VII. Les jours perdus (2)
Alice Huet
Un garçon survint en hurlant à la fin du concert. J'allai entamer ma dernière chanson. On avait retrouvé deux hommes morts dans un coin du club. Quelqu'un appela la police. Plusieurs personnes s'empressèrent autour de moi en me proposant de me raccompagner. Je me dégageai, couru en coulisses. Je croisai Justine dans le couloir : « Tu as vu Michel ? – Je ne sais pas, il a disparu. » Je repartis à toute allure. Un homme voulu m'empêcher de m'approcher de l'escalier de service. « N'allez pas par-là madame, il ne faut pas voir ça. » Je réussis à passer, le regrettai vite. Deux cadavres gisaient sur le sol, l'un avait la tête complètement difforme. Je repartis à tout allure, me faufilant par une autre porte de service.
Je l'attendis chez lui. Quand il rentra enfin, au petit matin, les lumières étaient allumées. J'étais allongée sur le lit, encore en manteau. Je me redressai vivement en le voyant entrer. « Tu étais où ? J'étais morte d'inquiétude. Tu as bu ? »
Il ne me répondit pas. Il jeta ses clés sur la table encombrée, se laissa tomber sur la chaise. « Qu'est-ce qui s'est passé ? Dis-moi juste ce qu'il s'est passé.
– Fous-moi la paix !
– Justine m'a dit que Lupin était furieux, qu'il veut te faire passer au tribunal militaire. Mais qu'est ce que tu as fait ? Tu ne veux pas me parler ?
– Pas trop…
– Et ces types dans le sous-sol, j'ai vu ce que tu leur as fait, tu n'as rien à dire sur ces types aussi ?
– Alice…
– Il y en a un, tu lui as défoncé le crâne ! Putain, Michel, tu les as juste tués !
– Bon écoute, ça suffit, tu es chez moi, dégage. » Il m'attrapa par le poignet, alors que je me débattais, il me poussa violemment vers l'extérieur. Je réussis à arrêter son bras un instant, le dévisageai quelque secondes.
« Qu'est-ce qu'ils ont fait de toi là-bas ?
– Fous le camp ! » Il cria.
Il claqua sa porte à mon nez, je rajustai ma fourrure et parti d'un pas rageur. Quand je me retournai, toutes les bougies étaient éteintes chez lui. Oh, et puis démerde-toi.
Justine Vasseur
« Abandon de poste ! » Lupin faisait de grands cercles dans son bureau. « Oh je vais l'encadrer, dieux, je vais vraiment l'encadrer. Mais quel idiot ! »
J'attendais, un peu anxieuse. « Il n'est pas vraiment bien ces derniers temps, on était à la Somme pendant trois semaines en plus.
– Rien à faire, chacun est responsable de ses actes. »
La comtesse Anne rentra dans la pièce. Je me levai immédiatement. Pas vraiment le choix, on se lève quand Madame entre dans une pièce. C'était la supérieure hiérarchique directe de Lupin, elle répondait des relations avec toutes les autres créatures surnaturelles, dieux, esprits et religions sur le territoire. Elle avait au moins cinq cents ans, était née sous François Ier, avait été selon la légende aussi bien la dernière maitresse d'Iskandar, que celle d'Henri IV ou du Roi Soleil. Pendant la Révolution, elle avait mené la Sécession loyaliste contre le chef de Nome de l'époque, rallié aux Constitutionnels. Par la suite elle avait tenu tête, seule, à Napoléon, et à l'ensemble du Quatorzième Nome pendant des années. Par l'étendue de ses pouvoirs, elle aurait dû prendre la relève comme chef du Quatorzième, mais elle était trop polarisante, controversée, et, mais on se gardait de le dire devant elle, ce n'était une femme.
Surtout c'était une fervente royaliste, aussi bien pour la France, que parmi les magiciens. Elle faisait partie de cette poignée d'illuminés qui croyaient toujours au retour du Pharaon. « Lupin », elle le salua négligemment. « Où est-il ? – Il arrive. » Michel entra sur ces entrefaites, l'air de quelqu'un qui n'avait pas fermé l'œil de la nuit. La comtesse le dévisagea des pieds à la tête, assise sur son fauteuil.
« Je t'avais prévenu, elle lui lança. Qu'est-ce que je t'avais dit quand tu es venu au Nome ? Tu te souviens ? Alors, répond !
– Que j'étais de la canaille.
– Oui, tu es de la canaille, et tu le resteras à ce qu'il semble. Tu devrais le fusiller Lupin, les gens comme lui n'apprennent jamais. Qu'en est-il de la mission sinon ?
– Une réussite, à l'exception bien sûr du druide, qui nous a échappé.
– Bon, ce n'est pas gravissime. Rappelle-moi quand tu auras quelque chose de vraiment concret. Et vérifie moi ce que trafique Abdias Kane aussi. Il passe son temps avec des demi-dieux et des Celtes, et serait allé fouiner du côté de Figeac également. Que je sois damnée avant de laisser un Kane interférer dans nos affaires françaises. »
Michel Desjardins
Arsène m'envoya juste voir un médecin finalement. Un type pas content d'être là, qui soupira en me voyant et sortit des papiers. « On va commencer par les antécédents familiaux. Avez-vous des alcooliques, des porteurs de maladies vénériennes ou dégénératives ?
– Mon père buvait.
– Votre mère était une prostituée non ?
– Elle a été dans une maison close un moment…
– N'en dite pas plus. » Il soupira.
« Pourquoi vous faites ça ? »
Le docteur releva la tête, surpris. « Pas que ça m'enchante, c'est la procédure voulue par Iskandar. Surtout après les… accidents de vos anciens frères d'armes.
– Vous voulez dire les suicides des magiciens du Neuvième ?
– Si vous voulez mon avis, on a été trop doux avec vous. Toutes les générations du Per Ankh on fait la guerre, vous êtes la seule à ne pas en assumer l'après. »
Ce n'était pas pareil. « Vous avez sans doute raison. »
« De quoi avez-vous peur Desjardins ?
– Pardon ?
– Vos peurs, j'ai une ligne à remplir. »
Les fenêtres ouvertes, j'ai pensé. « La défaite » j'ai dit.
« C'est commun, mais vous n'avez plus à vous en faire. Vous avez besoin d'un peu de repos, et ne touchez pas à l'alcool. Vous avez des prédispositions à l'alcoolisme et à la névrose. »
Crétin. « Au revoir. »
J'allai chercher Alice à son hôtel après ça. Elle vivait presque toujours à l'hôtel maintenant, ou chez l'un de ses amants. Je la croisai dans le lobby, on s'assit face à face sur l'un des divans. « Alice je suis vraiment désolé.
– Je m'inquiète juste pour toi.
– Je sais, ça va aller.
– Tu es sûr ? Tu devrais… aller voir un médecin, ou quelque chose.
– Alice, s'il te plait, ça va aller. »
Elle se tu un instant, puis reprit. « Ton père m'a écrit. Il est à Paris.
– Depuis quand mon père t'écrit à toi ?
– Tu ne lui as pas répondu ?
– Non. Je ne l'ai pas revu depuis mes onze ans.
– Michel, il a perdu tous ses autres fils à la guerre. Tes demi-frères quand même…
– Je ne les ai jamais connus.
– Ecoute, je sais que ce n'est pas facile les pères, je n'ai vu le mien que trois fois dans ma vie. Mais il m'a vraiment fait pitié je te jure.
– Tant pis pour lui.
– Va le voir, s'il te plait, juste une fois. Tu es toute la famille qui lui reste maintenant.
– Arrête de me dire ce que je dois faire !
– Pourquoi tu es toujours comme ça ?
– Merde ! » Je repartis avant d'avoir besoin de m'excuser de nouveau.
Erwan m'attendait chez moi pour compléter le tableau. Putain de merde. Ils ne vont jamais me lâcher. A l'époque je vivais vers Montparnasse, je louais deux petites pièces dans un rez-de-chaussée qui donnait sur une cour d'immeuble. Il n'y avait aucune protection magique, et, bien sûr, mon verrou ne décourageait pas un magicien compétent. Il me demanda, dès que fus entré :
« Ça s'est passé comment ?
– Rien il a juste voulu savoir mes antécédents familiaux.
– Alcoolisme ?
– Pourquoi on t'a demandé aussi ? »
Il sourit juste. « Oh, pas besoin.
– Les principaux défauts de la race bretonne sont la malpropreté, la superstition et l'ivrognerie*. » Je récitai de mémoire mon manuel de géographie. Erwan se mit à rire.
« Tout comme chez les Corses, les Bourguignons, les Berrichons, les chtis, les Picards, les Auvergnats et j'en passe. Michel, les trois dieux grecs qui trainent encore le plus chez nous sont Dionysos, Apollon et Aphrodite.
– L'amour, l'art et le bon vin. On peut faire pire. » Il me tendit une assiette de potage. Je remarquai qu'il avait rangé mes livres et aéré. Je ne savais pas trop si j'avais envie de le tuer ou de le remercier. Je préférai changer de sujet.
« Qu'est-ce que tu as fait toi, après la guerre ?
– Je me suis tapé une cuite de plusieurs jours. Après j'ai dessoulé et je suis allé naviguer jusqu'aux Canaries. J'ai perdu un neveu moi aussi, il était comme un frère.
– Je m'en souviens, je murmurai juste. Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi maintenant ?
– Pas grand-chose. On a négocié avec Lupin pour que tu retournes au déminage. En règle générale, ils ont d'autres problèmes sur les bras là-haut. On a bien affaire un réseau de demi-dieux dissidents, alliés à des Celtes ce qui est particulièrement inquiétant. Ils seraient menés par un certain Jean, ce qui ne nous aide pas vu la banalité de ce prénom ici. Chiron devrait nous transmettre son signalement. Certes, il hésite à trahir un ancien élève, mais l'Olympe fait pression sur lui. Des crocodiles cependant, ça sert à la magie égyptienne. Ce genre de mélange, ça annonce des ennuis.
– Tu vas devoir t'en occuper ? Parler à tes contacts ?
– Pour l'instant non, je finis de nettoyer la Picardie. Tu veux que je te mette dans une autre brigade ? On a aussi une visite de courtoisie à faire à des chefs en Provence, si jamais tu veux changer d'air…
– Ne te fatigue pas pour moi. Je veux bien retourner déminer.
– Michel, ils pourraient vite te pourrir la vie au Nome s'ils le voulaient, et la plupart le veulent. Anne, le Chevalier, le marquis de la Barre… La Roque leur a dit de te foutre la paix. Fais juste profil bas.
– Tu remarqueras que les ennuis ont tendance à me trouver plus que j'ai tendance à les chercher.
– Oh, c'était un sourire ça ?
– Ne t'emballe pas trop vite.
– Je dois filer, touche pas la gnôle. Sauf si tu as des idées noires, dans ce cas…
– Appelle l'asile ?
– Appelle-moi, crétin.
– Ça marche. »
Au final Alice continua à me harceler, pendant trois jours, avec l'entêtement aveugle qui la caractérisait si bien. J'ai donc fini par le revoir, mon père, quelques jours plus tard. Il avait vieilli cet homme, il n'était plus qu'une ombre, ratatinée et recroquevillée, osseux, la paupière nerveuse. Il était si petit, l'homme géant de mon enfance.
« Vous désiriez me voir, monsieur.
– Michel » il s'égaya. « Que tu as grandi. On m'a raconté que tu es devenu un héros de guerre. Que tu avais eu la croix du mérite, et la légion d'honneur.
– Des morceaux de métal, oui.
– Tu es un homme maintenant.
– C'est ce que vous aviez toujours voulu, non ? Ça a pris le temps mais le résultat est là, admirez.
– J'ai été dur avec toi, c'est vrai. C'était pour ton bien.
– Et ma mère, c'était pour son bien aussi ? Inutile de prendre cet air, monsieur. Je n'ai plus dix ans, vous ne pouvez pas juste m'enfermer dans une cave noire pour me faire taire.
– Michel ! Tu es encore mon fils.
– Vous vous trompez Monsieur, vous n'avez plus de fils. Vous avez jeté le vôtre sur les routes avec sa mère, vous vous en souvenez ? »
Je refermai la porte sur ses maigres mains tendues, m'allumai une cigarette sur le porche. Je partis en sifflant vers chez moi, un rayon de soleil dorait les pavés, c'était le premier depuis des mois.
*True quote, from the M. Brusson Textbook, actually edited in 1929, not before WWI.
Le prochain chapitre sera la dernière partie "des jours perdus". Ensuite il y aura un chapitre, déjà écrit, qui portera davantage sur la famille Kane.
