Résumé : Pendant des années, il s'était construit un sourire, un monde heureux à protéger. Pendant des années, il avait fui loin de son passé, loin de ces horreurs que sa mémoire ne pouvait plus supporter. Pendant des années, il avait rejeté cette période de sa vie, l'avait condamné à l'oubli, pour ne pas à avoir son poids constant sur les épaules. Mais désormais, tout ceci lui retombait dessus avec violence, et la suite des événements risquait bien de faire s'écrouler tout l'univers joyeux qu'il avait patiemment bâti...

Disclaimer : Fairy Tail est la propriété de Hiro Mashima et de ses producteurs respectifs, comme Pika Edition pour l'édition française du manga...

Rating : M, violence crue, vulgarité, scènes adultes explicites telles que le viol ou la torture, maltraitance infantile

Cadre : La fiction prend la place de l'arc Edolas et suit l'animé ; Lisanna est donc toujours morte, Gildarts n'est pas encore revenu et l'attaque du Dragonoïde dans l'arc Daphné se déroule peu de temps avant le début de l'histoire. Les événements de la série originale ont été déplacés à l'an X783 pour des raisons que j'expliquerai plus tard, et il est à noter que d'autres choses ont changé dans le passé.

N.D.A : Oui, c'est moi, Tochi, après des années, je sais... J'avais perdu mon identifiant, on va pas en faire une montagne. Voici le chapitre 1 correspondant à la réécriture actuelle, celle de l'année 2020, pour votre plus grand plaisir. Il est en réalité âgé d'à peu près un an actuellement, mais correspond toujours relativement à mon style même si les phrases sont atrocement longues. Aussi, je vous laisse sur ce premier chapitre, en espérant que vous l'aimerez.

Et comme tout travail mérite salaire, merci de commenter !

- 独り -
Hitori

En ce matin de mars X784, ce ne fut pas la tendre caresse du soleil sur sa joue, dont les rayons se seraient glissés entre les fins rideaux qui ornaient sa fenêtre, qui réveilla Lucy comme à son habitude. Ni le grincement des enseignes ballottées par le vent, ni le léger bruit de la pluie printanière qui tapait à ses carreaux ne la tirèrent de sa sieste matinale, qu'elle passa agréablement blottie dans sa couette rose.

Aucun intrus ne vint la déranger, à sa plus grande surprise lorsqu'elle s'éveilla enfin, à la lueur d'un haut soleil de midi. Excepté le discret gazouillis des oiseaux et le vague chahut de la foule, un silence de mort régnait, gelant l'air ambiant. Décontenancée, la constellationniste chassa le reste de son engourdissement en quelques gestes vifs, puis inspecta, hagarde, sa chambre rose, avant de jeter un regard étourdi à la fenêtre.

La rue où Lucy logeait, commerciale et résidentielle à la fois, de part et d'autre du canal qui la coupait en deux, reprenait déjà vie après un long hiver d'inactivité. Contraints de fermer boutique le temps d'une saison à cause de sa vigueur, les marchants considéraient le printemps comme une aubaine et baissaient leurs prix, amenant les habitants à y affluer. Ceux-ci, pour fêter la renaissance de la nature, revêtaient de vives couleurs et en paraient la ville, comme pour lui transmettre leur état d'esprit bienheureux.

Il faisait bon vivre à Magnolia. Pas un seul instant Lucy ne regrettait s'y être installée.

Délaissant ses douces rêveries, elle s'extirpa de ses draps, prit un rapide petit déjeuner et se hâta de s'habiller, négligeant sa toilette habituelle. Pour une raison qu'elle ignorait, une folle énergie crépitait quelque part sous sa peau, nerveuse et incontrôlée, comme un discret grésillement aux mots inintelligibles et pourtant familier. C'était le genre d'énergie impalpable qui palpitait dans son estomac et se réverbérait dans l'entièreté de son corps, lui coupant l'appétit et la poussant à se préparer toujours plus rapidement.

Sans doute était-elle liée à la persistante impression de poids que le silence faisait peser sur Lucy, une forme lourde et encombrante qu'elle ne parvenait pas tout à fait à chasser de ses épaules. Les pièces, ayant subitement rapetissé dans le courant de la nuit, l'étouffaient. Un étrange malaise la saisissait. Elle devait sortir.

Réajustant son sempiternel nœud bleu attachant ses cheveux en une demi-queue haute, la magicienne blonde s'arma de ses clés, quitta son domicile puis en ferma la porte. Elle s'accorda alors un instant pour reprendre son souffle. Puis, estimant s'être suffisamment calmée, elle emprunta le chemin de la guilde locale, Fairy Tail.

Le chemin qui la menait à son lieu de travail – bien qu'elle ait cessé de considérer la guilde en tant que tel, préférant la qualifier de famille de substitution – court et linéaire, comme le lui permettait l'emplacement de sa maison dans l'une des rues principales, ne manquait jamais de lui offrir l'occasion de se distraire, tout spécialement en période d'afflux touristique. On y voyait bourgeonner des dizaines de vitrines, d'étalages, d'expositions, d'attrape-nigauds et autres boutiques provisoires où se vendaient capes et costumes, fruits et légumes, accessoires, livres, plumes et mille autres petites choses issues de l'artisanat qui fleurissait en ville.

Ce matin-là, un présentoir en particulier retint son attention et elle se détourna de sa route, piquée de curiosité.

C'était là un petit étalage improvisé adossé à un pan de mur inutilisé, une construction en bois chancelante sous le poids de ses barquettes de fruits et légumes de saison, ne tenant que grâce au fragile équilibre de ses pieds montés sur roues – Lucy se demandait d'ailleurs comment il était possible de déplacer ce machin-là tant il paraissait prêt à s'écrouler. Le vendeur, plutôt bedonnant et le teint hâlé partiellement caché sous des foulards de couleur, croyant avoir repéré une cliente, lui vantait les mérites de ses produits en les désignant de larges gestes du bras, paternel et tranquille.

À la vision d'une des pommes en pile dans une barquette surélevée, Lucy étouffa un gloussement. Par un étrange hasard, l'aliment ressemblait à s'y méprendre à Grey, et elle ne pouvait pas s'empêcher de pouffer silencieusement en imaginant la réaction de Natsu. Elle le voyait déjà dans une pose pensive, en pleine contemplation, avant de soudainement armer son poing et de réduire le fruit en bouillie, entraînant au passage le fragile étalage avec lui dans sa chute, sous le simple prétexte qu'il ne supportait pas le visage de son rival, tout ceci sous le regard désapprobateur mais amusé de Happy. Et bien sûr, elle serait celle qui payerait les pots cassés pendant que les deux compères se fendraient la poire.

Toujours le mot pour lui causer des soucis, ceux-là... Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de rire de leurs facéties, au bout du compte. À croire que leur idiotie déteignait sur elle... Quoi qu'il en soit, l'animation qui émanait d'eux au kilomètre carré comblait si souvent de longues heures monotones qu'elle se sentait obligée de reconnaître la place importante qu'ils occupaient.

Se retournant, un sourire aux lèvres en anticipation de la scène, elle héla joyeusement le nom de son partenaire, avant de soudainement se figer en pleine action, comme frappée par la foudre. Aussitôt, tel un écran de fumée soufflé par une brusque bourrasque, l'image riante habitant ses pensées se dissipa dans le vent hurlant, se mêlant aux pétales de cerisier qu'il emportait alors en une danse tourbillonnante, lancinante et hypnotique.

C'est vrai, ils avaient disparus depuis bientôt une semaine.

Et depuis trois jours, le soulagement de ne plus subir leurs mauvaises blagues avait cédé à l'inquiétude de ne plus recevoir de nouvelles. Mais comment aurait-elle pu remédier à cela ? Elle ne savait même pas où ils vivaient.

Soupirant, elle reprit son chemin, dépitée, toujours habitée de cet inextricable malaise qui la talonnait. Elle pressa le pas, abandonnant ses réflexions et cessant de se préoccuper des alentours, ne songeant plus, amèrement, qu'au regrettable envol de sa bonne humeur au début d'une aussi belle journée.

––––––––––––––––––––––––

Arrivée au quartier général, Lucy fut assaillie de toutes parts par la foule qui y séjournait, mille mines déconfites, angoissées, agacées et exténuées qui se dépêchaient dans le hall, un amas humain mêlant mages et habitants, contraints à cohabiter en attendant la reconstruction de leur domicile. En effet, depuis l'attaque de la ville par un dragon artificiel gigantesque piloté par une scientifique folle – dont la défaite coïncidait avec le jour de la disparition des coéquipiers de la blonde – au moins une cinquantaine de familles étaient forcées de résider à la guilde, faute de logement, celui-ci ayant été démoli par la créature contrefaite dans sa rage.

Depuis, les membres de la guilde capables de se le permettre s'affairaient à reconstruire les bâtiments détruits tandis que d'autres, plus chétifs ou paresseux, restaient pour s'assurer que le séjour des habitants au quartier général fut le plus agréable possible. On avait par exemple rangé les tables au sous-sol pour couvrir, par endroits, le sol de couvertures, délimitant de petits espaces où s'empilaient de maigres affaires personnelles, souvent entourées de visages épuisés, nostalgiques et pleins de regrets veillant sur elles et sur les éventuels enfants qui courraient autour comme sur la prunelle de leurs yeux.

Lucy, face à ce spectacle, ne pouvait s'empêcher de lui trouver un pathétique indescriptible, grave et pitoyable dans la manière dont il se construisait sur les visages raidis de fatigue du hall, qui lui serrait le cœur péniblement. Aussi, elle chercha du réconfort dans les traits familiers de ses amis, qu'elle espérait en meilleure forme.

Hélas, ses camarades de guilde ne lui offrent que de grises mines sur son passage, laissant parfois échapper un ricanement ou deux et s'échangeant quelque sourire, mais l'atmosphère lourde et dense qui régnait sur la pièce refusait à qui que ce soit la chaleureuse ambiance coutumière ; et, en apercevant Erza et Mirajane en grande discussion, Lucy réalisa que depuis son entrée, pas un seul chant ivre ou le tintement de chopes de bières, alors qu'elles se heurtaient l'une à l'autre, ne s'étaient fait entendre.

Cela lui fit froid dans le dos.

"Erza ! Mirajane !" interpella-t-elle les deux jeunes femmes, qui tournèrent la tête dans sa direction à l'appel de leur nom. "Vous avez du nouveau ?"

"Non, rien de particulier pour le moment," lui répondit la rousse en secouant la tête, l'air affligée. Il était étrange de la voir si abattue, elle qui d'ordinaire gardait toujours un certain optimisme dans son sérieux. "On travaille toujours à reconstruire les foyers qui ont été détruits, et vu que les garçons sont plutôt motivés aujourd'hui, on devrait pouvoir finir une septième maison d'ici ce soir."

"C'est une bonne chose que le maire ait accepté de nous faire un prêt," ajouta la serveuse aux yeux azur, de son éternel sourire éblouissant. "Autrement, je ne pense pas que la guilde aurait pu supporter la dépense avec toutes ces familles à charge. On a déjà dû limiter la consommation d'alcool pour un temps..."

À la suite de ces paroles, elle jeta un regard au bar, où désolait Cana, décidément sobre, qui se morfondait de la perte de ses quinze tonneaux quotidiens, rejointe par d'autres alcooliques, eux aussi clients récurrents. Lucy se serait bien rendue au bar pour lui tenir compagnie en discutant de la pluie et du beau temps – lui demander de prédire sa journée au tarot en étant un bon exemple – mais une affaire plus urgente réclamait son attention et il fallait qu'elle en fasse part à ses aînées, généralement avisées et de bon conseil.

Aussi, craignant un peu les représailles pour oser interrompre Erza – qui s'était engagée dans un monologue passionné, enrageant de ne pas pouvoir reconstruire sa boutique de fraisiers préférée en priorité car la saveur exquise des mets qui y étaient vendus lui redonnait courage dans son ardu travail, ou quelque discours du genre – la constellationniste prit la parole :

"Au fait, vous n'auriez pas vu Natsu et Happy récemment ? Ça fait un moment que je n'ai plus de nouvelles, et je me demandais si vous saviez quelque chose ?"

Ses deux interlocutrices se figèrent, saisies d'un soudain mutisme et de surprise, dont le manifeste fut leurs grands yeux écarquillés. Elles parurent réfléchir un instant, soupesant la question en leur esprit pour mieux y répondre, semblant avoir oublié la brutale – et rude – interruption de la blonde.

"Maintenant que tu en parles," débuta Mirajane, brisant le silence de sa voix perplexe, "je ne me souviens pas qu'ils soient passés de la semaine, ne serait-ce que pour prendre une mission. À vrai dire, la dernière fois que je les ai vus, c'était juste après que Natsu ait vaincu Daphné, alors qu'on commençait à déblayer les rues des décombres pour que les habitants puissent circuler..."

"Ils doivent encore tirer au flanc pour éviter la corvée," relativisa Erza, sûre d'elle. "Ou alors, c'est encore une de leurs farces. Ça serait bien leur genre, ce genre de bêtises. Dans tous les cas, tu ne devrais pas t'en faire ; les connaissant, ils devraient bientôt réapparaître de nulle part. Ils n'ont jamais eu aucune patience, ces deux-là..."

Peu convaincue, la mage aux clés haussa les épaules, baissant le regard avec abattement. La frustration la gagnait lentement, née l'insatisfaction de ses instincts les plus inconscients, qui la poussaient à ne pas baisser sa garde face à une situation aussi louche, sans qu'elle puisse exactement pointer du doigt ce qui lui inspirait ce manque de confiance.

"En attendant qu'ils se montrent," reprit le mannequin pour le Sorcerer, la tirant hors des réflexions dont elle était la proie, "pourquoi ne pas aider à la guilde ? On est en manque de personnel, entre les serveuses qui s'occupent des occupants de la guilde et nos membres partis reconstruire leurs maisons."

"D'accord, pourquoi pas," céda Lucy.

Suivant en trottant son idole d'autrefois – dont la proximité, au cours des mois que la blonde avait passé à Fairy Tail, avait radicalement changé le portrait adulé et erroné que Lucy s'en était fait, le dénaturant en une image plus accessible et amicale – elle puisa au fond d'elle l'énergie de contribuer à la vie de sa famille de substitution, prête à affronter tous les obstacles que cette journée dresserait contre elle.

Après tout, qu'aurait-il pu mal se passer en une aussi belle journée ?

––––––––––––––––––––––––

L'obscurité.

C'est l'obscurité qui, mêlée de douleur, comme à chacun de ses réveils, accueillit Natsu lorsque ses paupières se soulevèrent péniblement, toujours gonflées par les coups de poing de l'inconnu, dont le bruit mat résonnait encore dans son crâne.

Ce dernier, consumé par un mal lancinant qui lui ôtait toute capacité de concentration et embrumait ses sens, fut immédiatement attaqué par la quantité d'informations décousues et disparates qui se présentaient à lui. Une myriade de sons et de sensations se pressèrent à son esprit en un maelström de visions qu'il ne comprenait pas. Sa tête allait exploser.

Grinçant des dents de douleur, il se força à garder les yeux ouverts, cherchant la porte dont un rail de lumière lui indiquait constamment l'existence. Dans cette cellule vide que le soleil n'atteignait pas, cette porte possédait, à ses yeux, une importance significative : elle incarnait à la fois son unique espoir de sortie, encadrée d'un éclat artificiel qui l'illuminait de mille feux – bien qu'elle ne soit pas réellement plus éclatante qu'une autre quelconque lumière de couloir, mais la perpétuelle présence des ténèbres autour de Natsu, où semblaient se mouvoir mille formes cauchemardesques, sacralisait toute lumière qu'atteignaient ses yeux – et ses plus grandes peurs, lorsque ce maigre rail lumineux s'assombrissait ou se voyait faillir, terni par l'ombre des jambes de silhouettes familières.

Aussi, pour sa propre sécurité, était-il forcé de veiller, jusqu'à ce que la fatigue l'emporte, sur cette unique ouverture au monde. S'il se laissait surprendre, il était fichu.

Ainsi débuta sa pénible routine, que l'écoulement des heures ne marquait plus, leur notion abstraite perdue depuis longtemps déjà des suites de son enfermement entre ces quatre murs ; seuls les mouvements occasionnels dans la galerie en rythmait le passage, perpétuellement aussi réguliers que les aiguilles d'une montre – bien que Natsu ne puisse plus en juger – mis à part les casuels claquements pressés de semelles contre le pavement du sol.

À défaut de distraction ou de possibilité de rébellion, le jeune homme prisonnier vaquait à une surveillance limitée, usant de ses sens aiguisés pour capter la moindre simulation auditive ou olfactive qui lui parvenait et la retenir, précieusement stockée dans une zone de son cerveau. À ses débuts, les bribes qu'il tirait de cette vigilance exacerbée se limitaient à des sons et odeurs épars de son environnement immédiat ; la puanteur du sang putride et l'entrechoquement de ses chaînes dans sa propre trépidation paniquée avaient bloqué le reste.

Éventuellement, au fur et à mesure de la fuite du temps – passée dans un ennui morbide, qui avait instillé en lui un étrange calme lorsqu'il avait compris que la frustration et l'affolement ne le mèneraient à rien – et à force d'entraînement, des sons provenant des confins de sa geôle lui arrivèrent : des craquements de bois, des glougloutements de tuyaux, le tapage de chaussures proches, toujours de passage mais ne s'attardant jamais, des éclats de voix étouffés, distinctement masculins, et un vague vrombissement dont le lointain écho faisait parfois trembler le plafond.

En l'espace de plusieurs jours – du moins, d'après sa perception erronée du temps – ses compétences d'évaluation de son environnement sans l'aide de sa vision triplèrent, passant de leur médiocrité la plus basique à une éminence dont il ne soupçonnait pas l'existence. Il pouvait désormais distinguer le poids relatif d'une personne au simple son de sa marche, et commençait à saisir les intentions derrière celle-ci en se référant à sa vitesse.

Cet accomplissement, unique point positif de sa capture, l'aurait sans doute rendu fier si le danger continuel n'avait pas accaparé son attention l'entièreté de sa présence ici ; s'accrochant à la moindre simulation dans cet espace étroit où ses sens lui étaient volés, luttant désespérément contre la folie qui s'installait lorsque les bêtes et monstres tapis au fond de son subconscient lui lapaient les orteils de leur langue – une langue crochue, ignoblement râpeuse qui lui arrachait la peau, pendant d'entre les dents acérés qui formaient leur gueule – et grognaient à ses pieds, il se moquait bien de l'agréable lorsque l'utile était une question de survie.

Tap, tap, tap.

Le son de légers pas sur la pierre le ramena à la réalité en un sursaut. D'emblée, il se dressa autant que sa position inconfortable – bras attachés, croisés au dessus de sa tête contre le mur auquel il était adossé – le lui permettait, immédiatement alerte.

Il se gifla mentalement ; comment avait-il pu s'accorder le luxe de rêvasser une fois de plus ? Était-il décidément aussi stupide que le prétendait Grey – dont le simple nom l'emplissait d'un océan de souffrance, comme tous ceux de ses amis – pas fichu de rester vigilant même lorsque sa vie en dépendait ? Pourquoi s'évertuait-il à répéter la même erreur indéfiniment, à défaut d'en tirer une quelconque leçon qui lui épargnerait bien du souci ? Telles furent les questions qui envahirent ses pensées en un flash d'images saccadées, propageant dans son crâne enflé une vague de douleur lancinante.

"Concentre-toi, ce n'est que de la douleur," murmura-t-il en son for intérieur, en expirant lentement par le nez. "Tu t'es déjà pris des plus grosses raclées que ça. Ce ne sont pas quelques bosses qui vont t'empêcher de savoir qui est derrière cette porte. Allez, réfléchis."

Tendant l'oreille, il reprit la surveillance que des rêveries avaient interrompu, redoublant d'attention afin d'affûter son ouïe au possible, et attendit dans un silence presque parfait.

La démarche du couloir était menue, peu assurée, plus hésitante que les pas claquants, lourds et motivés par une unique destination qui passaient habituellement dans le couloir, et pas assez retentissante pour être vêtue de semelles. Progressant lentement, en mettant une longue distance entre chaque pas feutré, elle se voulait certainement discrète et inaperçue.

Soit, pour quelque raison que ce soit, la personne souhaitait que Natsu ne se rende pas compte de sa présence, soit elle bravait un interdit pour venir à sa rencontre et, dans ce cas, sa discrétion était motivée par une volonté d'échapper à la surveillance des autres habitants de ce complexe.

Il ne lui restait désormais plus qu'à déterminer quelle hypothèse s'avérerait vraie.

Comme en réponse à ses attentes, la silhouette – dont le mage de feu pouvait désormais entendre les halètements, un signe évident de panique favorisant plutôt sa seconde hypothèse – s'arrêta devant la porte, assombrissant le rail de lumière qui en illuminait les contours. Malgré lui, il se raidit, crispant la mâchoire convulsivement en réaction à l'adrénaline qui envahit son système, et se prépara à affronter l'apparition, qu'il s'agisse d'un allié ou d'un ennemi.

La porte cliqueta – un bruit que Natsu avait depuis associé à la poignée uniquement atteignable de l'extérieur, un mécanisme pour réduire ses chances d'évasion – inondant la pièce des couleurs et des formes inaccessibles à sa vue dans l'usuelle pénombre, des couleurs et des formes qu'il redécouvrait à chaque occasion : le sang séché, bruni, qui maculait le sol et les murs en des giclées, auquel venait se joindre poussière et autres déchets, l'immuable gris sale du lieu de sa détention, sans une lampe, une fenêtre ou même une maigre aération à explorer.

Une cellule, dans tous les sens du terme.

Mais alors qu'il concentrait toute son énergie dans ses jambes, son unique riposte imaginable, prêt à frapper si la figure tentait quoi que ce soit de violent à son encontre tandis qu'elle passait le pied – nu, comme il l'avait déduit – puis bientôt sa jambe entière dans l'entrebâillement, la réalisation de la véritable identité de l'apparition le prit par surprise, et toute son animosité à son égard s'évanouit comme un soupir las dans la nuit glacée.

Un instant, ils se figèrent, lui et cette petite fille qui ressemblait tant à Wendy, se dévisageant l'un et l'autre dans une muette stupeur, soulignée d'une inquiétude mutuelle cachée au fin fond de leurs yeux, tel un secret partagé. Sans un souffle, ils s'adoucirent, se détendirent en présence de l'autre, et un dialogue silencieux débuta ; un maigre sourire se fraya un chemin sur les lèvres de Natsu et ses yeux se plissèrent légèrement aux commissures, un message à son attention : "je te connais", et elle lui répondit, de ce même plissement fatigué : "je te connais".

Un souvenir furtif revint soudainement en mémoire au chasseur de dragons, flou et enveloppé de noir – à se demander si la pénombre n'avait pas soudainement envahi sa geôle – de son petit corps gracile affaissé contre un mur, recroquevillé sur la large tâche rouge qui s'étendait sur ses haillons. Mais avant même qu'il puisse s'enquérir de sa santé compulsivement, se rapprochant brusquement de sa figure autant que ses chaînes le lui permettaient, elle leva les mains, les agitant en un geste rassurant.

Elle fit ensuite une étrange suite de signes distincts s'apparentant à un langage, un message qu'elle semblait lui adresser, le répétant à plusieurs reprises pour en souligner l'importance, ou peut-être se souciait-elle de sa compréhension ? Toujours est-il que dans son empressement, son frêle fardeau, dissimulé sous son aisselle, lui échappa et roula à terre, deux petites boules suintant de gras à travers le tissu qui les enveloppaient méticuleusement.

Paniquée, l'enfant se jeta à terre, se hâtant de récupérer son précieux chargement, s'affolant du dommage qui lui aurait été potentiellement infligé, puis constata que non, la chute n'avait pas retiré la fine protection. Soulagée, elle exhala profondément, épousseta les deux petits corps sphériques que la poussière recouvrait en une mince couche grisâtre du bout des doigts, avant de s'agenouiller face à l'autre occupant de la pièce et de découvrir, précautionneusement, sa charge.

Quelle ne fut pas la surprise de Natsu de constater que le tissu gras cachait deux boules de riz d'une taille modérée, dont les quelques grains dissidents gisaient en un cercle autour du corps principal des aliments. Malgré lui, il saliva abondamment et, comme s'il n'attendait que ce signal, son estomac se mit à gronder bruyamment. Un vrai repas solide, pas ces espèces de soupes verdâtres où marinaient des ingrédients inconnus, entrecoupés par le profond goût de médicament qui surchargeait le breuvage, dont on l'avait gavé ces derniers jours...

"C'est pour moi ?" préféra-t-il cependant demander, incertain.

Comme unique réponse, la fillette hocha la tête, s'adonnant à articuler des sortes de gargouillis gutturaux s'apparentant à des syllabes. Malgré ses efforts, rien d'autre que des râles frustrés ne franchissait sa fine bouche et bientôt, elle se ravisait, ses petits poings crispés par la constatation de son impuissance. Peine perdue. Le résultat restait le même. Elle porta alors ses mains à sa gorge, les épaules tombantes d'abattement, le regard détourné de son interlocuteur.

"Tu ne peux pas parler ?" reprit Natsu, dans un vif élan d'esprit. La faim qui le tiraillait devait commencer à lui griller les neurones... Un secouement de tête moins vif que le précédent confirma l'évidence. Ne sachant que rétorquer, le mage de feu opta pour un simple, bête "ah, je vois..." et retourna au silence, gêné.

Un ange passa.

"Tu as un prénom, non ? Comment t'appelles-tu ?" lâcha-t-il plus vite qu'il ne put le penser, ayant enfin réalisé les implications sous-jacentes de l'information qu'elle lui avait confié. C'était à lui d'animer la conversation, bon sang ! Il n'allait tout de même pas cracher sur une discussion, aussi restreinte soit-elle par le mutisme de la fillette, après des jours, voire des semaines dans le noir complet, avec pour seule compagnie des bêtes dociles – pour le moment – aux crocs luisants, issues du seul fruit de son imagination !

Une étrange lumière s'alluma dans les grands yeux écarquillés de l'enfant, qui le fixait comme s'il eut décroché la lune. Puis, tout aussi soudainement, ils s'emplirent de larmes, et un mince sourire détendit les traits tirés de son visage, criant de sincérité. Sans même échanger un mot, il parvenait à comprendre l'immense gratitude qui venait de s'emparer d'elle.

Se penchant sur le sol, elle rassembla avec ses fines mains noueuses la poussière environnante en un petit tas, qu'elle aplatit du plat de sa paume, avant d'y tracer dans sa direction quatre lettres, sa réponse à la question que jamais aucun des prisonniers dont elle prenait soin ne lui avait posé : "MAYA".

"Tu t'appelles Maya ?" tenta le chasseur de dragons. Elle acquiesça, à nouveau, d'un vif hochement de tête. L'excitation que suscitait ce dialogue se lisait en elle comme dans de l'eau de roche, clair et limpide, pétillant, scintillant comme des étoiles dans ses perles mouillées. Il n'aurait jamais cru qu'un jour, il ferait pleurer une petite fille rien qu'en lui demandant son prénom, même si Cana le lui avait prédit. "Moi, c'est Natsu, ravi de te connaître. Dis-moi, tu saurais où nous sommes ?"

Ce qui se produisit ensuite, malgré le blâme que chacun s'attribua avec entêtement, ne fut la faute de personne. Ce ne fut pas la faute de Natsu, qui ne prêta pas attentions aux mouvements dans la galerie, engagé dans une conversation plaisante nécessaire à sa santé mentale comme il l'était. Ce ne fut pas la faute de Maya qui, dans son empressement altruiste, avait laissé la porte entrouverte, contrairement aux règles en rigueur qui stipulait sa fermeture hermétique. Ce qui se produisit ensuite était inévitable.

Non, le seul fautif, le seul responsable de toute l'infortune qui se déversa sur les deux misérables, étouffés par les quatre murs de leur prison, fut l'homme qui y pénétra le dernier, enfonçant la porte ouverte d'un coup de pied.

Sursautant avec un couinement étranglé – à l'image de Natsu qui, au contraire de sa compagne de galère, ne fit pas un bruit, excepté l'évident cliquetis de ses chaînes, bien entendu – et, plaquant compulsivement ses mains contre sa bouche en un bâillon, le visage de Maya se peignit d'une innommable horreur et blêmit si vite que le mage de feu crut qu'elle manquait de s'écrouler. Cependant, avant qu'il puisse la questionner à ce sujet, il le sentit, et frémit de tout son être, se remémorant soudain le grand cimetière de Magnolia et enviant la tranquillité que les morts, blottis au creux de leur tombe, devaient y savourer.

(Peut-être même que Lisanna, dont on n'avait jamais retrouvé le corps, profitait elle aussi d'un tel calme, peu importe où elle se trouvait. Natsu l'espérait en tout cas de tout cœur.)

Une aura putride et incroyablement malsaine s'immisça insidieusement dans la pièce, à la manière de volutes de fumée s'enroulant sur elles-mêmes en un ballet hypnotique, en sapant lentement tout l'oxygène de la geôle. Bien avant que Natsu ne daigne poser les yeux sur la figure, bien avant qu'elle ne prononce un mot, la tangibilité du vice qui en émanait avait déjà tout ravi et, semblablement à la fillette, le mage fut frappé de mutisme.

Aussi, lorsqu'il osa finalement se vouer à la contemplation de l'apparition qui se tenait là, la pure beauté brute de l'étranger lui vola ses lèvres et suffoqua l'exhalation gelée qui y naissait avant même qu'elle les quitte.

Le jeune homme qui se tenait face à Natsu aurait été jugé plutôt quelconque si l'on s'était uniquement fié à sa carrure rachitique, élancée, aux membres grêles et noueux tel un jeune arbre élagué, à son habit négligé – une chemise blanche à boutonnière, un pantalon kaki délavé et une paire de baskets défraîchies, dont la terrible normalité et le dépouillement fournissaient un important contraste à la complexité anormale qui se lisait ailleurs – et au gras de ses cheveux hirsutes, du même roux tirant sur le châtain que sa cadette. Tout portait à croire qu'il s'agissait là d'un adolescent mal grandi, à l'insolence mal placée lorsqu'on le regardait dans le blanc de l'œil.

Tout ceci, bien sûr, si l'on oubliait l'incroyable intensité que livrait son regard.

Jamais de sa vie Natsu n'en avait vu de pareil. D'un bleu vif, glacial et magnétique, aux relents de soufre et de cendre condensés en une tornade d'émotions hurlantes, on pouvait y admirer une myriade de nuances clairsemées, constellées de reflets lumineux et piquées d'une curiosité maligne tout particulièrement hostile. De longs cils soulignaient avec élégance ses iris saphirs, accentué par le vilain bleu sombre du pourtour de ses yeux, qu'on devinait dû au manque de sommeil, auxquels il apposait un doux sentiment de mystère.

Stupéfiant.

Regagné par un mouvement leste, qui parut alors aussi étranger à cette image à la beauté pétrie d'immobilité qu'un objet prenant vie, l'homme s'avança ; sa forme imposante, plus froide et sévère qu'une statue de pierre elle-même, paraissait clamer l'espace autour de lui à chaque pas. Dans sa progression désintéressée, l'homme exhala lentement, pensivement, insufflant son poison dans l'air en une fumée toxique et invisible, impalpable et dansante.

Absorbé par le spectacle qui s'offrait à lui, Natsu manqua de remarquer les tremblements tétanisés de Maya en la simple présence de l'homme avant qu'il ne soit trop tard et, dans son audace, bomba le torse avec défiance, dévoilant ses dents serrées en une grimace comme s'il s'apprêtait à s'en servir dans leur bataille, similairement à leur toute première rencontre.

...Ou ne l'était-ce pas ? Une persistante impression de déjà-vu, au delà de leur récente confrontation, l'obnubilait. S'étaient-ils par hasard rencontrés auparavant ? Il n'aurait pas pu oublier un tel visage, tout de même... Son cerveau était-il donc si criblé de coups que tout sens commun lui échappait ?

Peut-être bien. Peu importait tout l'effort qu'il fournissait à assembler les innombrables informations qui se bousculaient à sa vue, subtiles et évidentes, petites et importantes, son cerveau soudain stimulé trop abondamment se bloquait et refusait de fonctionner correctement, si bien qu'il lui sembla qu'en un battement de cil, l'inconnu avait déjà rejoint leur position et se penchait sur la petite esclave, avalant toute la lumière de la pièce dans sa gigantesque ombre.

"Qu'est-ce que tu fous encore ici, sale morveuse ?" houspilla-t-il soudain Maya d'un ton sec, crachant autant son venin que sa salive. "Tu cherches les ennuis ou quoi ? Je t'ai déjà dit de ne plus remettre les pieds ici sans ma permission. La dernière fois ne t'a pas suffi ? Qu'est-ce que tu caches, d'abord ?"

À ces mots, il se fit menaçant et la fillette, s'étant recroquevillée sur ses deux boulettes de riz en tremblotant frénétiquement au fur et à mesure de ses paroles, les pressa si fort contre sa poitrine qu'elles en perdirent leur douce rondeur au profit d'une forme ovale légèrement écrasée qui épandit tout son gras sur ses haillons. Il la saisit ensuite violemment par le bras, lui arrachant son fardeau en un geste rageur, puis l'examina dédaigneusement, ne tenant pas compte de l'expression de douleur que revêtit l'enfant en se débattant furieusement pour échapper à son emprise.

"C'est quoi ça ? Des boulettes de riz ? T'avais pas mieux à faire que de gâcher du riz et du beurre sur une merde bonne à donner aux cochons ? Hé, écoute-moi quand je te parle !" l'admonesta-t-il, lui distribuant une taloche de sa main libre tandis que Natsu, profondément révolté par la scène qui se déroulait sous ses yeux, tirait avec une véhémence inouïe sur ses chaînes et hurlait à tue-tête toutes les insultes de son vocabulaire dans l'espoir de détourner son attention.

Il ignorait d'où provenait ce sentiment de camaraderie qui l'animait subitement : était-il due à la ressemblance de l'esclave avec Wendy ? Ou bien à sa gentillesse innée, malgré les risques encourus ? De toute manière, son origine importait peu. Ce qui importait, en revanche, était qu'il ne voulait plus jamais la voir souffrir en silence, incapable de riposter. Il prendrait tous les coups qui lui étaient destinés, s'il le fallait.

Finalement, ses impétueuses protestations eurent enfin l'effet escompté et, dans une rage aveugle, l'homme se retourna en sa direction – Maya glapit silencieusement, des larmes roulant sur ses joues creusées – et lui asséna un puissant coup de pied qui lui décrocha la mâchoire, laissant s'y loger une infime partie des saletés qui couvraient sa semelle, puis enchaîna par une violente droite que Natsu prit de plein fouet sur la pommette.

"Mais tu vas la fermer, oui ?! Tu veux que je t'éclates, toi aussi ?!" vociféra-t-il à s'en casser la voix.

Les boulettes tombèrent à terre et, dans son emportement, l'étranger abattit son talon sur elles. L'enfant hurlait désormais– sans un bruit – sans s'arrêter, recroquevillé sur le sol, hoquetant – sans un bruit – à s'en fendre l'âme et articulant ce que l'on devinait être des prières.

"Oh, je vois, le célèbre Salamander est bien trop chevaleresque pour laisser mademoiselle prendre les coups à sa place !" le nargua-il en ricanant sinistrement, en enfonçant progressivement ses crampons dans le visage du mage de feu. "Ton petit égo de pacotille ne supporterait pas que mademoiselle soit blessée en ta présence ! Mais sache, petite merde, que tu vas vite apprendre à ne plus me défier et à fermer ta gueule. Et ça, à partir de maintenant."

À ces mots, il jeta un coup d'œil à la masse maintenant grisâtre qui gisait sous le pied qui le maintenait debout, pendant que le second restait fermement pressé contre la figure du chasseur de dragons. Un sourire carnassier éclaira son visage d'une lumière d'un vert inquiétant. "Tiens, pourquoi pas avec ça, tiens ? Ça serait dommage de gâcher de la nourriture, non ?"

Le plus naturellement du monde, il abaissa la jambe en position précaire qui maltraitait le prisonnier afin qu'elle serve de second appui, avant de déplacer son homologue pour accéder à la bouillie de riz beurré, qu'il ramassa du bout des doigts, adoptant une moue contrariée. Mais, avant d'effectuer son larcin, il se retourna vers Maya, qui pleurait toujours silencieusement et, d'un ton si malicieux qu'il s'imprima instantanément au fer rouge dans la mémoire de l'enfant et reviendrait la hanter les nuits qui suivraient, proféra ces paroles :

"Grâce à toi, ma chère Maya, ce sera le seul repas de la journée de ce très cher Salamander. Alors maintenant, regarde ce que je vais lui faire parce que tu m'as désobéi. Parce que, tu vois, tout est de ta faute."

Et, brandissant la masse informe, autrefois produit de l'attention qu'une misérable petite fille avait porté à Natsu dans sa propre infortune, désormais ternie par les mains grises puantes de fumée et de soufre de l'homme, il cracha dessus pour l'effet et l'enfourna sec dans la cavité buccale béante de Natsu, improvisant un bâillon de fortune de ses mains alors qu'il s'étouffait, et lui susurra froidement ses prochains mots :

"Avale."

––––––––––––––––––––––––

L'obscurité, un noir de jais impénétrable où scintillait la lumière abandonnée de rares lampadaires, qui paraissaient imiter les étoiles que la nuit avait dévoilé, avait englouti Magnolia sous son poids en cette heure tardive.

Une vague brise taquine filait dans les rues désertées en un inaudible sifflement, emplissant chaque coin de rue, d'avenue, de trottoir, chaque pièce laissée à sa merci de son immuable présence. Dans sa grande bienveillance, elle soufflait du bout des lèvres sur toutes les bougies qu'une lampe tempête ne protégeait pas, écrasait leur mèche calcinée entre ses doigts fins et s'emplissait de leur fumée malodorante avant qu'elle ne cause l'asphyxie de son étourdi propriétaire endormi.

Ce soir-là, dans sa ronde, elle se faufila dans l'appartement d'une certaine constellationniste assoupie à son bureau, la plume en main encore trempée d'encre qui se répandait sur le bois avec une lenteur similaire à la bave qui s'échappait d'entre ses lèvres entrouvertes, la joue barbouillée d'écritures aux pattes de mouche originellement imprimées sur la feuille dont elle se servait actuellement de coussin.

Facétieuse, la fraîche brise de ce soir de mars vint jouer avec les cheveux blonds en bataille de la jeune femme, les ébouriffant affectueusement, s'en alla tourner les pages et ferma bruyamment des livres ouverts qui gisaient dans la pièce, abandonnés et réclamant le repos ; puis, enfin, soucieuse du risque d'incendie, elle flanqua un coup à la bougie posée sur le plan de travail, dont la flamme vacilla, frêle et impuissante, avant de rejoindre les ténèbres, et, en bonne brise tempétueuse, claqua la fenêtre derrière elle dans un élan emporté.

Aussitôt, Lucy s'éveilla en sursaut, tirée de son impromptue sieste par le grand bruit que le geste avait provoqué. Immédiatement alerte, elle inspecta les environs, obstruant sa vision un bref instant en se frottant les yeux et en bâillant. Rien. Personne. Le silence régnait de nouveau, si ce n'était le lointain hululement d'une chouette.

Elle soupira. La solitude l'accablait.

Soudain, un bruit. Un grattement, plus précisément, qui se faisait pressant. Un sanglot. Des murmures. Un appel. "Lucy..." Qui était là ? Le parquet de la pièce voisine craqua sinistrement sous le poids d'un petit animal, et Lucy se hâta de se munir de ses clés, prête à invoquer l'un de ses esprits pour en découdre avec son potentiel agresseur au moindre pépin. De nouveaux grattements. Des battements d'ailes. De nouveaux sanglots, plus distincts cette fois. Une voix d'enfant...

"Lucy !" retentit la plainte, d'une voix geignarde que Lucy connaissait bien. Une voix qu'elle n'en revenait pas d'entendre. Une voix qu'elle croyait perdue, reléguée à l'inaccessible en l'absence de piste qui aurait menée la mage aux clés à elle.

"Happy ?!"

Et, avant même d'y songer, elle s'était jetée sur la porte pour l'ouvrir, découvrant son partenaire félin qui versait de grosses larmes mouillant son doux pelage bleu. Graduellement, pour ne pas l'effrayer davantage, elle l'amena contre sa poitrine et l'étreignit tendrement, le berçant doucement et lui murmurant mille petits mots rassurants.

Il sanglotait encore lorsqu'il lui rendit l'embrassade, entourant du mieux qu'il pouvait la fine taille de Lucy de ses petits poings tremblants. Les mots qu'il marmonnait se perdirent dans les plis du tissu où il pressait son visage pour en essuyer la morve. Bien vite, elle ne put plus réprimer ses pleurs silencieux, à la fois incroyablement soulagée et inquiète de par son manque d'informations sur ce qui affolait Happy. Pourquoi pleurait-il ? S'était-il passé quelque chose ? Où était Natsu ? Lui était-il arrivé un malheur ?

Malgré toutes les questions qui s'activaient à l'intérieur de son crâne en un tumulte de sons indistincts, elle n'en pipa pas mot, attendant simplement que le chat ailé se calme. De cette manière, les propos qu'il tiendrait seraient bien plus compréhensibles que s'ils eurent été proférés tant bien que mal à travers ses sanglots.

Aussi, lorsque les respirations saccadées qui secouaient son petit corps s'affaiblirent au point de presque disparaître, alors que le ciel se revêtait lentement de couleurs pâles, quasi transparentes, comme si elles eurent été délayées dans l'eau, elle osa finalement l'interroger, une question à la fois, ne souhaitant pas brusquer son partenaire après avoir eu tant de mal à l'apaiser :

"Happy, qu'est-ce qui t'arrive ? Où est Natsu ? Il n'est pas avec toi ?"

Secouant tristement la tête, les yeux rougis remplis de larmes fraîches, il s'expliqua d'une voix rauque, bredouillant du bout des babines sous le coup de l'émotion. Il refusait d'établir un contact visuel avec Lucy, préférant baisser le regard sur ses pattes occupées à se servir du pyjama moelleux de la blonde comme d'un griffoir en un geste nerveux et irraisonné.

"Je ne sais pas, il a disparu ! Au début, je croyais qu'il me faisait une blague, vu que je l'avais un peu embêté avant toute cette histoire de dragon artificiel et de scientifique folle, alors j'ai attendu qu'il sorte de sa cachette, surtout que son sac de voyage est encore à la maison et qu'aucun de nos joyaux n'a disparu ! J'ai attendu longtemps, très longtemps, si longtemps que j'ai eu le temps d'avoir faim trois fois !"

Il s'arrêta un instant pour reprendre son souffle, le visage contorsionné en une grimace, qui visait sans doute à l'aider à retenir les perles salées qui menaçaient encore de se déverser aux commissures de ses yeux. Lucy songea, juste avant qu'il reprenne sa tirade, que les indications de temps qui ponctuaient son récit n'étaient pas très précises : avoir faim trois fois pouvait aussi bien représenter quelques heures qu'une journée entière...

"Alors, je me suis dit que peut-être il voulait que je le trouve moi-même, ou alors qu'il avait eu un problème et ne pouvait plus revenir, mais j'ai eu beau chercher, je ne l'ai pas trouvé ! Il n'était pas au point de pêche, ni à la maison, ni en ville, ni à aucun endroit de la forêt ! En plus, sa canne à pêche était aussi à la maison, alors il n'aurait rien pu pêcher même s'il avait été au point de pêche ! Alors... Alors, vu que je ne savais pas quoi faire, je suis venu te voir parce que... Parce que…"

Le barrage de ses yeux céda de nouveau, et, une fois de plus, elle le serrait contre sa poitrine affectueusement, lui ébouriffant les poils en lui caressant la tête, puis le berça précautionneusement. Après tout, même s'il n'en avait pas toujours l'air, Happy était encore un enfant, un enfant effrayé qui, pendant une semaine entière, avait dû s'efforcer de ne pas paniquer en constatant la disparition de son meilleur ami, qu'il considérait de surcroît comme une figure paternelle.

"Tout va bien, tu n'as plus de souci à te faire," le réconforta-t-elle gentiment lorsqu'il daigna relever son visage tiré d'inquiétude vers elle. Elle ignorait à quoi ressemblait son propre visage, compte tenu du fait qu'elle mourrait elle aussi de peur car jamais Natsu ne disparaissait sans la compagnie du félin bleu, mais elle imaginait que ses traits ne paraissaient pas en meilleur état que ceux du chat. Aussi, elle les adoucit au possible en souriant faiblement. "Je suis là maintenant, d'accord ? Et je ne serai pas toute seule non plus. J'en parlerai à la guilde demain pour qu'ils nous aident à le chercher, d'accord ?"

"C'est promis ?"

"C'est promis," l'assura-t-elle, souriant avec confiance et, plus timidement, il le lui rendit.

Et, tandis qu'il se blottissait contre la constellationniste tendrement, enfin serein et se sentant emporté par le sommeil, cette dernière leva les yeux vers la fenêtre close, derrière laquelle passèrent trois oiseaux noirs aux battements d'ailes prestes. La naissance de l'aube, au-delà des maisons fumantes, remplies de vie, de couleur et de joie, lui redonna courage et espoir. Elle serait forte pour Happy jusqu'à ce que Natsu leur revienne, et le moment venu, elle le sermonnera pour la frayeur qu'il leur aura causé et la vie reprendrait, faite de fêtes et de missions toutes plus drôles – et risquées – les unes que les autres.

Un unique doute persistait néanmoins. Ce n'était pas du genre du mage de feu de s'absenter sans un mot, sans une lettre ou même en n'emportant rien, et cette incohérence éveillait en elle un très mauvais pressentiment. Peut-être était-ce son imagination qui lui jouait des tours : après tout, une romancière se devait d'en avoir un minimum ; à quoi bon aspirer à écrire des livres si l'on n'en était pas capable ? Cependant, elle n'y croyait pas elle-même. Il n'y avait eu aucun signe précurseur, et son départ avait été si précipité... Qu'est-ce qui aurait provoqué cette mystérieuse disparition ?

Lucy comptait bien le savoir, et ce, à n'importe quel prix.