Pendant qu'elle cuisinait, Sicilia pensait à Aro. Il était beau, bien plus que lorsqu'il était vampire, mais elle avait du mal à s'en rendre compte. Aro restait Aro pour elle, autrement dit : un être qu'elle détestait et qu'elle craignait. Soudain, elle se rendit compte qu'elle avait une échappatoire : le tuer ! Éliminer un vampire était impossible pour elle, mais un humain ? Cela restait envisageable, surtout s'il continuait de s'évanouir... Il y avait largement de quoi tuer un humain dans cette maison : des couteaux dans la cuisine, le vase bien lourd dans l'entrée, des allumettes sur la table du salon, des oreillers sur le canapé, les médicaments qu'elle avait utilisés pour le sauver... Oui, le choix ne manquait pas. Alors comment devait-elle tuer Aro ? Le poignarder, lui fracasser le crâne, le brûler, l'étouffer ou l'empoisonner ?

Elle exclut immédiatement l'idée de lui fracasser le crâne car le vase lui semblait trop lourd à porter et qu'elle avait encore mal partout après avoir creusé la tombe. Elle se rendit compte à cet instant qu'elle pouvait aussi l'enterrer vivant mais cela lui semblait risquer car cela signifiait qu'Aro devrait s'évanouir à nouveau et ne devrait pas se réveiller avant qu'elle ait fini de le mettre sous terre. Elle écarta également l'idée de le brûler pendant qu'il dormait car il pouvait se réveiller avant que la maison ne prenne entièrement feu ou elle pourrait être prise dans les flammes. Lui restait donc le couteau, le coussin ou les médicaments.

- Je préfère le couteau : je trouve drôle l'idée de faire saigner un vampire, dit une voix tout près d'elle

- Ahhhhhhhhhh ! hurla Sicilia de terreur

- Toujours cette manie de hurler pour un rien... Autrefois, cela m'amusait mais aujourd'hui, je trouve cela irritant donc cesse immédiatement.

- Comment... vous ? bredouilla Sicilia, incapable de formuler correctement sa pensée

- Comment je sais que tu avais l'intention de me tuer et que tu hésitais entre plusieurs options ? Je te rappelle que je suis télépathe, enfin, j'étais...

- Mais... vous ne m'avez pas touchée !

- Pas besoin pour savoir à quoi tu penses, surtout que tu m'as avoué tout à l'heure songer à me trahir... Je t'ai pourtant prévenue tout à l'heure du sort qui t'attendrait si tu n'apprenais pas vite la définition du mot "fidélité" !

- Pitié ! Pensez à la SPA ! tenta vainement Sicilia

Aro ne put réprimer un léger gloussement, ce qui fit trembler Sicilia

- J'avais raison : vous êtes effrayant ! déclara-t-elle

- Tâche de ne plus l'oublier ! annonça Aro d'une voix où la menace était clairement perceptible

- Oui...

- Le repas est prêt ?

- Oui...

- Alors qu'attends-tu pour le servir ?

- Tout de suite !

- Et tu en mangeras avant moi !

- La confiance règne ! déclara Sicilia avant de se rendre compte de son erreur lorsqu'Aro la fusilla du regard

Pendant qu'ils mangeaient, aucun bruit ne se laissait entendre. Aro semblait affamé car il s'était resservi à plusieurs reprises et mangeait rapidement, comme si la faim lui cisaillait les entrailles et qu'il faisait de son mieux pour l'apaiser. Sicilia, elle, n'avait pas très faim. Elle avait eu beaucoup d'émotions en une matinée : sauver Aro, enterrer les terroristes puis tenter d'assassiner Aro. Elle s'aperçut qu'elle avait fait volte face : pourquoi vouloir tuer Aro alors qu'elle s'était démenée à le sauver ?

- Parce que l'être humain est ainsi fait ! répondit Aro

- Aaaaahhhhh

- Sicilia, pour la troisième et dernière fois aujourd'hui, cesse de hurler ! Je ne comprends même pas pourquoi cela m'amusait autant autrefois

- Ah ça, je ne sais pas non plus !

- Cela ne m'étonne pas de toi...

- Franchement, je me demande si je ne vais pas finir par regretter que vous ne soyez plus vampire ! Vous étiez tout aussi effrayant mais au moins, vous étiez de bonne humeur !

- Il faut dire qu'à l'époque, tu étais beaucoup moins insolente et tu ne planifiais ni de me trahir, ni de me tuer

- ... D'ailleurs, qu'avez-vous voulu dire par "parce que l'être humain est ainsi fait" ?

- Tu te posais la question de pourquoi tu avais songé à me tuer alors que tu avais tenté de me sauver. J'y ai simplement répondu

- Cessez de lire dans mes pensées !

- Tu me donnes des ordres maintenant ? sourcilla Aro

- Non... Non... Pardon... Mais... Vous pourriez être plus explicite par rapport à votre réponse à ma pensée ?

- Lorsque j'étais à l'agonie, me sauver était pour toi le chemin le plus sûr pour survivre. Mais maintenant que je suis humain, les choses ont changé. Je ne suis plus à tes yeux la créature la plus redoutable qui existe sur cette Terre et tu n'as pas envie de revoir le monstre de tes pensées.

- Et, sachant cela, vous ne me tuez pas ?

- Est-ce ce que tu souhaites ? sourit Aro, mi surpris, mi amusé

- Non ! hurla Sicilia

- ... Pour l'instant, j'ai besoin de toi, murmura Aro

- Hein ?

- Ca suffit ! Mais je te préviens Sicilia : mon clan saura te retrouver et te tuer si jamais il m'arrive quelque chose, peu importe par qui j'ai été tué ! Donc ta priorité, c'est d'assurer ma survie

- Gloups ! Mais... Et Démétri ? Est-ce qu'il ne pourrait pas vous retrouver et vous transformer? Il vous est totalement dévoué...

- J'y ai pensé : c'est malheureusement la seule inconnue à mon plan parfait ! Démétri perçoit l'essence même de sa cible. Or, bien que je sois toujours en vie, je suis désormais humain. Mon essence est-elle toujours la même ?

- Je ne pense pas... Moi, j'ai eu du mal à vous reconnaître...

- Je me passerai bien volontiers de ton avis...

- Pourquoi êtes-vous autant de mauvaise humeur ?

- Peut-être parce que mon meilleur ami a essayé de m'assassiner ?

- Oups ...

Le silence s'installa à nouveau. Aro réfléchissait à toute vitesse et le bilan de la situation n'était pas brillant... Depuis la trahison de Carlisle, il n'avait plus confiance en personne. Si son meilleur ami l'avait trahi, pourquoi pas ses gardes ou ses frères ? Ils les savaient fidèles au Aro vampire mais qu'en était-il d'Aro humain ? Après tout, les Volturi détestaient les humains donc il était possible que son propre clan le tue. Non, la seule personne sur laquelle il pouvait compter, c'était Sicilia. Pas parce qu'elle lui était fidèle mais parce qu'elle le craignait encore. Pour elle, Aro humain et Aro vampire lui inspiraient la même terreur, il avait pu s'en assurer, malgré quelques dérapages de la part de cette dernière... Cependant, en aucun cas il ne voulait lui indiquer l'importance qu'elle avait désormais à ses yeux, ce serait tomber bien bas.

- Sicilia, va chercher les clés de la voiture. Sors-la dans la cour puis apporte moi de l'essence.

- Pourquoi ?

- Dépêche-toi !

Sans insister davantage ni finir son assiette, Sicilia se précipita pour exécuter les ordres d'Aro. Elle balaya immédiatement l'idée de partir en l'abandonnant ici, elle se savait à nouveau condamnée à le servir jusqu'à la mort. Lorsqu'elle revint dans le salon, elle vit Aro en train de dévaliser le coffre fort des terroristes. Les liasses de billets s'accumulaient dans la grosse valise dans laquelle Aro les jetaient.

- On va jouer au casino ?

- Non, on va survivre ! Tu as tout fini ?

- Oui, dit Sicilia en lui tendant les clés d'une main et l'essence de l'autre.

- Parfait ! Prends la valise et va la mettre dans le coffre de la voiture. Dépêche-toi !

Alors que Sicilia roulait la valise vers la porte d'entrée, Aro aspergea le salon d'essence puis craqua une allumette. Il sortit de manière digne, mais en pressant le pas. Non pas parce qu'il avait peur mais parce qu'il fallait se dépêcher : qui sait si Alice, qui pouvait voir l'avenir, n'avait pas prévenu la police en voyant que leur plan avait une chance d'échouer ? Aro s'en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt : humain, il était nettement moins efficace que vampire.

Lorsqu'il rejoint Sicilia dans la voiture, la maison commençait déjà à bien brûler. Des flammes dévoraient déjà les rideaux et de la fumée noire s'échappait de la porte, qu'Aro avait laissé ouverte.

- Qu'attends-tu pour démarrer ? s'impatienta Aro

- Euh... Hum... Vous n'avez pas mis votre ceinture...

- Et ?

- Et... Hum... Vous... êtes ... mortel maintenant ?

Aro la fusilla du regard mais attacha sa ceinture d'un geste sec. Sicilia démarra immédiatement, sans même demander où elle devait aller. Heureusement, lorsqu'ils approchèrent d'une intersection, Aro la guida. Direction Las Vegas. Quand le GPS indiqua à Sicilia qu'ils en avaient pour 16 heures de route, elle déglutit. Allait-elle devoir conduire aussi longtemps sans s'arrêter ?

- Nous ferons des pauses et je te relaierai régulièrement.

- Oh, c'est trop gentil ! Merci !

- Disons que maintenant que je suis humain, ta conduite a davantage d'impacts sur moi...

- Je ne suis pas sûre de comprendre...

- ...

- Je conduis mal, c'est ça ?

- Tu vois, tu y arrives quand tu peux, sourit Aro d'un air moqueur

- Mais.. vous ne vous êtes pas plaint une seule fois à l'aller !

- Cela m'amusait de savoir si tu allais mourir de mes mains ou de ta conduite

- Vous êtes effrayant !

- La priorité ! Tu n'as pas vu le panneau ? Enfin, Sicilia, concentre-toi !

- Pardon !

- Arrête toi là et donne moi le volant.

- On échange déjà ? Mais cela ne fait que 15 minutes que je conduis

- Mon coeur et mes nerfs en supporteront difficilement une de plus, grinça Aro

Ils arrivèrent à Rome, dans l'Oregon, le soir. Aro avait finalement conduit tout le long du trajet. Il avait fait plusieurs pauses en chemin, pour faire des provisions d'eau, de nourriture mais aussi acheter des couvertures, de l'essence et un poignard. Il n'en informa pas Sicilia, pour éviter toute tentation inutile de sa part. Rome ne se situait pas sur l'axe principal l'amenant à Vegas mais il avait préféré faire un léger détour pour plusieurs raisons : il avait déjà le mal du pays et le nom du Comté lui plaisait.

- Bienvenue dans le comté du Malheur ! annonça Aro qui avait enfin retrouvé sa bonne humeur et son sourire

- Pardon ? s'inquiéta Sicilia en voyant un endroit désert et effrayée par le nom du comté ainsi que par la bonne humeur d'Aro

- C'est le nom de ce comté. Il n'y a pas d'humain dans le coin, nous n'avons donc qu'à craindre les bêtes sauvages et les vampires. Va faire le repas, je vais m'occuper du feu.

- Attendez, attendez... On va rester combien de temps ici ?

- Jusqu'à demain matin. Pourquoi ? Tu voudrais rester plus longtemps ici ? Je comprends... Seule avec moi, cela te donne à nouveau des idées perverses, sourit Aro

- Vous redevenez vampire !

Instinctivement, Aro se raidit et se toucha la peau pour vérifier les dires de sa secrétaire mais cette dernière, réalisant le malentendu créé par sa phrase, expliqua sa pensée :

- Je voulais dire que vous redeveniez le Aro effrayant que j'ai toujours connu. Celui contre lequel je ne peux rien...

- Encore une fausse joie dans ce genre, Sicilia, et je peux t'assurer que je te ferai creuser ta propre tombe avant de t'enterrer vivante dedans !

- ... Pardon...

Aro lui tourna le dos, sans répondre. Les mots de sa secrétaire soulevaient un point important : il ne savait rien du poison que lui avait fait respirer les Cullen. Son effet était-il permanent ? Son corps allait-il subir une vieillesse accélérée ?

Il mangea et se coucha en se demandant dans quel état il serait demain : vampire, vieux, mort ou inchangé ? Il croisa les doigts pour se réveiller rapidement de ce cauchemar dans lequel l'avait enfermé son meilleur ami.