Chapitre Deux
Aélis déposa son paquetage devant la tente du Roi Corbeau à la tombée de la nuit. Elle voyait bien que le jeune homme était embêté, néanmoins il avait promis…
Il ne lui dit qu'une seule chose ce soir là :
-Tu ne me touche pas.
La jeune femme acquisa. Il n'y avait pas de quoi se moquer : après tout il ne la connaissait pas encore et tenait à dormir tranquille. Avec toutes les attentions de désir dont il était l'objet, elle pouvait comprendre. Et ses intentions à elle n'étaient pas non plus exactement pures…
Elles devinrent de moins en moins pures au fil des semaines. La promiscuité appelait à connaitre tout un tas de petites habitudes chez l'autre, qu'elle trouvait charmantes chez le Roi Corbeau. Il était toujours aussi laconique et elle n'avait presque rien appris sur lui, à part qu'il préférait qu'elle l'appelle "Jon". Juste Jon. La promiscuité tordait aussi régulièrement son ventre de désir… Il lui plaisait vraiment. Physiquement… Ses longs cils sur ses yeux toujours nostalgiques, sa bouche charnue appelant aux baisers, ses boucles noires de petit garçon et sa barbe virile qui formaient un contraste, sa force révélée dans les tâches quotidiennes et ses muscles saillants quand il se dévêtait le soir… Sa peau presque aussi blanche que la sienne et ses cheveux bouclés qui étaient propres. Parce qu'ils avaient une chose en commun, qui les avait soulagés : ils se lavaient. Le premier soir, Aélis l'avait vu mettre de la neige dans un pot sur le feu, et lui avait demandé d'en mettre deux fois plus. Jon avait partagé avec soulagement l'eau chaude : chaque soir ils se lavaient chacun leur tour dans la tente, pendant que l'autre vaquait à de dernières occupations dehors. Aélis aimait avoir les cheveux longs l'été, mais pour les longs hivers, elle les coupait courts : plus facile à laver. Ils partageaient une tente avec quelqu'un de propre, et c'était quelque chose qui comptait, lors de la vie dans le Nord. La nuit, Aélis dormait nue dans une fourrure très douce et très fine sous une bonne couche d'autres fourrures. Le Roi Corbeau (elle faisait de moins en moins références à lui ainsi dans ses pensées, mais certaines habitudes avaient la vie dure) quant à lui enfilait une tunique spéciale pour la nuit. Certaines nuit, Fantôme venait les rejoindre, mais comme avec Main D'Or, il restait dehors, contre la tente, protégé du vent. La jeune femme commençait à lier un lien avec le loup géant, et Jon en était un peu surpris. Certes Fantôme était d'un naturel bienveillant avec ses amis, mais de là à se coucher contre eux quand ils travaillaient assis, ou à réclamer des caresses ou de l'attention… jamais.
Ce qui évidemment arriva, c'est que la jeune femme brûlait constamment de désir. Pourtant elle ne tenta rien. Rien du tout. Elle lui laissait simplement savoir avec de longs regards langoureux, mais il les ignorait. Un désir continu, impérieux, la dévorait peu à peu… Elle se demandait si c'était une bonne chose d'avoir fait ce premier pas, qui semblait être une impasse. D'autant qu'elle avait perdu une amie...
-Tu m'a abandonnée ! l'avait apostrophé Lila le lendemain de sa première nuit avec Jon.
Elle poussa Aélis de toutes ses forces, et celle-ci qui était un poid plume vola dans la neige. Elle répliqua avec une boule de neige qui frappa Lila au visage, mais celle-ci n'en avait que faire, toute à sa fureur.
-Il ne t'aimera jamais autant que moi !
-Je ne t'ai pas abandonnée… et ce n'est pas un concours !
-Tu avais dit qu'aucun homme ne se mettrait entre nous… Tu avais toujours tenu parole… à présent Lila pleurait. Aélis qui s'était remise debout tendit la main pour lui toucher le bras, mais la plus jeune s'écarta brutalement.
-Mais je suis toujours là ! Dans le même camp que toi ! J'ai simplement changé de tente.
-Tu crois qu'il a besoin de toi… mais tu ne pourras pas l'aider.
Lila avait des yeux hantés qui regardaient le vide, à présent. Aélis n'aimait pas quand elle se mettait dans des états comme ça car elle avait souvent raison. Son amie n'avait aucun pouvoir, pas comme elle, et pourtant…
-Il a toujours été seul durant ses deux vies… Il a eu deux femmes mais les femmes passent. Il sera toujours seul… Il ne veut pas d'aide. Il est là pour vivre dans le remord. Torturé. Jusqu'à la mort.
Elle secoua la tête, comme pour chasser ses idées noires, et c'était comme si elle n'avait pas dit un mot.
-Mais moi j'ai besoin de toi !
-Tu es plus forte que tu ne crois, tu n'as pas besoin de moi en permanence à tes côtés…
-Tu m'as trahie, déclara Lila en pleurant, s'enfuyant loin d'elle. Elle ne lui reparla plus jamais depuis.
Aélis ne savait pas quoi faire pour la récupérer… Et ne s'en sentait pas l'obligation. Elle se sentait elle aussi blessée que son amie ne lui fasse pas confiance à ce point.
C'est vrai qu'elle avait toujours été comme une mère pour cette jeune femme de dix ans sa cadette. Lila avait, comme Aélis, peu connu ses parents. Mais pour elle le sort avait été pire que d'être orpheline dans une contrée rude et sauvage comme le Vrai Nord : elle était tombée enceinte à huit ans, en plein hiver. L'hiver, les femmes se refusaient aux hommes, ayant peur de tomber enceinte : elle perdrait quasi sûrement le bébé, si ce n'était de froid, de faim, et peut-être aussi la vie car cette longue période sans soleil les affaiblissait et rendait les fausses-couches dangereuses et plus nombreuses et les grossesses encore plus potentiellement mortelles qu'en été. C'était donc la période où il y avait le plus de cas de viols, tout aussi bien sur les enfants... Évidemment, Aélis, qui avait dix-huit ans à l'époque, avait été envoyée quérir car déjà on reconnaissait ses dons de sage-femme et de guérisseuse. L'accouchement avait été atrocement long, atrocement douloureux, avait fait des dégâts irréparables et avait failli coûter la vie à la mère et à l'enfant. Cette épreuve intense les avait rapprochées, et Aélis avait du rester et prendre soin d'elles, et finalement ne les avait plus jamais quittées. Lila s'était bizarrement entiché de l'enfant de son violeur, et alors que toutes les femmes étaient persuadées que le bébé ne survivrait pas, la petite fille devenu mère fit quelque chose d'inattendu. Et de violent : elle tua le "père" de son enfant, et garda le cadavre dans la neige, le dévorant peu à peu. Il y eu un procès. Le chef du groupe décida que c'était une juste réparation. Lila fut autorisée à garder le cadavre. Après tout, certains clans Au Delà Du Mur mangeaient de la chair humaine… Le bébé survécut miraculeusement à l'hiver. C'était un fait extrêmement rare et tout le monde en était content même sachant ce que ça avait impliqué. Mais sa fille quitta Lila très tôt : à onze ans elle partit pour le Sud, malgré les supplications de sa mère, et personne n'en entendit plus jamais parler. Soit elle avait réussi, soit elle était morte. Après ce drame personnel, Lila s'était encore plus raccrochée à Aélis, d'autant qu'elle n'avait pas la capacité de se faire facilement des amis…
Aélis quant à elle ne pouvait pas tomber enceinte. C'était sa fichue magie. Elle le savait. C'était peut-être pour ça qu'elle s'était entiché de l'enfant-mère et de sa fille.
Elle était trop menue. Ses hanches assez étroites, et avec sa petite taille, elle savait que ce serait dangereux pour elle d'accoucher. En ces temps-là, la mortalité chez les femmes était très simple : une femme sur deux mourait lors d'un accouchement ou des complications de l'accouchement, sans parler des fausses-couches. La faim, les accidents, les maladies, les meurtres… tout ça était bien secondaire par rapport à cette épée de Damoclès qui plannait au-dessus d'elles toutes… Beaucoup, comme en hiver, se refusaient aux hommes le plus possible, cédaient sporadiquement, utilisaient des tisanes à bases de plantes pour empêcher la grossesse ou mettre fin à une énième… Quand les femmes étaient fécondes, dans le Nord, elle survivaient rarement à plus de dix grossesses, le corps complètement épuisé… La magie d'Aélis la protégeait de ce danger, mais elle lui interdisait aussi un de ces rêves les plus chers… un bébé, un enfant, aurait été pour elle un véritable ravissement. Elle avait tant tenu l'enfant de Lila dans ses bras, souhaitant qu'il soit le sien… Mais elle était trop vieille maintenant, à presque trente ans, et elle savait que sa magie la garderait vivante malgré elle.
Jon Snow était secoué par des pensées différentes et plus sombres : après ce qu'il avait fait, il n'était pas sûr de mériter d'être encore en vie. Et cela faisait tellement mal qu'il aurait souhaité ne pas l'être. Il rêvait toujours d'Elle la nuit, Aélis pouvait l'entendre dans son sommeil. Ses grands yeux améthystes, tristes, ternes, morts, alors qu'il l'allongeait sur le sol de la salle du Trône De Fer, et ce filet de sang qui s'écoulait de ses lèvres. La résistance de ses chairs contre son poignard, si facile à percer pour un homme d'armes comme lui. Il sentait encore ses organes se déchirer face à la lame, il les sentait dans son poignet… Il se réveillait en sursaut, sa main semblant brûler jusqu'à l'os. Il avait trahi, tué de sang froid la femme qu'il aimait.
Et pourtant il se sentait lui aussi trahi. Par tous ceux qu'il croyait être de son côté : son soit disant père lui avait caché ses origines : il avait passé toute son enfance méprisé, traité en bâtard, on l'avait expédié sans état d'âme au Mur où il avait fini assassiné par ses propres hommes, puis on l'avait ressuscité contre son gré, Sansa avait vendu son secret à Tyrion Lannister, Arya avait prit le parti de sa soeur, et Daenerys… Daenerys avait tourné le dos à tout ce pourquoi elle s'était toujours battue, pour devenir son pire cauchemar… Elle avait tout donné pour sauver la race humaine, puis avait tué tellement de gens innocents si peu de temps après, et prévoyait de continuer dans la voie de la destruction si le Monde Connu ne se soumettait pas… Il lui avait fait confiance, il l'avait aimée, et avait cru qu'elle était différente de tous les dirigeants cruels de l'histoire de Westeros. Il avait eu tellement tort. Cela avait mené à une tragédie.
Il avait cru que la douceur de la neige estomperait sa peine, il avait cru pouvoir oublier la cruauté dans le vrai silence, loin du tumulte de la guerre des trônes… Il avait cru que le froid intense qui régnait dans le Nord gèlerait ses sentiments.
Mais aucunement.
Jon Snow était un homme torturé, tourmenté par le poids de ce que le devoir lui avait dicté de faire, hanté… Même s'il voyait les gens autour de lui, il ne s'attachait plus. Il était heureux que Jaime Lannister soit parti : ça lui rappelait un tout petit moins les exactions qui avaient eu lieu dans le Sud. Il avait appris sur le tard que l'homme était son oncle, le demi-frère de Daenerys, et cela n'avait plus aucune importance : le Lannister avait été retrouvé grièvement blessé sur la plage, il avait été mutique pendant des semaines, et son frère Tyrion s'était battu pour qu'il soit exilé au Mur comme Jon au lieu d'être exécuté pour trahison. Jon savait que Brienne de Tarth était venu le visiter en prison, sans doute en vain… Jaime lui avait simplement dit qu'il n'avait pas été correct avec la désormais chevalière.
Il ne s'attachait plus, mais il restait humain. Il avait grandi avec le besoin de reconnaissance, il avait vécu selon un code d'honneur inculqué par son défunt oncle qu'il avait toujours cru son père, il aimait les gens. Profondément. Ce n'était pas pour rien qu'il avait toujours essayé de sauver le maximum de personnes, sans distinction de clans, de bannières, de races…
Et cette nouvelle partenaire de tente lui semblait un peu moins floue que les autres personnes. Il l'aimait bien. Elle était franche, comme souvent les femmes du Peuple Libre, elle lui rappelait Ygritt mais elle était plus douce. Elle respectait son besoin de solitude. Au début elle lui était complètement quelconque, mais plus le temps passait et plus il s'attachait à elle, s'il était encore capable de ressentir quelque chose pour une femme, peut-être qu'il l'aimait un peu plus que bien. Ou peut-être était-ce seulement une attirance sexuelle née de l'abstinence, de la promiscuité… En tout cas, il faisait tout pour rester distant.
-Alors, toujours pas conclu ?
-Mais vas te faire foutre, Ketch ! hurla Aélis alors que l'homme machiavélique était apparu derrière elle sans crier gard.
-J'en déduit à ta bonne humeur que non...
Elle était en train de tanner une peau de renne de la dernière chasse, et n'avait aucune, mais alors aucune envie de discuter avec son ex.
-Si t'es trop en manque, tu sais où me trouver pour te donner un coup de… main.
-Je préférerais me jeter du haut du Mur.
-Je propose, c'est tout. J'irais bien proposer à ton amie. Elle dort toujours seule dans sa tente. Je crois qu'elle préfère mourir de froid que d'avoir quelqu'un d'autre que toi…
-C'est son choix… Et à tes risques et périls, avec Lila. Tu sais ce dont elle est capable...
-C'est un challenge intéressant…
- Tu vas te faire envoyer chier, oui.
Aélis pensa que se faire dépecer ne serait pas une mauvaise fin pour Ketch…
-Mais tu sais, elle est assez égoïste : elle se fait passer pour la victime, dans cette histoire, mais j'ai aussi le droit d'avoir une vie. J'ai promis de veiller sur elle il y a une éternité, et bien sûr que je garderais toujours un oeil sur elle, mais je ne peux pas me priver de tout pour rester tout le temps avec elle… Elle est adulte maintenant, il faudrait qu'elle grandisse un peu et qu'elle accepte la réalité, non ?
Aélis détourna le regard de son travail : Ketch était parti sans un bruit.
-Rhhaa ! Les hommes… fustigea la jeune femme en reprenant son travail de plus belle.
à suivre...
