Cela fait au moins vingt minutes que j'aide Saori à s'occuper de ses cheveux. Elle donne une réception pour récolter des fonds ce soir. Comme dans les films, il y a des gens de la haute société qui vont venir et parler de je ne sais quoi. On pense qu'il est possible de donner cette réception sans trop de risques maintenant. Après tout, il n'y a pas de guerre en ce moment et certains chevaliers ont même pris des vacances : Hyoga en Russie et Shiryu en Chine. Seiya et moi, on reste près d'elle en tant que gardes du corps.
- Est-ce que ça valait vraiment la peine de me déguiser en pingouin ?!
C'est Seiya qui vient de faire cette réflexion. C'est vrai qu'en tenue de soirée, il est méconnaissable. Il balance des vannes à Saori mais j'ai l'impression que dans le fond, il est ravi de passer du temps avec elle. Je réplique :
- Te plains pas ! Moi, c'est pire !
- Ta robe ne te plait pas ?! s'écrie Saori.
- Mais si ! Elle est parfaite !
Je le pense. Elle est noire donc assez discrète pour passer inaperçue. Longue, mais pas trop. Assez ample pour me permettre de courir et de donner des coups de pieds si jamais on est attaqués. Et assez couvrante pour porter un soutif de sport en dessous. Et en plus, elle a des poches. C'est la robe parfaite pour une chevalier.
- C'est les escarpins qui me gênent un peu, finis-je par avouer. J'ai pas l'habitude.
- Hé, Shun ! crie Seiya depuis l'autre pièce. T'as remarqué que ton armure a des talons ?
- Un, les chaussures de mon armure sont ajustées, je ne risque pas de les perdre. Et deux, si j'avais eu le choix, j'aurais préféré une armure sans talons !
- Ah, les filles…
Saori et moi échangeons un coup d'œil et un sourire dans le miroir. Contrairement à moi, elle ne fait pas dans la simplicité : robe longue à motifs et drapés compliqués, nombreux bijoux, une trentaine de produits de maquillage différents et je me demande à quoi ses cheveux vont ressembler quand on en aura fini avec. Sur une autre, tout cela aurait l'air excessif mais sur elle, pas du tout. Elle ressemble à une déesse.
- Merci ! dit-elle enfin. Je vais finir le côté droit. Met ça en attendant.
Elle me prend le fer à lisser des mains et me tend deux pots de maquillage. En voyant ma mine surprise, elle s'explique :
- C'est juste du fond de teint et du mascara. Toutes les femmes seront maquillées, tu vas détonner si tu ne mets rien du tout.
- D'accord, mais ça se met comment ?
- T'en a jamais mis ?!
-Non. Je ne suis même pas sûre de savoir où ça va.
C'est normal, les formations pour devenir chevalier sont tellement intensives qu'on n'a pas le temps d'acheter ou d'utiliser quoi que ce soit de superflu. Ma routine du matin de ces sept dernières années, c'était eau froide et savon, point. Saori me montre comment on se maquille, attend que j'ai fini en se repassant l'autre moitié de ses cheveux au fer à lisser, puis attrape une rose blanche, la même que celle que Seiya porte à la boutonnière, et me la glisse dans les cheveux.
- Il y a un micro dedans, explique-t-elle. T'as ton oreillette ?
- Oui.
- T'as vu comme t'es jolie ?
J'ai du mal à reconnaitre la fille que je vois dans le miroir. On dirait une personne différente, plus âgée, plus froide et plus belle. Et prête à trébucher dès qu'elle marchera un peu vite. Pourquoi les fabricants font-ils des chaussures aussi inconfortables ?
J'aide Saori à se boucler l'autre moitié des cheveux et je rejoins Seiya sur le balcon. Les invités ne sont pas encore là, il n'y a que Jabu qui fait les cent pas dans la cour. On prend une minute pour tester nos micros. Pendant la réception, on devra pouvoir se parler en permanence, même à distance. Ça peut paraître excessif mais on n'est jamais trop prudents.
Ensuite, on reste un moment en silence. C'est marrant, je n'aurais jamais cru qu'un jour, je serais ici. Sans la chevalerie, je serais où ? Probablement en train de déprimer et d'enchaîner les petits boulots pour payer ma transition… Et Ikki ? Est-ce qu'il aurait eu une vie meilleure ?
- Shun ! s'écrie soudain Seiya. T'as remarqué ?
Il regarde fixement dans une direction. Je me concentre et je réalise soudain qu'un chevalier se trouve à l'orée du petit bois, non loin de là. Je reconnais ce cosmos : intense, brutal, chargé de colère et d'agressivité. Mon frère est tout près.
Qu'est-ce qu'il fait là ? Cela fait des semaines qu'il n'avait pas donné signe de vie. Est-il encore sur le point de faire des bêtises ? J'échange un regard avec Seiya et il s'écrie :
- On y va !
- Non, moi j'y vais. Je vais lui demander ce qu'il veut et si ça se passe mal, j'arriverai peut-être à le raisonner.
- D'accord. Si t'as besoin d'aide, tu m'appelles, compris ?
J'acquiesce, je retire mes chaussures et j'enjambe le balcon. Une fois à l'orée du bois, je me demande si je n'ai pas fait une bêtise. Je suis seule, pieds nus et ça pourrait être un piège…
- Ikki ? T'es là ?
Une ombre se détache des bois. Il est devant moi. Lui aussi est en civil : tee-shirt bleu et pantalon marron. Il me regarde avec une expression étrange. De la tristesse ? De la nostalgie ? Pourquoi a-t-il l'air troublé ?
- Salut.
- Salut, répond-il enfin. Jolie robe.
- Merci. Elle a des poches.
- C'est ta nouvelle tenue de travail ?
- QUOI ?! Non ! Saori donne une réception et on doit se fondre dans le décor pour veiller sur elle, c'est tout ! Je ne vais pas…
- Je te taquine.
Je te taquine. Il devait avoir treize ans la dernière fois qu'il a prononcé ces mots, avant qu'on soit séparés.
- T'es venu ici spécialement pour me taquiner ?
- Non. Je suis venu te faire part d'une décision. Je me retire. Je ne pense pas que Vendor avait tort quand il disait que les dieux ont fait beaucoup de mal à l'humanité mais avec le recul, je crois que ses méthodes étaient… discutables. Je ne veux plus m'impliquer.
- D'accord. Tu vas aller où ?
- Je te le dirai quand on y sera.
- On ?!
- Va mettre quelque chose de moins voyant et rejoins-moi ici.
C'est une blague ?! Ou alors il essaie de me piéger. Mais c'est quoi, le piège ?!
- Pas question que je parte ! ai-je presque crié.
- Trouve un prétexte. Dis-leur que t'es enceinte ou n'importe quoi.
- Un, Saori a lu mon dossier. Elle sait que j'ai pas d'utérus. Et deux, ma place est ici.
- On risque de se retrouver en guerre et tu serais au premier plan. C'est vraiment ce que tu veux ? Je te croyais pacifiste !
- Justement. En tant que pacifiste, ma priorité c'est que les conflits se terminent le plus tôt possible. C'est pour ça que je veux m'impliquer.
- Peut-être mais tu risques de te faire tuer. Je ne supporterais pas d'avoir une tombe de plus à visiter !
De qui parle-t-il ? De cette fille qu'il a connu sur son île ? Je n'ose pas lui poser la question.
- Alors tu n'as qu'à rester avec nous ! ai-je répliqué. On veillera l'un sur l'autre !
- Non !
- S'te plait ! ai-je supplié. Tu te souviens que quand on était tout petits, on faisait des projets ? On se disait qu'une fois adultes, on resterait proches. On irait au cinéma ensemble de temps en temps et on se ferait des soirées pizza. Ça ne te dit plus rien ?
Son visage prend une expression vraiment douloureuse. Je n'aime pas le voir comme ça mais en même temps, je ne peux pas m'empêcher d'espérer. Peut-être qu'il va dire…
- Bien essayé.
Tant pis. Je vais le perdre et je n'aurai même pas un numéro de téléphone pour le contacter. Il me reste à jouer ma dernière carte :
- On se dit au revoir ?
Je tends les mains vers lui et, après avoir un peu hésité, il passe ses bras autour de moi. Je prends son cosmos de plein fouet : chargé de colère, de rage, d'agressivité, il m'enveloppe tel une couverture chaude et douce, comme s'il me hurlait « je t'aime » par tous les pores de la peau. Je ne sais pas comment le décrire.
J'ai mes deux mains dans son dos et je peux sentir des dizaines de sillons profonds à travers son tee-shirt. Tous les chevaliers ont des cicatrices mais les siennes sont presque insoutenables. On dirait que quelqu'un l'a frappé ou fouetté sans s'arrêter pendant des heures. Et je n'étais pas là pour lui. Je ne l'ai pas aidé quand il était sur son île, je ne lui ai pas tenu la main quand il a perdu son premier amour… Il s'est sacrifié pour que je puisse avoir une vie meilleure et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui ?
J'ai les larmes qui coulent toutes seules maintenant. Il me caresse les cheveux. A une époque, je pensais qu'il serait démesurément plus grand que moi une fois adulte. Maintenant, je me rends compte qu'on n'a qu'une demi-tête de différence. C'est pas énorme.
- Arrête de pleurer, murmure-t-il. T'es une grande fille, maintenant.
J'aimerais m'arrêter mais c'est impossible. Je ne veux pas que ça s'arrête, je veux rester comme ça, dans la chaleur de son cosmos, pour toujours. Et puis une voix dans mon dos s'écrie :
- Vous êtes tout mignons tous les deux mais vous allez pas rester comme ça toute la nuit. On a des trucs à faire !
La voix de Seiya.
Changement de point de vue.
J'ai eu du mal à desserrer mes bras. Je voulais la garder près de moi. Pendant un bref instant, j'ai même envisagé de la kidnapper, de l'emmener très loin. Mais je savais qu'elle ne serait pas d'accord. Il faut que je m'y fasse : elle est adulte, maintenant.
Seiya me regarde d'un air méfiant. Il pense peut-être à la fois où j'ai essayé de tous les tuer. Il jette un coup d'œil inquiet à ma sœur et a l'air sur le point de lui faire remarquer que son mascara a coulé. Je constate qu'il la regarde comme on regarde sa meilleure pote, ce qui me rassure : au moins, il n'est pas amoureux d'elle. Si j'avais lu ne serait-ce qu'un soupçon d'attirance dans son regard, je crois que je serais resté pour la protéger. Je sais que ma sœur a déjà affronté des chevaliers d'une puissance phénoménale, que ça ne lui fait pas peur, mais ça n'a rien à voir. Un cœur brisé, ça peut faire plus mal qu'un combat.
Ils regagnent le manoir et je pars dans la direction opposée. Je n'ai pas eu le temps de lui dire à quel point elle compte pour moi. Peut-être que je n'aurais pas trouvé les mots. C'est si difficile de parler de ses sentiments. Tout à l'heure, quand elle est venue me parler, j'ai eu un choc parce que sa tenue, robe longue et fleur dans les cheveux, m'ont rappelé une autre personne, l'autre amour de ma vie. Esmeralda. Je l'ai déjà perdue. Je ne veux pas perdre ma sœur non plus.
Peut-être que je l'ai déjà perdue, après tout. Jolie comme elle est, elle a peut-être déjà un petit ami. Peut-être que son cœur a déjà été brisé au moins une fois. Je n'aime pas ça du tout mais c'est une chose contre laquelle je ne peux pas lutter. Il faut que je me fasse une raison : il est temps que j'arrêter de m'inquiéter pour ma sœur.
Je ne pourrai jamais…
