ai jamais voulu... je ne suis pas un...
Son soulagement était si grand que les mots se bousculaient dans sa bouche sans ordre ni cohérence. Il se sentait étrangement déstabilisé, comme s'il portait jusque-là un oiseau sinistre sur son épaule et que cet oiseau de malheur venait juste de prendre son envol.
– C'est bon, Malfoy, grimaça Potter, en levant les mains devant lui comme pour apaiser un animal sauvage. Pas besoin de te justifier ou de... Pas besoin, c'est tout.
Draco arrêta de parler. Il leva les yeux vers Potter et il fut traversé par une vague de gratitude inattendue. Quelqu'un – Harry Potter, nom d'une chimère – était du même avis que lui. Malgré sa Marque, malgré ses erreurs, malgré sa stupidité, Draco avait le droit de continuer à vivre.
Peu importait ce que racontaient les journaux et ce que tout le monde murmurait, Potter, Potter qui l'avait toujours détesté mais qui était quelqu'un de juste, pensait que Draco valait encore quelque chose en tant que personne.
Draco n'avait jamais imaginé que recevoir l'approbation de Potter serait un jour important pour lui, mais ce jour-là était manifestement arrivé.
– J'aimerais te remercier autrement, s'entendit-il dire. Mieux qu'ainsi.
– Invite-moi à boire un verre ? J'ai vraiment besoin d'un verre, dit Potter en baillant.
– Maintenant ? demanda Draco en clignant des yeux.
Il était deux heures de l'après-midi et Merlin savait qu'après la matinée qu'il venait de passer, ce n'était pas d'une bière dont il avait besoin mais d'une douche et d'une longue sieste.
– Non, heu... ce soir ? Comme ça, je te rendrai ta baguette.
– D'accord, accepta mécaniquement Draco. Est-ce que tu es sûr de...
Mais Potter était déjà en train de s'éloigner.
– Vingt heures au Chaudron Baveur, chuchota-t-il par dessus son épaule. J'arrive, Ron, Hermione ! Attendez-moi !
xXx
Draco se retourna dans son lit, son oreiller serré contre lui, et la salle d'audience se transforma en l'intérieur du Chaudron Baveur...
xXx
Draco entrechoqua sa pinte avec celle de Potter.
– A ta santé, dit le brun, avec un sourire facile.
– A la tienne, répondit aussitôt Draco, en imitant le sourire de l'autre sorcier.
– A la santé de ta mère, renchérit Potter.
– Et à celle de la ti... Oh, Merlin, pardon, grinça le blond avec une grimace contrite.
– Ne t'excuse pas, ce n'est pas toi qui l'as tuée, dit simplement Potter, en buvant une gorgée de sa bière. Alors qu'est-ce que tu as fait de ton après-midi ?
– J'ai pris un bain puis j'ai dormi jusqu'à six heures. Et toi ?
– A peu près la même chose, sauf que je me suis réveillé à sept.
Draco rit. Il ne savait pas si Potter disait vrai ou s'il cherchait simplement à le mettre à l'aise. Il le remercia mentalement dans le doute.
– Ah, en fait, je t'ai ramené ta baguette, dit Potter, en farfouillant dans son sac. Attention, ce n'est pas n'importe quelle baguette, c'est celle qui a vaincu Lord Voldemort. Prends-en soin.
– Je sais, Potter, j'étais là, rétorqua Draco. Et c'est plutôt à moi de te demander si tu en as pris soin, étant donné que c'était ma baguette, à l'origine.
– A toi de me dire, dit Potter en lui tendant la baguette d'aubépine.
Draco la saisit précautionneusement mais, lorsqu'il referma la main sur le manche, il lâcha un hoquet de surprise.
– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda aussitôt Potter d'une voix inquiète, en se levant à moitié de sa chaise, prêt à dégainer sa propre baguette.
– Rien ! Enfin, rien de grave, le rassura Draco, en faisant rouler expérimentalement sa baguette dans la paume de sa main.
Potter se rassit et le dévisagea avec insistance, visiblement insatisfait par sa réponse.
– Elle est... différente, tenta d'expliquer l'ancien Serpentard. Je la reconnais, évidemment, c'est la baguette qui m'a choisi quand j'avais onze ans, mais... son cœur... ses vibrations...
Il fit claquer sa langue, frustré de ne pas trouver les mots.
– … elle a changé, comme si elle avait mûri ? Non, ce n'est pas le bon terme. Salazar, je ne sais pas, mais elle n'est plus pareille.
– Draco Malfoy, l'homme qui parlait à l'oreille des baguettes magiques... plaisanta Potter, les traits de son visage se détendant enfin. Tu m'as fait peur, pendant un instant.
– Il faudra juste que je m'habitue, se força à sourire Draco. Merci de me l'avoir rendue.
Potter haussa des épaules en regardant son verre, un fantôme de sourire sur les lèvres. Il avait l'air gêné mais aussi fier d'avoir arraché un nouveau remerciement à son vieux rival d'école. Draco lui donna un coup de pied sous la table. Potter le lui rendit aussitôt.
A partir de cet instant-là, ce fut comme s'ils avaient toujours été amis et il n'y eut plus aucun malaise entre eux de toute la soirée. Bien au contraire, plus le niveau de leurs pintes descendait, plus ils parlaient et riaient fort.
[ILLUSTRATION]
– Hey, je viens de réaliser, Potter, s'esclaffa Draco en finissant son énième verre, je suis là, à boire des ccc... des coups ! des coups avec toi, Harry Pppp... Potter, pendant que mon père est transféré à Azkaban !
Il redoubla d'un rire dément, posant brutalement sa pinte vide sur la table. Sous lui – car ils étaient désormais affalés dans le même fauteuil –, Potter se mit à rire à son tour.
– Et mmmoi ! Et moi je suis soûl ! Rond comme un Gallion !
– Ça n'a aucune... ech'pèce de rapport ! s'indigna Draco, en lui donnant un violent coup de coude dans les côtes. Ma vie est tragique !
– Pas plus que la mienne ! glapit l'autre sorcier, outragé. Tu m'as fait mal !
– Ton père ne va pas être embrassé par un Dé... décccraqueur ! Dans six mois ! argumenta Draco, en se tordant le cou pour regarder Potter derrière lui.
Il y eut un silence puis Potter dit doucement :
– Ce n'est pas une compétition.
Ses yeux verts étaient habités par une étrange clairvoyance – ou bien c'était peut-être juste l'alcool. Dans tous les cas, il semblait sage et intemporel, à l'instar d'un vieil arbre qui a tout vu et à qui l'on peut tout dire.
– Mon père va recevoir le Baiser, murmura Draco, en attrapant le col du tee-shirt de Potter.
Le brun resta silencieux, les yeux vitreux comme ceux d'un poisson aveugle. Puis, très lentement, il passa son bras autour des épaules de Draco et l'attira contre lui, comme un arbre centenaire entourerait un enfant de ses branches pour le protéger.
Ce soir-là, en buvant des verres avec Harry Potter, Draco avait beaucoup ri. Il avait aussi pleuré.
xXx
Dans son lit, Draco rouvrit les yeux. Le souvenir de cette soirée-là était si frais dans sa mémoire, les sensations si vives, qu'il aurait presque pu jurer que tout ça s'était passé la veille. Il pouvait encore sentir le bras de Harry autour de ses épaules, le torse de Harry vibrer de rire dans son dos...
Mais tout cela était vieux, désormais. Harry n'avaient plus dix-huit ans et son père... son père avait perdu son âme depuis longtemps.
Des larmes commencèrent à lui picoter les yeux. Draco les essuya sur sa manche puis il remonta la couverture au ras de son cou. Il reprit l'oreiller dans ses bras et, cette fois-ci, il ouvrit grand les portes de sa mémoire. Les souvenirs se jetèrent sur lui, l'enveloppant comme une tornade, l'attirant vers les profondeurs. Mais il ne se laissa pas faire.
La tête froide, il se débattit vaillamment contre les vagues qui menaçaient de l'engloutir, et il réussit à leur échapper. Il navigua dans les flots de sa mémoire, faisant le cap sur un moment bien précis de sa vie, évitant ses souvenirs les plus heureux comme s'ils étaient de mortels rochers.
Ce soir-là, il ne voulait pas voir de beaux souvenirs anecdotiques. Ce soir-là, il voulait voir les souvenirs qu'il était incapable de verser dans sa Pensine, ceux qu'il ne pouvait contempler que la nuit, roulé en boule dans son lit, en serrant un oreiller dans les bras.
xXx
30 août 1998
– Tu te rends compte ? Après-demain, c'est la rentrée, dit Potter d'un ton pensif.
– Si tu as d'autres évidences en stock, tu peux te les garder, merci, répondit distraitement Draco, sans lever les yeux de son livre.
Il était allongé dans le canapé, les jambes reposant sur l'accoudoir, plongé dans un roman. La dernière fois qu'il avait vérifié ce que faisait Potter, ce dernier était assis en tailleur sur la moquette, les yeux fixés sur la cheminée éteinte, l'air maussade.
– Où est-ce que tu dors, ce soir ? demanda Potter, d'un ton toujours aussi pensif.
Draco glissa un marque-page dans son roman et se pencha vers Potter.
– Pourquoi ? s'enquit-il d'une voix parfaitement neutre, parfaitement polie.
– Comme ça, pour faire la conversation, répondit Potter de manière tout aussi cordiale.
Draco renifla. Potter était un piètre menteur et, en d'autres temps d'autres lieux, Draco ne se serait pas gêné pour le lui faire remarquer. Cependant, il y avait dans le vert de ses yeux comme une supplique silencieuse, et Draco n'était ni assez fort ni assez vil pour y désobéir.
Malgré leur complicité, il restait encore entre eux des barrières que, par d'implicites accords, ils se gardaient bien de franchir. Ils vivotaient ainsi dans une zone floue, entre intimité et inconfort, où ils pouvaient passer d'une seconde à l'autre de la meilleure des amitiés à la relation la plus gauche.
– Au Manoir, dit-il dans un souffle. Je dors au Manoir ce soir.
Potter leva la tête vers lui avec un sourire soulagé.
– Parfait, dit-il en joignant les mains. Tu n'aurais pas pu dormir ici de toute façon.
Draco descendit du canapé et s'assit par terre à côté de lui.
– Où est-ce que tu dors, toi ?
– Au Terrier. Je manque à Ron.
– Très modeste de ta part et probablement faux, commenta Draco, en haussant un sourcil dubitatif.
– C'est vrai ! sourit Potter de son sourire charmant. Toutes mes affaires sont là-bas, en plus. Et j'ai besoin d'une douche avec de l'eau claire. Le MInistère a fait faire une statue à mon effigie, je ne peux pas retourner à Poudlard en sentant les égouts. Ce serait malvenu.
– Que diraient les premières années ? renchérit Draco, incapable de résister aux idioties de l'autre sorcier. Oh par la petite culotte de la Fée Morgane, voilà Harry Potter ! Harry Potter, en chair et en os ! Mais quelle est donc cette verdâtre fumée qui l'entoure ? Oh par la petite culotte de la Fée Morgane, c'est une odeur d'eau stagnante et de moisi, c'est l'odeur de la tuyauterie du 12, Square Gris Mort !
Potter éclata de rire. Selon Draco, c'était une image ravissante qui aurait pu avoir sa place sur les murs d'une chapelle ou dans les pages d'un livre d'Histoire.
– Je me rappelle de la première fois que tu as pris une douche ici... dit Potter, avec encore l'écho d'un rire dans sa voix. Tu as couru hors de la salle de bain en hurlant, j'ai cru qu'un Epouvantard était sorti du pommeau de douche...
– Tu aurais fait pareil à ma place, ronchonna Draco sans réelle rancœur, en se calant plus confortablement contre le canapé. Je n'aurais jamais imaginé que l'illustre demeure des Black serait alimentée par l'eau d'un marécage.
– Tu exagères, le rabroua Potter en passant son bras autour des épaules du Serpentard. Et puis, la douche du troisième étage n'a pas d'odeur bizarre.
Pendant quelques secondes, Draco demeura immobile sans rien dire.
Potter venait de passer son bras autour de ses épaules.
Mais qu'est-ce qui était le plus choquant : le geste en lui-même ou le naturel avec lequel Potter l'avait fait ?
– Tu fais quoi là ? demanda Draco quand il eut recouvré la parole.
– Rien et toi ? répondit Potter, en feignant l'ignorance.
– Non, je veux dire, pourquoi est-ce que ton bras est autour de mon épaule ?
Potter tourna la tête vers Draco, l'air étonné. Il regarda son bras, puis Draco, puis de nouveau son bras.
– Je n'en ai aucune idée, affirma-t-il. Pourquoi est-ce que tes épaules sont autour de mon bras ?
– Mes épaules ne peuvent pas être autour de... Rah, laisse tomber, soupira Draco, en posant sa tête sur l'épaule de Potter.
– Et toi, pourquoi ta têt–
– Tais-toi, Potter.
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Draco sentit Potter faire un sourire satisfait, presque triomphant, mais cette fois-ci, il eut l'intelligence de garder ses réflexions pour lui. Et il eut raison de faire cela, car cette soirée passée sur la moquette du salon du 12, Square Grimmauld, deux jours avant la rentrée de la huitième année, serait l'un de ses derniers bons souvenirs avec Harry Potter.
xXx
Draco rouvrit les yeux, le cœur battant la chamade. Le souvenir qu'il venait de revivre était un condensé très représentatif de son éphémère amitié avec Harry Potter : un mélange de vie commune, de silences gênés, d'éclats de rires, de frustration, de tension sexuelle. Oh Merlin, quelle tension !
A l'époque, Draco était trop peureux, trop mal à l'aise pour vouloir voir les maladroites avances de Harry pour ce qu'elles étaient, mais aujourd'hui... aujourd'hui...
Aujourd'hui, Draco recevait des photos de nus de Harry par mail.
Le jour, Draco nettoyait des tables et servait des cafés. La nuit, il conversait anonymement avec Harry Potter qui, soit dit en passant, tenait un blog érotique. Sa vie n'avait tellement pas de sens que Draco se mit à rire tout seul. Il riait si fort que la clef s'échappa de sous son tee-shirt de pyjama.
Tu déboîtes, mon petit Draco. Si tu te voyais rire ! dit la clef d'or d'une voix presque concernée. A force de ressasser le passé, tu vas devenir fou.
Figure-toi que ce n'est pas le passé qui me fait rire, répondit Draco, c'est le présent. Il y a quelques semaines, à peine, ma vie était monotone et réglée comme une horloge et maintenant, elle est totalement absurde ! Tout ça à cause d'une photo !
Que veux-tu, le présent est toujours changeant et capricieux, alors que le passé est figé et rassurant...
C'est toi qui ne changeras jamais. Ton attachement au passé me fatigue, soupira Draco. Laisse-moi, tu m'empêches de penser en paix.
La clef se tut et Draco se terra une nouvelle fois au fond de son lit.
xXx
12 décembre 1998
Draco savait que sa bulle d'insouciance éclaterait à la fin de l'été. Il savait que retourner à Poudlard serait comme passer d'un rêve à un cauchemar. Il était préparé aux injures glissées dans son oreille, aux crachats sur ses chaussures et aux maléfices dans son dos – une partie masochiste de lui les attendait même avec une impatience malsaine – mais ça ne l'empêcha pas d'avoir mal.
Toutefois, ce n'était pas les ragots répugnants et les cruelles brimades qui le faisaient le plus souffrir. Il comprenait la réaction des autres élèves. Un Mangemort à l'école ! Et qui plus est, un Mangemort magiquement lié d'amitié avec le Survivant ? Il y avait de quoi être dégoûté.
Draco aurait pu passer outre tout cela et traverser sa dernière année à Poudlard en gardant la tête haute, si Potter n'avait pas accordé autant d'importance à ses malheurs.
Mais Potter était incapable de les ignorer et il se blâmait continuellement pour ce qui arrivait à Draco. Ainsi, par une sorte d'ironie du sort, ce qui faisait le plus souffrir Draco n'était pas la haine que lui vouait ses camarades mais bien son amitié avec Harry Potter.
– Tu n'es pas responsable de l'attitude des autres élèves, Potter, répéta Draco pour ce qui semblait la millième fois, en se pinçant l'arête du nez. Ce n'est pas ta faute.
Ils étaient enfermés dans un placard à balais, seul endroit où ils pouvaient passer du temps ensemble sans essuyer de ricanements et de quolibets désobligeants, et ils étaient en train d'avoir exactement la même discussion qu'ils avaient eue la dernière fois et l'avant-dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés là.
Tous deux savaient que rabâcher les mêmes arguments n'avait aucune sorte d'utilité mais ils semblaient ne pas pouvoir faire autrement.
– C'est à cause de moi qu'ils t'attaquent, objecta Potter, les sourcils froncés.
– Évidemment, la seule chose qu'on me reproche est d'être ami avec toi. Mis à part ce petit détail, je suis un gentil agneau qui n'a jamais causé de tort à personne dans sa vie, ironisa Draco. Tu es en plein ego trip, Potter. Les... difficultés que je rencontre ne sont pas liées à toi.
– Tu ne peux pas nier que notre amitié empire les choses ! protesta Potter. Si j'avais gardé le secret... si j'avais été plus discret...
– Je ne suis pas un sale petit secret, Potter, dit Draco en roulant des yeux. Par ailleurs, je tiens à te rappeler que je ne suis pas non plus un première année sans défense. Si je le voulais, je pourrais les vider de leurs organes avant qu'ils n'aient le temps de dire Expelliarmus.
Potter se laissa glisser contre le mur et s'assit par terre tout en marmonnant quelque chose d'inaudible.
– Pardon ? Je n'ai pas bien entendu, dit Draco en restant debout, par pur esprit de contradiction.
– Je disais que malgré tes grands discours, tu ne te défendais jamais, grogna Potter.
– Je ne suis pas une victime ! En fait, si tu veux le fond de ma pensée, je trouve que la réaction des autres élèves est plutôt saine. Imagine-toi une seule seconde à leur place, ne serais-tu pas dérangé par le rapprochement soudain et inexpliqué d'un salaud de Mangemort et du putain d'Elu ?
Potter garda le silence.
– Et bien peut-être qu'en tant que porte-parole des petites Licornes multicolores, tu n'y vois pas d'inconvénient, mais moi, je les comprends, continua Draco, irrité par le silence de Potter. Même si je sais ce que je vaux, je ne suis ni assez prétentieux ni assez aveugle pour ignorer le fait que ma famille et moi sommes tombés – non sans raison – en disgrâce. Les autres élèves me méprisent et notre... amitié les dégoûte. Qui suis-je pour leur jeter la pierre ?
Après avoir attendu en vain une réponse de la part de l'autre sorcier, il reprit son monologue.
– Est-ce que tu te rends seulement compte de ce que tu représentes ? Tu es l'incarnation de la Lumière, tu as littéralement vaincu les Ténèbres. Quel sorte de message est-ce que tu véhicules en t'associant avec moi ? Que l'on peut pardonner n'importe qui, même le plus ignoble des Mages Noirs ? Tu sais ce qu'ils racontent ? Que du moment que tu te fais sucer la queue, tu fermes les yeux ! Ou bien que tu te pavanes avec ta pute de Mangemort pour te donner un genre, ou encore que tout cela n'est qu'une campagne de prévention contre la Magie Noire sponsorisée par le Ministère !
– Personne ne pense vraiment ça, intervint finalement Potter, un soupçon d'énervement dans la voix. Tu te victimises, Malfoy.
– Je me victimises ? répéta Draco, incrédule. Tu passes ton temps à me victimiser ! Je viens mot pour mot de te dire que je ne me considérais pas comme une victime !
– Cette discussion ne mène à rien, dit Potter entre ses dents, en faisant un effort manifeste pour contenir sa colère. J'ai emmené un jeu de cartes.
– Je n'ai jamais aussi peu eu envie de jouer à un foutu jeu de cartes que maintenant, cracha Draco.
– Très bien, prince Malfoy, que veux-tu faire ? se moqua Potter, en esquissant une courbette.
– Sortir de ce placard, j'étouffe, grinça Draco et il fit exactement cela.
xXx
24 décembre 1998
Draco rentra au Manoir pour les fêtes de fin d'année sans s'être réconcilié avec Potter. Certes, ils s'étaient vus quelques fois, mais ces rencontres avaient été désagréablement froides et formelles, comme si elles relevaient de l'obligation. Il fallait se rendre à l'évidence, le lien qui s'était formé entre eux durant l'été s'était brisé.
La veille de Noël, Draco n'avait toujours pas reçu de nouvelles de Potter. Il n'en avait pas envoyée non plus. Toutefois, lorsqu'un hibou inconnu déposa une lettre dans sa main au petit-déjeuner, il eut un bref sursaut de joie, croyant que Potter s'était finalement résolu à lui écrire. Il déchanta dès lors qu'il reconnut le cachet rouge du Ministère de la Magie.
Comme la lettre était adressée à « Narcissa & Draco Malfoy », la bienséance la plus élémentaire était d'attendre le réveil de sa mère pour la lire. Draco ouvrit donc la Gazette du Sorcier afin d'accompagner son café.
Il parcourait en diagonale la rubrique des faits divers quand l'un des articles manqua de lui faire renverser sa tasse.
« Un couple d'homosexuels passé à tabac ! »
« T. (17 ans) et F. (18 ans) se promenaient tranquillement... »
« … toujours à Sainte Mangouste... »
« … n'ont pas vu leurs agresseurs... »
Alors que l'article lui donnait envie de rendre son dernier et son avant-dernier repas, Draco le relut plusieurs fois d'affilé. Cette histoire était traitée comme un fait divers et, d'une certaine façon, c'était ce qu'elle était – une histoire sordide parmi tant d'autres.
Quelque part au milieu de sa septième lecture, Draco se rendit compte qu'il ne pourrait jamais sortir du placard. Il n'aurait jamais le courage. Non, ce n'était pas du courage qu'il lui faudrait, mais de l'inconscience. T. et F. n'étaient pas d'anciens Mangemorts, ils étaient juste deux sorciers comme les autres, ils avaient pourtant atterri à l'hôpital simplement parce qu'ils étaient ensemble... Qu'arriverait-il à Draco s'il venait à faire son coming-out ? Qu'arriverait-il à Draco s'il avouait avoir des sentiments pour Harry Potter ?
Draco entendit la porte s'ouvrir. Il leva les yeux du journal et vit sa mère entrer dans le salon, encore en robe de chambre.
– Draco, viens embrasser ta mère, dit-elle en s'avançant vers lui.
Draco referma prestement le journal, chassant T. et F. de son esprit, et alla l'étreindre. Comme chaque matin, il s'étonna de sa petitesse. Avait-elle toujours été aussi menue, aussi fragile ?
– Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en désignant la lettre du Ministère.
Draco crut entendre comme de l'appréhension dans sa voix, mais quand il la regarda, elle avait l'air parfaitement impassible.
– Un courrier du Ministère. J'ai cru bon de vous attendre pour–
– Tu ne l'as pas ouverte ? l'interrompit-elle.
– Non, je... bafouilla Draco, en sentant l'inquiétude le gagner car, de toute sa vie, sa mère ne lui avait jamais coupé la parole.
Narcissa s'empara de la lettre d'un geste vif, comme si elle avait peur que Draco la lui dérobe, mais ses mains tremblaient tellement qu'elle n'arrivait pas à ouvrir l'enveloppe. Elle finit par la déchirer.
Ses yeux allaient de gauche à droite, dévorant le mystérieux courrier ligne après ligne. Au fur et à mesure de sa lecture, les traits de son visage se déformèrent en une monstrueuse grimace. Elle qui avait toujours fait preuve d'un impressionnant contrôle de ses émotions se décomposait désormais littéralement sur place.
Elle se laissa tomber sur une chaise, comme une bougie qui s'écroule sous son propre poids.
Draco ne s'était jamais senti aussi impuissant de sa vie.
– Qu'y a-t-il, mère ?
– Le Ministère a refusé ma requête, mon chéri, dit Narcissa de la voix la plus douce et la triste de la Terre.
– Quelle requête ? se vit obligé de demander Draco car il ne savait pas de quoi elle parlait.
– Il y a un mois, j'ai demandé au Ministère de bien vouloir reconsidérer la sentence de ton père. La mort, plutôt que le Baiser du Détraqueur. Lucius avait tellement peur de perdre son âme...
Draco déglutit. Il cherchait des mots de réconfort, mais il ne se rappelait plus comment parler.
– Ton père a reçu le Baiser ce matin, continua Narcissa, avant de lire la lettre à voix haute.
Chère Narcissa Malfoy, cher Draco Malfoy, nous sommes dans le regret de vous rappeler que la peine de mort ne concerne pas les sorciers mais les animaux et les créatures magiques.
Ainsi, conformément à la Loi et à la sentence arrêtée lors de son procès, Lucius Malfoy a reçu aujourd'hui, à l'aurore, le Baiser du Détraqueur.
Nous sommes cependant ravis de vous annoncer que la réforme du 17 juillet 1998 vous autorise à réclamer le corps de Lucius Malfoy. Dans le cas contraire, le corps sera conservé dans la cellule collective d'Azkaban.
Dans l'attente de votre réponse, nous vous souhaitons par avance, Madame, Monsieur, de très belles fêtes de fin d'année.
– Que signifie « réclamer son corps » ? demanda Draco d'une voix blanche.
Il avait sa petite idée sur la question mais il n'osait pas y songer, tant elle lui semblait horrible.
– Cela signifie que ton père peut rentrer à la maison, dit Narcissa d'un ton ferme. Tipsy ! Apporte-moi mon nécessaire à écrire. Et rien ne sert de me regarder ainsi, Draco. Ma décision était prise le jour-même où la réforme a été votée. Ton père ne restera pas à Azkaban.
– Il a reçu le Baiser ! Ce n'est plus...
– Tais-moi ! hurla alors Narcissa. De quel droit te permets-tu ? Tu n'étais pas là cet été, dans les couloirs de cet prison, à attendre de le voir ! Tu n'étais pas là, quand il me suppliait de le tuer ! Où étais-tu, mon chéri ? Que faisais-tu de plus important ?
Elle ne pleurait pas, mais c'était pire. Elle le regardait avec un mélange de pitié et de déception.
– Enfin ! s'exclama-t-elle quand Tipsy revint avec du papier à lettre, un encrier et une plume.
Elle se mit aussitôt à rédiger une réponse au Ministère.
Draco, lui, resta assis bien droit, les doigts serrés sur le rebord de sa chaise, figé comme s'il venait d'être frappé par la foudre. Une pensée unique résonna dans son esprit, avec la clarté d'une formule d'Arithmancie :
Je ne peux pas rester ici.
Le soir du réveillon de Noël 1998, Draco embrassa sa mère et lui souhaita bonne nuit. Il lui écrivit une lettre pour lui expliquer les raisons de son départ et pour la prier de ne pas partir à sa recherche puis, au beau milieu de la nuit, il quitta le monde des sorciers.
xXx
Et maintenant... quasiment six ans plus tard... je ne me porte pas si mal, songea Draco. Ah, j'aurais pu continuer à être un serveur de café sans histoire jusqu'à la fin de mes jours, si je n'étais pas tombé par inadvertance sur une photo érotique de Harry Potter...
Sur cette pensée, il s'endormit.
A Suivre...
Prochain chapitre en ligne le 27 octobre : Draco et justaguy prennent l'habitude de s'écrire...
N'oubliez pas d'aller voir les illus sur AO3 (maiathoustra) ;)
