II. La Belle époque


Alice Huet

« Puisque je sens la confusion en vous, et que mon ami à ce qu'il semble perd la boule, je vais reprendre et expliquer un peu mieux notre histoire. Je suis Alice, oui, la chanteuse. J'ai réussi plus que tout autre à me hisser au rang de cliché suprême de l'art français, ce genre de soupe qu'on sert à Hollywood maintenant. Ma mère était une chanteuse de cabaret. Mon père était un dieu, mais comme le savait Nietzsche, dieu est mort, alors ma mère a commencé à boire et un jour le doux oubli de l'absinthe l'a porté jusqu'au Styx. Il y avait des flaques de vomi sur le sol, on m'a gardé loin de la mansarde le temps de nettoyer. C'était surtout ça Montmartre.

Marie m'a sauvé, de toutes les manières possibles. Marie est le seul héros que vous trouverez dans l'histoire. Petite-fille de Champollion, elle avait appris à lire dans les classes de Louise Michel, alors que son père chantait la Commune au mur des fédérés. Mais comme tout le monde sait que Champollion a été abattu comme un chien par la Maison de Vie, comme ses enfants étaient l'étendard de la révolution qui portait le pays et menaçait d'embrasement les Panthéons (car enfin, après tous les ennuis qu'ont causés le christianisme, qui donc vénérait à Notre-Dame la déesse raison ?), et comme enfin le Quatorzième sillonnait le pays pour débusquer les lecteurs de hiéroglyphes, la gamine disparut dans le chaos des débuts de la IIIème République. On l'a laissé filer aussi, parce qu'aucun danger ne venait d'une gamine inepte, qu'aurait eue un batard avec une pute romanichelle. La magie des Champollion ne venait pas de leur sang.

Alors chacun retourna à ses affaires et tandis que la veuve Zoraide restait pensive près de son chêne à attendre la fin du jour, prisonnière de Figeac, le Quatorzième voyait s'éteindre la dernière branche de l'arbre fatidique. Or Marie, après avoir travaillé quelque temps en usine puis dans une maison close de Grenoble, épousa le 16 septembre de l'année 1893 le dénommé Henri Desjardins, petit négociant du commerce. L'année suivante elle donna naissance à son premier fils. Son mari se révéla bien vite violent et abusif. Mis à part quelques coups d'œil du Quatorzième, quelques visites d'Arsène Lupin, la vie était ordinaire, j'ai bien peur de le dire, comme celle de la majorité des femmes de son temps. Mais elle en serait restée là, elle aurait élevé ses deux enfants à Grenoble, et je ne serais pas là à vous parler des Champollion comme de ma famille. Qu'est ce qui s'est passé alors ?

Les mystères de la génétique. A force d'avoir trainé avec des magiciens depuis des décennies, je vois un peu comment ils marchent. La magie du Per Ankh circule dans le sang depuis des millénaires. Chaque enfant y reçoit un capital génétique déterminé, un potentiel si vous voulez. Alors comprenez que Champollion qui se pointe un jour et qui commence ses sortilèges, c'est du n'importe quoi.

Je ne sais pas ce qui s'est passé, et je sais qu'à part mettre Michel dans un laboratoire, on ne saura pas vraiment, mais il est possible qu'un peu de sang gitan ait ranimé qui sait ce que Champollion avait fabriqué avec son ADN (car tous les gitans sont un peu magiciens, et d'ailleurs, pourquoi sinon les aurait-on appelés « égyptiens » pendant des siècles en France), ou alors Marie avait réussi contre toute attente à cacher le potentiel qui lui avait été transmis, ou encore, Michel aurait pu recevoir un morceau de sheut de son ancêtre, comme ça arrive parfois, les ombres d'ancêtres qui planent sur les existences Il y a sans doute des thèses à écrire pour revisiter un peu le canon de la magie du sang, mais je m'égare c'est vrai.

La vraie raison cependant, ce n'est pas que Marie ait décidé soudainement de cacher son enfant au regard de l'inquisition. Elle a eu du courage, je crois qu'il faut le dire. Elle est juste partie. Il y a eu alors des errances dont je n'ai su tous les détails qu'à l'âge adulte, et croyez-moi, ça sera bien plus intéressant d'y retourner quand on sera familier avec les autres personnages. En octobre 1903, Marie est revenue sur la butte de Montmartre.

Vous raconter ma famille, c'est vous montrer l'Europe. En ces temps-là, tout fuyait. Les dieux étaient partis outre Atlantique, à la fin de notre chanson, laissant les champs de ruine de l'épopée napoléonienne. Ils avaient sauté la case Angleterre, la case de l'empire britannique pour aller plus vite vers cette ancienne colonie, cette nouvelle civilisation qui frémissait de promesses, trépignait comme une grande ruche. Les dieux donc se penchèrent sur le berceau de la République étoilée pour lui offrir le baiser de la richesse. Et comme on rebâtissait l'école des héros sur les bunkers de la guerre de Sécession, les demi-dieux délaissés erraient sans direction sur le vieux continent. Il y avait entre l'Olympe et nous une immensité aussi vide que le trajet aux constellations.

Les dieux cependant n'avaient jamais renoncé complètement aux os de notre belle Europe. Et comme l'enfant si choyé dévoilait toujours plus la laideur de sa croissance industrielle, ils soignaient leur nostalgie dans les bars de nos capitales, dans la contemplation de nos architectures, laissant derrière eux un sillage de sangs mêlés. L'Europe était petite pour nous tous, et avec les migrants Italiens, affluaient à Paris Grecs et Romains, Phéniciens, Slaves et dieux nordiques, alors que les chefs de clans basques et corses, que les vieux esprits des provinces de France, lassés par cette République jacobine attendaient silencieusement leur heure en affutant des couteaux. Seuls les Celtes manquaient, ils étaient interdits de résidence dans la capitale depuis la Saint-Barthélemy. Paris recevait tout, cette faune de devins et guerriers hantait la butte, mais aussi et Montparnasse et Belleville, s'entassait le long du canal Saint-Martin. Le Quatorzième Nome cherchait à garder un œil sur tout cela, assumait son rôle habituel de médiateur depuis les années de Clovis.

La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat vint tout bouleverser. La laïcité de l'état Français allait mettre en l'air les traités entre les Panthéons. Après son échec dans la guerre de Sécession, la Treizième légion cherchait à contrôler l'Europe. Les Celtes voulaient reprendre leur guerre millénaire contre Rome. Les Slaves de l'Ouest levaient des forces pour résister à l'Empire Russe. Dans ce merdier s'étaient perdus les derniers Champollion alors que le Quatorzième était toujours traumatisé par son ancienne guerre civile.

Voilà donc le cadre de ma vie, quand j'y ai rencontré Marie. J'avais huit ans. Ma mère chantait aux Folies de la Butte. Marie y louait une chambre et y travaillait le soir après l'usine. Depuis les lois Ferry, on n'avait pas toujours à manger, mais on allait à l'école gratuite. Je restais au cabaret le soir avec Michel, on faisait nos devoirs sur les marches d'escalier, après on se cachait dans les coulisses et on essayait les perruques. On vadrouillait les dimanches, le soir, on échappait à la surveillance de nos mères, on buvait les fins de verre, on chapardait des trucs, on chantait l'internationale en semaine, l'ave maria à la messe.

Il y a tant de choses à dire, et tout ça n'est encore presque rien. Il faut pourtant bien que j'achève, le Léthé m'attend. Il n'y a pas de Léthé pour les magiciens, ils sont comme des elfes de Tolkien, des amas de mémoires et d'époques et jamais ils ne fuient hors du monde. Mais je veux partir légère en ayant pleuré mes chagrins et aimé mes peines, en ne regrettant rien. J'ai vécu une longue vie pour un demi-dieu, et plus encore, pour un Homme qui vécut à l'ombre des grandes guerres. Tenez, voilà une image de moi sur mon lit de mort, le 30 juillet 1971, je porte une belle robe noire, Morrigan et Michel ont laissés des roses, les plus belles roses, autour de mon cercueil, et il y a dans les rues de Paris une foule immense. Tout ce que je voulais faire, c'était chanter, alors j'ai chanté jusqu'au dernier jour.

Je suis Alice, fille d'Apollon. Quand ma mère est morte, je suis restée chez Marie. C'était ma vie d'enfant, avant que les barricades ne se dressent dans les rues de Paris. Marie n'avait pas la garde de ses enfants, elle avait fui le domicile conjugal. Un jour le père Desjardins les a trouvé, il était avec ce magicien du Quatorzième, mais Michel a ouvert la porte du coche et il a disparu. Les monstres étaient partout. La police traquait les anarchistes. Marie a caché son cadet chez un druide et m'a emmenée jusqu'à l'Atlantique. Un ancien ami de son père, un de ceux de la Commune, qui fuyait la France m'a pris avec lui sur le bateau. J'ai pleuré pendant trois jours. Avec moi il y avait des juifs surtout, des italiens, des polonais, et j'essayai d'apprendre l'anglais.

Jamais je n'oublierai la statue, son feu allumé face au vent, alors que nous accostions à l'aube. Je me rappelle le scintillement sur les vagues, le cri immense des passagers, des immigrants, et cette beauté m'a brisé le cœur comme jamais aucun homme.

Je vous ai parlé de Marie, parce que c'est elle qui m'a appris à pardonner. Je vais vous confier un dernier souvenir. Une matinée ensoleillée, de retour en France, j'étais assise dans sa cuisine. Je venais de décrocher mon premier contrat. Michel à l'époque avait eu son concours de lettres classiques, et étudiait pour l'examen du Per Ankh. Là il aidait son frère avec un exercice de latin. On épluchait des petits pois, un rayon de soleil paresseux trainait sur la table en bois brut, comme dans une peinture de Vermeer. Marie avait un peu vieilli, des mèches grises trainaient dans ses cheveux noirs. Michel lui ressemble beaucoup ; il a de la chance, c'était une très belle femme. Elle avait les mêmes yeux que son grand père : noirs, intenses, féminins, bordés de très longs cils.

Ce jour-là elle m'a dit qu'elle avait eu une très belle vie. Et je voyais ses mains usées par le travail en atelier, et ses traits fatigués, et son sourire splendide, et elle me répéta, qu'elle n'aurait pas voulu d'une autre vie. J'ai chanté l'air des cerises.

Un an plus tard, Michel était reçu à l'examen, et régularisa définitivement sa position au sein du Per Ankh. J'étais programmée à l'Olympia, et le vaste champ des possibles s'ouvrait. Or le doux vent de la chance cessa de souffler, quand les dieux crachèrent sur nos petits rêves et tournèrent à jamais leurs dos à nos jardins d'ossements. Il suffit d'une inattention de la part du magicien du Dix-huitième Nome, envoyé en renfort au Nome de Serbie, et Setne, sous les vils traits du nationalisme, tua la paix à Sarajevo. Alors, insensiblement, l'Europe chargea son arme des balles qu'elle avait fondues depuis des décennies, posa le canon sur sa tempe et tira. »