Harry se disait que Ginny ne le croirait jamais quand il lui dirait qu'il avait finalement partagé un verre dans un pub avec Draco.
Encore moins quand elle saurait qu'ils y avaient patiemment écouté Hermione s'épancher sur ses problèmes de couple.
Évidement, un enchaînement d'événements parfaitement explicable avait conduit à cette péripétie.
Draco ne s'était pas retrouvé par hasard en compagnie d'Hermione, il était venu à son bureau du ministère discuter du dossier du loup-garou.
Harry et Ron étaient passé à l'improviste. Ron avait vécu la présence du serpentard comme un camouflé, les relations étant déjà très tendues entre Hermione et lui ces derniers temps.
Pour Harry, la situation était déjà gênante, mais Draco n'avait jamais envisagé se retrouver au milieu d'un dispute conjugale publique, rien dans son éducation ne l'ayant préparé. Chez les sang-pur, les époux se soutenaient toujours au moins publiquement.
La situation avait encore dégénéré quand des subordonnés d'Hermione avaient passé leur tête par la porte en quête de l'origine du raffut, alors que Ron balançait une tasse de thé traînant sur le bureau au visage de sa femme, ruinant ainsi son élégante blouse de soie et sa réputation.
Harry et Draco avaient fini par séparer les époux, transplanant côté moldu avec Hermione dont ils avaient inconsciemment adopté le parti.
La Hermione mature, secrétaire d'etat à la justice était très digne dans le chagrin, mais avait quand même à mots voilés dessinés les contours d'une relation qui avait mal vieillie. Hermione espérait un soutien dans sa carrière politique, Ron était miné par un complexe d'infériorité face à la réussite professionnelle de ses deux amis, lui qui avait rejoint Georges pour le soutenir. Il était pourtant à la tête de la guilde des commerçants, et beaucoup l'admiraient d'avoir porté à bout de bras l'affaire et la dépression de Georges. Néanmoins cela ne lui suffisait pas.
Draco grimaça.
- On nous encourage vraiment à nous marier trop vite, chez les sorciers. La guerre a été un moment charnière de notre vie, mais l'avoir vécu ensemble n'était pas du tout un gage de réussite pour un couple.
- Tes parents t'ont aussi poussé vers le mariage ? Demanda Harry.
- En quelques sortes, oui. Mais la mauvaise réputation de notre famille, le procès de mon père… Rien de s'y prêtait.
- La situation financière non plus, j'imagine…
Harry se mordit la lèvre en prononçant cette phrase, mais il était trop curieux et savait que Ginny lui aurait parlé de cette occasion manquée trop souvent.
Si Draco ressentit de la gêne à cette question, par grand chose ne le témoigna. Tout au plus leva t-il un sourcil et prit une gorgée de sa bière. Mais c'est du même ton sobre qu'il répondit.
- Pas vraiment, tu sais. La guerre nous a tous frappés humainement, mais économiquement, les familles riches sont restées globalement riches. Les relations avec le continent sont importantes et on avait un siècle d'instabilité au Royaume-Uni derrière nous pour savoir prévoir. À ma connaissance, la famille ancienne la plus appauvrie, c'est la tienne Potter…
- La mienne ? S'étonna Harry. J'ai hérité d'un coffre plutôt plein…
- Tant mieux, mais par rapport à la richesse passée de ta famille… Si ton grand-père n'avait pas bradé la potion lissempli…
- Lissempli ? Ça appartenait à ma famille ?!
Draco lui jeta un regard pénétrant et presque emprunt de pitié.
Hermione avait déjà souvent assisté à ce genre de scène. Draco, lui, ne connaissait pas cet aspect de l'existence de Harry. Il n'avait jamais vu en lui un orphelin grandissant sans aucune informations sur son passé.
- Ton grand-père avait inventé cette potion et quadruplé la fortune familiale à ce qu'on dit. Mais comme lui et sa femme n'avaient pas d'enfant, il a vendu à sa retraite dans l'idée de flamber tout avant leur mort. Ironiquement, ton père est né juste après. J'imagine que le vieux Fleamont pensait que son fils se débrouillera pour faire fructifier la fortune, mais il n'a pas vécu assez.
- Mais comment tu peux savoir ça ? S'étonna Hermione.
- Parce que Henry Potter, le père de Fleamont, descendait des Black par des branches maternelles.
- On est cousins ?!
- Oh, plusieures fois. Celle là n'est pas la plus directe mais Henry Potter était bien intégré dans le monde sorcier. Il était président de magenmagot.
Harry et Hermione écarquillèrent les yeux.
- C'était quand ? Demanda Hermione.
- Juste avant que Dumbledore ne le devienne. Ça avait d'ailleurs beaucoup fait grincer des dents. On avait soupçonné Dumbledore d'avoir encouragé Potter sur la pente qui lui a été fatale. Politiquement, je veux dire.
- Pourquoi, qu'est-ce qu'il a fait ?
- Il a pris position contre le ministre de la magie qui interdisait d'intervenir dans le conflit des moldus.
- Ah, oui, la première guerre mondiale, intervient Hermione. J'étais tombée sur des archives qui retraçaient les débats sorciers de l'époque, mais elles avaient été falsifiées et je ne comprenais pas les tenants et aboutissants.
Harry soupira.
- Tu sais, Malfoy, ce n'est pas la première fois que je vis ça. Je savais déjà que beaucoup en savent plus que moi sur mon compte. Mais que même toi en connaisse autant, c'est ironique.
Tous les trois sourirent.
- Je n'ai pas beaucoup de mérite. Les familles sang pur ont toujours été les archives vivantes et très exactes de l'histoire sorcière.
- Sauf que les trois quarts des sang pur sont à Azkaban et que la moitié du quart restant à moins de vingt ans…
Draco soupira.
- Que veux- tu Granger… C'est une des raisons pour lesquelles les sang purs étaient aussi réfractaires aux mélanges des sangs. Une mauvaise raison, hein, précisa Draco sous les regards noirs des deux autres. Mais les nés-moldus arrivent sans aucune connaissance du monde sorcier. Il y a bien des cours de culture moldue, mais il faut se contenter de l'histoire de la magie pour immerger des sorciers sang mêlés ou nés moldus dans nos us et coutumes, alors que du fait des guerres incessantes, vous êtes trois fois plus nombreux que nous.
Un silence se fit.
- Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle, dit Hermione.
- Ça restait de mauvaises raisons, hein, précisa Draco. On aurait pu vous intégrer plus correctement. Mais maintenant, il n'y a de toutes façons plus rien à partager. Les anciennes histoires et les vieilles traditions disparaîtront à Azkaban, ou ne seront que des histoires que de vieilles dames comme ma mère raconteront, mettant mal à l'aise les petits enfants qui sauront les méfaits commis au nom de cette histoire.
Affalés dans leur grand lit, Ginny écoutait religieusement Harry lui raconter la discussion.
- C'est clair. Une culture, ça se partage et se transmet ou elle disparaît, conclu Ginny.
- Tu penses qu'il a raison ? On a tué la culture sorcière en l'envahissant aussi massivement ?
- Bien sûr que non, ils l'ont tué eux-même en refusant d'intégrer ceux qui n'avaient pas les codes. Regarde les Gant, les Goyle. Des fins de lignées consanguines, mortes de n'avoir pas su accepter du sang frais. Ça se saurait si la culture se transmettait par le sang.
- Dans tous les cas, elle n'existe plus.
- Hum, ce n'est pas si simple. Nous les Weasley en sommes quand même les héritiers aussi, nous faisons juste la part des choses et ne vivons pas que dans le passé…
- Tu es sûre ? J'ai l'impression qu'on est coincé en 1998, à refuser tous ceux qui pourraient nous rappeler "l'autre camps".
- Ce n'est pas faux non plus…
Un silence suivi.
Puis Ginny se tourna vers Harry.
- Et pour Hermione et Ron?...
Harry soupira longuement.
- Tu sais, je pense que cette fois, c'est vraiment fini. Ron avait pris toutes ses affaires et vidé l'appartement, quand j'ai raccompagné Hermione. Et j'ai même eu l'impression qu'elle était plus soulagée que triste.
Ginny grimaça.
- Arf…
- J'ai presque l'impression que c'est mieux pour eux. Ils ne pouvaient pas rester ensemble pour la galerie. Ils pourront avancer comme ça…
