Mon chapitre le plus long. Les trois suivants et celui-ci vont se centrer sur le Quatorzième Nome. Je mettrai sans doute des listes de personnages pour aider avec les noms quand il y en aura beaucoup de nouveaux.
Les deux chansons utilisée sont Parlez moi d'amour de Lucienne Boyer, et Cette blessure de Léo Ferré, si vous voulez les écouter.
V. Les jours perdus (1)
Justine Vasseur
J'ai commencé à trainer avec Michel en avril 1920. Après la guerre, il avait passé deux ans à Beyrouth puis Oran, pour perfectionner ses sortilèges, comprenez comme il avait été entrainé à la magie élémentaire, il n'avait qu'une assez vague idée des formes de magie plus complexe. Il a rejoint nos brigades de déminage, que dirigeait Erwan. Celui-ci l'a mis en équipe avec moi, soi-disant, parce que, comme personne n'était capable de supporter nos sales caractères, on pouvait aussi bien se supporter mutuellement. Du Erwan tout craché, mais il connaissait bien Michel. Comme j'étais élémental de feu, je gérai les pièges, il restaurait la terre.
On se demandait ce qu'on foutait là. C'est bien simple, on venait de ratiboiser la Somme et de désamorcer des kilomètres de pièges. Comme d'habitude, les élémentalistes, corvéables à merci, s'occupaient des basses besognes. Ici, le ménage sur le territoire. « Nos régions ont besoin de purification, et quoi de mieux qu'une femme pour faire le ménage », j'avais grommelé. « Ça va te changer de la Méditerranée. On se tape le déminage depuis deux ans, pendant que tu étais en vacances. » J'ai ajouté à l'attention de mon coéquipier. On était au milieu d'un champ, et il pleuvait.
« C'était comment l'Egypte ?
– Plein d'égyptiens. » Il m'a répondu laconiquement.
On ne va pas aller loin j'ai pensé tout de suite. « C'est vrai que tu as baisé le fils d'un rabbin en Algérie ?
– C'est quoi ces histoires ?
– Si tu savais les rumeurs qu'il y a sur toi… Alors c'est vrai ou pas ? » Il a juste souri.
« Tu es une tante non ?
– Drôle de façon de faire connaissance, Vasseur. Ça ne te regarde pas en fait.
– Tu as raison, c'était juste histoire de causer. »
« Tu viens d'où Vasseur ? » il m'a soudain demandé plus tard.
« Du Nord, je lui ai dit, de Lens.
– Tu es fille de gueules noires ?
– Mon père a travaillé à la mine jusqu'à sa mort, oui.
– Et ta mère ?
– Gitane, elle a du sang égyptien. C'est comme ça que je fais de la magie. Elle n'a jamais été formée.
– Sang de fumier alors ? » Je me suis raidie d'abord sous l'insulte avant de me souvenir que c'était le fils Champollion qui me parlait. « C'est ce qu'ils disent. »
Le soir, on campait dans le coin de terrain qu'on avait désamorcé. Michel était joli garçon, mais il ne m'a jamais touché quand bien même on partageait la tente. Erwan évitait les équipes mixtes d'habitudes pour ne pas avoir de problèmes de viols. Du coup j'étais sûre qu'il était inverti. Il cuisinait bien, et moi je gérais le feu, par contre, on était deux glands quand il s'agissait de monter une tente. C'est comme ça qu'on a commencé à rigoler ensemble à vrai dire. La nuit, on travaillait notre égyptien antique. On parlait de politique aussi.
Un jour cependant, Arsène Lupin, le chef des missions de l'intérieur est venu nous chercher à l'armurerie. « Desjardins, Vasseur, venez avec moi, vous êtes réquisitionnés. »
Ça c'était un peu trop fort de café. « Quoi, attend mais on est en congé ce soir ! On vient de se prendre trois semaines de déminage non-stop.
– J'avoue, c'est dégueulasse.
– Pardon Desjardins ? » On a continué à râler bien sûr, pour la forme.
« L'exploitation se porte bien au Quatorzième Nome. Sinon les heures supplémentaires, vous allez les payer en tarif égal, ou l'obole habituelle ?
– Ouais, et le salaire égal entre les sexes c'est pour quand ? » Faut pas déconner aussi, le vrai problème c'est ça. Parce que déjà que les magiciens du rang gagnent à peine plus qu'un ouvrier, les femmes reçoivent deux fois moins.
« Dites, les marxistes en herbe, vous pouvez la mettre en sourdine ? C'est ça ou le tribunal militaire.
– Un jour on va se mettre en grève, il ne faudra pas se demander d'où ça vient.
– Un jour, un noble magicien va couper cette langue trop pendue, Champollion, et faudra pas se demander d'où ça vient non plus. »
Desjardins était un chieur. Il rendait marteau toute l'administration, qui le lui rendait bien d'ailleurs. En règle générale, il n'était jamais content. Pour moi, ça allait nous changer de la boue. Bien sûr, Michel fit la gueule. Il préférait déminer, parce qu'il adorait la campagne. S'il l'avait pu, il se serait trouvé un village dans le Larzac et y aurait élevé des chèvres, mais ça c'était des trucs d'élémental de terre. Comme je maniais le feu, j'étais un poil plus civilisé. Pour le coup, courir après des gangsters, ça me parlait bien. D'après Henri Dupuy, toutes les familles de magiciens trempaient plus ou moins dans les histoires de gang et d'économie parallèle, c'est de là que venaient leur fortune. Arsène Lupin lui-même était célèbre pour avoir été un des plus grands cambrioleurs que la France ait connu.
« On enquête sur des trafiquants de quoi ? » j'ai demandé. On marchait dans la rue tous les trois.
« De crocodiles », il m'a répondu le plus sérieusement du monde. Michel leva les yeux au ciel
« Quoi ? Qui achète des crocodiles ? J'ai demandé.
– Des réseaux de braconnage importent des crocodiles en France, m'a expliqué Lupin. Habituellement ils les vendent à de riches collectionneurs ou excentriques. L'un de ces réseaux a pris une certaine ampleur, qui nous intrigue. On peut faire beaucoup de chose avec un crocodile.
– Ah les crocos, ah les crocos, ah les crocodiles… Sur les bords du Nil, ils sont partis n'en parlons plus, chantait Michel pendant ce temps. »
Nous arrivâmes devant une épicerie un peu miteuse, près du canal Saint-Martin, accolée à un entrepôt. « C'est ici. Ils sont censés avoir une réunion.
– Qui ?
– Les fournisseurs. Vous allez les interroger gentiment.
– On rentre comment du coup ? »
Michel frappa à la porte : « Police, ouvrez ! » Je me suis écroulée de rire contre le mur.
« Hé, c'est pas sérieux là. Chut… » Nous entendîmes un bruit métallique. « Ah, c'est un pistolet chargé ça.
– Bon, on rentre dans le tas, du coup ?
– Ecoute, prépare une boule de feu, à trois j'enfonce la porte.
– C'est parti. » Il ouvrit la porte d'un coup de pied, je lançai une boule de feu en l'air, pour les effrayer. Les trois bonhommes étaient réunis autour de la table, l'un d'entre eux avait braqué sur nous son arme, mais avant d'avoir même le temps de m'en servir, Michel lui tordit le bras, récupéra l'arme et menaça les deux autres. Soudain, les trois hommes se pétrifièrent, comme si le temps s'était arrêté.
« Mais qui m'a filé des tarés pareil ! Vous êtes cinglés ? C'est la dernière fois, je vous jure, que je prends des élémentalistes en mission. Tu cherches quoi Desjardins ? » Lupin était furieux.
« Pourquoi ça tombe toujours sur moi ? On était deux je te rappelle.
– Vasseur, ça ne va pas ? Balancer de boules de feu chez des civils ?
– Je fais la grève du travail bien fait, jusqu'à ce qu'on entende mes revendications…
– Tout le monde s'en branle Vasseur.
– … le droit de vote pour les femmes !
– Moi j'essayais juste de faire assez de bêtises pour me faire virer, mais le droit de vote c'est bien aussi.
– Tu es suffragette Desjardins ?
– Uniquement quand je me travestis.
– Vous me gonflez tous les deux.
– C'est quoi le hiéroglyphe que tu as utilisé pour qu'ils ne bougent plus ?
– Secret professionnel.
– Ne t'inquiètes pas Lupin, on va les trouver tes crocodiles, j'ajoutai. »
Nous fîmes le tour de la pièce. Un quatrième homme se tenait derrière le comptoir. Lupin regarda le livre de compte ouvert près de la caisse. Il y avait un escalier dans l'arrière-boutique que j'ai descendu. En bas, dans une grande salle, une vingtaine de crocodiles d'espèces différentes étaient dans des cages. Je suis remontée. « Trouvés ! Ils sont en bas. Il y en a au moins vingt. » Michel faisait les poches des trois gangsters. Il en sortit un carnet, sauta sur le comptoir, et s'assis près de Lupin.
« C'est plus de mon âge ces conneries, grommelait ce dernier. Des boules de feu…
– Tu as quel âge Lupin ?
– La ferme Champollion.
– Je finirai bien par trouver de toute manière.
– Est-ce que tu prends au sérieux tout ça ?
– S'il te plait, je fais toujours mon boulot sérieusement. J'ai trouvé leur carnet de rendez-vous. Ils rencontrent leur client demain. Chez La Baronne de Paname.
– Pourquoi là-bas ? C'est un club de jazz non ? je me suis étonnée.
– Parce qu'ils connaissent le patron sans doute. Ou les clients plutôt, dit Lupin.
– Mon amie chante là-bas demain, dit Michel.
– Tu penses qu'elle a moyen de te faire engager ?
– Mieux, je connais le propriétaire. Tu prévois quoi ?
– Je vais rencontrer le client. Vous serez dans la salle tous les deux au cas où ça tourne au vinaigre.
– Comment tu connais le proprio ? je m'intéressai.
– Il a fait ses débuts dans le cabaret de mon beau-père.
– Je croyais que tu étais agrégé de lettres classiques ?
– Et ?
– C'est un peu contradictoire avec le cabaret ou le côté « j'aime la campagne et les plantes », non ?
– Et le côté « je suis fille de mineure, communiste internationaliste je lance des boules de feu et je milite pour le droit des femmes » tout en servant les intérêts d'une troisième république colonialiste, chauvine, nationaliste et misogyne ?
– Oh, ça va, garde tes idées anarchistes pour toi. Tu m'étonne qu'on vous prenne pour des terroristes après. Ça grandit dans la bohème, voilà le résultat.
– Ca grandit dans un coron, voilà le résultat.
– Au moins, je ne fabriquais pas des machines infernales dans une cave à gnôle et je ne faisais pas le clown pour divertir le grand capital.
– Laisse-moi vivre mes contradictions en paix. Au moins mon métier ne met pas en doute ma crédibilité politique.
– Parce que tu n'en a pas !
– Et c'est crédible peut-être d'être en même temps pour la démocratie et la dictature du prolétariat ? D'autant plus que tu es à la fois fonctionnaire et contre l'état…
– D'où tu me saoule comme ça ? Tu sers le Quatorzième aussi, et tu veux être prof, ça fait de toi un double fonctionnaire.
– Sauf que je n'en fais pas tout un foin, ou que je ne milite pas pour l'abolition des classes par derrière. Regarde, même Lupin est mort de rire.
– Dieux, j'aurais vraiment bien aimé vous voir sous la Première République…
– Je te l'aurai guillotiné ce réformiste.
– Merci.
– Bon, allez, on fout le camp, je vais effacer la mémoire de ces types. »
Michel Desjardins
Peut-être que cela avait été une illusion du soleil, mais ce qui semblait si clair et évident, il y a quelques mois à Oran était devenu un véritable enfer à Paris. « Comment tu fais ? m'avait demandé Klaus. Moi je ne peux pas, je n'y arrive pas, je ne peux pas juste tourner la page comme ça. » En fait, je me trompais, je n'avais pas tourné la page, pourquoi sinon étais-je tellement en colère tout le temps ? Parfois j'avais l'impression qu'elle était tellement épaisse cette colère, qu'elle se coulait dans mes poumons, m'empêchait de respirer. C'était Paris aussi, les gens me connaissaient. Ils parlaient, ils compatissaient. Soit on me traitait d'orphelin, de héros de guerre, soit on inventait des trucs, des crimes que j'aurais fait au front, des complots. Les gens ne pouvaient pas s'empêcher de commenter ce que je faisais.
« Ils s'ennuient », m'avait prévenu Erwan. « Un magicien du Quatorzième a en moyenne trois cents ans, ce qui est plutôt jeune pour le Per Ankh. La doyenne en a mille cinq cents. Pour eux, Champollion c'était hier, et c'était sacrément nouveau. Ça divertit la nouveauté. » Il avait ajouté. « Je te met en équipe avec Justine Vasseur, c'est une grande gueule, mais elle ne te fera pas de coup dans le dos.
– Parce que les autres si ?
– On ne peut jamais savoir. »
Le boulot était simple ce soir. Couvrir Lupin pendant qu'il s'entretenait avec les mystérieux clients. Ouvrir le feu si nécessaire. Un boulot de gros bras en somme, un travail de soldat, comme toujours. Obéir, frapper, nettoyer. J'en avais la nausée par avance.
J'avais parlé au propriétaire qui avait parlé au gérant, il nous avait pris comme extra au bar. J'avais croisé Alice aussi, rapidement. Elle avait bien rigolé. « Et voilà, dès que je réussis à me casser du camp d'entrainement pour sang mêlés, c'est les magiciens qui me retombent dessus. T'inquiètes je vais chanter des chansons guerrières. On a un cancan de prévu aussi, si vous avez besoin d'une diversion. »
La soirée était une soirée typique de ces années folles. Il y avait beaucoup d'étrangers, des Américains qui fuyaient le Klu Klux Klan et la Prohibition, des aristocrates réfugiés d'Autriche, de Hongrie, de tout l'empire russe, des Grecs et des Roumains. Sur scène, on jouait un peu de tout, du jazz et de la musique antillaise surtout. Les gens consommaient à un rythme effréné. Arsène avait appelé les clients et essayait de leur refiler nos crocodiles. On voulait remonter la filière. Ils s'étaient mis à une table dans un coin.
Avec Justine, on avait un certain succès. Je préparais les cocktails, elle enflammait des shots par magie sous les applaudissements du public. C'était du grand spectacle. Personnellement, le meilleur sort que je savais faire avec de la magie du feu, c'était allumer mes clopes sans briquet. Autant dire que j'admirais.
En même temps, on essayait de surveiller la salle. Un client en particulier avait attiré mon regard, il commandait beaucoup, mais j'avais remarqué qu'il faisait semblant de boire. De temps à autre, il jetait des regards nerveux tout autour de la salle. A un moment donné il croisa mon regard, serra quelque chose dans sa veste et disparut vers le fond de la salle. Je laissai Justine tenir le tout, et je le suivis. Au même moment, Alice sortit chanter sur scène dans une longue robe noire. Un grand silence se fit. Elle commença doucement, juste avec le piano, sa voix montant peu à peu en puissance. Les gens étaient pétrifiés, je me glissai hors de la salle.
« Parlez-moi d'amour
Redîtes-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre »
Alice était une magicienne dans son genre. Fille de Phébus, elle n'était ni un soldat, ni un guérisseur. Mais quand elle chantait, elle ensorcelait par sa voix, et j'avais déjà vu des magiciens aussi bien que des demi-dieux s'y laisser prendre. Ils se perdaient, s'arrêtaient, oubliaient tout pétrifiés par le chant. Elle devrait chanter sur les champs de bataille, je pensai soudain, puis me secouai de la torpeur naissante. J'avais un homme à suivre.
« Il est si doux
Mon cher trésor, d'être un peu fou
La vie est parfois trop amère
Si l'on ne croit pas aux chimères »
Il se glissa dans une des loges. Heureusement que ce genre d'endroit a les murs fins. Je rentrai dans la loge d'à côté, déserte. Il y avait une porte communiquant à peine entrouverte. Je vis par l'embrasure mon homme en gilet vert. Un autre homme avec un long catogan me tournait le dos. Vingt-six ans et j'écoute toujours aux portes, j'ai pensé.
« Alors ? Ça en est où ?
– Rien à faire, il n'a pas la marchandise avec lui. Je dois vérifier.
– Tu ne dois pas t'exposer non plus.
– Il demande cher.
– Le prix n'est pas un problème, on doit pouvoir s'arranger. Folle-jambe est avec lui encore ?
– On doit convenir d'un autre rendez-vous. »
Si ça se trouve, ce ne sont que d'habituels gangsters et je perds complètement mon temps. On trouve de tout dans ce genre d'endroits, je suis bien placé pour le savoir, il ne peut s'empêcher de penser.
« Je ne peux pas faire de magie avec n'importe quoi. » Oh, c'est nouveau ça.
« Tu feras avec ce qu'on te donneras.
– Je suis druide, pas charlatan.
– Et elle, tu lui a parlé ?
– Elle tempère. Elle nous dit qu'elle hésite, qu'elle préfère garder ses distances et tout.
– Quelle distances, de quoi elle parle ? C'est assez de réfléchir, on lui a laissé assez de temps, on l'embarque.
– Pourquoi tu la veux elle ?
– Je ne peux plus attendre, elle en sait long. Et puis elle nous sera utile, elle connait toute la haute société, les politiques. Elle a travaillé pour Clémenceau pendant la guerre. Et puis tu l'as entendue chanter ? – Retourne dans la salle, surveille là, qu'elle ne disparaisse pas. »
Je retournai dans la salle, avant qu'il n'ait le temps de sortir de sa loge. L'assemblée était calme, Alice faisait une pause. Les gens remuaient doucement, sortis de leur rêve. Je retournai derrière le comptoir. Justine m'interrogea :
« Quelque chose ?
– Je ne suis pas sûr…
– Le patron m'a engueulé, il dit que l'ambiance retombe.
– Attend, j'ai un truc. » Je montai les verres en pyramide sur le comptoir. « Je vais faire une fontaine d'alcool par-dessus et tu vas l'enflammer. Oh, salut Alice. »
Elle s'était glissée jusqu'au comptoir. Elle était si ordinaire en contraste avec une minute plus tôt, quand elle chantait que personne ne l'avait reconnue.
« C'est le retour au bon vieux temps ? Tu me sers un verre et moi je chauffe la salle ? Oh, vous faite des fontaines de feu, trop bien, je veux voir ça.
– C'est toi la chanteuse ? » Justine a écarquillé ses yeux. « C'est la chose la plus démente que j'ai jamais entendu.
– Je sais, a fait Alice. Allez garçon, un whiskey, sans glaçons.
– Tu commences bien toi.
– Oh ça va Michmich ! »
Justine se mit à rire. Je servis son whiskey à Alice, puis versai du gin sur ma pyramide de verres. Justine y mis feu. Alice applaudit en riant devant notre colonne incendiaire.
« Bon assez rigolé, Justine, sert un verre à Lupin et prévient le qu'on risque de devoir décamper bientôt.
– D'accord. »
A peine se fut elle éloignée que je me tournai vers Alice. « Je crois que tu as des ennuis.
– Sans blague, j'ai toujours des ennuis.
– Ces gens là-bas…
– Des demi-dieux, pourquoi ? Tu enquêtes sur eux ?
– Alice, il ne faut pas que tu sois mêlée à ça. Le type là-bas, à droite devant la porte, c'est un apprenti druide, il n'a pas le droit d'être à Paris. Chaque fois que des Celtes se retrouvent à Paris, le sang coule.
– Ce sont des Sangs mêlés en rupture de ban. Tu n'as pas besoin de me dire qu'ils sont dangereux.
– S'ils s'allient aux Celte, ça présage une nouvelle guerre avec les Romains.
– Ils recrutent pour l'instant.
– Et ils voudraient te recruter toi. Ou t'enlever. Je les ai entendus parler, ils veulent t'attendre à la sortie. Ils disent qu'ils vont « t'embarquer », si tu vois ce que ça signifie.
– Michel, il faut que j'y aille…
– Attend ! Pourquoi tu ne me dis rien ? Je sais qu'on a chacun nos paganismes, qu'il ne faut pas tout mélanger, mais là ils se rencontrent qu'on le veuille ou non. Laisse-moi t'aider !
– Tu étais au Liban, avant à la guerre, après en Algérie, maintenant en Picardie… Ecoute, c'est compliqué, c'est toujours compliqué, je suis… j'ai complètement déconné. »
Elle se resservit un verre, le bu, repris, en parlant si vite que j'avais du mal à la suivre. « Quand je suis rentrée à Paris, avant la guerre, j'étais aussi en rupture de ban, tu te rappelles ? Mais ça ne va pas durer, j'ai promis à Ganymède d'espionner pour son compte, il m'aidera à régler mon cas. Il faut que tu demandes au Per Ankh de ne pas mettre ses gros sabots là-dedans.
– Alice…
– Non écoute, c'est toi qui dois faire attention… A New York… J'y étais il y a un mois, tout le monde ne parle que de ça. C'est un genre de guerre, entre magiciens, des demi-dieux veulent prendre parti aussi, c'est un grand bordel. Je sais que la bande ici… Il y a un magicien qui leur a parlé, quelqu'un d'important, Kane il s'appelle.
– Lequel ?
– Je ne sais pas. J'étais avec un fils d'Arès et un ami, Arthur Chase. Chase connait tout le monde parmi les panthéons, je crois que sa mère était une magicienne Slave… Il a dit quelque chose sur les Kane, comme quoi ils étaient du sang des pharaons, il a parlé de Champollion, il a dit qu'ils l'avaient tué pendant la Commune, mais je sais plus lequel de Champollion, et il disait qu'il allait essayer de finir le travail. Il a parlé de familles françaises et de Révolution et du Per Ankh, et comme quoi ils recrutaient…
– Alice, calme-toi. Viens, nous on va finir notre affaire tout de suite, et tu vas sortir avec moi, je te raccompagne. » Justine revint à ce moment-là.
« Ils n'en ont rien à faire de nous, tu comprends, ni les dieux, ni les magiciens. Ils ne vont pas nous défendre. Non Michel, je veux juste chanter ici, je vais chanter d'ailleurs. » Alice a fini son verre d'un coup, s'est levée et est sortie en trombe. J'ai voulu la suivre et j'ai vu le visage de Justine.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
– Je ne l'ai pas trouvé.
– Lupin ?
– Non. Qu'est-ce qu'on fait ? »
Alice est montée en scène, sous les applaudissements.
« On va le chercher. Il n'est pas dans la salle. Tu fais toute l'arrière cuisine, les entrepôts, je vais aux loges des artistes. Tu ne prends pas de risques surtout si tu les trouves, tu observes et tu m'appelles.
– D'accord, toi aussi alors. »
Mon cœur battait à tout rompre. La conversation avec Alice avait réveillé quelque chose en moi, une sorte d'alarme. Tous mes sens fonctionnaient trop vite, je me sentais apeuré et alerte. Les gens dans la salle, applaudissaient à tout rompre. Je me suis levé, mes jambes tremblaient. Alice, debout sur la scène se mit à chanter :
« Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert »
Un genre de mélancolie m'envahissait avidement. Une envie de pleurer me saisit à la gueule. J'ai revu des jours perdus. Il fallait que je me reprenne. « Les hommes ne pleurent pas » il disait, mon père. Mais pourquoi mes jambes étaient-elles comme du coton ? « Michel » a crié Justine, « qu'est-ce que tu fais ? »
« Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d'où je viens »
Je secouai ma tête, repartis en courant. J'entrai en trombe dans une des loges où les danseuses se préparaient pour le cancan. Elles hurlèrent de rire, l'une d'entre elle souleva sa jupe. Je parvins à m'échapper dans un ouragan de plume. Je courais dans le couloir, la voix d'Alice me poursuivait comme un poignard. L'orchestre lui fit suite, des trompettes retentirent. Je dû faire une pause pour respirer.
« Cette blessure
Où va ma lèvre à l'aube de l'amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D'où part ta vigne en y pressant des doigts
D'où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d'où tu viens »
Je croisai deux clowns, qui trainaient une grosse caisse. Une petite fille les suivi, tenant entre ses mains une cage aux oiseaux ouvertes. Je vis un escalier, je le suivis et arriva dans une cave, puis un souterrain. Il y faisait noir, la seule lumière venait du couloir d'en haut. J'entendis dans le noir le bruit d'une arme. Je me retournai, le demi-dieu au catogan me faisait face. « Je t'ai vu là-haut. Tu n'es pas du personnel, n'est-ce pas ?
– Ou va le tunnel ? J'essayais de faire abstraction de l'arme toujours pointée sur mon visage. – Arnold, c'est prêt. On l'embarque ? » Un homme est apparu dans mon dos. « Qui c'est celui-là ?
– Un fouineur. Quel bord ?
– Tue le et on récupère l'autre.
– Elle chante encore.
– Per Ankh, je dis.
– Quoi ?
– C'est mon bord. »
Alors que la surprise se peignait sur le visage de l'homme, j'esquivais, frappais son bras, l'arme tomba. Il voulut se pencher pour l'attraper. Mauvais choix, je le saisis par les cheveux, qu'il avait longs, utilisai son corps quand l'autre me tira dessus. Après avoir bloqué la balle, je le jetai sur l'autre, saisit le pistolet à terre et lui tira dessus. Le demi dieu aux cheveux longs rampa jusqu'à son camarade, pour essayer de récupérer son arme sans doute. Je le repris toujours par les cheveux et lui frappai la tête contre le mur. Au bout d'un moment je me rendis compte qu'il avait cessé de se débattre. J'étais haletant, couvert de sang, sur mes bras, mes mains, mon visage. Je n'avais même pas pensé à utiliser un seul hiéroglyphe. Je remontai en titubant.
« Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d'où je viens »
Pourquoi j'ai fait ça ? Je me demandai sans interruption, en marchant comme un somnambule. Qu'est-ce qui se passe ici ? L'orchestre semblait gagner en puissance. Les cuivres résonnaient toujours aussi haut. Mon sang tambourinait dans mes veines, si fort que je sentais qu'elles allaient éclater.
« Cette blessure
Qu'on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu'on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort
Cette blessure dont je meurs »
« Desjardins, qu'est ce qui se passe ? » Lupin me croisa dans le couloir des loges. Lui, comment ?
« Des sangs mêlés, il y a une sortie souterraine là-bas.
– On a un druide dans les parages. Tu bloques ce couloir, il ne faut surtout pas qu'il puisse s'échapper. »
J'aperçu Vasseur derrière lui. Ils repartirent en courant. Je restai là sanglant et haletant. Alice ne chantait plus, ce n'étaient que des cuivres, des grondements à l'infini. Quelqu'un se mit à jouer du sifflet, et mes oreilles sifflaient aussi, la panique m'englua. Calme toi je m'ordonnai. Il n'y avait plus que des sifflets maintenant, et des hurlements. Je me retournai, le couloir n'avait pas de fenêtres, il était sombre et long, comme les fosses.
Je laissai tomber sur le sol en me tenant la tête, essayant désespérément de respirer. Après toutes les tranchées, c'est quand même trop bête de mourir ici dans ce couloir, mais respire putain, respire mon dieu ! Ma tête allait éclater. Je me recroquevillai dans le couloir sur moi-même. Compte je m'ordonnais, fais quelque chose, un, deux, trois… C'était peine perdue, je sentais bien, qu'il n'y avait plus d'air, qu'il n'y avait plus rien du tout que les maudits sifflets et les obus au loin. Dans un sursaut, je me rappelai l'issue souterraine. Sans trop savoir comment, je m'y retrouvai de nouveau, me blottit dans le noir. Au loin il y avait un souffle d'air, une ouverture. Comme un désespéré je bondis dans la nuit et la nuit m'absorba.
