Résumé : Pendant des années, il s'était construit un sourire, un monde heureux à protéger. Pendant des années, il avait fui loin de son passé, loin de ces horreurs que sa mémoire ne pouvait plus supporter. Pendant des années, il avait rejeté cette période de sa vie, l'avait condamné à l'oubli, pour ne pas à avoir son poids constant sur les épaules. Mais désormais, tout ceci lui retombait dessus avec violence, et la suite des événements risquait bien de faire s'écrouler tout l'univers joyeux qu'il avait patiemment bâti...

Disclaimer : Fairy Tail est la propriété de Hiro Mashima et de ses producteurs respectifs, comme Pika Edition pour l'édition française du manga...

Rating : M, violence crue, vulgarité, scènes adultes explicites telles que le viol ou la torture, maltraitance infantile

Cadre : La fiction prend la place de l'arc Edolas et suit l'animé ; Lisanna est donc toujours morte, Gildarts n'est pas encore revenu et l'attaque du Dragonoïde dans l'arc Daphné se déroule peu de temps avant le début de l'histoire. Les événements de la série originale ont été déplacés à l'an X783 pour des raisons que j'expliquerai plus tard, et il est à noter que d'autres choses ont changé dans le passé.

N.D.A : Oui, c'est moi, Tochi, après des années, je sais... J'avais perdu mon identifiant, on va pas en faire une montagne. Voici le chapitre 2 correspondant à la réécriture actuelle, celle de l'année 2020, pour votre plus grand plaisir. Celui-ci est le plus proche de mon style actuel compte tenu du fait que j'ai terminé de le rédiger le 30 avril de cette année. J'en suis donc très fier, même si je le trouve un peu long. Aussi, je vous laisse sur ce deuxième chapitre, en espérant que vous l'aimerez.

Et comme tout travail mérite salaire, merci de commenter !

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Ame

De larges nuages noirs s'amoncelaient autour de Magnolia et de ses alentours en cette fin de mars X784, projetant sur la dense agglomération une large ombre menaçante chargée de grondements et d'éclairs à en ébranler la terre, propageant dans l'air une tension électrique qui emplissait le moindre recoin de la ville et manquait, de manière imminente, de s'abattre sur la première cible qui fut.

Rien d'inhabituel ne se dégageait de ce phénomène, qui restait relativement courant dès la remontée printanière des températures, mais il n'empêchait qu'il ne se produisait jamais aussi tôt d'ordinaire, apparaissant plutôt dans les environs de mai et juin. Ce fait, en plus de l'atmosphère apocalyptique qui sévissait dehors, décourageait même les plus courageux à s'y aventurer.

Les joyeuses banderoles colorées, disparues, ne laissaient derrière elles que les tristes façades des maisons. Des foules d'habitants se hâtant dans de petites boutiques et autres étalages installés avec pour unique but le profit qu'ils engendraient, rien ne restait. C'est à peine s'il y avait un chat dehors. Même les mages de Fairy Tail s'affairant généralement sur les chantiers bourdonnant incessamment de vie des rues citadines, dont le fruit commençait à apparaître clairement, avaient saisi pelles, casques et ciment et s'étaient réfugiés à la guilde, par peur que l'orage à l'horizon ne saccage leur dur labeur.

Pourtant, c'est sous ce ciel noir où gonflaient et s'agitaient, indomptées, des masses rouges tourbillonnantes, aspirant l'air environnant en de grandes bouffées, que Lucy choisit de sortir, armée d'un grand imperméable où nichait Happy, blotti affectueusement contre sa poitrine et grelottant de peur. Chaque coup de tonnerre, chaque flash lumineux zébrant le ciel hérissait un peu plus ses poils bleus. Heureusement, la pluie ne s'était pas encore déversée sur leurs têtes et la constellationniste eu le loisir de marcher à la vitesse qu'elle désirait sans être pressée par le besoin de se mettre à l'abri, ce qui ne l'empêchait pas de hâter le pas.

Le froncement de sourcils sérieux qu'arborait son visage, et l'intense fixation qu'elle maintenait sur son chemin lui donnaient l'air d'être en mission. Bien sûr, pas le genre de missions qu'elle accomplissait en compagnie de ses compagnons de guilde, durant lesquelles ses traits se paraissaient de chaleur et de joie, mais une mission importante, dont elle seule avait la charge : motiver la guilde à partir à la recherche de Natsu.

Ceci, elle l'avait déjà entrepris au début de la semaine, au petit matin malgré son manque de sommeil, chargée d'un Happy larmoyant qui peinait à étouffer ses sanglots. La disparition de son colocataire, dont il ne se séparait jamais, le chamboulait tant que ses émotions échappaient à son contrôle et que ses larmes, qu'il versait à s'en fendre l'âme, ne semblaient plus se tarir, mais Lucy le lui pardonnait facilement. Un enfant dont le père aurait disparu en ferait sans doute de même.

Était-ce d'ailleurs ce que Natsu avait ressenti à la disparition d'Igneel, envolé sans une trace, abandonnant son précieux disciple à son sort ? Quand ses larmes s'étaient-elles alors taries ? S'étaient-elles même taries, ou bien les avait-il enfermées derrière son grand sourire radieux, s'interdisant de dévoiler sa peine et se refusant au désespoir de se résigner à abandonner sa quête ?

La constellationniste ignorait si elle connaîtrait un jour la réponse à ces questions, mais l'heure n'était pas aux réflexions ; l'heure était à l'action, et aux interrogatoires ; aussi, elle les enferma à double tour dans un coin de son esprit, prêts à l'usage si l'occasion se présentait, et pressa davantage sa marche.

Sa patience à l'égard de ses camarades de guilde atteignait ses limites. Qu'ils aient décrété que le comportement de Natsu ne sortait en rien de l'ordinaire et était même "essentiel" au chasseur de dragons ne changeait rien. Son habituel délai d'absence selon la guilde, deux semaines, touchait à son terme ; pourtant, il restait introuvable. Pas la moindre de ses mèches roses ne s'était montrée en ville, dans sa propre maison – que Happy évitait comme la peste, incapable d'en supporter le silence sans son colocataire pour l'égayer – ou dans ses environs.

Aussi, mue par un désir criant qui menaçait de ne pas la quitter tant qu'il n'obtiendrait pas satisfaction, elle continuait d'avancer, comptant presque les pas qui la séparaient de la guilde. Et elle continuerait d'avancer aussi longtemps que nécessaire, au nom de toutes les fois où il l'avait lui-même secourue, et ce, peu importait quelle vérité se révélerait alors à elle.

Sa détermination, imperceptiblement, mis le destin en marche.

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"Je pense qu'il serait temps que nous fassions quelque chose," clama-t-elle l'instant où elle franchit le seuil de la guilde, d'une voix claire qui parut surprendre les occupants du hall, les tirant de leurs diverses discussions. Happy, toujours pelotonné dans ses bras, regagna un peu de confiance à la vue de ses nombreux camarades de guilde et acquiesça avec ferveur, très sérieusement.

Puis, aussi vite qu'elles eurent cessé, les clameurs de la guilde reprirent de plus belle. Avec moins d'habitants à héberger et la pause dans les travaux que leur accordait la tempête en vue, une bonne ambiance revivait dans le bâtiment et l'épuisement général cédait à la liesse et la cohue, aux chants et aux rires, à une passion vive que l'on aurait pu croire terrassée la semaine passée. Bien que nul ne soit tout à fait tiré d'affaire, compte tenu de la quantité de tâches restantes pour définitivement abriter tous les habitants sans foyer, un bref moment pour reprendre son souffle suffisait à réjouir les cœurs.

Aujourd'hui, cette ambiance, qui d'habitude la réconfortait les jours où une brume d'idées noires envahissait son esprit, la fit à peine ciller, la repoussant plus qu'elle ne l'attirait.

Erza se leva de sa place près du bar, où elle s'entretenait avec Mirajane, comme à l'accoutumée depuis le début des travaux de la ville – en tant qu'assistance du maître, cette dernière était tenue de connaître l'avancée des travaux et les occupations des mages de la guilde, c'est-à-dire s'ils effectuaient actuellement une mission ou se trouvaient sur le site des reconstructions, dans le cas où la situation nécessiterait de mobiliser les membres de la guilde – et marcha à la rencontre de Lucy.

"Que veux-tu dire ? Faire quelque chose à propos de quoi ?" lui demanda la mage chevalière lorsqu'elle arriva enfin à sa hauteur. Malgré son ton de voix traduisant plus sa surprise qu'un reproche, l'autorité naturelle qu'Erza exerçait sur la guilde et la connaissance de la force de la jeune femme firent légèrement flancher la constellationniste, qui recula d'un pas.

Cependant, elle ne tarda pas à retrouver son aplomb en repensant à la raison qui l'amenait ici – mis à part, bien sûr, le fait qu'il s'agisse de son lieu de travail, impliquant donc la nécessité de sa présence quotidienne – et rétorqua, pointant une évidence : "À propos de Natsu, bien sûr ! Vous ne pensez pas qu'il serait temps de s'inquiéter ?!"

Une fois de plus, la stupeur saisit l'assemblée, qui se tut. Avec une expression indéchiffrable, chacun se dévisagea, comme dans l'incapacité de fournir une réponse convenable à la cinglante accusation sous-entendue par le ton de l'arrivante.

L'avaient-ils oublié en l'espace d'une semaine sans prononcer son nom ? L'avait-on soudain délégué sans un mot au rang de fantôme, l'un de ceux qu'on rangeait au placard et qu'on se contraignait à ne pas évoquer pour ne pas offenser le ciel, ou quelque entité qui s'en offusquerait ? Pourquoi personne ne semblait vouloir lui fournir davantage que de vagues platitudes l'assurant de son retour prochain et de sa bonne santé sans en connaître un traître mot ? Ne se souciait-on pas de lui ?

"Enfin, réveillez-vous !" cria Lucy à leur attention, les secouant hors de leur immobilité. "Ça va faire deux semaines que Natsu a disparu, ce qui, que je sache, excède le délai normal de ses absences, et pourtant vous restez tous ici, à vous tourner les pouces sans le moindre intérêt pour ce qu'il fabrique alors qu'il pourrait avoir des ennuis ! Ou peut-être avez-vous une raison raisonnable de ne pas vous en faire, que vous refusez de m'expliquer et que Happy et moi aimerions connaître."

Et tandis qu'elle s'apprêtait à enfoncer davantage le couteau dans la plaie, poussée hors de ses gonds par une impatience qui ne lui ressemblait pas, la main ferme d'Erza se posa sur son épaule pour la ramener à la réalité et au calme qui lui allaient bien mieux.

"Calme-toi, Lucy. Je comprends ce que tu ressens, mais tu dois comprendre que la guilde a été débordée ces dernières semaines avec les travaux, et qu'on n'a pas le temps de se préoccuper d'un seul membre de la guilde quand des familles entières sont encore à notre charge." expliqua-t-elle d'une voix ferme teintée de compassion, qui transparaissait dans son approche dépourvue de son usuel ton remontrant.

La sincérité de la jeune femme, plus que ses mots eux-mêmes, éteignirent en un souffle sa colère et, en l'absence de la tension qui les maintenait droites, les épaules de Lucy s'affaissèrent et ses lèvres se pincèrent en une expression emplie de tourment. "Je veux bien..." débuta-t-elle tentativement, avant de marquer une pause. "Mais vous pourriez au moins réserver une ou deux équipes pour mener des recherches..." poursuivit-elle après sa brève interruption, remplie d'incertitude.

Face au spectacle qu'elle donnait d'elle-même, la mage aux esprits ne put s'empêcher de songer. Quelle raison pouvait bien pousser ses camarades à se conduire comme si une telle occurrence était l'affaire du quotidien lorsque Happy – que Natsu, pendant les six années d'existence du félin, n'avait apparemment jamais quitté de la sorte – y voyait un événement si inordinaire qu'il ne parvenait à le surmonter ? Paraissait-il si fou de tant s'inquiéter, et d'une telle manière ? Décidément, elle ne comprenait plus rien.

"Qu'est-ce que c'est encore que ce boucan ?" retentit soudain une voix profonde et bourrue, des profondeurs de la guilde. De derrière le bar apparut alors le maître, haut comme trois pommes, qui marcha calmement jusqu'à la hauteur de Lucy et Erza en se massant la nuque.

"Maître, vous étiez là ?" s'exclama Mirajane – que Lucy avait oublié, et dont la prise de parole la fit sursauter – avec surprise, battant rapidement des cils. En arrivant à leur niveau, Makarov s'arrêta pour les dévisager, prenant en détails la tristesse qui marquait leurs traits, et plus spécifiquement ceux de Lucy et d'Happy, resté silencieux toute la durée de l'échange.

"Alors, qu'y a-t-il donc pour que vous ayez de si grises mines ?" reprit-il, souriant un peu pour détendre l'atmosphère. Enfin, il l'aurait justifié de la sorte si quiconque le lui avait demandé ; sur le moment, le sourire qui lui éclaira le visage était plutôt dû à son soulagement face au manque de bagarres générales – qui commençaient sérieusement à lui coûter un bras, en plus des réparations occasionnées par les régulières destructions de villes, villages ou bâtiments, renommés ou non. S'il fallait en plus réparer chez les autres...

Le petit groupe se tourna vers Lucy en un message silencieux l'invitant à la parole. Se sentant obligée de répondre à leurs attentes en tant qu'instigatrice du chahut, et devant les yeux encore rougis – cette fois dénués de larmes – de Happy, elle s'avança d'un pas, serrant en son poing le t-shirt qui lui servait de haut et débuta timidement : "C'est juste que... Je m'inquiète beaucoup pour Natsu. Ça ne lui ressemble pas de s'absenter sans donner de nouvelles si longtemps, et je pensais que la guilde pouvait se passer de quelques mages pour conduire des recherches..."

Tandis qu'elle prononçait ce discours, Makarov hocha la tête solennellement, semblant prendre en compte la moindre de ses paroles et la plus infime inflexion dans son ton comme s'ils pouvaient à eux seuls détenir la réponse à une question épineuse. Profitant de son silence pensif, Erza intervint de nouveau dans la discussion, ramenant l'attention de l'assistance sur elle d'un large geste du bras.

"Mais nous ne pouvons nous passer de personne ! Je comprends ton inquiétude, Lucy, mais il est déjà assez difficile pour la guilde de s'occuper à la fois du chantier de la ville et des familles auxquelles toutes ces maisons détruites appartenaient ! Nous ne pouvons tout simplement pas nous le permettre, surtout si les recherches venaient à ne mener à rien."

"Je le sais bien !" la blonde renchérit aussitôt, montant d'un ton. "Je sais que notre guilde a des problèmes d'argent, mais est-ce que c'est vraiment tout ce qui compte pour toi, le bien de la guilde en tant qu'organisation et pas celui des membres qui la composent ? Je ne te reconnais pas ! Où est la guilde qui refusait de me livrer aux Phantom Lord même alors que le bâtiment s'était écroulé et qu'une pareille guerre aurait pu signer la fin de notre guilde aux yeux du royaume ? Qu'est-ce qui rend Natsu si différent de moi ? Il pourrait avoir des problèmes ! Est-ce que c'est vraiment ça, Fairy Tail ?!"

Elle acheva sa tirade en criant, et le silence, de nouveau, se fit dans la salle. Il fut si lourd, si profond que n'importe qui put entendre le misérable sanglot qui franchit ses lèvres tandis qu'elle s'écroulait au sol, sous le fardeau de son absence. Elle ne comprenait simplement pas pourquoi il avait tant de valeur à ses yeux, ni pourquoi la brièveté de leur séparation la mettait dans de tels états, mais le fait était qu'elle ne pouvait le nier. Elle voulait…

"Je veux juste le voir et m'assurer qu'il va bien..."

"Lucy, écoute..." tenta Erza, mais fut réduite au silence par le geste protecteur du maître de guilde, qui entrava son chemin de son bras et tourna son regard – étrangement empli de gravité – vers elle. Il secoua alors la tête lentement, avec une grande solennité, l'incitant à ne pas en dire davantage. Puis, emportant avec lui la chaleur et l'affection d'un père, il s'avança jusqu'à la jeune femme blonde écroulée et s'agenouilla à ses côtés, posant sa main sur son épaule avec à la fois une grande fermeté et tendresse.

"Lucy, tout le monde partage ton malheur." il admit, le ton marqué par la sincérité. "Nous sommes tous affectés, mais nous nous efforçons simplement de ne pas le montrer. Notre priorité est cependant de veiller sur les habitants de cette ville et de les aider dans ces temps difficiles, même si en réalité nous souhaitons tous partir à la recherche de Natsu." Sa poigne s'affermit à ses mots, et il sembla que la douleur de ces derniers fut suffisante pour momentanément lui ôter la parole.

Quel genre de parent était-il, après tout, pour placer le bien de la ville au dessus de l'un de ses enfants ? Certes, en tant que maître de guilde, une organisation reconnue et administrée par le gouvernement, le bien d'un unique membre ne pesait rien comparé à celui d'une cité entière, qui plus est une cité influente du fait de son attractivité touristique ; mais depuis quand Makarov se souciait-il du gouvernement et du Conseil de la Magie ?

Il sembla que la constellationniste prit ce silence pour une réponse négative définitive, et releva son visage baignée de larmes et tordu par la fureur vers celui qu'elle eût presque considéré comme une figure paternelle s'il eût été plus enclin à s'ouvrir à elle émotionnellement – car, bien qu'il se laissait souvent emporter par la colère lorsque les membres de la guilde se trouvaient menacés, il ne parlait jamais de lui et se contentait d'observer sa grande famille de substitution en retrait.

"Alors-" elle débuta, grinçant des dents et serrant Happy dans ses bras avec rage, mais ne put exprimer le fond de sa pensée car le maître l'interrompait soudainement, remis de la douleur qui l'avait saisi lorsqu'il avait prononcé ses paroles précédentes. "Je pense néanmoins que c'est une bonne idée. Après tout, nous pouvons bien nous passer de quelques personnes si c'est pour s'assurer du bien d'un membre de notre famille, pas vrai ?" Il sourit radieusement, et l'assurance sur son visage éclaira celui de Lucy d'une douce lumière rassurée, tarissant ses larmes désespérées.

Elle qui s'apprêtait à annoncer qu'elle quittait la guilde, si le bien-être de ses membres lui importait si peu en fin de compte ! Pareillement, Happy se mit à sourire joyeusement en sa direction, ravi que l'échange ait finalement tourné en faveur de Lucy, récompensant ses efforts par la promesse d'une aide qui, certainement, les aiderait à retrouver Natsu !

"Très bien maître. Si c'est ce que vous souhaitez." acquiesça Erza sans trop y mettre de cœur. Il était clair que la perspective de perdre quelques bras utiles ne l'enchantait pas, bien qu'ils soient mis au service de la quête de son partenaire disparu. De son goût, il était plus sage d'attendre qu'il se lasse de sa farce plutôt que de tenter de le poursuivre ; par le passé, la plaisanterie n'avait jamais trop duré mais lui avait donné trop de mauvais sang pour qu'elle se risque à s'inquiéter de nouveau.

"Qui serait partant ?" interrogea Makarov, d'une voix retentissante que l'on entendit aux confins de la salle principale. Dans l'entièreté du hall, on échangea des regards, des bribes de mots incertains ; les intérêts personnels de chacun se voyaient brièvement discutés, insoucieux ou presque de l'espoir qui reposait sur eux : construire des bâtiments sous une pluie battante, ou chercher des indices sous cette même pluie ?

Malgré ce qu'on attendait d'eux, ils restaient d'égoïstes êtres humains par nature – la requête de Lucy elle-même n'était-elle pas un tant soi peu égoïste, après tout ? – et leurs propres intérêts restaient prioritaires.

Reby choisit ce moment donné pour se lever de son siège, hocher la tête succinctement à l'intention de ses coéquipiers et fendre la foule, épaulée par Jet et Droy. Ils arboraient tous trois un sourire fier en s'approchant, et la mage aux cheveux bleus ne tarda pas à s'exclamer, en arrivant à la hauteur de son amie : "L'équipe des Shadow Gear est à ton service, Lucy !"

À ses côtés, Jet fut rapide à renchérir. "Si l'absence de Natsu te fait pleurer, alors on va s'assurer de te le ramener sain et sauf pour que tu puisses sourire à nouveau !" Et bien qu'il éprouve prioritairement des sentiments pour son équipière, le sourire radieux qui illumina les traits tirés de la mage blonde, qu'ils avaient émue aux larmes, fit sauter à son cœur un battement ou deux.

Tandis qu'il prononçait ces mots, Reby scrutait la salle du regard avec détermination, décidée à aider son amie ; et pour cela, il lui fallait le plus de monde possible. Enfin, elle aperçut une figure familière à une table, dont les longs cheveux noirs s'agitaient à chaque fois qu'elle mordait dans son morceau de métal. "Gajeel, tu nous accompagnes ?" le héla la mage de petite taille. "Tu as un super odorat, non ? Ça pourrait beaucoup nous aider !"

"C'est vrai ça !" renchérit Droy, qui leva l'index comme pour marquer l'apparition d'une idée à côté de sa tête dès qu'il eut considéré les propos de sa partenaire. "Avec ton super odorat, on pourrait le pister beaucoup plus rapidement !" il ajouta avec enthousiasme.

"La ferme ! Est-ce que j'ai l'air d'un chien renifleur ?" répliqua Gajeel sur la défensive, ponctuant sa colère d'un retentissant coup de poing sur la table à laquelle il s'accoudait jusqu'à présent. Son visage se tordit d'un rictus agacé, et il foudroya du regard le membre des Shadow Gear qui avait osé interrompre son repas, si bien que l'on eût cru qu'il était celui dont la magie du chasseur de dragon était capable de produire des éclairs.

Cependant, en voyant la mage aux cheveux bleus montrer tant d'aplomb et de détermination à aider son amie blonde et diriger tant d'espoirs vers lui, quelque chose sous sa façade imperturbable et désintéressée s'adoucit. Il n'en montra rien – la sentimentalité ? Rien que des mièvreries si on lui demandait son avis – préférant soupirer profondément avant de finalement répondre en détournant le regard. "Hmf. Je suppose que j'ai rien de mieux à faire."

Cela suffit pour que le visage de Reby s'illumine.

Près de Lucy, Erza s'éclaira soudainement la voix, fixant un mur de manière insistante pour éviter de croiser le regard de celle qu'elle considérait comme une petite sœur, embarrassée par les remontrances qu'elle lui avait adressé sans considérer la sévérité de son inquiétude et de la situation. Elle était détestable ! Est-ce que Lucy voudrait même la pardonner ?! Qu'importe, la rouquine était prête à se laisser gifler si cela pouvait apaiser la colère de la constellationniste ! Voilà qui lui montrerait la sincérité de ses excuses !

"D-Dans ce cas, j-je suppose que les travaux peuvent se passer de m-" commença-t-elle, s'obstinant à ne pas regarder la blonde dans sa profond gêne, avant de soudainement se faire interrompre par Grey, qui se leva et vint à leur rencontre avec un embarras quasiment identique. "Je viens avec toi, Lucy." il rougit timidement en se massant la nuque, et reçut un doux sourire en retour.

"Je pense que vous êtes assez pour former deux équipes, dans ce cas : l'équipe de Lucy, composée de Lucy, Happy, Grey et Erza, et l'équipe des Shadow Gear, avec Reby, Jet, Droy et Gajeel," fut l'immédiate réponse du maître, dont le cœur s'était réchauffé avec chaque nouveau volontaire. La passion de ses enfants de substitution ne manquait jamais de le remplir de profondes, tendres émotions qu'il n'osait admettre à voix haute, mais affichait toutefois fièrement sur son visage, laissant à quiconque le loisir de l'interpréter comme il le souhaitait.

Le chat bleu, jusqu'alors silencieux, choisit ce moment pour jaillir hors des bras de Lucy, son énergie renouvelée par la perspective d'enfin, finalement pouvoir retrouver son précieux colocataire, et de combler le vide que son absence avait creusé dans son cœur. Il en aurait presque pleuré de joie.

"Alors, qu'est-ce qu'on attend ? Allons à la recherche de Natsu !" s'exclama-t-il, levant son petit poing avec dynamisme comme en un signal de ralliement. D'un commun accord et d'une même volonté, les membres des deux nouvelles équipes de recherche acquiescèrent avec ferveur et se dirigèrent vers la sortie, une détermination grandissante alimentant chacun de leurs pas.

On arrive, Natsu. Où que tu sois...

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L'obscurité. Encore l'obscurité.

C'est l'obscurité qui, toujours, l'accueillait à son réveil douloureux, tant bien pénible à son esprit qu'à son corps, douleur que les jours – s'il s'agissait même encore de jours – affectaient exponentiellement. À chacun de ses réveils, il lui semblait souffrir davantage ; à chacun de ses réveils, il lui semblait s'oublier un peu plus.

Il perdait tout sens de l'espace autour de lui, à commencer par son propre corps, dont les membres lui paraissaient lourds et étrangers dans leur immobilité. L'emplacement de ses jambes engourdies échappait progressivement à son esprit embrumé par la pénombre, préférant y dessiner des formes imaginaires pour dérouter sa raison. Le manque de stimulation, tout comme le manque de nourriture, pesait profondément à ses sens.

L'obscurité se glissait même dans ses rêves et sapait la lumière, la joie qui y resplendissait, l'étouffant dans l'œuf par de grandes gerbes de fumée. Et peu importait combien il se raccrochait à la fragile lumière du couloir, les ténèbres finissaient toujours par tout engloutir, y compris l'espoir lui-même. Et cette lumière, inévitablement, finirait par se corrompre et disparaître au plus profond du gouffre noir qui consumait sa vision.

Il connaissait la fragilité de cet espoir auquel il s'accrochait, désormais. Après tout, la prétendue sainteté de la lumière du couloir avait révélé cacher un véritable nid de démons ; ceux, imaginaires, qui se tapissaient contre son corps – similairement à la peur elle-même, collant à sa peau comme un second habit – durant ces longues heures froides où il pensait perdre l'esprit étaient la pureté même en comparaison.

Mais il lui fallait espérer quand même. Il n'était pas homme à se laisser abattre, et les simples gentillesses de la petite Maya suffisaient à apporter la lumière nécessaire à ce que subsiste un flambeau de chaleur vacillant dans son cœur. Elle était sa nouvelle lumière du couloir. Mais, contrairement à cette dernière, la petite esclave était bien facile à perdre de vue.

Des claquements de pas pressés, accompagnés de familiers éclats de voix, interrompirent ses pensées et il se raidit d'instinct, se fortifiant mentalement pour ce qui l'attendait. La voix criarde de cet homme- non, de ce monstre dont l'odeur même empoisonnait par son âcreté maladive retentit et bientôt, la porte fut enfoncée ouverte par le maigre petit corps qui y était jeté.

La mâchoire de Natsu se crispa de rage, que sa terreur tenta de calmer par de bruyants signaux d'alarme qui résonnèrent dans son crâne – ne t'y oppose pas, ne t'y oppose pas, il va recommencer, il va nous torturer, il va nous forcer à nous soumettre – mais les aboiements de l'homme en couvrirent le vacarme. Maya était recroquevillée au sol, les jambes repliées contre son torse et les bras levés devant son visage alors que ce monstre l'injuriait à foison en la bourrant de coups de pieds.

"Sale petite merde !" il hurlait, ponctuant chaque mot d'un nouveau coup. "En plus d'être même pas foutue de faire le ménage et la bouffe correctement, t'ose interrompre une conversation avec le Maître avec tes gestes ridicules ? Après tout ce que j'ai fait pour que tu restes en vie, c'est comme ça que tu me remercies ? En l'ouvrant et en te faisant remarquer ?"

Le chasseur de dragons sentit son sang bouillir sous sa peau, sa magie rugissant en lui comme un lion enragé se jetant contre sa cage, ne demandant qu'à se libérer et à brûler tout ce qui lui déplaisait. Ses lèvres se retroussèrent pour révéler ses canines acérées et un long, sourd grognement gronda dans sa gorge, se voulant intimidant au possible.

Mais la menace proférée par ce son animal fut ignorée par l'inconnu au profit des gesticulations de Maya, un langage crypté dont Natsu ne connaissait pas les codes. Son cœur se serra cependant lorsqu'il constata qu'elle renonçait à se protéger la tête pour tenter de communiquer. "Et arrête avec tes gestes stupides ! Apprend à communiquer comme un être humain, sale tarée !" la réprimanda l'homme – dont la couleur de cheveux laissait entendre un lien de sang avec sa cadette, ce qui répugnait profondément le mage de feu – à l'aide de nouveaux cris stridents.

"Fiche-lui la paix, enfoiré !" le jeune homme aux cheveux roses finit enfin par beugler, sa peur oubliée tandis qu'il tirait sur ses chaînes pour se rapprocher de cet être infâme qui se prétendait humain. "Bats-toi plutôt avec moi si tu as tant besoin d'un défouloir !" l'encouragea-t-il, préférant mille fois servir de punching-ball si c'était pour épargner plus de trouble à cette enfant qui ressemblait tant à Wendy.

La grimace enragée de ce monstre se changea en sourire amusé, et la folie crépita dans ses yeux d'un bleu si intense et profond que l'on s'y serait perdu. "Si c'est si gentiment demandé !" il ricana, hilare face à l'absurdité de la compassion de Natsu. Pourquoi se sacrifier pour cette gamine muette, crasseuse et misérable qu'il connaissait à peine alors qu'il était lui-même en position de faiblesse et ne gagnerait rien de ce noble geste ? Franchement, y avait-il plus stupide ?

Sortant de sa poche de pantalon un poignard finement taillé, dont la sinistre lueur était identique à celle qui animait ses yeux, il saisit la fillette par le col de l'immonde chiffon qui lui servait de vêtements et la traîna dans un coin de la pièce, là où le spectacle serait le plus visible, sous les aboiements furieux du prisonnier. Puis, s'assurant qu'elle fixait bien l'autre occupant de la pièce sans pouvoir détourner le regard, il se retourna vers ce dernier, ses lèvres s'étirant lentement en un sourire carnassier.

"Écoute-moi bien, sac à merde," il débuta d'un ton grave et hostile. "Je vais te montrer exactement pourquoi tu aurais dû apprendre à ne pas interrompre une conversation entre adultes depuis longtemps. Si t'aimes tant l'ouvrir, je vais te donner l'occasion de piailler." Sa respiration s'accéléra avec excitation et sa langue jaillit hors de sa bouche, frétillant comme la queue d'un chien s'apprêtant à mordre dans son jouet préféré.

Sa voix devint soudainement glaciale, bien que l'on perçoive encore son agitation sous-jacente à la froideur de son ton. "Tout ce que je vais faire subir à cette sombre merde de Salamandre, tu es en capacité de l'arrêter, tu m'entends ? Mais pour ça, il va juste falloir que tu fasses une seule toute petite chose." il susurra, répandant insidieusement son odieux poison dans l'air en une danse intangible, et son sourire s'étira encore dangereusement, révélant ses rouges gencives avec un air de prédateur.

Les mots qui sortirent ensuite de sa bouche, et l'absolue exaltation alors gravée sur le visage de l'homme s'imprimèrent pour toujours dans l'esprit de Maya et de Natsu, qui sentirent un frisson d'effroi courir le long de leur échine et se figèrent immédiatement, parfaitement synchronisés dans leur paralysie effrayée.

Les yeux de l'inconnu perdirent toute leur vie. Soudain, leur incroyable beauté se changea en abîme dont on ne pouvait distinguer le fond, une abysse dont on ne s'échappait jamais. Et toute la colère que Natsu avait pu ressentir s'y perdit instantanément, remplacée par un pétrifiant sentiment de terreur.

"C'est facile, tu n'as juste qu'à me le dire. Avec ta voix."

Maya était muette.

Le poignard s'enfonça dans le bras de Natsu. Et encore. Et encore. Et encore.

Il taillada la peau sans trêve, coupant, brûlant, livrant Natsu à une souffrance sans fin qui lui arrachait des hurlements bestiaux. Dans son immense douleur, il tourna vers Maya de grands yeux désespérés pétris d'horreur sans nom, emplis de larmes qui roulaient déjà sur ses joues contre lesquelles son propre sang giclait violemment. Espérait-il qu'elles en lavent la salissure et soulagent ses plaies béantes ? Qu'elles effacent l'agonie qui consumait son être ? Toujours est-il que, roué de coups à en perdre le souffle, il la suppliait en silence de faire cesser ce supplice.

Il tenta de tordre ses poignets hors de la froide morsure de ses menottes, qui dévoraient la familière bête enflammée qui se couchait habituellement sur ses entrailles pour le protéger et le recouvrait de sa rassurante chaleur protectrice ; il tenta de s'échapper hors de portée de ces mains vengeresses, dont le seul plaisir découlait de la violence à laquelle elles le soumettaient. Et peu importait combien il invoquait, implorait son feu de répondre à son appel, la pierre qui le maintenait prisonnier ne céda pas.

Aucun mot ne semblait pouvoir décrire les sentiments qui ternissaient à petit feu les iris verts du chasseur de dragons. Aucun mot ne parvenait à égaler l'intensité du chagrin et de la honte qui serraient le cœur de Maya à la vue de l'abomination de cette scène. Aucun son ne se fraya le chemin nécessaire à atteindre sa bouche, à quitter ses lèvres, à arrêter ce carnage.

Elle voyait la lame, parfaitement ciselée, s'enfoncer sans répit dans la chair fraîchement entaillée de la victime. Elle voyait les spasmes de douleur incontrôlables du prisonnier chaque fois que le poignard mordait à nouveau. Elle voyait le sol, les murs se couvrir de giclées écarlates, au fur et à mesure que le son de ce spectacle se coupait en elle pour en couvrir la monstruosité.

Ne résonnait alors plus que le rire macabre, à la limite du démoniaque, de son aîné, lui glaçant le sang encore davantage que la vision elle-même... et le cri muet qui la défigurait.

––––––––––––––––––––––––

La première semaine de recherches toucha à son terme, mais Natsu ne se montra pas.

Sous une incessante pluie, la nouvellement créée "Équipe de Lucy" – soit les membres de l'équipe de Natsu sans leur membre éponyme – arpentait les rues inlassablement, interrogeant chaque passant et retournant chaque coin de la ville à la recherche du mage aux cheveux roses. Dès qu'un visage différent se présentait à leur vue, ils ressortaient le même papier détrempé et le brandissaient avec espoir, seulement pour ne recevoir que de décevants secouements de tête.

Cette routine commençait à peser à Happy, qui se décourageait avec chaque jour pris dans ce cycle infernal et inchangé, dont la répétition le rendait déjà malade.

Tous les matins, il se réveillait sous l'édredon de Lucy, lui paraissant bien froid sans la chaleur de son colocataire pour le réchauffer. Tous les matins, il mangeait en silence ses poissons préférés, attristé par l'absence des plaisanteries habituelles de Natsu, qui, même si elles s'achevaient généralement en disputes, égayaient bien plus la maison que les tentatives de discussions de Lucy. Et chaque soir, après des heures de recherches sous la pluie battante, il retournait sous ce même édredon, les larmes aux yeux à l'idée d'abandonner son coéquipier un jour de plus.

C'était un enfer sans fin qui sapait peu à peu le moral des membres des deux équipes de recherches et de la guilde en général.

Pourtant, Happy souhaitait garder espoir, car c'est ce qu'aurait fait Natsu à sa place. Il ne baissait jamais les bras, peu importe la force de son ennemi, et défendait fièrement sa guilde malgré les coups qui lui étaient portés. Il croyait en la force de ses amis, et Happy désirait ardemment l'imiter.

Il voulait cette intime conviction, cette confiance inébranlable en sa propre victoire qui animait le moindre de ses combats, la moindre de ses actions. Il voulait être porté par ces bras protecteurs – ceux d'un ami, d'un frère, d'un père – et se battre en les sachant à ses côtés, prêts à lui porter secours dès que nécessaire. Et surtout, il voulait la famille que Natsu représentait à ses yeux, la souhaitait plus que tout au monde, surtout depuis la mort de Lisanna qui l'avait également beaucoup affecté.

Elle fut comme une mère, après tout, une mère dont le sourire ne faiblissait jamais, qui montrait fièrement au monde ses faiblesses à travers ce sourire qui ne la rendait que plus belle; en comparaison, Natsu n'avait toujours été un fier-à-bras sans cervelle, une source d'amusement mais également de chaos, n'égalant jamais la brillance de Lisanna.

Jusqu'à sa mort.

Du jour au lendemain, il ravala sa peine et changea. Revêtant un nouveau sourire, il vint au secours des cœurs les plus meurtris avec des mots remplis d'espoir et les épaula jusqu'à ce qu'ils se remettent sur pieds. Il inspira l'idéal masculin auquel Elfman aspirait par son courage et la jolie Mirajane, de manière identique, troqua sa réputée personnalité de démone pour un doux sourire empli de gentillesse.

Et malgré les démons qui hantaient le sommeil du chasseur du dragons, se parant du visage de son amie pour mieux empoisonner son esprit, il continuait d'avancer. Il marchait, certain, vers l'avenir qu'il créait de ses propres mains, vers ce monde idéal où sa famille vivrait en paix qu'il bâtissait pierre par pierre.

Un bref instant, Happy avait détourné le regard de ses efforts, trop occupé à taquiner Lucy qui souriait avec mélancolie. Le suivant, Natsu s'était volatilisé.

Et soudain, la brillante lumière que produisait le mage de feu disparut de son champ de vision.

Il pensa d'abord à une mauvaise blague de son colocataire, dont il s'était attisé les foudres avant toute cette affaire avec Daphné à coups de farces appuyées. Ce dernier ne manquait jamais une occasion de lui retourner la faveur, ce qui résultait souvent en l'une de leurs très nombreuses disputes. Aussi, en rentrant le soir, épuisé par les travaux de la journée, il se contenta de se coucher, attendant que le mage de feu se lasse de sa plaisanterie dans son coin.

Il attendit, et attendit, et attendit.

Il attendit jusqu'à ce que se couche plusieurs fois le soleil. Il attendit jusqu'à ce que son estomac crie plusieurs fois famine. Il attendit jusqu'à s'écrouler de fatigue à force de veiller dans l'attente, les yeux rougis par trop de nuits blanches. Il attendit, et attendit, et attendit, jusqu'à ce qu'il décide de ne plus attendre.

Mû par un étrange sentiment de malaise, Happy décida de tirer Natsu de sa cachette de ses propres pattes, en fin de compte. On ne connaissait pas le chasseur de dragons pour sa patience légendaire, après tout, et il se fatiguait vite sans action pour animer ses journées. Ses farces ne duraient donc jamais autant, ce qui parut alarmant aux yeux du félin bleu.

Bondissant d'endroit à endroit à sa recherche, il couvrit à peu près chaque endroit où son partenaire aurait pu se cacher, en priorisant les endroits évidents comme la Forêt de l'Est – où se trouvait leur coin de pêche favori – ou l'emplacement de la tombe de Lisanna, là où était toujours fièrement érigée la maisonnette où elle et Natsu avaient, il y a six ans, veillé sur son œuf. Il remua ciel et terre dans sa quête d'indices – ou mieux, de son coéquipier lui-même – sans qu'aucune de ses tentatives ne portent leur fruit.

Jusqu'à ce qu'à bout de forces, il s'envole jusqu'à l'appartement de Lucy, les larmes qu'il ne retenait plus ruisselantes sur ses joues.

C'était il y a deux semaines et ce, une semaine après la disparition de Natsu, soit trois semaines. Trois semaines sans voir son sourire. Trois semaines sans entendre son rire. Trois semaines sans querelles, sans blagues, sans la chaleur caractéristique de sa magie contre son poil, la nuit, une présence constante à ses côtés depuis sa naissance. Et, désemparé par une telle absence, Happy ne pouvait que sangloter à n'en plus finir.

Lucy essayait de combler ce vide, il le voyait bien. Il comprenait intimement ce qu'elle tentait de faire, le rôle qu'elle essayait de porter sur ses épaules, comme celui que Natsu avait endossé lorsque Lisanna était décédée, mais cette fois-ci juste pour lui. Il reconnaissait la tension cachée dans ses sourires trop faux, dans ses gestes maladroits mais attentionnés, dans cette force invisible qui l'animait toujours.

Et Happy se demandait si, comme Natsu, elle serait destinée à inscrire ce rôle dans sa peau, dans ses os, à le porter jusqu'à oublier sa propre peine, jusqu'à être terrassée à son tour et remplacée.

Happy se demandait si ce rôle n'était pas maudit, quelque part.

Mais l'heure n'était pas aux interrogations de la sorte; maintenant qu'ils détenaient l'aide nécessaire à leurs recherches, l'heure était à ces dernières et à leur difficulté. Il fallait agir, et non rêvasser. La présence de cerveaux supplémentaires, à savoir Grey et Erza, fournissaient une grande aide quand il s'agissait de deviner où se trouvaient de potentiels indices qui réduiraient leur zone de recherche. Car, pour l'instant, bien qu'ils se limitent à la ville, Natsu pouvait se trouver n'importe où sur le continent, voire dans le monde, et leurs ressources leur faisaient déjà défaut, alors s'il devaient en plus partir à l'étranger...

Leur prochaine destination était donc le chantier, suggéré par Grey, alors pris d'une idée lumineuse.

Après tout, on avait aperçu Natsu sur le site de construction pour la dernière fois avant sa mystérieuse disparition, il semblait donc sensé d'y voir un quelconque indice quant à où il se serait rendu. Une trace de pas – bien que la pluie ait effacé toute empreinte de la sorte par son incessante chute, ce qui ne leur facilitait pas la tâche – un objet personnel, n'importe quoi.

Et puis, ce serait l'occasion de voir Wendy, stationnée là-bas d'après sa propre demande. Bien qu'elle ne soit pas physiquement forte avec sa faible corpulence de pré-adolescente, elle avait ardemment souhaité rester pour aider l'effort de reconstruction afin de se rendre utile à la guilde en ces temps difficiles, mais surtout pour pouvoir immédiatement guérir n'importe quel blessé grave – ces derniers pouvant être nombreux à cause de tout les charges lourdes à porter.

Sur place, Erza se détacha du groupe pour superviser l'avancée des travaux, comme à l'accoutumée. Malgré sa demande pour rejoindre les équipes de recherche, elle restait fixée sur sa motivation première, et se rendait toujours au chantier quotidiennement pour y mener les mages volontaires. D'autres membres compétents de la guilde la relayaient à son départ, comme prévu avant même le déploiement des équipes de recherches, mais la rouquine était si obstinée qu'elle revenait même en dehors de ses horaires.

Il fallait s'y attendre de la part d'Erza. Elle ne faisait jamais rien dans la demi-mesure.

Pendant qu'elle s'affairait à sa charge première, le reste de l'équipe de Lucy – soit Grey, Happy et leur membre éponyme – s'en allèrent interroger les mages dont les besognes ne nécessitaient pas l'entièreté de leur concentration et inspecter le périmètre – balisé, pour ne laisser personne aller là où les constructions risquaient de s'écrouler du fait de leur instabilité, ou étaient détruites et en attente de reconstruction – en quête, encore une fois, d'indices.

"Ça ne sert à rien," soupira Grey après un énième interrogatoire sans intérêt, secouant la tête, affligé. "Nous sommes déjà revenus plusieurs fois et personne ne sait rien. À ce rythme, on n'aura pas fini avant la fin de l'année. Autant en rester là et chercher ailleurs."

"On ne peut pas abandonner aussi vite !" eût vite répliqué Lucy, serrant les poings en une posture dynamique et pleine de détermination. "Il reste encore des coins qu'on n'a pas encore exploré. Le quartier ouest, par exemple. Personne n'y est encore allé. Qui sait, peut-être qu'on pourra y trouver quelque chose."

"Personne n'y va pour une raison, Lucy." répondit Grey à son tour, semblant très sûr de ce qu'il avançait. "La plupart des bâtiments sont fragilisés et peuvent s'écrouler à chaque instant. Vu qu'il y a beaucoup de travail, on a préféré concentrer les travaux sur la restauration des bâtiments à la structure stable avant d'appeler des démolisseurs pour se débarrasser de ceux qui sont instables et reconstruire à leur place. En attendant de s'y attaquer, il est interdit d'y aller."

La blonde cligna des yeux un instant, de surprise, avant d'éclater d'un rire amusé. "Tu t'y connais pour quelqu'un qui ne participe pas aux travaux." elle rit, sous les justifications embarrassées de Grey, dont la peau vira pivoine. "J'ai juste entendu Erza et Mirajane en parler l'autre jour !" il rétorqua en regardant ailleurs.

Et, pour ne rien arranger, Happy décida d'y ajouter son grain de sel en s'esclaffant derrière ses petites pattes bleues, ressortissant sa réplique favorite, dont il roula les "r" : "C'est beau l'amour~!"

D'un même geste, Lucy et Grey se retournèrent vers lui, les yeux si furieux que Happy put imaginer que des éclairs s'en échappaient, et lui assénèrent un coup de poing bien senti entre les deux oreilles. "Boucle-la, sale matou !" ils s'exclamèrent en synchronisation, laissant une bosse gonflante et fumante comme impact, que le chat bleu eut vite fait de commencer à masser en pleurnichant.

Le coup fut rapidement pardonné avec le rire, les ramenant un bref instant à des temps bien plus paisibles et joyeux, à l'époque où leur équipe était complète et l'on passait chaque jour sur la route, vers des missions amusantes et variées. Oui, on aurait presque pu se croire quelques mois auparavant, alors que Lucy et Wendy débutait à peine dans ce nouvel environnement où elle trouva sa place sans tarder.

Hélas, leur joie n'était pas prévue pour durer lorsqu'il arrivèrent au quartier ouest précédemment mentionné, aux bâtiments en divers états de décomposition. Des morceaux de murs de tailles variées jonchaient la rue pavée sous leurs pieds, parmi lesquelles se trouvaient parfois quelques objets à moitié ensevelis, écrasés sous le poids des débris.

Avec prudence, les trois mages s'avancèrent dans le passage relativement étroit, enjambant ou contournant les morceaux les plus saillants. Ils observèrent attentivement le sol, les murs, l'intérieur affaissé des maisons à la recherche d'indices, de preuves, d'un signe de la présence de Natsu, envoyant même Happy scruter la rue par voie aérienne pendant que ses deux partenaires se chargeraient du sol.

Ils cherchèrent, et cherchèrent, et cherchèrent.

Jusqu'à, enfin, un signe. Une réponse.

D'entre deux énormes morceaux de murs, près d'un caniveau, Happy sembla apercevoir un familier vêtement blanc, et hurla à ses camarades de le rejoindre pour l'aider à les soulever, la peur au ventre. Natsu... ne pouvait pas être là-dessous, pas vrai ? Il ne pouvait pas être mort écrasé sous ces pierres sans que personne ne le sache, depuis tout ce temps. Il ne pouvait pas l'abandonner, lui aussi, sans qu'ils aient jamais résolu leur dispute.

Il était bien trop fort... n'est-ce pas ?

En fin de compte, ils ne trouvèrent que son écharpe une fois les débris entièrement dégagés par les efforts joints de Grey et de l'esprit de Lucy, Taurus, à son plus grand soulagement. Cependant, ils ne trouvèrent que son écharpe, dont il ne se séparait jamais et à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Son écharpe fétiche, qui gisait actuellement sur le sol sous leurs yeux ébahis sans aucune trace de son propriétaire.

Couverte de sang.

Et pour la première fois, Happy fut incapable de pleurer.

––––––––––––––––––––––––

L'obscurité. Toujours l'obscurité.

L'air gelé de cette cellule que le soleil n'atteignait pas. L'odeur putride du sang qui couvrait chaque mur et émanait de partout. Le goût métallique du liquide vital se mêlant à l'insupportable acidité de la bile sur sa langue. Le son de ses os qui se brisaient sous les coups incessants d'une batte de base-ball. Les hurlements qu'il lui arrachait continuellement, ricanant incontrôlablement tel un démon qui se prétendait homme.

Tous les jours, le même refrain. Le même fonctionnement mécanique.

Lui et l'homme. L'homme et lui. Un agresseur et une victime, seuls face à face.

Un combat inégal et perdu d'avance, où même se défendre lui était interdit. Simplement tenter de se défendre à l'aide de coups de pieds, les seuls membres de son corps dont la mobilité n'était pas limitée par des chaînes, était passible de sanction.

Aussi, lassé de constamment devoir lutter contre les misérables coups de Natsu, l'homme s'était procuré une batte et lui broyait désormais les os des jambes, l'abaissant encore et encore et encore jusqu'à ce que le satisfaisant craquement de ses os et ses cris de douleur terrifiés emplissent sa tête en une charmante chanson.

Rien n'arrêtait le sinistre individu. Peu importaient les cris, les pleurs, les supplications et les sanglots de désespoir ; inlassablement, les coups pleuvaient. Inlassablement, il riait hystériquement jusqu'aux larmes, comme possédé, avant de finalement se lasser de sa victime ou de se fatiguer de l'effort physique, généralement lorsque la douleur rendait le chasseur de dragons muet par son intensité.

Et pourtant, malgré les assauts continuels, la malnutrition, l'isolation, le manque de repères, l'humiliation, le froid et la douleur, il continuait de lutter. Malgré les protestations de la partie de lui battue jusqu'à la soumission, il continuait de grogner et de montrer les crocs, haïssant son tortionnaire comme jamais il n'avait haï auparavant. Il protégeait coûte que coûte la flamme brûlante de sa détermination contre l'âcre fumée de cette endroit, qui tentait de l'étouffer progressivement.

Chaque jour, sa propre humanité lui glissait inexorablement entre les doigts et pourtant... la lumière continuait de briller dans l'obscurité, d'un éclat éblouissant et d'une incroyable pureté qui chassait toujours temporairement les ténèbres qui convoitaient son cœur.

Maya.

Malgré les interdictions de son bourreau et les traumatismes que ce dernier lui faisait continuellement vivre en la présence de Natsu, elle continuait de lutter, elle aussi. Dans sa grande misère, elle restait attentionnée et profondément douce, lui apportant souvent de la nourriture – dont la consistance n'allait malheureusement jamais au delà des boules de riz, avec lesquelles il commençait à accumuler les mauvaises expériences – nettoyait ses blessures pour empêcher qu'elle ne s'infectent et pansait ses plaies en général.

D'une certaine manière, ils parvenaient à maintenir une forme de communication sous formes de mimes et de lettres tracées dans la poussière, mais aussi grâce au langage corporel de l'autre dont les codes étaient distincts et connus des deux interlocuteurs. Natsu n'aimait pas être touché sans permission, et Maya craignait les gestes brusques et les haussements de ton comme la peste ; mis à part ces deux tabous, il n'existait pas vraiment d'interdit dans leur conversations, mais les méthodes qu'ils employaient afin de discuter ne favorisaient pas sa simplicité.

Aussi, après un énième passage de l'inconnu qui le laissa tremblant de la pointe des pieds jusqu'à la tête, une idée lui vint en tête en observant Maya délicatement replacer les os brisés et fabriquer une sorte d'attelle pour les maintenir en place pendant leur guérison.

"Maya," il débuta, légèrement embarrassé par sa question, ce qui la fit se retourner avec stupeur. L'avait-il appelé trop fort ? Mais, voyant qu'elle n'exhibait aucun comportement qui le lui laisserait croire à cela – pas de tremblements, de paralysie soudaine ou de tentatives de recroquevillement – il poursuivit. "Est-ce que tu pourrais... m'apprendre la langue des signes ? Pour qu'on puisse communiquer plus facilement ?"

Les larmes de joie qui emplirent ses yeux et le grand sourire qui éclaira son visage suffirent à immédiatement réchauffer le cœur de Natsu.

Et, en y songeant, peut-être que la raison pourquoi elle apportait tant de clarté dans l'obscure cellule résidait dans le fait qu'elle évolue dans ce milieu malhonnête et sali par la corruption. Après tout, la lumière brillait plus fort dans l'obscurité, n'était-il pas ?

––––––––––––––––––––––––

Bientôt deux semaines que les recherches duraient, et toujours pas la moindre trace de Natsu.

Des suites de la trouvaille de Happy – plus inconsolable chaque jour – les deux équipes avait accéléré la cadence, commençant enfin à saisir la gravité de la situation. Jamais Natsu ne s'était séparé plus d'un jour de sa précieuse écharpe, encore moins trois semaines, pour l'abandonner couverte de liquide écarlate dans un caniveau miteux. Ce détail, en plus de son départ sans le chat bleu et l'absence de tout indice quant à où il s'était rendu, était plus qu'alarmant, et Grey enrageait de ne s'être méfié plus tôt.

À vrai dire, toute la guilde s'était laissée duper. Les membres recrutés après la série de disparitions du mage de feu, près de sept ans auparavant, n'étaient pas assez proches de Natsu pour réellement s'inquiéter de son absence, tandis que tous ses amis proches avaient rejoint la guilde avant lui et connaissaient parfaitement cette vieille histoire de "périodes noires".

Tous, sauf Lucy et Happy, dont ils ignorèrent le cri d'alarme deux semaines durant, Grey le premier.

Et désormais, il ne pouvait que se blâmer lui-même pour sa négligence. Après, il vit Natsu le dernier le jour de sa mystérieuse disparition, et les circonstances anormales dans lesquelles son rival le quitta auraient dû l'alerter davantage. À la place, il était retourné à ses propres occupations sans s'en soucier outre mesure, plus occupé par les cris tonitruants d'Erza – sa manière de les encourager à déblayer les ruines du passage.

Tout était allé si vite après la bataille contre Daphné, cette scientifique complètement cinglée avec qui il s'était allié dans l'unique but de rappeler à Natsu une promesse oubliée. Cet imbécile oubliait toujours tout, surtout les événements les plus notables et nombre de réponses qu'il détenait seul. On en venait à se demander où les quelques neurones qu'il employait en stratégie de combat disparaissaient hors de leur contexte.

Une seconde, Natsu se relevait hors des décombres, portant sur l'épaule la folle que son dernier coup avait assommé en regardant le ciel, semblant s'adresser à son père de substitution, Igneel. La suivante, il hélait Grey avec colère, réclamant des explications quant à sa trahison en brandissant son poing avec ferveur, prêt à en découdre de nouveau. "À nous deux, Grey ! Comment t'as pu me faire ça ?!"

"Je te signale que tout est de ta faute, à l'origine !" avait simplement répliqué le mage de glace pour seule explication. Sûr, le coup était bas, mais le jeune homme n'avait pas la patience de justifier une seconde fois sa fausse alliance, surtout que son rival n'y saisirait sans doute pas grand chose et n'y verrait qu'une occasion de lancer un autre combat pour les départager. Quel mauvais perdant...

Les deux mages commencèrent ainsi à se lancer des piques sous le regard amusé des membres de la guilde, ravis de se trouver tirés d'affaire et d'assister une fois de plus à la démonstration de la vivacité des deux garçons, dont l'animation ne manquait jamais d'égayer leurs cœurs. Sans qu'ils le demandent, tous recevaient tant de gaieté et d'espoir lorsque le mage à l'écharpe riait et les encourageait qu'ils en venaient à oublier de l'en remercier.

Après tout, n'était-il pas normal qu'il sauve, protège et motive sa famille à répétition, sans faillir ? C'était tout ce qu'on attendait de lui. Il ne s'agissait pas d'une si colossale tâche, pas vrai ? Tour le monde pouvait le faire.

Ce jour-là, personne ne réalisa combien cette tâche "sans grande importance" valait réellement, et combien elle contribuait en réalité à la bonne ambiance qui régnait au sein du quartier général, pas même Grey. Bien sûr, même sans le jeune homme aux cheveux roses, la guilde n'éprouvait aucun problème à maintenir son atmosphère en temps aisés ; cependant, qu'en était-il pendant des temps durs ?

La guilde était au plus bas financièrement. À cause des dommages occasionnés par le gigantesque dragon artificiel de cette scientifique folle, les finances de l'organisation durent être consacrées à la reconstruction des cinquantaines de maisons détruites dans l'attaque, ameublement compris.

Il en fut décidé ainsi lorsque le maire apprit malencontreusement que non seulement le mage qui alimentait le Dragonoïde faisait partie de Fairy Tail, mais que celui qui l'y avait amené en collaboration avec Daphné – Grey lui-même – y travaillait également.

Dans sa grande magnanimité, il autorisa qu'ils bénéficient d'un prêt, mais jugea pour le reste que la guilde devrait réparer le trouble qu'elle avait causé. Ce qui, en plus des dépenses récentes pour réparer une énième bêtise de Natsu, fit entrevoir la fin de Fairy Tail à tous. S'ils n'étaient plus capables de payer l'impôt mensuel imposé par le Conseil de la Magie...

Tous perdirent leur sang froid à cette nouvelle. Et inconsciemment, l'absence du mage de feu créa un vide où l'espoir et la joie tombaient lentement. Et Grey aurait pu l'empêcher.

Il aurait pu retenir son camarade lorsque le visage de ce dernier se froissa au milieu de sa phrase, une curieuse expression qui mêlait surprise et incompréhension. Il aurait pu l'interroger lorsque son poing se crispa contre sa poitrine, comme pour tenter d'apaiser la douleur qui y naissait. Il aurait pu lui attraper le bras lorsque celui-ci se retourna, s'excusa brièvement et courut dans la direction opposée avec urgence.

À la place, le mage de glace le regarda simplement partir avec perplexité, puis fut rappelé à l'ordre par les consignes succinctes d'Erza. La rage le gagnait en y repensant.

Pourquoi, pourquoi n'avait-il donc pas arrêté le jeune homme à l'écharpe pour le questionner quant à sa réaction ? Pour lui demander où il allait, ce qu'il allait y faire, n'importe quoi ! Pourquoi était-il resté si silencieux, si passif, observant son partenaire s'éloigner sans se joindre à lui pour calmer de ses troubles, l'accompagner, ne pas le laisser seul après qu'un individu louche ait montré de l'intérêt à son égard ?

Pour l'amour de Mavis, il venait d'être utilisé comme carburant humain ! Quel ami ne s'inquiéterait pas de le voir disparaître si peu de temps après une atteinte à sa vie ? Grey, bien sûr. Grey aurait pu le retenir, mais s'était abstenu. Grey aurait pu l'interroger, mais s'était abstenu. Pendant les deux semaines sans lui, Grey aurait pu s'inquiéter, mais s'était abstenu. Et franchement, qui alors était le plus idiot des deux ?

Toutefois, il lui restait une chance de racheter son erreur en le cherchant. Une nouvelle chance de prouver que l'idiotie qui l'avait saisi était momentanée, de ramener le sourire de Lucy, de Happy et de ramener cette fragile joie à la guilde en ces temps difficiles. La guilde avait besoin de Natsu, après tout, et Natsu avait besoin de la guilde.

Il le ramènerait à la maison, quoi qu'il en coûte.

Alors, peut-être qu'enfin le poids qui pesait sur sa poitrine serait apaisé.

––––––––––––––––––––––––

La lumière. Puis, l'obscurité.

L'obscurité, où se fondaient, pêle-mêle, tant de monstres aux dents acérées, d'où pendaient des filets de salive, qui le déchiquetaient, le broyaient jusqu'à le réduire en pièces et s'abreuvaient de son sang, se nourrissaient de sa carcasse pourrissante ; des monstres dont les mains griffues révélaient sur leur passage le moindre secret, la moindre imperfection cachée dans les plis de son corps impur, dans son âme même et l'en débarrassaient, jusqu'à ce que la laideur profonde qui s'y dissimulait apparaisse en plein jour.

Étaient-ils imaginaires ? Ou bien réels ? Il s'y perdait. Cela importait peu, à vrai dire.

Ces mains forcèrent un chemin entre ses jambes mutilées et, alors qu'on volait ses lèvres dans un baiser passionné, elles ouvrirent la boîte de Pandore qui s'y était nichée. À l'intérieur, elles cherchèrent et cherchèrent ce qu'elles ne pouvaient y trouver.

Sa bouche enfin libérée, il toussa et hoqueta violemment, secoué de terribles tremblements tandis qu'il luttait pour reprendre son souffle. Mais peu importait combien il inspirait d'air, il ne lui semblait inhaler que l'infâme poison que ce monstre transpirait par toutes ses pores, avec lequel il le contaminait jour après jour. Dans l'espoir de l'empêcher de recommencer, il pinça les lèvres fermement et pria, pria de toutes ses forces qu'enfin cesse ce cauchemar.

Il ne voulait pas ça, il ne voulait pas ça, il ne voulait pas ça-

Pourquoi ne venait-on pas le secourir ? Où était tout le monde ? Happy, Lucy, Grey, Erza, le vieux... Que faisaient-ils ? Qu'attendait-ils ? Tout ce temps, il les avait attendu... Tout ce temps, il avait continué d'espérer et de lutter, mais où étaient-ils ? Ils ne venaient pas et peut-être... Peut-être qu'en réalité, il avait toujours été seul... Peut-être qu'au fond... Ils ne s'étaient jamais souciés de lui, et tous menaient une vie heureuse sans se soucier de lui désormais.

Les larmes coulèrent sur son visage.

Une exhalation d'exaltation gelée caressa sa nuque, lui glaçant le sang. Un gémissement de plaisir l'accompagna, et l'entièreté du corps de Natsu se pétrifia d'effroi. Il perdit tout sens d'où il se trouvait, se sentant flotter loin de lui-même et restant pourtant désespérément ancré à son enveloppe charnelle, plaqué contre ce mur à la froideur de la brique.

Il y avait tant de violence dans les caresses de ces mains, infiniment plus brutale que celle causée par des poings. C'était une sorte de violence qui déchirait l'entièreté de son être en morceaux, une force imparable qui corrompait aussitôt toutes ses croyances et le laissait gisant dans son plus simple appareil, impuissant et à la merci de ses monstres.

Il pleura, supplia et sanglota vainement jusqu'à ce que sa voix s'éteigne sous les mains fermes et putrides du monstre qui couvrait sa bouche. Son esprit finit par se vider, s'emplissant à la place des halètements et des gémissements et des caresses des mains de cet étranger à l'en rendre malade.

Quelque chose s'enfonça à l'intérieur de lui.

La lumière du couloir s'évanouit, engloutie par l'obscurité qui submergeait tout.

––––––––––––––––––––––––

Trois semaines de recherches s'étaient déjà écoulées, mais Natsu restait introuvable.

Après la soudaine accélération de cadence des suites de la trouvaille de Happy, la semaine précédente, les deux équipes commençaient de nouveau à s'épuiser ; la pluie ruinait leur moral et les recherches leur énergie, si bien que les membres de l'équipe des Shadow Gear en venait parfois à souhaiter travailler sur le chantier. Mais Reby, par amitié pour Lucy, tâchait de motiver sa troupe à ne pas abandonner.

L'équipe de Lucy, quant à elle, ne possédait pas véritablement de support moral attitré puisque qu'une forme de relai s'était installée pour ce rôle. Sûr, Erza s'occupait de l'aspect logistique du groupe en choisissant les divers endroits où ils mèneraient leurs recherches, mais en son absence – du fait de sa double casquette de responsable des travaux et de membre d'une des équipes de recherches – Lucy et Grey savaient parfaitement s'en charger eux-mêmes.

Quant à servir de support moral... Bien sûr, Erza était motivée à trouver son camarade disparu dans de mystérieuses circonstances, et s'inquiétait de la longueur de son absence – cinq semaines, soit déjà plus d'un mois, le double de ses périodes d'absence ordinaires – mais son esprit demeurait partagé entre les deux tâches auxquelles elle s'était consacrée. Les travaux et sa recherche.

D'un côté, elle s'était engagée avant tout sur la reconstruction des bâtiments, qui ne progressait pas assez rapidement à son goût. Les mages mobilisés donnaient tout ce qu'ils avaient, mais restaient malheureusement en sous-effectif.

Bien que l'organisation elle-même soit mise en danger par la dette, la guilde ne pouvait décemment pas sacrifier plus de main d'œuvre, restant surtout un intermédiaire entre les avis de missions et les mages et ne pouvant pas prétendre retirer à ses membres la possibilité d'accomplir les missions pour lesquelles ils avaient rejoint Fairy Tail. Une compensation était déjà versée aux mages participants, compensation que la guilde peinait à payer.

Aussi, Erza se surprenait souvent à souhaiter rester sur placer et aider la force travailleuse de tout son possible, ses talents gâchés, à ses yeux, lorsque consacrés à n'importe quelle charge qui ne requérait pas l'usage de sa grande force et de sa polyvalence.

Pourtant, elle revenait vite à la réalité lorsqu'elle se souvenait des raisons qui l'avaient amenée à rejoindre Lucy dans ses recherches. À savoir sa culpabilité.

Oui, elle se sentait terriblement coupable, coupable de son manque d'inquiétude précédent, de son attitude dédaigneuse face au souci de Lucy – qu'elle considérait toutefois comme une sœur – et du temps qu'elle avait laissé s'écouler dans l'inaction la plus totale. Elle se serait frappée si la constellationniste ne l'avait pas priée de ne pas s'y abaisser.

Certes, ce manque d'inquiétude était préalablement motivé par des raisons logiques, basé sur l'expérience de son partenaire acquise après des années à fréquenter Natsu : par le passé, il s'était tant absenté sans dire un mot, pour revenir dans le courant de deux semaines sans aucune explication, la faisant enrager de tant s'être inquiétée pour rien, qu'elle ne pouvait simplement plus se risquer à se donner du souci, surtout pendant la crise que la guilde traversait.

Toutefois, elle aurait dû comprendre l'anormalité de la situation plus tôt. Elle aurait dû réaliser que son comportement était vieux de six, presque sept ans, et que depuis, aucune autre de ses "périodes noires" ne s'étaient reproduites. Elle aurait dû, mais elle ne l'avait pas fait. Et désormais, elle s'interrogeait en silence : était-il trop tard ?

Serait-elle à nouveau capable de revoir son visage, de s'excuser, de lui montrer à quel point elle se sentait redevable de la chance qu'il lui avait offerte dans la Tour du Paradis ? Il avait vaincu Jellal pour elle, s'était opposé à son sacrifice, l'avait tirée de cette Lacrima et ramenée jusqu'à la berge, en sécurité. Il lui avait fait promettre de ne plus mourir pour ses amis, mais de vivre pour eux.

Et depuis, elle s'était engagée à vivre. Pas nécessairement pour lui, mais au nom de leur promesse.

Et voilà qu'elle l'abandonnait sans se soucier de lui, dans son grand égoïsme. Décidément, elle restait tout aussi cruelle qu'à l'intérieur de son armure. Rien chez elle ne correspondait à l'image qu'elle donnait de sa personne, cette guerrière sans peur à la force cataclysmique et à l'autorité de fer. Finalement, rien n'avait véritablement changé depuis sa décision de s'ouvrir plus aux autres. Elle continuait de ruminer le passé.

Heureusement, la présence de ses coéquipiers pour l'épauler atténuait généralement ses plus gros défauts, ce dont elle remerciait le ciel. Grey, dont la franchise l'empêchait souvent de se perdre dans les méandres de son esprit, dont les boucles et les torsades l'amenaient fréquemment à déduire incorrectement ce qu'elle pensait être des faits. Happy, dont la détermination menait souvent ses pas.

Et Lucy.

Lucy, dont l'intelligence et la qualité des déductions l'inspirait toujours – comme lorsqu'elle suggéra d'encourager les habitants à faire du volontariat, en jouant à la fois sur la sympathie qu'ils pourraient avoir pour leurs amis en détresse, ou l'idée de leur offrir des réductions sur des produits de la guilde, afin qu'ils perdent moins d'argent qu'en compensant chaque travailleur individuellement ; il était impossible de douter de son grand sens des affaires, qu'elle semblait pourtant renier, sans doute à cause de la connexion que ce trait de caractère établissait avec son père.

Lucy, dont la lucidité dans ce milieu rempli d'hommes fournissait une ancre solide à laquelle se raccrocher, une présence calme et confortable hors des moments de combat intense auxquelles elles étaient souvent confrontées.

Lucy, la petite sœur qu'elle n'avait jamais pu avoir.

Et, entourée de ses amis, Erza se sentait prête à surmonter n'importe quel obstacle, qu'il s'agisse de ses responsabilités envers Natsu ou envers la guilde, de la figure qu'elle représentait publiquement au sein de cette même organisation ou n'importe quel ennemi qui se dresserait contre sa guilde.

Elle n'abandonnerait pas si vite.

Et elle rendrait cette vie, que Natsu avait sauvée, digne d'être vécue.

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L'obscurité. La terrifiante obscurité qui la détenait prisonnière.

Peu importait ses efforts, ses supplications, les misérables prières qui ne quittaient jamais ses lèvres, l'obscurité dévorait toujours ce qui lui était cher. Elle avait consumé les yeux de sa mère, cette femme soupe au lait dont l'énergie fut un jour ravie par la disparition de son mari. Elle dévorait lentement son frère, dont la colère insatiable brisait tout ce qu'elle touchait à la manière d'un éternel ouragan ; l'obscurité ne quittait plus ses yeux depuis le jour où leur père les avait quitté.

Et elle clamait désormais Natsu, dont la gentillesse avait, un temps, éclairé la misère qui hantait chaque os qui la maintenait debout. Dans la houle noire contre laquelle elle se débattait désespérément, il lui avait tendu la main, lui avait demandé son nom, avait cherché à communiquer avec elle et enragé pour elle, s'opposant encore et encore à la tyrannie de Yerami, son aîné.

Continuellement, par sa faute, tant de coups lui avaient été donnés. Continuellement, par sa faute, tant de souffrance lui avait été infligée. Parce qu'elle désobéissait à de simples ordres, il se trouvait brisé, encore et encore et encore, par ces fortes mains qui, un jour, avaient caressé sa tête avec tant d'affection. Parce qu'elle était si mauvaise, il était constamment forcé de la discipliner.

Maya était tout simplement exécrable.

Sans voix pour s'exprimer, elle dépendait sans arrêt des autres pour communiquer à sa place, sa gorge trop faible pour porter le moindre son à ses lèvres quand bien même elle en suppliait les cieux, les dieux, n'importe quelle entité au pouvoir dans ce monde. Elle ne possédait pas de talent quelconque, pas de physique attrayant et avec ses gestes maladroits et la fragilité de ses membres, elle n'avait tout simplement rien pour elle.

Elle vivait sans attaches, tenant plus du chien errant trempé par la pluie que véritablement de l'humain ; pourtant, même les pitoyables jappements qu'elle tentait d'articuler pour satisfaire son frère refusaient de s'échapper de sa gorge. Elle ne pouvait simplement rien faire correctement.

Et pourtant, il la gardait en vie ; pourtant, il la nourrissait, l'habillait et lui donnait du travail ; pourtant, il lui avait appris à lire et écrire, puis à s'exprimer avec ses mains lorsque sa voix fut dérobée à son tour. Qui d'autre l'aurait fait ? Qui l'aurait possiblement prise de pitié après la Nuit Rouge, elle, cette moucharde de cinq ans sans le sou et sans nulle part où aller ?

Elle serait morte, sans lui, cette nuit. Déléguée à une statistique morbide, privée de toute sympathie en ne se réduisant à rien qu'un chiffre de plus, une personne supplémentaire à périr en cette nuit où les flammes dévorèrent sa ville. Il l'avait sauvée, dans sa grande bonté d'âme, et elle devait s'en estimer heureuse chaque jour qui passait.

Oui, son frère était bon. Personne ne le voyait, s'attardant trop sur la rage qui le ravageait, tempêtait sous sa peau jusqu'au bout de ses doigts, où s'accumulait la violence de son être, la frustration qui habitait le moindre pli de son visage. Personne ne connaissait le Yerami avec lequel elle était familière, ce frère si attentionné à son égard, qui sacrifiait des heures à son éducation et de l'argent sur sa paye pour lui acheter à manger.

Personne ne connaissait cette facette de lui ; aussi, elle souhaitait crédulement que chacun puisse réaliser qui se cachait derrière cette indomptable colère. Et chaque jour, faisant cette naïve prière, elle l'observait évoluer dans le silence auquel elle était condamnée.

Récemment, il rayonnait de bonheur davantage qu'à l'accoutumée – une occasion autrement si rare qu'elle en devenait miraculeuse – et tournait de moins en moins sa colère contre elle. La rage usuellement synonyme à son frère s'était singulièrement apaisée envers la majorité des gens avec qui il entrait en contact. Et Maya en connaissait parfaitement la raison.

Natsu.

Au départ, le prisonnier n'avait rien de particulier par rapport aux autres sujets. Yerami l'avait ramené inconscient, mains et pieds liés par des menottes anti-magie, et, mis à part sa couleur de cheveux caractéristiques, il ne parut pas si différent des autres malheureux hommes que son frère capturait pour diverses raisons.

Cependant, sa gentillesse et sa persévérance dans la douleur l'avaient vite distingué des autres. Là où les autres détenus perdaient tout courage, toute identité après trois semaines de détention et de tabassage quotidien, se réduisant à des loques humaines tremblantes, silencieuses, aux visages creusés et aux yeux terriblement vides n'attendant plus que la mort, il avait tenu bon et continuait, encore et encore, de se battre.

Il endurait la faim, le froid, la violence et l'humiliation vaillamment, sans jamais cesser de se battre, quand bien même son aîné le battait jusqu'à la soumission, lui infligeait des horreurs psychologiques innommables et absolument insoutenables – avec une nette préférence pour les boulettes de riz que Maya lui apportait, qu'il parvenait toujours à tourner en une épreuve de détermination – sans pour autant tout à fait parvenir à le briser complètement.

Et irrémédiablement, elle avait vu Yerami devenir lentement captivé par le prisonnier et son esprit combatif, et redoubler d'efforts dans ses traitements inhumains.

Son frère, après tout, prenait un plaisir particulier à briser ce qu'il trouvait beau et agréable, mais se lassait vite de ce qui ne souffrait plus. Pourquoi briser ce qui ne manquerait à personne, et pourquoi maltraiter ce qui n'exprimait pas sa souffrance ? C'était, de son avis, une terrible perte de temps. Aussi, dès qu'il trouvait quelque chose qui lui résistait un tant soi peu, il s'en amourachait maladivement jusqu'à finalement le briser et s'en lasser.

Et Maya qui, en fin de compte, ne possédait pas la force de s'opposer, se contentait de regarder passivement passer les prisonniers, puis les laissait se briser sans intervenir outre mesure, sans remettre en question ses ordres, se prétendant aveugle à l'agonie que les actions de Yerami éveillaient dans leurs yeux. Et la nuit, lorsqu'elle était la plus vulnérable, leurs abominables cris emplissaient son esprit jusqu'à l'aube, étouffant son cœur sous le poids insupportable de la culpabilité.

Jusqu'à Natsu.

Son incessante bataille contre le sadisme de son frère, jour après jour, avait fait germer en elle la curieuse graine de la rébellion, qui la poussait à désobéir malgré sa pleine conscience des conséquences que ses actions entraîneraient. Au gré des gifles, des coups et des mots insultants, elle retournait sans cesse auprès de cet homme en dehors des heures réglementées pour lui apporter de la nourriture, de la compagnie, de la gaieté, n'importe quoi pouvant garder cette frêle flamme brillante en vie.

Irrémédiablement, elle désirait baigner dans la chaleur humaine de cette flamme, dont la douceur lui avait tant manqué. Elle vivait asphyxiée six pieds sous terre depuis sept ans, sans le moindre contact extérieur, privée de la lumière du soleil et de la tendresse des bras d'une mère. Elle ne connaissait le monde extérieur que d'après les livres de la bibliothèque sur l'histoire, la géographie, la botanique, la magie et bien d'autres sujets. Les gens que Yerami ramenait de l'extérieur constituaient son unique source de divertissement lorsque leurs langues se déliaient et qu'ils parlaient d'où ils venaient.

Et irrémédiablement, Maya, dans son terrible égoïsme, refusait de le céder à Yerami quand bien même il le désirait pour lui tout seul.

Il étoufferait la flamme, la priverait de son air en la gardant enfermée entre ces quatre murs immuables, cette pièce inchangée qu'il remplissait chaque jour de son immonde fumée âcre. Il l'aspirerait jusqu'à la dernière goutte, la volant des mains et des yeux de Natsu jusqu'à ce que ceux-ci deviennent froids et durs, dépouillés de leur vie. Il le briserait. Il brisait toujours tout.

Mais cette fois-ci, Maya le protégerait. Cette fois-ci, elle ne resterait plus impuissante.

Vérifiant subrepticement que personne ne se trouve à proximité, elle s'approcha de la cellule qui détenait le jeune homme avec autant de discrétion que le lui permettaient les claquements de ses pieds nus sur les froids pavés du couloir, et sortit d'un pli de sa robe rapiécée la clé de la cellule qu'elle y avait caché. Elle l'inséra dans la serrure, puis la tourna lentement, le plus silencieusement possible afin de ne pas se faire repérer.

Timidement, elle poussa la porte ouverte du plat de la main, appréciant un instant la complexité des marques apposées sur l'obstacle en fer et invoquant sur son visage le plaisir de voir le prisonnier, habitée par l'infime espoir que sa joie seule puisse apporter la clarté dans l'obscure cellule. Étirant ses lèvres en un mince sourire, elle se glissa dans l'insipide pièce grise et secoua la main pour saluer son ami.

Sa joyeuse expression disparut de son visage aussi vite que si elle eût été giflée.

Dans cette cellule puant l'animal – en rut, elle réalisa avec effroi – dans son plus simple appareil, gisait Natsu, les bras immobilisés au dessus de sa tête portant encore les lacérations que Yerami lui avait infligé et les jambes écartées de façon artificielle, sans considération pour les attelles – désormais détruites – qui maintenaient ses os en place pour en faciliter la guérison. Les restes déchiquetés de son pantalon reposaient près de lui en un tas gris aux morceaux indistincts.

Et c'est en remontant davantage le regard que Maya contempla véritablement, peut-être pour la première fois, les horreurs que son frère infligeait aux autres. Comme à travers les clichés d'un appareil photo, son esprit enregistra les images par saccades entrecoupés de violents moments de noir, pendant lesquels ce dernier tentait tant bien que mal de se remettre de cette vision d'épouvante.

Aucune des giclées rouges qui couvraient habituellement le jeune homme lorsque la petite esclave lui rendait visite n'était en vue. À la place se trouvaient de grandes tâches d'un liquide blanc crème. Avec un haut-le-cœur, elle le reconnut comme étant du sperme. Trop de sperme pour seulement être le sien. Il en était recouvert, et par leur trajectoire, cela ne pouvait venir que de devant-

Il avait- Il avait maintenu Natsu immobile et-

Yerami- Yerami n'aurait pas pu- Il n'était pas une mauvaise personne, il était juste incompris-

Elle rêvait. Elle ne pouvait que rêver, prisonnière d'un cauchemar qui ne finissait pas. Le Yerami qu'elle connaissait- Le Yerami qu'elle aimait ne commettrait jamais un tel acte, tout du moins pas sans sa présence, autrement comment pouvait-elle savoir qu'il s'agissait de sa faute, de son unique faute, qu'il ne martyrisait les prisonniers que parce qu'elle était si mauvaise, si abominable-

Maya ne pouvait détourner le regard, assaillie par les images qui s'imposaient à ses rétines. Le torse rachitique, dont les côtes paraissaient prêtes à faire éclater la peau. Les morsures rouges et enflées, violacées et semblant terriblement douloureuses, constellant sa peau là où les bandages – à moitié défaits – ne la protégeait pas. Les griffures, tout aussi rouges et vives et en profond contraste avec la pâle peau du prisonnier. Les lèvres, mordues jusqu'au sang. Les larmes qui mouillaient ses joues. Le cou noir d'ecchymoses.

Et ses yeux. Là où avait toujours subsisté une lumière, une vive flamme dont la chaleur ne manquait jamais de la réconforter, ne résidait plus rien. Là où l'espoir survivait encore telle une étincelle dans l'obscurité qui recouvrait tout ne restait plus rien, plus qu'un terrible vide dont toute la vie avait été ravie, une abysse où s'en allait mourir tout ce qui était beau et agréable.

Il était trop tard. Yerami l'avait finalement brisé.

La petite esclave tenta de ne pas cligner des yeux, de ne pas bouger, de ne pas respirer. À chaque battement de cil, la vérité s'imposait davantage à son esprit et brisait tout ce qui s'y trouvait sous son poids.

Violé. Natsu avait été violé. Son frère avait violé Natsu.

Elle tomba à genoux et vomit le maigre contenu de son estomac sur le sol.

Et face à l'impuissance de sa condition, la rage la saisit, des larmes brûlantes se déversèrent sur les joues et ses petits poings se crispèrent et se mirent à trembler. Après des années de désillusion, cet écran de fumée qui cachait sa vision se dissipait enfin et finalement, elle pouvait regarder la vérité en face et voir, voir le monstre qui manipulait le corps de son frère.

Son visage se froissa en une expression hideuse, aux yeux fous et complètement enragés et tout son corps se tendit, tremblant de la fureur qui s'y accumulait lentement avec chaque tremblement, chaque souvenir lui revenant à l'esprit, chaque horreur que son raisonnement ne pouvait défendre et chaque acte de gentillesse que Natsu lui avait adressée.

Maya le sauverait. Cette fois-ci, elle le sauverait définitivement.

La graine de rébellion en elle germa, et fleurit en une magnifique fleur écarlate.

Et, de toute la voix qu'elle n'avait pas, elle hurla.