Chapitre sept : Une découverte explosive

« Ezio, nous les Templiers comprenons l'humanité et c'est la raison pour laquelle

nous la méprisons tant. »

Rodrigo Borgia

Abstergo Industries, Berlin

Juin 2017

Shaun consulta sa montre pour la troisième fois en l'espace de dix minutes. Leur contact se faisait attendre et il n'aimait pas cela du tout. Il jeta un œil vers Galina. Assise en tailleur en plein milieu de la ruelle, elle jouait machinalement avec un de ses couteaux de lancer. Elle semblait perdue dans ses pensées mais Shaun connaissait son amie suffisamment bien pour savoir que ce n'était qu'une façade. Au plus petit signe de danger, elle réagirait au quart de tour.

- Il va venir, affirma-t-elle, les yeux rivés sur le couteau.

Comme pour appuyer cette certitude, une silhouette apparut à l'extrémité de la ruelle. Tandis qu'elle se rapprochait, Shaun reconnut leur contact. Heinrich Hart, l'étoile montante du Département des Technologies Expérimentales d'Abstergo Industries, s'était révélé un allié précieux pour la Confrérie jusqu'à la débâcle d'Hong-Kong.

- Vous êtes en retard, le réprimanda Shaun.

- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, répondit Hart, l'air sincèrement contrit, je suis débordé par le travail. Je n'ai malheureusement que très peu de temps à vous consacrer aussi je vous serais gré d'en venir aux faits.

- Hong-Kong.

Shaun vit une drôle de lueur scintiller dans le regard de l'ingénieur mais elle disparut si vite qu'il pensa l'avoir imaginée.

- J'ai appris la nouvelle. Je vous présente mes plus sincères condoléances.

- Nous ne sommes pas venus pour vos condoléances mais pour une explication. Et elle a intérêt d'être bonne.

Galina s'était redressée, ses yeux bleus clairs soutenant sans frémir le regard dépourvu d'aménité d'Hart.

- Je suis aussi surpris que vous…

- Ça, ça m'étonnerait, marmonna Shaun, suffisamment fort pour que Hart l'entende.

Hart s'arrêta de parler, son regard se posant alternativement sur Shaun et Galina, se creusant sans doute la cervelle pour trouver le moyen de les convaincre de sa bonne foi.

- Vous ne me faites pas confiance. Pourtant, je vous ai fourni des renseignements qui auraient pu me coûter ma place voire plus si j'avais été pris sur le fait, et cela sans rien demander en retour.

Shaun échangea un regard avec Galina. L'ingénieur disait vrai. Il n'avait rien à gagner à les aider, bien au contraire. L'historien décida de lui laisser le bénéfice du doute. C'est ce que Morgane ferait. Seigneur… Pourquoi pensait-il à Morgane maintenant ?

- L'homme que nous recherchons possède une armure high-tech, expliqua Shaun en chassant Morgane de son esprit. Est-ce que cela vous dit quelque chose ?

Hart observa pendant plusieurs minutes la reproduction de l'armure du mystérieux tueur dessinée par Kiyoshi, avant de secouer la tête.

- Abstergo Industries travaille à rendre ce monde meilleur. Nous ne fabriquons ni armes ni armures ni quoi que ce soit qui contribuent à favoriser la guerre.

Shaun reprit le dessin et le fourra dans la poche intérieure de sa veste. Rendre ce monde meilleur. Tu parles. Soit Hart est d'une naïveté incroyable soit c'est un excellent menteur.

- Il faut que je retourne travailler, dit Hart, après avoir consulté sa montre, mais je vous promets de me renseigner au sujet de Hong-Kong.

Sans attendre leur réponse, Hart les quitta, faisant tournoyer nonchalamment sa canne.

- On ne peut pas dire que cet entretien fut concluant, soupira Shaun. Ce type est aussi fuyant qu'une anguille. Comment Harlan a-t-il réussi à le persuader de nous aider ?

- Je n'aime pas cet homme.

- Galina, tu n'aimes personne.

- C'est faux. Toi, je t'aime bien. Même si tu parles trop.

Galina rangea son couteau, les yeux fixés sur Hart qui s'apprêtait à traverser l'avenue. Le building abritant les locaux d'Abstergo Industries se situait de l'autre côté.

- Méfie-toi des serpents dans l'herbe.

- Pardon ?

- C'est une phrase que ma mère me répétait souvent.

C'était la première fois que Shaun entendait Galina mentionner sa mère ce qui, compte tenu de son passé, n'avait rien d'étonnant.

- Et ça veut dire quoi ?

- Il y a quelque chose chez cet homme qui ne m'inspire pas confiance, murmura son équipière, d'une voix qu'il ne lui avait encore jamais entendue. Mais je ne sais pas ce que c'est.

Shaun ne réussit à identifier l'émotion contenue dans la voix de Galina qu'une fois de retour à l'hôtel et il comprit aussitôt pourquoi il avait mis autant de temps pour y parvenir. C'était de la peur.

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Heinrich Hart pénétra dans les locaux d'Abstergo Industries en sifflotant gaiement. Contrairement à ce qu'il avait affirmé plus tôt dans la ruelle, il n'avait aucun travail urgent sur le feu. Aussi, il prit tout son temps pour discuter avec les vigiles postés à l'entrée de l'immeuble puis avec les quelques employés présents dans le hall, avant de se diriger vers un ascenseur bien particulier. Situé dans un recoin de l'immeuble, à l'abri des regards indiscrets, il disposait d'un système de déverrouillage très particulier. Heinrich ôta le passe qu'il avait autour du cou et le fit coulisser dans la fente adéquate. Un boîtier gris métallisé apparu comme par magie et l'ingénieur y posa sa main gauche. Un léger bip confirma son identité et l'ascenseur s'ouvrit.

Sifflotant toujours, Heinrich sortit de l'ascenseur, échangea quelques mots avec les membres de son équipe, qui planchaient déjà sur le tout nouveau projet du DTE, avant de se diriger, d'un pas guilleret vers son bureau. Une fois à l'intérieur, il posa sa canne contre le mur, enleva son pardessus avant de se diriger vers la fenêtre ouverte. Ce n'est qu'une fois qu'il l'eut refermée qu'il prit la parole.

D'habitude, lorsqu'une personne désire me parler, elle entre par la porte et non par la fenêtre. Cependant, étant donné notre système de sécurité ultra performant, vous n'aviez guère le choix, je présume.

- Vous ne semblez pas avoir peur de moi. Savez-vous au moins qui je suis ?

Heinrich se retourna et dévisagea l'inconnu, entièrement vêtu de noir, assis dans son fauteuil. Les seules touches de couleur provenaient de la longue écharpe rouge qui cachait le bas de son visage et de la grande croix rouge peinte sur son torse. Il haussa les épaules.

- Je ne suis qu'un simple ingénieur.

- Pour un simple ingénieur, vous avez d'étranges fréquentations. Je me demande comment réagirait votre employeur en apprenant que vous divulguez des renseignements hautement confidentiels à deux membres d'une organisation terroriste.

Heinrich ricana.

- La croix rouge… Bien sûr. Vous êtes un Templier.

- Je suis le Black Cross, reprit l'inconnu. Je suis chargé de traquer la corruption au sein de l'Ordre.

- Dans ce cas, je crains de vous décevoir, Monsieur Cross ou quel que soit votre nom. Je ne suis pas un Templier.

- Je le sais bien, pauvre idiot.

Le Black Cross se leva et s'approcha d'Heinrich, le dominant de toute sa hauteur. Les épaisses lunettes qui lui mangeaient le visage ainsi que le couvre-chef noir enfoncé sur sa tête dissimulaient parfaitement son identité.

- Je me fiche de savoir quel accord vous lie aux Assassins. Ce qui m'intéresse, c'est ceci.

Heinrich prit le petit sachet en plastique que lui tendait le Black Cross à l'intérieur duquel se trouvaient plusieurs petits morceaux de verre.

- Ces débris m'ont mené jusqu'ici, aussi je vous conseille de bien réfléchir avant de répondre à ma question. Si vous me mentez, je le saurais tout de suite et les conséquences seront très fâcheuses pour vous.

Heinrich rendit le sachet au Black Cross et se dirigea vers son bureau. Il fouilla dans la poche de sa veste et en sortit un trousseau de clés.

- Quelle est votre question ? demanda-t-il calmement en sélectionnant l'une des clés dont il se servit pour ouvrir le dernier tiroir de son bureau.

- Voronina et Hastings semblent ignorer que le Département des Technologies Expérimentales de Berlin est en partenariat avec l'armée. Depuis deux ans maintenant, vous travaillez dans le secret le plus total sur un nouveau prototype d'armure censé rendre invulnérable aux balles et autres projectiles. Ces débris proviennent de la visière du casque de cette armure.

- Je n'ai toujours pas entendu de question, dit Heinrich, d'un ton badin, en sortant une petite sphère blanche qu'il posa sur la table.

- Pour qui l'avez-vous fabriquée ?

Heinrich eut un rictus de joie mauvaise tout en effleurant délicatement le sommet de la sphère.

- Votre supposition était juste, toute à l'heure. Je n'ai pas peur de vous.

- Pour l'instant, mais ça viendra.

- Vous pensez vraiment m'intimider avec votre titre de pacotille et vos menaces ridicules ? Je suis au service d'une noble cause. Jamais je ne la trahirais.

- Trahir qui ? La Confrérie ?

Heinrich renversa la tête en arrière et éclata d'un bon gros rire franc.

- Vous êtes tellement pitoyable, dit-il, en s'essuyant les yeux. Nous sommes juste sous votre nez et vous ne voyez rien.

- Ne me poussez pas à bout, Docteur Hart, répliqua le Black Cross, avec hargne.

- Oh, loin de moi cette idée.

Avec un grand sourire, Heinrich appuya plus fortement sur le dessus de la sphère qui, après un petit déclic, laissa échapper un mince filet de gaz.

- Elle m'a choisie pour répandre sa parole. Accomplir sa volonté. Elle m'a distinguée de vous tous, misérables vers de terre. Je suis son Instrument. Je ne vis que pour la servir.

Le Black Cross baissa les yeux sur la sphère, qui laissait toujours échapper le gaz, avant de relever vivement la tête vers lui.

- Elle façonnera un monde nouveau. Un monde parfait. À son image. Malheureusement pour vous, vous ne serez plus là pour en profiter.

Le sourire d'Heinrich s'agrandit en voyant le Black Cross s'élancer vers la fenêtre. Il a enfin compris. Mais il est trop tard. Beaucoup trop tard.

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Le premier réflexe du Black Cross fut de dégainer son arme pour faire exploser la fenêtre mais l'odeur de gaz qu'il percevait à travers son écharpe l'en dissuada. À la place, il plaça ses bras en croix devant son visage pour se protéger des éclats et se jeta contre la vitre au moment même où la pièce partit en flammes.

Catapulté par le souffle de l'explosion, le Black Cross tomba à pic dans la rivière en contrebas. Tant bien que mal, il réussit à regagner le rivage. Là, il se retourna et contempla avec horreur l'immeuble abritant les bureaux d'Abstergo Industries s'effondrer sur lui-même.