C'est Ikki qui parle.

Je me souviens à peine de nos parents. Mon premier souvenir, c'est ma mère qui m'a réveillé au beau milieu de la nuit pour me fourrer le bébé dans les bras et me dire, je me souviens, qu'elle lui avait fait boire du whisky pour qu'il dorme. Elle a ajouté qu'il fallait que je monte dans la voiture, qu'elle allait nous emmener très loin. J'étais ravi, ça voudrait dire que notre père ne nous crierait plus jamais dessus.

On a roulé toute la nuit. Au petit matin, elle nous a déposés devant un orphelinat. Elle nous a serrés dans ses bras, m'a dit de bien m'occuper du bébé et elle est repartie avec son œil au beurre noir et son énorme bleu sur la joue. Elle n'est jamais revenue. J'avais trois ans.

Evidemment, je lui en ai voulu. J'étais tout le temps en colère. Aujourd'hui, je réalise que notre mère nous a probablement sauvé la vie mais à l'époque je l'ai haie de nous avoir abandonnés, Shan et moi. Je me suis juré de ne jamais faire ça à mon petit 'frère'. Je dis 'frère' parce qu'à l'époque, elle était encore identifiée en tant que garçon. C'était il y a longtemps.

Je faisais tout pour la protéger mais peut-être que dans le fond, c'est elle qui m'a protégé. A chaque fois que 'Shun' (son prénom de l'époque) m'attrapait la main ou me disait : 'fais pas ton méchant, je t'aime', ma colère s'évanouissait. Je me rappelais que j'avais quelqu'un qui m'aimait et que je n'étais pas obligé de devenir un monstre comme mon père. Après ma mère, c'est elle qui m'a sauvé la vie.

Malgré cela, j'étais tout le temps sur la défensive. Mes meilleurs moments, c'était quand on était que tous les deux, quand j'arrivais enfin à me détendre et à oublier le passé. Je crois que je devais avoir cinq ans quand j'ai vu la fille en noir pour la première fois. Shan en avait deux, et c'était bien avant sa transition. On profitait de l'après-midi dehors au lieu de rester vautrés devant la télé. On avait joué pendant un moment et Shan avait fini par s'endormir, sa tête sur mes genoux. C'était une belle journée.

J'ai dû m'endormir à moitié moi aussi car quand je me suis réveillé, il y avait une fille étrange qui avait mis ses bras autour de mon petit 'frère' et qui essayait de l'enlever. Evidemment, je l'ai engueulée. Elle m'a alors balancé que c'était son frère à elle et qu'elle allait en avoir besoin ! On s'est engueulés encore plus. Il n'était pas question qu'elle me prenne ma seule famille, la seule personne au monde que j'étais certain d'aimer. Alors elle a dit à peu près : Le seigneur Hadès a besoin de la personne la plus pure au monde pour se réincarner.

Je ne me souviens plus très bien de ce qui s'est passé ensuite. Ce que je sais, c'est que cette histoire m'a hanté et qu'en même temps, j'avais l'impression d'avoir fait un rêve. Je revoyais cette fille dans mes cauchemars et elle me disait toujours la même chose : je reviendrai prendre ton petit frère et tu n'y pourras absolument rien.


Le temps a passé. Le bébé a grandi et j'ai réalisé petit à petit qu''il' n'avait pas le comportement classique des garçons de son âge. En fait, je n'ai pas tellement été surpris le jour de son coming-out. Evidemment, ça me contrariait un peu parce que je savais qu'on vivait dans un monde transphobe, que Shan (comme elle voulait maintenant qu'on l'appelle) était une enfant extrêmement sensible et qu'on avait déjà assez souffert comme ça sans devoir risquer une agression transphobe. Je me suis juré de toujours être là pour elle.

Au début, ça m'a fait un peu drôle de l'appeler par son nouveau prénom et de la genrer au féminin. Mais je m'y suis fait très vite. De toute façon, c'était beaucoup plus difficile pour elle que pour moi. Ma sœur a toujours été gentille, sensible et elle souffrait énormément de toute cette agressivité dirigée sur elle. J'ai fini par lui donner des cours d'auto-défense pour qu'elle sache quoi faire quand elle aurait des problèmes, c'est-à-dire tous les jours. Je savais qu'il y aurait toujours un tordu pour essayer de lui faire mal à cause de son identité de genre et je ne supportais pas l'idée de la perdre. Elle était tout pour moi.

Je faisais ce rêve de moins en moins souvent. Cette fille en noir m'avait dit qu'elle reviendrait prendre mon petit frère, ça voulait dire qu'elle rechercherait un garçon, pas une fille. J'avais une sœur, elle serait donc (relativement) en sécurité.

Et en effet, ce que certaines personnes prenaient pour un caprice était bien plus que cela. A dix ans, Shan s'inquiétait. Elle avait remarqué que ma voix devenait plus grave et elle se demandait si la même chose allait lui arriver. Elle voulait prendre ce qu'elle appelait « les médicaments magiques », pour ne plus ressembler à un garçon. Je me suis renseigné discrètement et j'ai appris que le traitement pour une transition hormonale coûtait une fortune. Nous, on était orphelins et sans le sou. Comment expliquer à une fille de dix ans très innocente que son vœu le plus cher ne se réalisera jamais ?

Et puis, tout d'un coup, j'ai découvert que j'avais des superpouvoirs bizarres et que j'allais sûrement être impliqué dans une guerre. Le choc passé, j'ai posé beaucoup de questions. Je m'inquiétais de savoir ce qui arriverait à ma sœur et j'ai fini par négocier pour qu'ils veillent sur elle au mieux. J'étais prêt à décrocher l'armure la plus difficile pour cela. Après l'enfance que j'avais eue, rien ne me faisait peur. Evidemment, ça m'a fait mal au cœur de partir loin d'elle, d'être séparé de la seule personne qui comptait vraiment pour moi, mais je pensais que ça en vaudrait la peine.


J'ai vite déchanté. Jusque-là, j'avais toujours réussi à intimider qui je voulais, quand je le voulais, enfant ou adulte. Or, le chevalier qui devait tout m'enseigner n'a jamais eu peur de moi. Il me frappait et faisait tout pour me briser, et je n'avais aucun moyen de lui échapper.

Il y a deux choses qui m'ont maintenu en vie sur cette île maudite : le souvenir de ma sœur et la présence de la fille de mon maître, Esmeralda, la personne la plus douce et la plus gentille que j'ai jamais rencontrée. Je suis tombé amoureux sans même m'en rendre compte. Elle soignait mes blessures et je lui promettais qu'un jour, quand j'aurais mon armure, on partirait d'ici ensemble. Un jour, je serais revenu chercher Shan et on aurait trouvé un petit logement pour y habiter tous les trois, moi et les deux filles de ma vie. J'aurais trouvé un travail pour payer le loyer et elles seraient allées au lycée ensemble. Doux rêve…

Mon rêve s'est effondré le jour où elle a été tuée sous mes yeux, par son propre père. Ce jour-là, quelque chose est mort en moi. J'avais réussi à décrocher l'armure de bronze du Phoenix, d'accord, mais qu'est-ce que ça m'apportait maintenant ? Ça n'avait aucun sens… J'étais dévoré par la haine en permanence. Je haïssais Guilty puisqu'il l'avait tuée. Je haïssais Kido et ses sbires puisqu'ils m'avaient envoyés ici. Je haïssais Shan car c'était son désir de transition qui m'avait décidé à venir ici. Je me haïssais parce que je n'avais pas réussi à sauver Esmeralda, cet ange.

Je crois que c'est pour ça que j'ai marché droit dans le piège de Vendor Graade. Quand il m'a expliqué qu'il voulait se débarrasser des dieux, ça m'a parlé. Si la fille en noir ne m'avait pas fait peur avec Hadès et si Kido ne m'avait pas parlé de travailler pour Athéna, je n'aurais pas échoué sur cette île et Esmeralda serait toujours en vie. Tout était la faute des dieux et il fallait les détruire.

J'ai porté ma haine en moi pendant un moment. J'ai essayé de tuer tous les chevaliers qui essayaient de se mettre en travers de mon chemin, Shan la première. Elle avait l'air nettement moins brisée que moi par la vie, et ça aussi ça m'a mis en colère. J'avais tout sacrifié pour qu'elle ait une vie facile, et qu'est-ce que je récoltais ? Rien !

Evidemment, je me trompais. Aucun chevalier n'a une vie facile : on souffre et on encaisse, c'est tout. Et je crois qu'une partie de moi n'arrivera jamais à haïr ma sœur. Je l'ai compris dès que j'ai enfin senti ses bras autour de moi. Le volcan était prêt à exploser et elle disait qu'elle ne partirait pas sans moi, alors même que j'avais essayé de la tuer. Avouez qu'il faut une grandeur d'âme phénoménale pour réagir comme ça. J'avais eu tort de la sous-estimer : c'est moi qui ne lui arrive pas à la cheville, pas le contraire.

Je suis mort. Je crois qu'en tant que mort, ma place était en enfer, ce qui faisait qu'il m'était impossible de revoir Esmeralda. C'est un ange, elle est forcément allée au paradis. Ou peut-être qu'il n'y a rien après la mort, peut-être. Je n'ai pas de certitudes. Tout ce que je sais, c'est que le chevalier du Phoenix peut revenir à la vie. J'avais une deuxième chance, il ne fallait pas que je la gâche. Les choses ont été compliquées. TRES compliquées. Plus rien ne sera plus jamais comme avant, c'est ma seule certitude.


Aujourd'hui, Shan me dit qu'elle veut laisser tout ça derrière nous. On a réussi à avoir un petit moment en privé et je réalise à quel point elle m'a manqué. Ce qui est troublant, c'est qu'elle ressemble maintenant à Esmeralda comme deux gouttes d'eau, ou presque. Ou peut-être que cette ressemblance n'existe que dans mon imagination. Je sais une chose, c'est que je ne veux pas la perdre.

On regarde le coucher de soleil ensemble. J'ai un bras passé autour d'elle, comme quand on était enfants et qu'on regardait la télé ensemble, serrés sur le même fauteuil. Elle possède un cosmos d'une pureté extraordinaire et je m'imagine que cette pureté entre en moi et me lave de toutes mes souffrances passées. Je me dis qu'on a un avenir, maintenant. D'accord, ce ne sera pas facile. On devra prendre part à pas mal de guerres et mettre nos vies en danger. Je peux vivre avec cette idée. Je l'aime et personne ne me la prendra.

Quelque part, au loin, se détache une silhouette vêtue de noir. Je tressaille. On dirait la fille que j'ai vue si souvent en rêve. Shan s'inquiète et me demande si ça va. Je me reprends. Peut-être que la fille en noir n'a jamais existé, après tout. Peut-être qu'elle existe mais qu'elle m'avait juste fait une blague, qu'elle n'a rien à voir avec Hadès. Et puis, Shan est maintenant une chevalier de bronze redoutable : elle saura quoi faire si quelqu'un s'en prend à elle. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter.

Enfin, pas tout de suite…