Ce chapitre est un peu différent des autres. Je reviendrai à l'intrigue du chapitre 5 dès le suivant. Le chant utilisé est le chant des cerises, l'hymne de la Commune de Paris en 1871.
VI. Trompe la mort… soldat ?
Verdun : février 1916.
Jean était venu le trouver, accompagné de deux romains et d'un autre sang-mêlé. Michel Desjardins était dans la tranchée de seconde ligne, en compagnie de Charles de La Roque. Ils formaient un drôle de duo, les deux magiciens. Au début, La Roque détestait Desjardins. Tous deux étaient de la même promotion au sein du Quatorzième, où Charles était un brillant spécialiste de magie de combat. Cependant, au front, il s'était retrouvé sous les ordres de Michel, qui était son sergent-chef. Les combats avaient calmé leur inimitié, qui s'était peu à peu muée en une camaraderie puis un respect mutuel.
Jean d'Aubigné était revenu des Etats-Unis pour servir son pays. Il avait proposé ses services directement à Raymond Poincaré et constitué une brigade de choc, constituée essentiellement de sangs mêlés et d'anciens légionnaires romains, tous français ou belges. Les membres du Quatorzième, eux, servaient dans l'armée régulière. Il avait recroisé Desjardins, au hasard d'une ligne de front, et eu la surprise de reconnaitre son ami d'enfance devenu magicien du Per Ankh. L'affaire en était restée là.
Or voici que ce jour-là, Jean d'Aubigné monte vers l'abri où, assis entre des caisses de vivres, Michel et Charles attendent de monter en première ligne. Charles s'est allongé nonchalamment, la tête sur les jambes du sergent. A côté, le caporal Michaud bricole un genre de guitare avec un bout de bois et un casque allemand.
« Les blagues, c'est la base de la politique du Per Ankh, si tu les connais pas, non seulement tu n'as pas de culture, mais en plus tu ne peux pas comprendre ses subtilités.
– Bon, bah je t'écoute.
– Alors, c'est l'histoire d'un Mazrui, d'un Bellini et d'un noble Kane qui répondent à une annonce du gouvernement...
– Attend, c'est lesquels les Kane déjà ?
– Tu ne suis pas Desjardins, je te l'ai déjà dit, en plus tu as croisé Jabari Kane, ton premier jour au Nome.
– Oh, tu sais, j'ai vu tellement de monde ce jour-là…
– Bon, je reprends, il y a un Mazrui, un Kane et un Bellini qui répondent à une annonce du gouvernement pour effectuer un gros travail de construction. Le Mazrui, très riche, qui sait que son travail est de bonne qualité, propose au fonctionnaire de faire le travail pour trente millions de dollars. L'autre lui demande comment il va répartir l'argent. 'Il y aura dix millions pour les travailleurs, lui dit Mazrui, dix millions pour les matériaux, et dix millions pour moi qui vais faire le travail'.
– Ouais, un peu cher, mais censé.
– Attend, après on appelle le Kane, et il dit tout de suite, 'je ferai le travail pour 60 millions, ça fait 20 millions pour la force ouvrière, 20 millions pour les matériaux et 20 millions pour moi'. Mais après vient le Bellini, qui a espionné les deux autres. Alors lui dit au fonctionnaire : 'Ecoute, je te propose de faire le travail pour 90 millions. 30 millions pour moi, 30 millions pour toi et on donnera les 30 millions qui restent à Mazrui pour qu'il fasse le travail'… tu n'as pas compris la blague…
– Le Bellini, c'est l'Italien ? Du coup il corrompt les fonctionnaires ?
– Oui, on appelle ça le Système B. Et les Kane demanderont toujours deux fois plus que les Mazrui et obtiendront toujours deux fois moins. Bon, allez, je t'en fais une autre : il y a Champollion, Setne et Alexandre Menchikov qui se promènent dans un temple grec… »
A ce moment il s'interrompt comme il vient de remarquer les quatre hommes. Jean les salue et leur présente les autres :
« Hector, mon frère, un autre fils de Zeus, et voici Eric, un descendant de Bellone. Ce sont mes meilleurs combattants. Oh, et voici John Cain, il est anglais.
– Salut les gars, leur fait Charles.
– On vous a ramené du fromage, leur offre Hector.
– Sérieux ? Bien joué !
– Du camembert ! » Les yeux de Michel brillent dans la pénombre.
« Vous allez vraiment le manger comme ça ? leur crie l'anglais.
– T'inquiète le rosbif, on pue plus que lui, lui rétorque Charles. Gardes-en une moitié sergent, on l'ensorcellera. » Ils mangent un temps en silence. Jean reprend :
« On a un souci, on pense que les allemands ont un monstre en réserve en face.
– Et pas n'importe lequel, Chimère, insista Eric.
– C'est Grec ça, ça ne nous concerne pas, lui rétorque Michel.
– Oui, mais c'est vous qui montez à l'assaut. Ils ont bien prévu une charge, non ?
– Sergent ? interroge Charles.
– Admettons ? Répond l'autre magicien.
– Ils vont vous le balancer. Avec la brume vous verrez un char d'assaut mais le résultat sera le même. Vous n'aurez aucune chance.
– Ecoutez, je crois voire ce que vous voulez, mais on ne va rien pouvoir faire, le Per Ankh…
– Merde vos lois. Tu veux voir tes soldats tomber comme des mouches ou quoi ?
– Tu l'as dit toi-même, j'ai une charge à mener. Je ne peux pas me débiner pour aller chasser les monstres.
– On s'en occupe. Ce qu'il faut c'est que vous nous couvriez, au cas où il y aurait des demi-dieux en face, ou des magiciens, ou je ne sais qui. Qu'on ait le champ libre. » Michel réfléchit un instant.
« Vous savez où est-ce qu'il sera déployé exactement ?
– A priori sur la côte 321.
– C'est là où on va, réagit Charles.
– Tu veux dire qu'on sera exactement dans son axe ?
– Possible, lui dit Jean.
– Je vais me démerder, répond Michel. Peut-être… peut-être qu'on peut réussir un mouvement groupé.
– On chargera à vos côtés alors, déclare gravement Hector. On devrait aller dormir. »
Retour à la case initiale : attendre et compter, un deux, trois. Il ne dort pas, il ne dort jamais, il compte encore dans sa tête, « C'est l'heure » vient le chercher Leclerc. Dans le silence froid de l'aube, le bataillon monte à la première tranchée. Ils croisent, toujours en silence, les hommes sombres et sanglants des combats de la veille. Un, deux, trois, il continue le décompte des heures, et rien ne compte que cela, les minutes, les chiffres, les battements effrénés de son cœur.
Et puis le moment vient, avec ses sifflets et tous ses hurlements. « Baïonnettes au canon », il hurle pour ses troupes, et son cri se répercute, repris tout au long de la tranchée. « Echelles », il crie toujours à s'en brûler les poumons. Et les échelles sont hissées sur les murs, comme son cœur bat au rythme des salves d'artillerie s'intensifiant. La lumière par-dessus le mur de terre perce ses yeux, et tous les regards apeurés se tournent vers le haut, vers ce monde froid de boue et de météorites. Un soldat fait son signe de croix, mais il faut monter maintenant. Un, deux, trois, la terre tremble, il ne faut pas manquer les barreaux ; dehors le monde les attend. Et soudain il est debout dans le soleil, son grand fusil pendant à côté de lui comme un bâton lourd. Charge, il se souvient « Chargez ! ». Et il court sous le grand soleil, alors que la terre éclate tout autour, il court suspendu entre vie et mort, sur la mince langue de terre brune.
Ils arrivent à la tranchée adverse, dans un grand fracas d'acier achèvent les Boches qui n'ont pas encore fui. Quelqu'un hisse le drapeau français pour signaler l'avancée de la ligne. « Consolidez la position ! On avance ! » Le ciel se couvre d'un coup. Disparu le soleil, il se met à pleuvoir, la tranchée se fait mare de boue. Le bruit persistant de l'eau s'additionne aux hurlements, aux tirs, aux mitrailleuses, aux sifflets, aux ordres, aux salves toujours plus proches de l'artillerie. Française ? Allemande ? Impossible de savoir. Leclerc marche sur une mine enterrée et explose en l'air. Ils amènent de nouveau des échelles car les Boches ont dynamité le réduit qui mène aux tranchées secondaires. De nouveau, ils sont debout sur le no man's land qui se dérobe sous leurs pieds.
Soudain un rugissement terrible retentit dans le vacarme. Desjardins lève la tête : sur le rebord de la fosse est posé Chimère, corps de chèvre, tête de lion, comme dans ses livres illustrées d'enfant. Et dans sa bouche, du feu, beaucoup de feu. Il voudrait la charger, mais un cri terrible retentit. De la tranchée adverse, les Boches mènent une charge contraire. « En position, rassemblement ». Les soldats fuient devant le monstre, certains retournent à la tranchée. Il a le réflexe de se jeter à terre, échappe à un trait de feu brûlant.
« Charles ! » Il appelle au milieu du chaos. « Vise les magiciens adverses. » Avant de savoir s'il a été entendu, il rejoint le carré d'hommes qui s'est formé. Un Boche le vise à la tête, il esquive, plante sa baïonnette dans sa cuisse, court. Du coin de l'œil il voit des éclairs, comme si la foudre frappait le champ de bataille. Jean et ses hommes attaquent Chimère. Un hiéroglyphe fait irruption devant lui « comment… ». Il a juste le temps de le déchiffrer, « Ha-di » et le monde explose de nouveau. « Attention aux obus ! » dit Michaud en l'aidant à se lever, « ils nous canardent » ! Il en a de bonnes lui. Il ne sait pas trop comment il a échappé au hiéroglyphe. Il regarde autour de lui, son fusil a disparu. Une autre salve se fait entendre et Michaud part en courant. Au lieu de courir, comme un idiot, il cherche son fusil. Un hurlement de serpent retentit, Desjardins ne savait pas que les serpents pouvaient crier mais comment décrire sinon ce sifflement aigu ? Il regarde autour de lui, il n'y a presque plus personne : les Boches ont été repoussés une nouvelle fois, ils sont derrière le front. Chimère git renversée. Ouf ! Devant elle, les demi-dieux, avec un magicien.
Il y a alors comme une respiration, un instant de silence plus terrible que les sifflets. Hector est à deux pas de lui et avance en direction de Chimère. Soudain, quelqu'un marche sur un objet métallique. « Ne retire pas ton pied », lui hurle Desjardins. Hector se tourne lentement vers lui, et dans son regard il y a cette gravité solennelle de l'homme qui sait qu'il va mourir. Il retire son pied. L'explosion le renverse par terre une nouvelle fois. Le temps qu'il se relève une grande vague leur parvient, les soldats français qui reviennent vers eux en courant. Et le cri d'alerte le plus terrible qu'il soit : « GAZ, GAZ ! » Tout le monde court, « mettez vos masques ! », mais, comme dans un trou acoustique, dans un silence halluciné au centre de la cohue, immobile, Michel écoute le bruit sourd et léger des coquilles qui s'ouvrent alors que le monde se fait jaune et vert. Dans une seconde infinie, il regarde la beauté des nappes de brouillard, et qui aurait pu penser que la mort était aussi belle ?
Au dernier moment, il pose ses mains sur sa bouche. « Air » il murmure, et son hiéroglyphe scintille entre les brumes. Il marche vers une tranchée, à qui ? Laquelle ? Devant lui, au détour d'un couloir de terre dans le labyrinthe de boue et d'acier une monstrueuse silhouette s'avance, uniforme brun et masque à gaz intégral. Ils se contemplent longuement dans ce face à face sépulcral, infiniment hésitant. C'est presque à regret que s'avance finalement l'autre avec son visage d'insecte infernal. Michel sort son couteau, attrape la crosse du fusil de son adversaire, qui tremble dans sa main gantée peu sûre. Ils luttent ainsi quelques instants. Michel doit sembler à l'autre un fantôme, sans masque, tête nue, au milieu des gaz de tranchée. Il plante son couteau à la jonction du masque et de l'uniforme, dans le cou, vers le haut. Puis les deux hommes se laissent tomber l'un à côté de l'autre. Assis sur le mur de terre, Michel pose sa tête sur l'épaule de l'allemand, écoute le sang qui coule de sa tête.
Au bout d'un moment, les salves d'artillerie se font plus distantes, la rumeur des combats s'éloigne. Il se tourne vers son compagnon, lui retire son masque à gaz. C'est un homme d'une trentaine d'année, cheveux châtains, une tâche de naissance sur la joue. Il ouvre son uniforme au niveau de la poitrine trouve une photographie tachée. L'homme y est à côté d'une jeune femme, qui tient dans ses bras un bébé, une petite fille en robe de baptême s'accroche aux jupes de sa mère. Michel la contemple avec tendresse dans la lumière du couchant, puis, impulsivement, la range dans son propre uniforme.
La lumière du jour est remplacée par une lueur d'incendie. Il finit par se relever. Pose un pied sur l'épaule de l'autre homme, puis sur sa tête, pour escalader la tranchée qui n'est pas très haute. Il rampe sur le sol, se relève. Voit un homme debout dans l'immensité. « Charles », il le reconnait. Il marche vers lui, sans se soucier ni des mines enterrées, ni de ce léger grondement. Il est juste à quelques mètres de lui, quand il voit ce que regarde l'autre.
Au sein d'un grand cratère, une femme-lionne dans une tunique rouge, et la lueur d'incendie rayonne à partir d'elle, comme une comète venue frapper la terre du châtiment divin. Le temps se disloque. « Je suis désolé, je ne voulais pas… Je n'avais pas le choix... » Charles est blessé, il voit ça. La déesse les regarde avancer de son œil froid et distant. « Recule » murmure Michel. Alors, Sekhmet sourit. Elle sourit et la terreur se coule dans chacune de ses veines, et il lui semble que les étoiles elles-mêmes sourient de ce sourire de carnassière affamée. Sekhmet sourit et elle irradie de son sourire, et tous les gaz, les obus, les cauchemars fusionnent dans cette émanation de rire divin.
Du plus profond des âges revient un vrombissement sourd d'apocalypse. Un avion, il comprend, et dessus l'aura de Sekhmet, passe un appareil allemand. Ils ne sont pas si loin de la tranchée la plus proche, il suffit de courir. Mais le monde explose alors comme tombent les obus du fond du ciel, que les tranchées s'enflamment une à une dans la nuit. La déesse se met en marche. Michel attrape le bras de l'autre magicien ; il appelle la terre. Et la terre lui répond. Alors qu'ils courent dans l'autre sens, la terre tourne, se reconfigure, les enveloppe, et le sol disparait. Et la terre maudite aspire son peu d'énergie, de pouvoir qu'il lui reste, usé par des mois de front et d'angoisse. Il se laisse aller au mouvement de la terre, au tourbillon géant qui l'engloutit, loin de Sekhmet qui rugit vers le ciel, et s'y propulse avec la vigueur d'une flèche enflammée.
Quand il rouvre les yeux il est allongé sur des corps. Ils ont glissé dans une fosse. La terre bouge toujours, mais l'aviation s'éloigne. Le silence tombe peu à peu. Ils sont loin maintenant, des vivants, de la douleur. Il se lève, essaye de remonter la pente, mais la terre glisse sous ses pieds, et il trébuche sur un corps. Les cadavres sont comme des piquants, des épines de boues. Ici ou là scintille une baïonnette. Ce sont les morts d'il y a trois jours, lors de l'assaut d'une tranchée ennemie. Evidemment, il n'y a plus de tranchée ennemie maintenant, il n'y a plus de sol, juste ces trous, la boue, et cette couleur de gris sur le brun. Des cendres. Il rampe jusqu'au caporal.
« Oh, ce n'est pas une tranchée, c'est un cimetière, rit Charles. » Il se tait, une tache rouge colore le bleu de son uniforme. Il regarde autour. Michel continue de ramper jusqu'à lui. L'autre se blottit dans ses bras.
« Dis quelque chose, il lui murmure. Mourir en silence, c'est difficile. » La nuit tombe doucement. Au loin une forêt brûle. Bientôt, il n'y aura que le noir sur le rouge, bientôt. « Michel, s'il te plait ». L'air lui revient, le chant de la commune, comme une berceuse lointaine.
« Quand nous en serons au temps des cerises
Et gais rossignols et merle moqueur
Seront tous en fête... »
Charles sourit doucement, ou peut-être a-t-il rêvé de cette esquisse d'apaisement, mais encouragé, il poursuit d'une voix assurée :
« …Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur.
Mais il est bien court le temps des cerises… »
Feu ; fumée ! Les étoiles glissent dans le ciel derrière les nuages de cendre. Le corps de Charles est chaud, sa tunique mouillée, bientôt tout ça sera parti mais il est encore chaud. Les baïonnettes dressées sont de longues obélisques sentinelles dans les rayons de lune, bientôt le matin sera froid, mais encore la terre gronde de temps à autre sous les obus lointains comme le pouls d'un corps géant.
« …Cerises d'amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang… »
Au premier matin, le monde est un désert de lune. La chanson finit sa route, quelque part entre sa bouche et les étoiles, portée par les fers comme des antennes, dansant d'astre en astre, de plaie en plaie, de cratère en fissure.
« …Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour… »
Après deux jours, le monde est gris, le ciel gris. Un vrombissement terrible déchire ses oreilles, le bruit d'un météore dans le silence. C'est un hurlement immense, une trompette d'apocalypse. Il ouvre les yeux et le monde vibre. S'il pouvait se voir, il ne se verrait pas, car il n'est qu'un tas gris parmi d'autres, une montagne de cendre et de sang séché. Sa bouche n'est qu'une longue fissure, et qui vibre, vibre sous le vrombissement infernal de la vie. Il regarde le scarabée posé sur sa main. Il faut y aller maintenant, il semble lui dire, le dernier scarabée. Il est temps de remonter.
Sa main tâtonne à sa ceinture, où sa gourde est miraculeusement intacte. « Charles, mon ami, mon frère d'arme, je suis désolé, vraiment, mais il faut y aller, il faut vraiment y aller » et il se lève, et retombe, puis se relève. Ses pieds soutiennent à peine le poids de son corps.
« …Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des chagrins d'amour… »
Dans la fosse, les cadavres sont mangés par les mouches. En glissant sur un corps, il met la main dans un carnage d'asticots. C'est alors qu'il voit avec effroi que ses plaies au bras sont pleines de vers. « Où est mon scarabée ? Il y en a plein, il réalise, ils mangent nos corps. » Il se retourne et fait face à un mur entier de scarabées, s'affairant sur les plus anciens cadavres. L'un d'entre eux se détache et fuit vers le ciel. « C'est lui… Par où on sort ? » Il escalade les nids de mouches et les morceaux de chair pourrie. Là-haut, le monde attend dessus la tranchée. Le scarabée l'attend posé sur une pierre. Il n'y a plus de putréfaction là-haut, juste les cendres et la propreté du feu mourant. Le scarabée vole vers le soleil pour y disparaitre. Il le suit.
« …J'aimerai toujours le temps des cerises
C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte… »
Alors il marche, dans le monde plat, lunaire et gris, gris, gris. Au loin, entre les fumerolles, une silhouette noire marche dans l'immensité en sa direction. Il ne sait même plus dans quelle direction il est parti, il suit juste le scarabée. Il croise le défunt, corps brûlé, organes pendants, marchant toujours. Sans un regard, le macchabé va s'enfuir, vers le royaume des morts, et Michel contemple longuement sa route en sens inverse. Puis il marche des heures durant, traverse une forêt calcinée. Mais dans le soir qui tombe, les incendies reprennent, et sous la lueur du feu, le monde n'est qu'une grande plaie rouge. Ses mains sont rouges, et le sol rouge, rouges les souches brûlées. Sa gourde est vide, sa bouche est rouge sans doute, et en feu.
« Et Dame Fortune, en m'étant offerte
Ne saura jamais fermer ma douleur… »
Après ce temps indéterminé il trouvera le territoire des vivants. « Who goes there? Who are you? Answer or I will shoot you! » Il reste debout, à vaciller près du trou. Quelqu'un reconnait ses lambeaux d'uniforme.
« Frenchman! Get him down here. » On amène une échelle, des gens le soulèvent, le descendent. « Someone, call the sergeant !
– Is he wounded?
– What's your regiment? Your military number?
– I can't read it on his form, the fabric is too damaged.
– Give him something to drink.
– We need your military number!
– He came from the South.
– No one's there anymore, not since the assault last week.
– Does anyone speak French in here?
– Name, number, regiment?
– Give him some air, let him breath for god's sake! ».
Il les regarde évoluer comme ivre, le bourdonnement de retour dans ses oreilles. Un soldat finit par se planter en face de lui.
« Look, we need your military number, Numéro, you understand ? Look, here is mine, 33 32110, yours?
– Cent soixante-deux, dix-huit mille…
– Wait, wait, again, slower, encore…
– Un.
– One
– Six
– Six
– Deux
– Two
– Ask him what his regiment is.
– Fuck of Sean!
– That's his regiment number, call the sarg'
– Après?
– Un
– One
– Huit
– Eight
– Huit
– Eight
– Deux
– Two
– Cinq
– Five
– Just call the medic already. »
C'est drôle, il pense, il n'y a pas d'Anglais à Verdun. Il recommence à fredonner, doucement. Les autres le regardent comme un fou. On l'emporte de nouveau, il ne sait pas où.
Le lendemain, il entend pour la première fois du français. « He just cheated death. » le présente le sergent anglais au lieutenant. « How do you call a man like that in your language, frog?
– Trompe-la-mort, répond le lieutenant avec un sourire. Eh bien soldat, votre histoire va faire plaisir aux troupes. »
« J'aimerais toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur. »
