Avant propos : Voilà ! Le chapitre 3 est ENFIN complètement réécrit. Il a gagné environ 8000 mots (yup, j'appelle ça de la réécriture !) et a à mon avis bien gagné en signification... et potentiellement en epicness :p
Enfin bref, j'espère que ça vous plaira ^^
Encore une fois désolé du temps que ça a pris, mais je pense que ça en valait clairement la peine. Le chapitre 4 devrait suivre d'ici peut-être une semaine ou deux, le temps d'effectuer quelques changements plutôt nécessaires.
Chapitre 3 - Les forêts de l'Ithilien
Lorsque le soleil daigna finalement se lever, éclairant mollement la Terre du Milieu de ses rayons, Elerion venait de sortir de la maison qu'il occupait avec sa famille, s'étirant dans la lumière matinale. Il n'était pas particulièrement rare que les Gardes de la Tour possèdent un foyer où se reposer, mais il était bien plus rare qu'ils s'y trouvent, leur mission les menant souvent à rester éloignés de leur famille durant plusieurs semaines, voire même plusieurs mois lorsque le Gondor était en guerre.
Vérifiant que sa tunique et son armure de maille étaient bien attachée par le ceinturon de cuir qui retenait son épée, il jeta un dernier regard vers le salon étroit où se trouvaient sa femme, une jeune Gondorienne d'une trentaine d'année à peine et venant de Dol Amroth, ainsi que son fils de trois ans, agitant une petite épée en bois en courant.
Ils se rapprochèrent de lui, son fils lui montrant un grand sourire sur son visage angélique, presque imité par sa mère, dont les lèvres semblaient ne pas trop savoir quoi choisir entre la joie et la peine.
-Tu feras attention à toi, n'est-ce pas ?
Elerion l'embrassa et lui sourit.
-Bien évidemment. Et puis, tu sais, cette mission ne sera sans doute pas si dangereuse que ça. Si notre diplomate se débrouille bien, nous ne devrions même presque rien avoir à faire. Et puis je serai avec Anerän. Et tu le connais suffisamment pour savoir de quoi il est capable lorsque je suis en danger.
Elle sourit à l'évocation presque dissimulée du moment où, plus jeune, allant la retrouver à Dol Amroth, il avait perdu le contrôle de son cheval et avait été précipité au bas d'une petite crique inaccessible. Ce qui n'avait pourtant pas empêché le vétéran de partir à sa recherche et de le remonter tout seul.
Le petit enfant dont les cheveux blonds platinés étaient plaqués contre son visage s'agrippa à la main de son père.
-Viens-là mon bonhomme !
Il l'avait soulevé d'un seul coup et passait maintenant vivement sa main dans ses cheveux, les ébouriffant en riant. Finalement, l'ayant reposé à terre, il se glissa dans les rues de Minas Tirith.
Il avait revêtu une cape noire et argentée dont les rebords traînaient presque par terre, cachant son épée en passant au-dessus et ses cliquetis avec son froissement. A chaque enjambée qu'il faisait, il se rapprochait du dernier cercle qui composait la citadelle, là où étaient les appartements du commandant de la garde, et sentait l'air se réchauffer et la lumière devenir plus vive et plus chaude sous les rayons de plus en plus réveillés du soleil. Peu à peu, ce ne fut plus un amas de nuages gris et mous qui ornèrent le ciel mais un azur brillant et triomphant.
Au moins une chose qui s'avérera bonne pour cette journée…
Il avait eu du mal à mentir à sa femme et son fils, sachant pertinemment que la mission dans laquelle il avait promis au seigneur Faramir de s'engager n'était clairement pas la plus dépourvue de dangers qu'il soit. Il conservait encore le goût amer du mensonge dans sa bouche, sensation qui l'avait complètement englouti lorsqu'il avait laissé se dessiner un sourire sur son visage, lorsqu'il avait saisit son fils. Il n'aimait pas mentir et ce n'était pas dans ses habitudes. Mais garder le secret était particulièrement important dans ce cas-là. C'était une directive directe d'Elessar, et Elerion ne tenait surtout pas à aller contre la volonté de son roi.
Il prenait bien le temps d'observer les murs et maisons de Minas Tirith, marchant lentement et sans se presser outre mesure. La ville semblait comme pétrifiée dans le temps, figée dans une lumière de moins en moins hésitante et de plus en plus ferme. La plupart des volets étaient fermés, se lever avec le soleil ou même avant n'était pas particulièrement de coutume ces temps-ci. Du moins, pas pour la majorité des habitants, les commerçants et les soldats étant bien évidemment soumis à une toute autre nécessité. Alors que ses pas le menaient lentement vers l'escalier qui menait finalement au dernier cercle de la cité, il vit quelques têtes sortir des fenêtres, grimaçant à la vue du soleil.
La ville resplendissait désormais dans la clarté du matin, semblable à un joyau irradiant de feu et de lumière. Certains, en des jours plus anciens, auraient sans doute pu comparer la beauté de la ville à celle des Silmarils. Mais en ces jours, personne n'en avait un souvenir exact en Terre du Milieu.
Et c'eût sans doute de plus été une offense à ces gemmes qui causèrent tant de désolation que de les comparer à une cité humaine, aussi radieuse et embellie par toutes les races qu'elle eût été.
Car en effet, la quasi-totalité des cicatrices que le siège de Minas Tirith et la guerre de l'anneau avaient pu laisser avaient disparu, sous l'ardeur combinée des Hommes, des Nains et des Elfes. La ville était bien plus belle qu'autrefois et méritait d'autant plus son ancien nom, Minas Anor, tour du soleil. Elle était désormais non plus sans vie et froide mais remplie de végétation et de places où se chevauchaient les arbres et où les fontaines laissaient lentement s'écouler l'eau.
De grands et verts arbres, œuvre des elfes de Mirkwood, ornaient désormais les rues de pierre, leur feuillage parsemé de traits d'or et d'argent vibrant avec le vent procurant de l'ombre aux grandes places nacrées, œuvre des Nains d'Erebor et des Monts du Fer, sur lesquelles le soleil se prélassait et dorait les pavés. Le travail des fils d'Aulë avait rendu à la Tour de Garde son éclat d'autrefois, sa gloire d'antan, ses murs impénétrables.
Oui, décidément, la ville qui avait subi le siège des forces du Mordor et dont les portes avaient été fracassées avait été changée jusqu'à ses fondations même. Elle avait été soignée, ses blessures les plus profondes et les plus enfouies se résorbant avec le travail des architectes nains et avec les racines des arbres, don des elfes. Elle avait été fortifiée. Fortifiée non seulement contre de possibles ennemis, bien que la guerre ne risquait que peu de mener une armée devant les murs de la cité, mais aussi et avant tout contre le temps.
Elerion s'immobilisa, voyant se découper entre les bâtisses les Champs du Pelennor. Si l'œuvre des nains, des elfes et des hommes avait su embraser la beauté de Minas Tirith, tous leurs efforts étaient restés presque vain pour restaurer les vertes plaines qui s'étendaient autrefois mollement devant la Cité Blanche. Si la guerre avait profondément dénaturé un endroit au point de rendre vains les efforts conjugués de plusieurs races, c'était bien les Champs du Pelennor. Minas Ithil, renommée Minas Morgul lors des heures sombres, lorsque les Nazgûls s'étaient emparé de la cité longtemps auparavant, avait pu être purgée et, si Elessar avait choisi de ne pas réhabiliter la sœur jumelle de Minas Tirith, il l'avait complètement rasée, afin que rien ne subsiste des ténèbres de Sauron et de leur corruption.
Mais, bien qu'ils n'aient pas pour autant complètement été inchangés par le temps et l'aide des elfes, les Champs du Pelennor semblaient encore porter l'immonde cicatrice qu'avaient laissé les troupes de Sauron.
L'herbe, autrefois grasse et prolifique, était réduite à des brins brisés et desséchés. Piétinée par les orques, par les chevaux des Rohirrims, par les énormes pattes des oliphants, embrasée par le regard de Sauron, elle n'était plus qu'un vague souvenir de ce qu'elle avait pu être autrefois. Lentement cependant, elle semblait reprendre ses droits d'autrefois et, çà et là, quelques touffes d'herbes plus vertes se mettaient à repousser, comme animées d'une volonté d'effacer tout souvenir de la dépravation connue par ces terres.
Et Osgiliath…
Alors que ces deux mots se formaient dans son esprit, Elerion se rapprocha sans le remarquer de l'espace qui séparait les deux bâtiments en pierre, s'y glissant et se retrouvant après quelques minutes au bord du sixième cercle. Un vent léger et frais s'engouffrait dans ses vêtements et ses cheveux. La vue était complètement dégagée, libre de toute contrainte.
Immenses, les Champs du Pelennor se déployaient brutalement tout autour de Minas Tirith. Mais ce n'était pas ceci qui attirait le regard d'Elerion.
Osgiliath…
Se dévoilant entre les ombres et les lumières du matin, se tenait l'ancienne capitale du Gondor, autrefois détruite par les armées de Sauron durant la Guerre de l'Anneau. Le champ de ruine qu'elle avait été à la sortie de la guerre était bien changé et, si la partie Est de la ville semblait encore porter la marque de la destruction, ce n'était absolument pas le cas de la rive Ouest. En effet, baignant dans la lueur encore un peu blafarde et opaline qui inondait le fleuve et ses alentours, l'ancien fleuron du Gondor s'étendait fièrement.
Des ruines qui étaient restées de la guerre, il ne restait presque plus aucune trace. Suite à un travail de titan des ouvriers Gondoriens, tous les débris avaient été enlevés et les bâtiments en si mauvais état qu'il était impossible d'en tirer quoi que ce soit avaient été complètement rasé.
Alors avait commencé la reconstruction d'Osgiliath.
En quelques années, la ville s'était développée, les premiers bâtiments ne tardant pas à s'ériger, bordant tout d'abord le fleuve puis s'étendant de plus en plus loin, jusqu'à atteindre la taille de l'ancienne cité avant sa destruction.
Désormais, la rive Ouest d'Osgiliath n'avait presque rien à envier aux grandes cités qu'étaient Dol Amroth ou même Minas Tirith, ses bâtiments en pierre et en marbre finement ouvragés, certains par des artistes nains, lorsque le Gondor avait fait appel à eux pour certains bâtiments particulièrement importants, et d'autre par les Hommes.
Outre les grandes tours de guet qui dépassaient de la cité, un bâtiment ressortait tout particulièrement. De là où se tenait Elerion, il était difficile de savoir ce qu'il était et d'en apercevoir véritablement quoi que ce soit mais il avait déjà été voir de plus près les travaux qui se déroulaient dans la grande cité.
Une bibliothèque immense, regroupant non seulement les copies des archives de toutes les cités Gondoriennes mais aussi un nombre immense de livres de médecine, d'histoire, d'aventure, de commerce, de botanique, de zoologie… et surtout, trois autres quartiers supplémentaires. Le premier pour les écrits elfiques, traduits ou non, fournis par les elfes de Mirkwood et de Fondcombe. Le second était réservé aux écrits nains. Car les nains avaient, au vu de tout ce qui était advenu au cours des derniers âges, finalement accepté de partager leur langue et de l'apprendre à certains maîtres du savoir. Ainsi, des copies en grand nombre de livres, albums et manuels nains allaient être acheminées en Gondor afin de remplir la bibliothèque d'Osgiliath. Enfin, le dernier quartier avait, lorsqu'Aragorn Elessar avait énoncé sa construction, plus qu'étonné. Réservé aux Hobbits et autres gens de la Comté, il abritait déjà un livre, copié en de multiples exemplaires. Le Livre Rouge de Bilbo Baggins.
La volonté du roi du Royaume Réunifié de faire d'Osgiliath, à défaut de la rendre à nouveau capitale du Gondor, le centre culturel, artistique et savant du Gondor avait provoqué de vives réactions de joie et les Gondoriens avaient mis de plus en plus d'ardeur à la reconstruction de la ville, tous désireux de rendre à la cité son ancien statut et de l'embellir et de l'agrandir. Après tout, la guerre était passée, la paix était de retour. Il était temps de se consacrer aux chants, aux histoires, aux découvertes, aux autres cultures.
Car bien que la Bibliothèque de Mithrandir, car tel était son nom, fut le bâtiment le plus important du projet de reconstruction de la ville, un grand nombre d'ateliers, théâtres et musées avaient aussi été prévus.
Et c'est ainsi que se tenait la cité qu'observait Elerion. Une moitié éclatante d'une gloire nouvelle et grandissante et l'autre peinant, se remettant encore difficilement de toute la souillure que les armées de Mordor avaient pu lui imposer.
Il détacha finalement son regard à regret de la contemplation et, se glissant à nouveau entre les deux bâtiments, il revint sur la route qui le menait vers le dernier cercle de Minas Tirith.
Il ne se rendit même pas compte qu'il avait avalé les marches à toute vitesse et qu'il avait pénétré dans l'ultime cercle qui composait la puissante forteresse Gondorienne, encore étonné de la beauté de ce qu'il avait eu la joie de voir.
Alors qu'il finissait de grimper les deux dernières marches, une violente rafale de vent le secoua, le forçant à se plier en deux afin de ne pas être emporté. Il traversa le septième cercle à toute vitesse, jetant un regard compatissant aux deux gardes qui étaient chargés de la veille sur l'arbre du Gondor, qui était complètement malmené par le vent. Ceci dit, les deux hommes non plus n'en menaient pas large, retenant tant bien que mal leurs armes à leur place. Alors qu'il achevait de courir vers l'entrée du bâtiment où étaient regroupées l'armurerie et la plupart des baraquements, il aperçut Hargun ainsi qu'une autre garde se diriger vers l'Arbre Blanc. Il se précipita à sa rencontre, un petit sourire taquin aux lèvres, se relevant légèrement pour ne pas paraître trop courbé.
Lorsqu'Hargun le vit, il le salua de la main et vint à sa rencontre.
-Tu prends la relève ou bien tu es juste venu ici pour me saluer ?
L'immense garde éclata de rire en voyant le sourire de son ami.
-Bien entendu que je prends la relève ! Bien que je ne sois pas non plus totalement fermé quant à
l'idée de te dire au revoir, ajouta-t-il précipitamment.
Elerion éclata d'un rire franc et désigna les deux autres gardes qui les regardaient avec une moue de désespoir. Il les indiqua à Hargun et lui hurla, couvrant de sa voix le vent qui rugissait dans ses oreilles :
-J'ai bien l'impression que tu es fortement attendu ! Je ne te retiens pas plus, porte-toi bien !
-Toi aussi vieux frère. Puisse l'Arbre Blanc te ramener à nous en parfait état.
Ils se serrèrent la main d'une poigne de fer et, alors qu'ils allaient se séparer, Hargun se pencha
vers lui et lui murmura :
-Et même si vous ne voulez pas nous dire pour quelle mission vous partez réellement Anerän et toi, nous ne sommes pas dupes. Fais attention à toi.
Il lâcha Elerion, qui le regarda courir pour prendre la relève des autres gardes. Il était complètement désemparé désormais. Il fit de son mieux pour chasser ce que venait de lui dire Hargun alors qu'il se frayait un chemin parmi les bourrasques de vent qui sifflaient continuellement, arrivant finalement à pénétrer dans le bâtiment de pierre de la garnison. Il passa rapidement la main dans ses cheveux et arrangea sa cape avant de se mettre en marche.
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Les couloirs étaient habillés de tentures noires et argent et il y régnait un calme et un silence suprêmes, le vent ne semblait pas même exister au-dehors. L'épaisseur et le solidité des murs du bâtiment inspiraient une sensation de sécurité absolue à Elerion. Depuis qu'il faisait parti de la Garde, il n'avait jamais douté en la capacité de Minas Tirith à résister à toute forme de mal et de dangers. Lors de la Guerre de l'Anneau, il avait été un des gardes qui avaient aidé Gandalf pour rallier les défenseurs. Même lorsque les portes avaient cédé, il n'avait pas fléchi.
Cependant, plus il réfléchissait à ses actions durant la guerre et plus un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé s'emparait de lui. Certes, il était un guerrier d'exception, et ce au même titre qu'Anerän, et avait, à de nombreuses reprises durant la Guerre de l'Anneau, eut l'occasion de s'illustrer. Mais il n'avait jamais été confronté au véritable inconnu, à l'inconnu dans toute sa splendeur et son absoluité. Il avait été formé presque dès son plus jeune âge au maniement des armes, tout comme l'avaient été nombre d'hommes du Gondor en ces temps sombres et incertains.
On lui avait souvent dit et redit qu'il y avait de grandes chances qu'il meure dans la défense du Gondor à peine les premiers combats entamés. Et, comme beaucoup, il avait fait sa première expérience de la mort très tôt, confronté à la disparition de ses parents lors d'un raid orc.
Ses instructeurs l'avaient préparé à la bataille, à se battre contre des hommes comme contre des orcs, à infliger et subir la mort à tout moment, à faire abstraction de la fatigue.
Anerän l'avait préparé à la bataille de Minas Tirith, à ce qui allait se passer. C'était un trait de caractère qui étonnait toujours Elerion que sa capacité à prévoir les actions des troupes. Il avait compris la nature des bombardements contre leur cité avant même que le siège ne soit réellement établi. Il avait prévu la déroute et la détresse des troupes du Gondor durant ce jour qui n'en avait rien, cette éternité flamboyante, crépusculaire et ténébreuse.
Lorsqu'il lui avait demandé comment il faisait, et pourquoi il était encore cantonné à un rôle de simple membre de la Garde, il lui avait souri et avait haussé les épaules. Sa réponse résonnait encore dans sa tête même aujourd'hui, tant d'années désormais passées.
« Ce n'est qu'une question d'étudier et de réfléchir à toutes les possibilités. Voir les conséquences est alors facile, et ce bien que l'on puisse ne pas avoir envisagé quelque chose. Car si on a bien étudié l'autre, alors on sera capable de réfléchir comme il réfléchi, d'avoir accès à ses idées et à ses plans. Et alors on pourra tirer des conséquences qui seront tant liées entre elles que, dans tous les cas, notre proposition sera juste.
Et quant à savoir pourquoi je ne suis «que» simple Garde de l'Arbre Blanc et de la Tour... il peut être préférable d'être au plus près de ceux qui en ont le plus besoin plutôt que de dire quelque chose et que cela ne change le destin que d'un pion sur un échiquier. »
Oui, au final, il avait été préparé à tout ce qu'il avait vécu, d'une façon ou d'une autre. Mais désormais, c'était dans l'inconnu complet qu'ils allaient s'aventurer. Il ne connaissait rien de la créature qu'ils allaient pourchasser et, si tant est que ce soit possible, encore moins des moyens possibles pour la vaincre.
Les yeux bleus d'Elerion s'étaient assombris et il ne s'aperçut même pas qu'il était arrivé devant la salle du Commandant. Il fut rappelé à lui par un appel, qui fusa droit dans son esprit.
-Elerion enfin ! Tu as en as mis du temps pour venir jusqu'ici... tu as été retardé ?
Un frisson parcourut l'échine du combattant alors qu'il s'extirpait de ses pensées. Il tourna la tête à la recherche de l'origine du son qui s'était élevé, jusqu'à trouver le visage amusé d'Anerän, un demi-sourire en coin s'allongeant sur son visage. Il lui rendit son sourire et vint le serrer dans ses bras.
-Par la vue, le vent et Hargun. Mais rien de bien important. Je pensais partir assez tôt pour arriver en avance, voire même peut-être bien te dépasser. Mais il semble que je t'ai encore sous-estimé, tout comme j'ai sous-estimé la beauté des Champs du Pelennor ainsi que la magnificence d'Osgiliath dans le matin.
Le vétéran hocha la tête d'un air compréhensif, le regard presque rêveur. Anerän voyait parfaitement de quoi il voulait parler et les images lui venaient peu à peu en tête. Il les chassa, agitant machinalement la main autour de sa tête.
-En tout cas, tu es bien arrivé en avance. De peu je suppose, le Commandant ne devrait pas trop tarder à nous faire demander. Mais il est sûr que, si tu veux un jour arriver plus tôt que moi, ce n'est pas aux aurores qu'il faudra te lever mais à la tombée de la nuit ! Et encore...
Elerion rit de bon cœur à la petite pique que lui avait lancé son ami, rappelant des souvenirs presque honteux à sa mémoire.
-Je croyais que l'on avait dit qu'on ne parlerait plus de ça ?
-Bien bien ! Si c'est vraiment ce que tu souhaites… Anerän avait levé ses deux mains en signe de conciliation et s'était éloigné d'un pas.
Les deux amis se turent et replongèrent dans leurs pensées. Elerion jeta un regard à Anerän. Son visage était sévère mais plus inquiet que d'habitude. Des cernes ornaient ses yeux, formant de lourdes poches qui s'affaissaient presque au niveau de ses narines. Il ne connaissait que trop bien cet air, celui qu'Anerän avait arboré durant la totalité de la Guerre de l'Anneau.
-Anerän ?
Le vétéran grogna et tourna la tête vers Elerion.
-Comment se sont passé les séparations ?
Il y eut à nouveau un silence, lourd et déplaisant, qui pesa jusqu'à ce que le plus vieux des deux Gardes lâche finalement rapidement :
-Mal, comme je m'y attendais. Eilinel a eu beaucoup de mal à raisonner sa sœur. Et quant à Edric, il ne voulait presque pas me lâcher. J'ai beau eu leur promettre que je leur reviendrai très vite, je sais bien qu'Eilinel ne m'a pas cru. Elle a fait semblant, bien entendu, comme l'aurait fait sa mère. Mais il y avait ce petit éclat humide dans son œil… elle a bien assez vécu de douleurs pour comprendre que je ne disais ça que pour les réconforter, et que je n'en sais rien du tout.
J'aurais bien aimé partir trop tôt pour leur dire au revoir, ou adieu, mais je ne pouvais tout de même pas laisser Edric et Mira sans rien leur dire.
C'est ce que Miriel aurait voulu de toute façon.
Elerion ressentit un léger pincement au cœur. Lorsqu'il avait fait la connaissance d'Anerän pour la toute première fois, il n'avait vu en lui qu'un homme complètement en ruine, ravagé et laissé en morceaux par des années de souffrance. Au fil des missions et des jours, les deux guerriers s'étaient rapprochés, et ce malgré l'importante différence d'âge qui les séparait.
Ils s'étaient voué un respect mutuel qui allait au-delà du simple respect qui se devait d'exister entre Gardes de la Tour du Gondor. Anerän pour l'habileté d'Elerion, qui l'égalait en bien des maniement d'arme tout en étant bien plus jeune que lui, et Elerion pour la force mentale d'Anerän.
Marié à ses vingt ans, il avait eu quatre enfants de sa femme. Leur aînée fut Eilinel, une petite fille aux cheveux platinés et aux grands yeux gris. Dès ses six ans, elle avait manifesté un immense désir de faire partie de la Garde, ce qu'Anerän avait pris en riant. Leur cadet fut nommé Elderion et vint au monde quatre années après sa grande sœur. Lui était tout à l'image de son père dans son enfance, des cheveux noirs qui tombaient en de lourdes boucles sur ses épaules, un visage angélique et, tout à l'inverse de sa sœur, un désintérêt total du métier des armes. Enfin, deux jumeaux étaient nés, trois ans après leur cadet, une petite fille à laquelle ils donnèrent le nom de Mira et un petit garçon qui prit celui d'Edric. Alors qu'il était en mission à Dol Amroth, faisant alors partie de la garde directe et officielle de l'Intendant Denethor, sa femme était tombée malade. Aucun guérisseur n'avait pu la guérir et il n'avait pas même eu le temps de venir la voir une dernière fois. Lorsqu'il était retourné chez lui, il avait tout fait pour prendre soin de ses enfants du mieux qu'il pût, aidé par son aînée, alors âgée de dix ans. Mais il avait été anéanti par la mort brutale de son fils cadet, qui s'était rompu le cou en jouant seulement un an plus tard.
Pourtant, il avait tenté de s'accrocher comme il avait pu et avait surpassé son deuil. Eilinel avait quant à elle renoncé à se marier ou à songer à une quelconque carrière. Elle avait, aux yeux de ses petits frères et sœurs, presque pris la place de leur mère.
-Toi non plus tu n'as pas l'habitude de leur mentir, n'est-ce pas ?
Elerion fut surpris de l'intervention de son ami et mit un temps avant de répondre :
-Non c'est vrai. Et je n'aurais jamais vraiment pensé avoir à le faire mais que veux-tu…
Alors qu'Anerän s'apprêtait à répondre, la porte qui donnait sur la salle du commandant s'ouvrit. Un jeune homme, portant sur sa tunique noire le blason nacré du Gondor, leur fit signe d'entrer.
Ils pénétrèrent dans la pièce et le jeune soldat referma doucement la porte. En face d'eux, le regard comme fatigué, le capitaine des Gardes de la Tour les observait. Il jeta un coup d'œil insistant à celui qui avait ouvert la porte, lui signifiant clairement de partir. Le teint du jeune soldat prit une teinte rouge tomate alors qu'il bafouillait et partait en toute vitesse, claquant la porte derrière lui.
Les deux Gardes de la Tour s'approchèrent de leur Commandant. Sans leur dire un mot, il se releva et les entraîna dans une petite salle à l'arrière, dont il ouvrit la porte en chêne massif avec une clé dorée qu'il tira de son col. La salle mesurait à peine une dizaine de mètres carrés et était éclairée avec quelques bougies placées ça et là, dont la lueur se diffusait péniblement. Une dizaine de vitrines étaient disposées les unes à côté des autres, certaines recouvertes d'une épaisse couche de poussière.
Elerion jeta un regard interrogateur à Anerän, qui haussa les épaules en question. Il n'avait aucune idée de ce qui se trouvait ici et ne comprenait pas non plus pour quelle raison leur Commandant leur montrait ceci.
Dévoilant une petite clé argentée, il ouvrit deux vitrines les unes après les autres et en sortit deux objets, chacun empaqueté dans une pièce de tissu gris. Il les souleva cérémonieusement et, sortant de la salle peu éclairée, il déposa les deux paquetages sur sa table alors qu'Elerion lui jetait un regard d'incompréhension et qu'Anerän avait son regard fixé sur les tissus gris.
Le Commandant dit clairement et posément, les deux mains appuyées sur la table :
-Bien. Aujourd'hui il va pour vous deux être temps de quitter Minas Tirith. Le seigneur Faramir a choisi comme lieu de rencontre son fief en Ithilien, les collines d'Emyn Arnen. Pour cela, il vous faudra passer au Sud d'Osgiliath. En prenant le pont qui traverse l'Anduin le plus au Sud, vous devriez réussir à arriver là-bas au plus vite. Une fois en Ithilien, trouvez la Route de l'Intendant. Elle a été réaménagée par le seigneur Faramir et mène directement à son château. Je pense que, dès lors que vous serez arrivés là-bas, vous n'aurez plus qu'à vous fier aux ordres de l'Intendant du Gondor et Prince de l'Ithilien.
Il les observa longuement sans rien dire, le visage dur et sévère. Enfin, un long sourire éclaira son visage.
-En tant que votre Commandant et que représentant du Roi, je tenais à vous offrir à chacun un cadeau. Car aussi aiguisés que soient vos lames et vos sens, je pressens que vous aurez grandement besoin de ceci.
Il fit glisser la pièce de tissu qui recouvrait le premier paquetage, en dévoilant le contenu.
Un long fourreau de cuir brillant et parsemé de volutes et de fleur d'argent était posé sur la table, juste à côté d'une longue lame d'acier courbe où se reflétaient des lumières de toute part, y dansant vivement. Sur le fil de la lame, un éclat glacé glissait.
Tout aussi cérémonieusement, presque religieusement en vérité, il ôta le tissu qui recouvrait le second paquetage. Une seconde épée s'y trouvait, bien que plus courte cette fois-ci. Elle formait une sorte de losange dont la base s'incrustait dans la garde de l'épée, recouverte de bronze et de fioritures dorées. La lame était droite et symétrique et brillait d'un éclat solaire, semblant comme capter les flammes de la lumière du matin que la première lame semblait refléter. A la base de la garde, un petit onyx était inséré, fragmenté en de multiples cristaux. Le fourreau de cette épée était aussi en cuir poli et les fioritures qui s'y dessinaient semblaient être quant à elles faites d'or et de bronze.
-Ces lames ont été offertes au Gondor par le seigneur Elrond lors du mariage entre le roi Aragorn Elessar et la dame Arwen, Etoile du soir.
Cette première lame Elerion est nommée Aurël, l'Etoile du Matin, la lame de l'espoir et de la volonté. Prenez en bien soin, Garde de la Tour Blanche et défenseur de la maison royale du Gondor. Qu'elle tranche les ténèbres qui obscurciront votre route et fasse briller les étoiles même dans la nuit la plus profonde et la plus noire.
Anerän, protecteur de la Tour du Soleil en ses heures de gloire et en ses heures de détresse, recevez donc Nînanor, la Larme du Soleil. Que cette lame puisse fendre le désespoir qui vous étreindra, attiser le courage de tous et, quand le besoin s'en fera ressentir, puis son chant percer à travers la nuit et la peur jusqu'au cœur des Hommes.
Les deux Gondoriens reçurent les lames sans dire un mot, trop ébahis par leur beauté. Ces épées étaient de véritables cadeaux royaux rien qu'au vu de leur fourreau ! Ils furent sortis de leur béatitude par la voix de leur Commandant, qui n'avait plus le ton solennel et grave qu'il avait adopté en leur tendant les épées mais une voix ferme, qui les rappela immédiatement à la réalité.
-Vous aurez sans doute bien plus besoin que quiconque ici de ces lames elfiques. Maintenant allez, des chevaux vous attendant dans l'écurie. Puissiez-vous nous revenir sains et saufs.
Il les congédia alors d'un signe de la main. Les deux Gardes s'inclinèrent et se retournèrent. Alors qu'ils allaient en passer le seuil, le Commandant les rappela et s'approcha d'eux :
-Oh et prenez aussi ceci, dit-il en leur tendant à chacun une broche étoilée faite d'argent et incrusté d'une émeraude, qu'ils épinglèrent à la place de celle qui tenait déjà leur cape. En signe d'autorité de capitaines des la Garde. Allez et portez l'espoir et la lumière du Gondor contre l'ombre.
Il retourna alors vers son bureau, d'où il tira une grande liasse de parchemins dans lesquels il se replongea aussitôt. Après un dernier regard vers lui, Anerän et Elerion sortirent de la salle. Les couloirs du bâtiment étaient désormais bien plus vivants, nombre de serviteurs s'affairant à transporter des armes, des armures ou des documents. Anerän en arrêta un dont les bras étaient déjà chargés de lames et lui donna son épée, ne conservant que celle qui lui avait été remise par leur commandant. Il fut imité par Elerion et, très vite, le serviteur reparti dans les couloirs, encombré de deux autres lames.
Aucun d'entre eux n'avait vraiment envie de parler et, par conséquent, le voyage jusqu'aux écuries du septième cercle se déroula sans qu'aucun d'entre eux ne dise un seul mot. Ils ne pensaient plus qu'à leur mission. Dehors, le vent continuait de fouetter violemment leur visage et de mettre à mal les quelques gardes qui se tenaient en fonction devant l'Arbre Blanc. Hargun leur fit un signe de la main de loin, auxquels ils répondirent du mieux qu'ils purent. Le soleil lançait ses rayons, faisant apparaître les Gardes en fonction autour de l'Arbre comme enveloppés dans une lumière cinglante et nacrée.
Une fois l'écurie atteinte, ils se présentèrent à son gardien et lui désignèrent la petite broche qui leur avait été remise.
- Capitaines de la garde en mission ? Bien, bien… venez, je pense savoir quels chevaux il vous faudrait.
Le gardien était un homme âgé à la chevelure grisonnante et clairsemée. Il se tenait tout droit, comme en pleine possession de ses moyens. Il les amena jusqu'à deux boxes, où se tenaient deux cheveux en train de brouter. Il ouvrit la porte du premier et le fit sortir, le tirant par la bride. Il avait une magnifique robe noire de jais, avec une grande tâche blanche sur le front et sur les pattes. Sa crinière grise descendait jusqu'à son encolure, parfaitement lisse. Il lui tapota le flanc et, tout en le sellant, s'adressa à Elerion :
- Il s'appelle Narod, il vient des pâturages de Dol Amroth. Faites bien attention à vous messire, il peut s'avérer extrêmement fougueux… et têtu lorsqu'il le veut. Mais il est très courageux, pour ça, vous n'avez pas à vous en faire. Je pense même qu'intrépide conviendrait mieux.
Elerion grimpa sur le cheval et lui caressa l'encolure en le flattant et en lui murmurant quelques paroles réconfortantes. Pendant ce temps, le gardien des chevaux s'était intéressé à l'autre équidé. Une jument à la robe crémeuse, constellé de petites tâches brunes tout le long de son flanc. Sa crinière à elle était d'un blond pâle et laiteux et était bien moins lissée que celle de Narod.
- Elle c'est Elfara. Elle est Rohanaise. Elle bat tous les autres chevaux en matière d'endurance, elle est absolument fabuleuse ! Et puis elle est plutôt docile aussi, vous ne devriez pas avoir trop de problèmes.
Il en tendit la bride à Anerän, qui passa quelques secondes à caresser son museau avant de grimper sur son dos. Elle ne broncha pas, ne semblant même presque pas remarquer qu'un humain était assis sur elle. A l'inverse, Elerion semblait avoir un petit plus de mal avec Narod, qui ne semblait pas réellement disposé à se laisser chevaucher. D'un regard entendu avec Elerion, ils se mirent en route après avoir remercié le gardien et écouté ses derniers conseils et ses recommandations.
Dans Minas Tirith, la vie semblait revenir à une allure fascinante. L'ombre des arbres commençait à être projetée contre les dalles de pierre et un grand nombre de marchands criaient et gesticulaient, installant savamment leurs étalages. Certains saluèrent les deux Gardes de la Tour d'un geste de la main amical alors qu'ils passaient devant eux. Ils traversèrent ainsi les sept cercles de la cité au trot, ne fatiguant pas inutilement leur monture.
Alors qu'ils passaient dans le troisième cercle, Anerän sentit son cœur se serrer brutalement. Sa fille aînée se trouvait à quelques mètres devant lui, bien qu'elle ne semblait pas l'avoir remarqué le moins du monde. Mal à l'aise, il continua de faire trotter sa jument, tout en dirigeant clairement son regard d'un tout autre côté.
De son côté, Elerion avait clairement ressenti la gêne de son ami et la respectait. Il fit semblant de n'avoir rien remarqué et continua de trotter comme si de rien était. Mais un même sentiment de malaise l'habitait et il ne put se résoudre à ne pas lancer un rapide regard à la fille aînée de son ami. Elle tenait ses petits frères et sœurs par la main et un large sourire illuminait son visage alors qu'ils lui désignaient des éléments du décor de la cité ou des marchandises éparpillées par terre. Mais dès qu'ils ne la regardaient plus, son sourire s'affaissait quelque peu et elle semblait perdre son regard dans le vide.
Elle n'est pas sincère… pas plus que moi en leur disant que j'étais sûr de revenir vite et en parfaite santé.
Il jeta un coup d'œil à Anerän, dont le regard était pointé droit devant lui.
Tu penses encore que c'était une bonne idée n'est-ce pas ? Mais tu sais comme moi que nous n'avons aucune idée de ce qui pourrait nous arriver… Qui leur annoncera ? Et comment ? Je prie pour que ce ne soit pas moi… et je prie pour que personne n'ait à le faire. Mais tu sais très bien qu'il n'y a que peu de chance que nous en revenions tous indemne…
Il s'efforça cependant de chasser ces funestes pensées hors de son esprit et détourna le regard. L'heure n'était plus aux doutes. Ils quittèrent alors le troisième cercle de Minas Tirith, s'engouffrant sous les arcades de pierre qui menaient au second cercle. Anerän n'arrêta de retenir sa respiration qu'une fois sorti du champ de vue d'Eilinel.
- Je te remercie de n'avoir rien dit.
La voix d'Anerän avait couvert le bruit des sabots heurtant les froides dalles de pierre. Elerion l'interrogea du regard.
- N'essaye pas de me faire croire quoi que ce soit Elerion, je sais très bien que tu as tout autant remarqué que moi qui était juste à côté et, il interrompit Elerion d'un geste de la main avant qu'il ne se mette à nier, tu me connais depuis bien assez longtemps pour savoir ce à quoi je pensais en ce moment.
Elerion s'apprêtait à répondre mais abandonna. Il n'avait pas vraiment tort. En fait, il n'avait, et ce même si Elerion avait du mal à l'admettre, pas tort le moins du monde. Il poussa un long soupir de découragement et se renferma à nouveau dans le silence, tout comme Anerän venait de le faire.
Alors qu'ils allaient quitter le second cercle pour pénétrer dans le premier des sept cercles de Minas Tirith, il se retourna cependant. La cité fourmillait à présent presque de vie, les rues se remplissaient de plus en plus d'habitants, les remparts s'animant de plus en plus vivement. D'innombrables tâches de lumière, reflets ambulants des rayons du soleil, se baladaient sur les remparts, s'immobilisant quelques fois. Parmi toutes ces lumières, il n'était par conséquent pas bien difficile de remarquer la silhouette élancée d'une jeune femme, dangereusement penchée au bord des remparts. Quelques-unes des tâches lumineuses s'approchèrent d'elle puis, finalement, s'immobilisèrent et semblèrent comme se tourner dans leur direction.
Elerion se retourna et soupira doucement. Il songea à le dire à son ami mais… mais cela n'aurait rien changé.
L'immense porte de Minas Tirith était grande ouverte sur l'immense plaine qui s'étendait devant la belle et faste cité du Gondor. Aussi, ils continuèrent à trotter lentement, ne prêtant pas trop attention aux soldats qui les observaient. Lorsqu'ils furent sortis de la cité, ils firent encore avancer leurs chevaux d'une vingtaine de mètre puis se retournèrent. La cité entière rayonnait de lumière, de vie, de bruit.
Et ils se détournèrent de la magnificence de la cité, faisant tourner leurs chevaux vers l'Est. Ils traversèrent les champs du Pelennor au trot, prenant soin de ne pas trop fatiguer leurs chevaux. Le sol de l'immense plain était dur et sec. Le soleil monta lentement, approchant peu à peu de son zénith alors qu'ils se rapprochaient quant à eux du Rammas Echor. Le trajet ne leur sembla, bien qu'il se déroula sans aucun autre son que le bruit des sabots heurtant le sol, pas très long et, lorsqu'ils arrivèrent au pied de la grande muraille qui entourait les champs du Pelennor, ce fut à peine s'ils s'en rendirent compte. Du haut de la muraille où il était posté, un soldat leur adressa la parole :
- Halte-là !
Le mur extérieur était complètement réparé et une porte de chêne grande ouverte l'éventrait, laissant entrevoir plus au loin la rivière de l'Anduin. La voix du soldat s'était imposée dans le silence et Elerion et Anerän s'étaient arrêté, immobilisant leurs chevaux.
En haut de la muraille, cinq gardes étaient positionnés, chacun tenant une longue lance à la main et un arc posé à ses pieds. La plupart d'entre eux étaient assis contre les créneaux, des ronds de fumée voletant au-dessus d'eux.
Celui qui avait hurlé l'ordre à Elerion et Anerän se redressa de toute sa taille et vociféra d'une voix pédante :
- Quelle est la raison de votre passage ici ?
Elerion se retint de pouffer de rire devant le ridicule de la situation. L'homme bombait fièrement le torse, mettant de ce fait même en avant non pas sa splendide et éclatante armure bien lustrée mais son embonpoint prédominant. Il sourit à Anerän, qui affichait un visage sérieux et renfrogné.
- Arrête-donc tes idioties un instant Elyren. Nous sommes en missions pour la Tour et nous ne devons souffrir d'aucun retardement. D'autant plus si ce retardement est causé par un soldat qui souhaite intégrer la Garde... Il jeta un rapide coup d'oeil aux autres soldats qui entouraient Elyren et ajouta d'un ton sarcastique surtout si lui et ses camarades profitent du soleil et de l'herbe à pipe plutôt que de s'occuper de garder le mur.
Elyren rougit instantanément et bafouilla une réponse inaudible. Un de ses camarades lui rit au nez et il profita de cette occasion pour lui aboyer quelque chose avant de se reprendre.
- Eh bien, comme tu le vois, je garde parfaitement le mur ! Et puis nous n'avons pas vraiment à nous inquiéter, tu le sais bien Anerän.
- Je ne m'inquiète pas de ta vigilance quant à ceux qui sont déjà à l'intérieur des champs du Pelennor. C'est plutôt à propos de ceux qui pourraient venir du dehors que je me questionne...
- Comme je te le disais juste avant, nous n'avons rien à craindre ! Tous les rapports sont favorables et les seuls personnes que nous ayons à contrôler sont des marchands. Peu de monde vient par ici.
- Vous ne devriez pas pour autant baisser la garde. Pour ce que je sais, la situation est plutôt tendue avec les Haradrims. Et l'on ne sait jamais ce qui pourrait arriver. Et c'est exactement pour cela que nous devons faire le plus vite possible.
Afin d'étayer ses propos, Anerän fit approcher son cheval de quelques pas, mettant en vue d'Elyren la petite broche qui lui avait été donnée par le Commandant. Ce dernier plissa les yeux puis grommela et se retourna vers l'est.
Considérant ceci comme le signe de la reconnaissance de leur autorité, Elerion et Anerän se remirent à avancer au trot. Alors qu'ils franchissaient la porte, un des gardes affalés contre la muraille se redressa et les avertit qu'un soldat s'était, quelques jours plus tôt, perdu en Ithilien. Il ajouta qu'il connaissait pourtant bien la forêt et qu'il n'était pas du genre à tout lâcher ainsi. De plus, aucune trace de lui n'avait été retrouvée. Le dénommé Elyren fit les yeux ronds alors qu'Anerän et Elerion remerciaient le soldat d'un geste de la main. Alors qu'ils s'éloignaient, ils entendirent des éclats de voix.
Ils continuèrent d'avancer jusqu'à être hors de portée des soldats, enclos dans un mutisme qui devenait presque sinistre à vrai dire. Une fois qu'ils furent sûrs qu'on ne pouvait plus les entendre ni distinguer précisément leur visage, ils se regardèrent. Le visage d'Elerion était paniqué. Celui d'Anerän était serein mais sérieux.
- Ce n'est pas bon. Pas bon du tout. Le roi Elessar peut bien compter sur notre discrétion et sur celles de ceux qu'il mettra dans la confidence d'une manière ou d'une autre mais, à la vitesse à laquelle se propagent les rumeurs, la panique s'installera bientôt partout.
- Ce n'est qu'une disparition de soldat. C'est tout de même assez fréquent. On ne s'inquiétera pas pour si peu.
- Je ne parle pas du fait qu'il disparaisse mais des conditions de sa...
- Justement, on n'a aucune des conditions de sa disparition. Si ce n'est qu'il a disparu sans laisser de trace. Ce qui est généralement une bonne idée lorsqu'on fuit.
- Tu penses vraiment qu'il aurait juste pu avoir fui ? Ce... ce serait idiot et insensé !
Anerän fronça les sourcils et répondit sérieusement.
- Idiot et insensé hein ? Cela n'arrêterait personne qui soit vraiment déterminé à fuir. Cependant, l'important n'est pas s'il a ou non fui mais ce que vont en penser les gens. Un soldat qui disparaît tout seul dans la nature, on a plutôt tendance à le voir comme déserteur.
Elerion se tut et se mit à réfléchir. Il était vrai que personne n'irait penser qu'il avait été tout simplement tué. Et ce d'autant plus en ces temps de paix. Même s'il n'y avait aussi de fait aucune réelle raison qui puisse pousser un soldat à déserter par ces temps, c'était plus probable qu'un assassinat. Et puis on pouvait aussi tout mettre sur le coup de la folie. Parmi tous ceux qui avaient combattu à Minas Tirith, un grand nombre n'était pas sorti indemne de la bataille. Bien entendu, il y avait eu tous les morts, tous les blessés... puis il y avait eu tous ceux qui avaient été brisés par l'horreur. Les combats... ce n'était pas comme l'entraînement. Aucun entraînement dans les casernes ne vous préparait à voir ses camarades s'écrouler les uns après les autres, balayés par des masses d'acier. Aucun entraînement ne vous préparait à sentir le sang de vos amis, de vos proches et de vous-même couler à l'unisson sur vos cheveux, sur votre tempe... dégouliner le long de votre armure, scintiller sur votre épée. Aucun entraînement ne vous préparait à sentir votre coeur vous abandonner lâchement, votre sang arrêter d'affluer, le temps s'arrêter.
Aucun entraînement normal ne vous préparait à la guerre sinon la guerre. Et trop peu y avaient déjà été confrontés avant. Et aucun n'avait été préparé à subir la terreur la plus terrible qui soit, à sentir toute sa volonté et son esprit être subitement balayés sans le moindre ménagement, brutalement.
- Je pense qu'il ne faut pas que nous nous fassions trop de soucis quant à ceux qui répandent des rumeurs. Celle-ci sera bien difficile à admettre pour quiconque dans Minas Tirith.
Cependant, il n'est pas pour autant question de laisser cette chose s'emparer librement de l'Ithilien. Et pour cela, nous devons arriver chez Faramir au plus vite.
- Tu... Tu as raison Anerän. Plus vite nous serons chez lui et plus vite nous pourrons nous mettre en chasse de cet être maléfique.
Ils talonnèrent leurs montures et s'élancèrent vers le sud-est. Durant tout le trajet jusqu'à l'Anduin, ils firent des suppositions quant à l'être qu'ils allaient ensuite devoir pourchasser. La discussion fut plutôt animée lorsqu'il s'agit de déterminer de quelles capacités elle pouvait posséder, chacun possédant un bon nombre d'idée qu'il défendit de tout coeur. Ils tombèrent cependant bien plus vite d'accord sur les formes qu'elle pouvait adopter. Le seigneur Faramir ne leur avait-il pas dit qu'elle possédait une forme humanoïde ? Elle devait sans doute être capable de se métamorphoser, tout comme les formes de ténèbres les plus viles que Morgoth avait pu engendrer en corrompant le travail d'Erù.
Lorsqu'ils arrivèrent devant le long fleuve qui coulait tranquillement, ils hésitaient quant au type de peur que ces créatures pouvaient faire naître. Ils traversèrent rapidement, presque sans le remarquer, le pont qui avait été nouvellement bâti et qui enjambait la rivière, tout absorbés par leur discussion qu'ils étaient. Fait entièrement de pierres blanches et de blocs de marbre noir pour les clés de voûte, il était entouré de quatre tours, une à chacune de ses extrémités, dans lesquelles il y avait tout juste assez d'espace pour qu'un homme puisse s'y poster seul.
Ce fut à peine aussi s'ils remarquèrent la merveilleuse teinte qu'avait pris l'Anduin. Il brillait au soleil, comme un long fleuve d'or et d'argent en ébullition, lequel charriait des cheveux de diamant et de saphirs ondulant langoureusement et amoureusement dans l'eau. Le soleil était alors presque arrivé à son zénith et son brillait de milles feux.
La chaleur étouffante qui commençait à se faire ressentir les firent bientôt renoncer à leur discussion passionnée. Les rayons du soleil tapaient lourdement sur leur tête et à maintes reprises tous deux se félicitèrent de n'avoir emporter qu'une armure légère et non pas leur armure de plaque complète. Alors que le soleil devenait de plus en plus violent et agressif, les terres devenaient peu à peu plus verdoyantes, accueillantes et claires. Le relief se creusa peu à peu, devenant plus contrasté qu'il ne l'était, laissant clairement apparaître vals et collines dans le paysage.
Bientôt, ils eurent pénétré véritablement en Ithilien, suivant le long chemin de terre battue, parsemé d'innombrables pierres blanches sur lesquelles étaient dessiné grossièrement le symbole du Gondor. Les arbres se firent de plus en plus nombreux, jusqu'à finalement atténuer la chaleur grâce à l'ombre de leurs feuilles. Leur bruissement était lui comme étouffé par l'horrible chaleur qu'il faisait.
Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas eu un automne aussi bouillant ! Quelques rayons de lumière pénétraient à travers le feuillage épais des multiples arbres, rendant extrêmement lumineuse la forêt, surtout en quelques points, où la lumière dessinait comme des disques blancs et dans lesquels une quantité indénombrable de grains de poussière voltigeait.
Afin de ne pas bêtement fatiguer ou blesser leurs chevaux, ils n'avancèrent que très lentement sur le sentier et, lorsque les premières ombres de la nuit commencèrent à s'étendre sur eux et que la lumière se fit de plus en plus faible, jusqu'à n'être plus qu'un vague brouillard, Elerion proposa à Anerän de s'arrêter.
Outre le fait que se déplacer durant la nuit les auraient inutilement fatigués, il ajouta qu'avec un être qui, selon Faramir, était lié à l'ombre, il n'aurait été guère prudent de continuer leur chemin. Bien que désirant fortement arriver au plus vite chez Faramir, Anerän céda devant les arguments avancés par son ami.
A peine une heure plus tard, ils s'étaient donc installés juste à côté de la Route de l'Intendant, dans un petit espace dégagé où ils avaient pu installer un petit foyer. En cherchant un peu dans les environs, ils avaient réussi à réunir assez de bois mort pour faire commencer leur feu, éclairant la nuit naissante, encore parcourue d'une réminiscence de la lumière solaire. L'atmosphère était détendue et aucun des deux Gondoriens n'avait l'impression d'être sous une potentielle menace.
Un air frais et revigorant circulait même, se mêlant à la fumée du feu. Très tôt, la discussion tourna entre les marques que Faramir et ses hommes avaient remarqué en Ithilien. Jusqu'à l'instant présent, ils n'en avaient vu aucune, que ce soit sur le sentier ou bien en-dehors, plus dans la forêt, en cherchant du bois mort.
- Vraiment, j'ai du mal à voir quelles sont les marques qui peuvent bien avoir été laissées… et surtout où elles sont !
- Je suppose qu'on en apprendra plus dès lors que nous serons à Emyn Arnen.
- Certes… mais c'est tout de même étonnant, tu ne trouves pas ? Je veux dire… il n'y a rien qui puisse donner l'impression qu'il y ait quelque chose de maléfique qui soit à l'oeuvre !
Anerän sembla réfléchir à cette remarque un instant. Il répondit finalement.
-Tu as raison. C'est plutôt étrange. L'Ithilien est plus belle que jamais d'ailleurs. Mais c'est justement une raison supplémentaire de nous méfier. Le mal n'est pas toujours apparu sous une forme qui nous terrifie. Pense à Sauron, à ce qui est dit sur lui. Il pouvait prendre de multiples formes, belles comme terribles. S'il est à l'origine de la créature que l'on recherche, alors il se peut tout à fait qu'il ait pris une apparence attirante.
Il bailla et s'adossa contre un arbre proche, se mettant parfaitement à son aise. Il ferma les yeux, laissant la nuit le recouvrir. Le foyer grésillait doucement sous la légère brise qui soufflait. Elerion semblait ne pas le moins du monde être fatigué. Mais peu à peu, sans qu'il ne s'en aperçoive, ses paupières se fermèrent et il tomba dans le sommeil, sombrant dans un silence absolu, où le grésillement du feu était absent, et s'enfonçant dans les masses d'ombre nocturne.
OoOoOoOoOoOoOoOoO
Ce fut le chant des oiseaux, perçant et joyeux, qui réveilla Anerän en sursaut. Elerion était écroulé par terre, juste à côté du foyer, où des cendres grises et froides s'amassaient. Il le réveilla d'une tape sur l'épaule et, alors qu'Elerion se levait et s'étirait, il mit la main à la garde de son épée. L'air avait changé. Il n'était plus doux et frais comme le soir précédent mais glacial, s'infiltrant entre les vêtements et l'armure que portait Anerän.
Lorsqu'Elerion se rendit compte de l'attitude de son ami, il l'interrogea. Qu'avait-il donc ?
Le plus ancien des deux Gardes lui répondit d'un air presque désinvolte que ce n'était qu'une impression, qui n'avait pas duré bien longtemps.
Devant l'air circonspect de son ami, il se contenta de décrocher sa jument et de se préparer à se mettre en route, bientôt imité par Elerion, qui gardait cependant toujours un œil inquisiteur sur son dos.
La Route de l'Intendant était facile à suivre et bien éclairée, les arbres laissant s'engouffrer la lumière à travers les feuillages. Faire aller leurs chevaux au trot n'était pas très difficile, même sur les endroits un peu plus pentus. La route avait vraiment été faite pour pouvoir être praticable par les messagers du Gondor en cas de besoin et, par conséquent, praticable par les chevaux. Le chant des oiseaux continua de retentir durant toute la matinée.
Le sol de l'Ithilien semblait être comme constellé d'étoiles d'or et d'argent qui scintillaient et clignotaient, brillant dans l'ombre comme une lumière dans la nuit, d'un éclat lointain et glacé. La légère brise continuait de souffler, remuant les feuillages et rafraîchissant l'air, qui était infernal.
Elle se mit à envelopper les deux Gardes, les faisant frissonner pour une raison qu'ils ignoraient. A mesure que la brise devenait plus froide, un sentiment émergeait en eux. Comme une sorte de peur. Une peur glaciale, qui vrilla stoppa tout net leur cœur.
Aucun nuage ne semblait pourtant être au-dessus d'eux lorsque la lumière qui s'engouffrait entre les feuilles commença à faiblir. Les tâches de lumière qui formaient comme des étoiles disparurent progressivement, se fondant dans la pénombre croissante. La brise apporta à leurs oreilles un sifflement aiguë, qui dominait tous les autres sons de la forêt. Les oiseaux semblaient s'être tus et les feuilles ne bruissaient plus sourdement.
Elerion et Anerän continuaient à avancer, tout en se jetant des regards éloquents. Des arbres semblaient comme rongés par une pourriture, parcourus de veines sombres et noires qui palpitaient.
Quelques animaux semblaient aussi comme possédés par une ombre, tout le corps parcouru de ces même veines noires. Il ne resta plus qu'une obscurité oppressante et diffuse, un brouillard de ténèbres gelées et sifflantes. Quasiment aucune lumière ne semblait pouvoir filtrer à travers cet entremêlement de nuit, cette barrière.
Finalement, les chevaux hennirent et, si Elfara se tint stoïque et immobile, Narod s'emporta, manquant de faire chuter Elerion. Ils refusaient d'aller plus avant. Elerion mit pied à terre et dégaina son épée. Une douce lueur diffuse s'en dégageait alors qu'il jetait un regard tout autour d'eux.
Une ombre plus obscure, plus ténébreuse, plus sombre et dense que les autres passa soudainement entre les arbres, se déplaçant avec une fluidité et une vitesse absolument inhumaines. Elle semblait glisser d'arbre en arbre, se cachant puis observant, changeant d'angle de regard...
Anerän mit la main sur la garde de son épée et rassura Narod. Il dit dans un murmure à Elerion
- Tous seuls nous ne pouvons rien contre lui. Et nous ne savons rien de lui. Même si nous sommes d'après le Commandant les meilleurs combattants de la Tour de Garde, nous ne savons rien de cet être. Et il serait sans doute idiot et désagréable que l'un de nous deux perde déjà la vie, tu ne penses pas ?
Il ajouta sa dernière phrase sur le ton de la plaisanterie.
- Je sais. Mais c'est justement une excellente opportunité pour en apprendre plus. Comprends-tu bien Anerän, toutes les informations que nous pourrions glaner lors de ce combat pourraient nous permettre de sauver un grand nombre de gens dans le besoin.
Elerion s'était désormais mis en garde, brandissant son épée à deux mains il restait attentif aux mouvements vifs et fluides de l'ombre tout en s'adressant à Anerän.
- De toutes façons il faut que l'on en sache plus si jamais l'on veut pouvoir le vaincre. Et puis je ne compte pas lui livrer un duel à la mort non plus.
Il se tenait en perpétuel mouvement, ne laissant pas ses talons toucher le sol, ne l'effleurant que de la pointe des pieds. A chaque fois que la forme sombre semblait se déplacer, il se repositionnait immédiatement. Elle se déplaçait de plus en plus vite, ne s'arrêtant même presque jamais. Elle sautait d'un tronc à un autre, apparaissait un instant derrière un arbre, un instant derrière un autre. Elle se mit à tourner si vite qu'Elerion abandonna sa tentative de la suivre du regard et de l'épée. Elle formait désormais comme un mur compact de vapeurs noires, se déplaçant continuellement, tournant autour des deux Gondoriens.
Les ténèbres couraient, dansaient, s'entremêlaient, riaient. Elles riaient oui, d'un rire strident et perçant, comme si elles appelaient les deux Gondoriens à venir les rejoindre. Elles glissaient sur le sol, entre les troncs désormais noirs comme le jais, tournoyant autour d'eux, laissant quelque fois s'échapper un long filament d'ombre noueux, ressemblant à un bras, agitant une main aux doigts longs et vaporeux.
Tandis qu'Elerion cherchait vainement du regard le coeur des ténèbres, la forme qu'ils avaient pu apercevoir quelques minutes auparavant, Anerän tentait de maîtriser les chevaux. Elfara se laissa facilement réconforter, bien qu'elle ne fut pas complètement sereine. Ses yeux suivaient comme ils pouvaient le mouvement de l'ombre et elle tapotait du sabot contre le sol. Cependant, ce fut une toute autre tâche que de calmer Narod. Il semblait vouloir charger contre la masse mouvante de ténèbres, plus par défi que par peur.
Alors qu'ils avaient donc réussi à plus ou moins garder le contrôle de la situation, Anerän se rendit compte de quelque chose. Le cercle de ténèbres réduisait peu à peu son écart avec eux. Alors qu'elles passaient avant derrière les arbres, elles les avaient désormais légèrement dépassés, chuintant et sifflant.
Elerion aussi s'en était rendu compte. S'ils n'agissaient pas bientôt, il savait qu'elles seraient sur eux. Et que la situation serait absolument hors de contrôle.
Tout en continuant de fixer attentivement les ombres, il murmura alors à Anerän, ne sachant pas trop si l'ombre pouvait les entendre et les comprendre.
- Il faut que j'essaye de faire quelque chose. Sinon nous allons nous faire complètement engloutir.
Et mieux vaut périr en essayant plutôt que d'attendre sa mort et la voir inexorablement.
Anerän n'était pas complètement d'accord avec lui sur la dernière chose qu'il avait dite mais il hocha cependant la tête. Ils n'avaient plus vraiment le choix de toutes façons.
Soudainement, Elerion brandit son épée haut vers la cime des arbres. Un temps durant, elle resplendit d'une intense clarté, dispersant les ténèbres, qui s'évaporèrent dans un hurlement strident, et faisant apparaître une forme humanoïde entre les arbres. Elle les observait, immobile, ne se rendant pas compte que le mur de ténèbres s'était évanoui. Mais aussitôt qu'elle perçut ceci, elle plongea derrière un arbre.
La lumière qui avait percé l'obscurité se dissipa lentement, s'agglutinant autour de la lame d'Elerion pour former un léger halo d'un bleu proche du blanc. Alors les ténèbres recommencèrent à affluer, ondulant en cercle autour de la position des deux Gardes de la Tour, murmurant des mots de peine et de douleur, de souffrance et de chagrin, de haine et de détresse.
Les arbres semblaient danser, devenus presque aussi sombre que les ténèbres. Des morceaux d'eux semblaient se déchirer sur le passage de l'ombre, la rejoignant dans sa course folle. Ils prenaient une forme gazeuse et incertaine. Alors Anerän lança sa jument au galop, la forçant à charger le mur de ténèbres.
- Pour le Gondor ! Pour la Tour du Soleil ! Pour Elessar !
Il dégaina alors son épée et, alors qu'Elfara allait pénétrer dans la masse d'ombre, il frappa vivement dans les ombres, qui se déchirèrent au contact de la lame et poussèrent un hurlement assourdissant. Elles tentèrent aussitôt de se reformer et d'agripper Elfara mais Anerän les lacéra à nouveau, les empêchant de se saisir de sa jument. Ils disparurent alors tous deux derrière les ténèbres, au-delà de la vue d'Elerion.
Elerion lui se tenait encore dans le cercle, qui se rétrécissait à vue d'oeil. Narod était juste à côté de lui, piaffant et hennissant.
- Qui es-tu .. ?
Il n'avait que murmuré la question, se la posant plutôt à lui-même qu'à l'ombre, n'attendant pas de réponse. Il perçut seulement un sifflement et, brusquement, il se retourna et abattit son épée de toute ses forces. La forme humanoïde se dissipa, elle qui avait bondi hors des ténèbres sur Elerion. Elle se reforma quelques mètres plus loin.
- Quelles sont tes faiblesses ?
Une nouvelle fois, l'ombre s'élança, le manquant de peu. Il arracha sa tête de son épée, regardant les volutes de ténèbres se dissiper pour se reformer un peu plus loin.
- Comment...
Il n'eut pas le temps de finir de se poser lui-même la question, de nombreuses formes avaient jailli hors du mur de ténèbres, se précipitant sur lui. Effectuant une roulade, il leur échappa. Narod tentait de se débarrasser de l'une des formes, la heurtant de toute ses forces avec ses sabots. Elerion découpa les formes immobiles et frappa Narod au flanc, l'envoyant à travers le mur d'ombre. Elles ne l'attaquèrent pas, focalisées sur Elerion. Il se mit à reculer lentement avec précaution, guettant la prochaine attaque. Se retournant soudainement, il chargea contre le mur de ténèbres et les trancha en deux, lui permettant de passer à travers l'ombre. Sans jeter un seul regard en arrière, il se mit à courir de toute vitesse vers une destination qu'il ignorait. La forêt était encore assombrie mais les ténèbres étaient moins oppressantes qu'elles ne l'étaient dans le cercle.
Toujours sur ses gardes, il sursauta lorsqu'il entendit le bruit du galop de deux chevaux.
C'était Anerän, tenant Narod par la bride. Il lui lançait un regard de soulagement. Il était inutile de lui dire que ce qu'il avait fait était particulièrement risqué. Il l'aida à monter et ils talonnèrent leurs montures, cherchant à retrouver la Route de l'Intendant. Leur coeur battait la chamade.
Une grande hâte s'était emparée d'eux et, alors que le sifflement disparaissait et que la lumière semblait revenir, ils ne pensaient qu'à leur confrontation aux ténèbres.
