Un grand merci pour les très chaleureuses review. Cela fait toujours plaisir.
Disclaimer: tout appartient à Rick Riordan, sauf le poème qui est à Pétrarque, et le personnage d'Arsène Lupin, présent depuis quelques chapitres déjà, qui est un hommage à Maurice Leblanc.
A la fin du chapitre, vous trouverez quelques noms de magiciens issus du Huitième Nome. En espérant que ça vous facilite un peu la lecture.
Les évènements de ce chapitre coupé en quelques parties parce que déjà trop long couvrent globalement ceux du chapitre trois, avec donc un focus plus détaillé sur un personnage, mais dépasseront ceux du chapitre neuf, s'étirant donc de 1918 à 1923. (Pour vous aider un peu avec la chronologie brouillonne.) La fin des années 1920 passera beaucoup plus rapidement je pense.
X. Comment j'ai gagné ma vie (1)
Giacomo Bellini
Pas besoin de logique pour les grandes décisions de ma vie. Les entrailles savent elles ; le corps te parle, la magie chante si tu sais la saisir. Quand je l'ai vu pour la première fois au Premier Nome (je ne l'ai jamais oublié), mes entrailles m'ont parlé comme jamais avant, un long signal d'alarme. On interrogeait un à un les magiciens soldats. Je n'étais pas inquiet. Il y avait certes, motif à m'en faire, puisque Julius Kane, le patriarche de la fameuse famille de Narmer, présidait le tribunal. Les Kane étaient les serviteurs d'Horus, tout comme des dizaines d'autres familles en réalité. Il y avait entre nous et eux, la même distance incommensurable que celle séparant le militaire de l'artiste. Nous n'aimions pas les Kane, mais ne nous en soucions que peu d'eux. Toute notre haine est aux Sforza, il n'y a de place pour personne d'autre.
Ainsi, au grand procès de novembre 1918, quand on interrogea le fils Champollion (comme l'appelaient les Français) j'étais encore présent dans la salle. Julius Kane était remonté à bloc. C'était sans doute, parce que je venais juste de passer. Il faut dire que j'étais le quatrième fils d'une fratrie de cinq garçons et deux filles. J'étais le meilleur pour faire sortir les gens de leurs gonds. Qui plus est, les familles de magiciens-combattants sont tellement prévisibles. Les Bellini, eux, n'ont jamais imposé de spécialité à leurs membres. Nous apprenions tout, étions capables de tout, et bien sûr, nous nous entrainions tous quand même illégalement au combat.
Champollion j'ai tout de suite pensé, en voilà un autre comique. J'ai observé avec curiosité l'entretien. Desjardins avait comparu dans son uniforme militaire français et non en habits égyptiens, ce qui était déjà en soi une insulte à l'assemblée. Quand on lui demanda pourquoi, il haussa les épaules. « Je n'ai pas eu le temps de me changer. » Il brilla ensuite par son laconisme extrême. Les experts du Neuvième avaient de toute manière rassemblé assez de preuves pour le faire tomber. Le seul qui avait davantage de problèmes était moi-même. Non que je m'en souciais. Les magiciens, au fil des siècles, en étaient venus à tolérer les manquements à l'ordre des Bellini, en raison d'un accord tacite où nous acceptions en retour de nous salir les mains pour tout le monde quand cela était nécessaire.
Comme les Kane, Mazrui, Sforza ou encore Hogan, nous descendions du sang des pharaons. Mais tandis que leurs ancêtres se succédaient sur le trône des deux Egypte, les nôtres, fils d'esclaves et de courtisanes, servaient dans les temples et déserts, Set, Sekhmet, parfois Bastet. Nous étions mages du chaos à l'époque triomphante où l'Egypte ne craignait pas ses propres mages, à celle où riante, échevelée et libre, elle célébrait ses propres ombres sur l'autel de la vérité entière.
Qu'en savait-il, Julius Kane l'ancien, lui dont la glorieuse lignée avait comme les autres frayé avec le chaos, quand il posa enfin une des questions philosophiques dont il avait le secret et qui ne servaient à rien, sauf à son plan secret, et auxquelles il suffisait de donner les réponses attendues ? Qu'en pensait-il lui qui était le premier à nous servir cette soupe édulcorée du Bas-Empire, ces moitiés de mythes, ces fantasmes concernant le prétendu ordre divin ? Il parla en grec bien sûr, le grec d'Alexandrie était la seule langue qu'il admettait:
« Croyez-vous en Ma'at ? »
Mon Français releva la tête et avec une honnêteté désarmante lui répondit simplement :
« Parfois.
– Parfois ? répéta Kane.
– Parfois. »
En vérité, il m'a conquis à cette seconde précise.
« Je ne sais pas ce que vous cherchez, avec vos investigations, vos questions, vos procès... Trouver le coupable ? Dire ce qui est juste ou injuste, qui a raison ou tort ? Rétablir la vérité sur les choses, la paix, l'équité ? C'est bien cela que veut dire Ma'at ?
– Développez. » Lui a baissé la tête, murmuré doucement :
« Parfois le chaos gagne et c'est tout. Et peu importe de savoir vraiment qui est mort pour quoi, et ce qu'ont fait les vivants, et quel traitement gagneront leurs âmes au palais d'Osiris. Ils n'ont plus de langue, ils n'ont plus de visage. Si vous saviez comme c'est facile d'arracher son visage à un homme… »
Desjardins fut condamné pour usage abusif de la magie au service d'intérêts nationaux, rébellion, haute trahison et nationalisme, les principaux chefs d'accusation contre les anciens combattants. C'était plus un procès de forme qu'autre chose. La plupart des magiciens et particulièrement les magiciens européens faisaient face à un conflit de loyauté, entre leur Nome-pays, et leur rattachement au Per Ankh qui se voulait supra national, interdisant toute forme d'affrontement entre magiciens même en temps de guerre. Cette double allégeance était responsable de la plupart des guerres de Nomes, ces guerres intestines qui sévissaient en Europe depuis près de deux mille ans. Comme après chaque guerre, il s'agissait pour Iskandar de réaffirmer la suprématie de la Maison de Vie sur les intérêts nationaux et les querelles intestines. Personne n'envisageait vraiment de condamner le baron de la Roque ou le comte Alvensleben, les chefs des Quatorzième et Seizième Nome. Ma grand-mère Lucrezia Bellini tira quelques ficelles et je fus acquitté.
Je rentrai donc à Venise, et quelques mois plus tard, j'entendis de nouveau son nom mentionné. Sur les ordres d'Iskandar, Desjardins avait pris la fuite, traqué Sekhmet à travers l'Europe, jusqu'en Sibérie, où l'aide du Dix-Huitième lui avait permis de la localiser puis de la bannir. L'exploit lui valut d'être gracié par le Chef Lecteur, ainsi que de connaitre une certaine célébrité. Quant à moi, je repartis en France pour la première fois depuis la grande guerre à l'invitation d'Abdias Kane, qui souhaita prendre contact dans la plus grande discrétion avec ma famille. Comme j'avais quelques connexions au Quatorzième, grand-mère m'envoya négocier à Paris, avec mon cousin Gian.
A notre grand désarroi en effet, le chef de Nome du Huitième, Bonifacio Voiello, était le beau-frère de Bartolomeo Sforza. Les Sforza contrôlaient donc le territoire italien, où Abdias était devenu persona non grata, depuis leur alliance aux Hogan. Je devais donc le retrouver en territoire neutre.
Pourquoi moi ? Pourquoi pas un de mes frères ainés, Duccio, Maurizio ou Cosimo ? C'est très simple, ils étaient déjà mariés. J'étais le suivant, et nous avions bien besoin d'une grosse dot au vu de nos finances. Mais à peine eûmes nous fixé un accord qu'Abdias disparut, quelque part dans les campagnes françaises. Il fut vite remplacé par son frère Jabari, moins conciliant, plus méfiant. Gian était rentré à Venise expliquer la situation à notre grand-mère Lucrezia. En vérité, la mort d'Abdias arrangeait nos affaires. D'une part, Gian avait été seul témoin de la scène, information qui valait son pesant d'or. Plus encore, Jelila Kane, sa fille unique, devenait une rivale directe de Jabari dans la succession de Julius Kane. Jelila, dont la main m'avait été promise. Mais je retrouvai Jabari en 1921 sur la Côte d'Azur et tout rebascula encore.
Nous savions que nous étions observés par Iskandar. Il y avait trop d'enjeux, trop de transactions secrètes pour qu'il n'y envoie ses espions. Le Chef Lecteur avait ses taupes dans tous les pays du monde, et le Huitième comme le Quatorzième Nomes étaient parmi les plus grands du Per Ankh, presque de petits états. Tout un réseau d'agents y travaillait pour lui, lui permettant de garder la mainmise sur les grandes familles et les gouvernements régionaux.
Il nous fallait également composer avec une bande de demi-dieux et de Celtes, menée par un ancien combattant de 14-18, Jean d'Aubigné, qui commençait à se faire connaitre sur le territoire. Ils étaient obsédés par deux choses à priori : s'opposer aux Romains et à l'Olympe. Les dieux grecs avaient parmi nous leurs propres espions. Personnellement ce gang m'était assez sympathique. Pourquoi ? Les Romains se sont toujours alliés aux Sforza. J'avais une grille de lecture du monde assez simple et pratique je dois dire. Je ne peux pas en dire autant du pauvre Jabari Kane, obligé de frayer avec une famille de Sethiens, contre ses propres principes.
Nice était l'endroit idéal pour un congrès de comploteurs. Anne de Montpensier résidait à Marseille, et rien n'échappait à sa vigilance. Mais Nice avait été une terre italienne, c'était un territoire neutre, ouvert, et ses nombreuses villas étaient autant de lieux pour organiser des réceptions et fixer des accords.
Le clou du spectacle fut l'arrivée Alexandra Menchikova. En effet, mon ancien maître en magie élémentale au Caire, Anna Menchikova, qui portait alors encore son nom de jeune fille, Assilmouratova, m'avait contacté par shabti/pigeon voyageur, me prévenant de sa venue imminente, qui n'était pas souhaitée par le chef du Nome russe, Vladimir. L'inimitié Anna et d'Alexandra était connue du Per Ankh depuis des décennies, mais atteignait de nouvelles proportions. Vladimir venait de passer un accord avec le gouvernement de Lénine et sa sœur avait déserté le Nome en protestation.
Anna me demanda donc de surveiller les agissements d'Alexandra, et de faire en sorte qu'elle ne rencontre pas Jabari Kane. Bien sûr, vous commencez à me connaitre, je me suis empressé de la présenter à Jabari, pour voir comment les choses allaient évoluer. Une petite guerre intestine chez les Menchikov n'était jamais pour déplaire à personne.
J'étais dans mon élément alors. Rire, faire la fête, me battre, boire, comploter, trahir, tout ça pour la grandeur et le divertissement de la maison des Bellini. Dieux, comme j'étais naïf… Et aveugle aussi. Quand j'ai croisé Michel, au cours de cette grande fête, dans la maison d'un barde Ligure, j'ai cru que c'était lui, l'espion d'Iskandar. C'était facile, c'était évident. Il n'y avait encore rien de mal à coucher avec un espion, surtout jeune et beau, et scandaleux.
Ainsi, en cette fatale nuit de juin, juste après la réception au Cap Ferret, nous nous retrouvâmes allongés l'un à côté de l'autre, à bout de souffle, dans une chambre d'hôtel près de la mer. Il faisait chaud. Les grillons chantaient. Nos vêtements étaient éparpillés sur le parquet de bois. Lui dormait, allongé sur le ventre dans les draps blancs et froissés. Son dos était marbré de larges cicatrices irrégulières, des bosses, des creux, des lignes rouges et violacées. Je les caressai doucement, en murmurant pour moi :
I' che temo del cor che mi si parte,
Et veggio presso il fin de la mia luce,
Vommene in guisa d'orbo, senza luce,
Che non sa ove si vada et pur si parte.
Cosí davanti ai colpi de la morte
Fuggo: ma non sí ratto che 'l desio
Meco non venga come venir sòle.*
Je me ressaisis et ramassai en silence mes vêtements. Je partis avant l'aube. Cette nuit, qu'elle reste circonscrite dans le temps du rêve, et après des années, l'amertume passera peut-être. Ce n'est qu'un peu de désir. Il n'est jamais passé. Je suis rentré comme si de rien n'était à Venise. Esme, ma cousine bâtarde m'attendait au palais Bellini, dans mes appartements. Dans une robe vert émeraude, coiffée de plumes de corbeaux, elle me dévisagea avec un demi-sourire.
Esme était la fille adultérine de mon oncle et de la sœur de Lindor de Borja y Centellas, chef du Nome de Madrid. Elle servait comme magicienne de combat au Quinzième Nome, celui d'Espagne, mais avait passé plus de temps chez nous. Les bâtards étaient généralement mal vus, sauf dans ma famille. Nous avions étudié au Caire ensemble, puis elle à Rome, alors que j'avais eu le privilège d'étudier trois ans au Deux Centième Nome, celui du Vatican.
« ¿Cómo estuvo Francia? » Assise dans un fauteuil bas, en bois laqué, elle souffla sur moi la fumée bleue de sa longue cigarette.
« Interesante.
– Oh, sé lo que significa… ¿Qué hay de nuevo? ¿La guerra?
– La boda. Voy a casarme.
– ¿Tú? » Elle inspira et exhala un nouveau nuage bleu « ¿Quién es la niña infeliz?
– Che povera opinione hai di me… je passai à l'italien.
– Non sei l'uomo più perverso nella Casa della Vita?
– Tutto questo è un ricordo del passato. Jelila Kane.
– Che destino crudele! Perché la sorte si accanisce su di la famiglia Kane? » Elle se moqua aussitôt.
« Credevano che i loro dei li avrebbero salvati. la guerra verrà dopo. Questa è l'occasione che stavamo aspettando...
– Sforza, hmm ?
– Il vincitore vince tutto.
– Vae victis. » Conclut Esme en riant.
Oh le pouvoir était certes un jeu amusant. Epouser Jelila Kane. Rentrer dans les rouages politiques de cette famille puissante, peut-être investir dans la bande à Jean pour rogner l'herbe sous le pied de Sforza. Tout ça était distrayant, mais bientôt, des distractions j'en eus d'autres : inventer des prétextes pour retourner en France. Jelila en fut un. Sous prétexte de la rencontrer je vécus presque deux mois à la capitale, où je passai en réalité plus de temps fourré chez Michel qu'avec les magiciens nobles.
« C'est étrange que je ne t'aie pas croisé quand je suis venu à Paris il y a un an, je lui demandai un jour.
– J'étais du côté de la Somme, je nettoyais le territoire des énergies accumulées pendant la guerre.
– Mais tu n'es plus avec les élémentalistes là ?
– Non, je suis en congé, il m'a dit simplement. Je travaille avec Arsène Lupin. »
Il m'expliqua qu'il traquait la bande de Jean d'Aubigné, identifié grâce à une photographie communiquée par Chiron. Cela m'étonna, étant donné que les magiciens de combat s'occupaient en général de ce genre d'affaire.
« Je connais bien Jean, il fit simplement, depuis l'enfance. Ça me donne un avantage.
– Comment ça depuis l'enfance ?
– C'est une longue histoire. Ma mère… ma mère m'a mis en pension pendant un an quand elle s'est enfuie de chez mon père. Le temps de pouvoir travailler et économiser. Aussi parce qu'elle voulait me cacher, alors… C'était un genre d'établissement de rééducation pour les enfants difficiles. Il y avait beaucoup de demi-dieux en fait, des Romains aussi, leur magie cachait la mienne.
– Oh, j'ai juste fait, en me rappelant que c'était un Champollion. Vous avez sympathisé ?
– On essayait de creuser un tunnel pour s'enfuir, mais oui, on a sympathisé comme ça. Après je suis repartis avec ma mère pour Paris. Un ami de mon grand-père nous a accueillis dans son établissement.
– Tu l'as revu après ?
– Oui. » Il rassembla ses pensées un instant, comme s'il ne savait pas trop comment expliquer.
« Ma mère a fui le domicile conjugal. Elle n'avait pas le droit de garde. Et puis le Quatorzième nous traquait. Mon père… mon père n'était pas exactement quelqu'un de bien. Quand il nous a retrouvés, il m'a livré au Nome, à Lupin. Je me suis enfui. On s'est retrouvé ensemble chez des Gitans. On a re fui. Finalement on a réussi à regagner Figeac où vivait ma grande tante Zoraide. »
J'enregistrai silencieusement l'information. Zoraide Champollion était une sorte de légende dans la Maison de Vie. Elle aurait été aussi brillante que son père, mais plus discrète.
« Tu es allé à Figeac ? Vous y êtes resté ?
– Moi un an. Mais un ami à elle a emmené Jean à New York. Ils ont un camp d'entrainement pour demi-dieux là-bas.
– Je sais, je dis avec laconisme. »
Un milliard de question se pressaient à mes lèvres, je ne savais pas par où commencer. Qu'est-ce qu'il connaissait de sa famille maternelle ? Pourquoi il avait appris ma magie si tard ? Comment il s'entendait avec Lupin, s'il avait passé son enfance à le fuir ? Que foutait Iskandar là-dedans ?
« On s'est revu à la guerre une dernière fois. » La conversation s'arrêta là. Nous évitions de parler de la guerre. Nous l'avions vécue, nous avions survécu, point barre. Ça ne servait à rien de compter nos plaies à l'infini.
« Et Alice, elle sort d'où ?
– C'est une amie d'enfance, enfin de Paris, pas de Grenoble. Elle est revenue des Etats-Unis quand je finissais le lycée.
– Pourquoi ?
– Chaipas, elle avait le mal du pays.
– Tu avais un frère aussi, non ?
– Oui. Il est mort. Tu as fini ton interrogatoire ?
– Presque. Pourquoi tu fais des études de lettres si tu es déjà magicien ?
– Parce que je ne suis pas rentier comme toi et que je n'ai pas de palais en Italie.
– C'est pas ce que je voulais dire. C'est un métier à temps plein magicien actif. Et en plus si tu as dû faire toute ton éducation de magicien en trois ans, comment tu as trouvé le temps d'étudier le Grec ?
– Je me suis démerdé. En fait… » Il s'est interrompu un instant.
« Je n'ai pas choisi d'être magicien, on ne m'a pas vraiment laissé le choix. Ils ne voulaient pas avoir encore des descendants de Champollion dans la nature. Je suppose que mes études, travailler avec mon beau père… c'était aussi un moyen de continuer ma vie d'avant malgré tout, de ne pas abandonner ce qui m'intéressait de base.
– Tu dis ça, mais tu es doué pour les langues anciennes. Enfin c'est vrai que l'Egypte ce n'est pas la Grèce.
– Oh ce n'était pas la Grèce qui m'intéressait.
– Ah bon ?
– La Mésopotamie, il m'a lancé le plus sérieusement du monde. » J'ai commencé à rire.
« Je te jure, mon rêve c'était d'obtenir une bourse pour aller fouiller dans une ziggourat.
– Et du coup tu fais pousser des fleurs maintenant.
– Tu n'imagines vraiment pas le niveau de complexité pour obtenir une belle fleur. C'est de la magie subtile. »
Parfois c'était difficile de nous comprendre. Michel résonnait en termes d'individus, j'avais tendance à les voir comme leur nom de famille d'abord, des parties d'un grand réseau d'alliance. Michel d'intéressait à ce qu'ils pensaient, moi, à ce qu'ils voulaient. Souvent, il me faisait parler, m'écoutait attentivement en me dévisageant en silence, avec son air un peu détaché, comme s'il m'étudiait. Cela me surprenait le plus. Pas tant le fait d'être dévisagé, j'avais l'habitude de la scène, de choquer, d'étonner, de susciter l'approbation ou la haine, mais le calme neutre et curieux de son regard m'était quelque chose d'inconnu.
Son ignorance sur d'autres choses était parfois déroutante. Il n'avait à peu près aucune notion en statuaire magique, était incapable de mettre au point une amulette décente. Il connaissait bien l'égyptien, qu'il avait juste appris dans une grammaire, et se débrouillai en sorts depuis sa formation reçue en Algérie, mais n'étais pas fichu de bien tenir un khopesh ou une épée. « Donne-moi un pistolet ou une baïonnette, et je me démerderai. » Il connaissait les bases de la théorie des forces, mais rien en conjuration, exécration, invocation, théorie du chaos. Parfois il avait des connaissances très pointues sur un sujet précis, qui étaient tout à fait déroutante. Généralement l'explication était « j'ai lu ce livre-là » ou bien « cette personne m'a dit ». Avant peu j'étais d'ailleurs devenu cette personne, qui lui expliquait des rouages de la politiques du Per Ankh, ou comment faire une amulette de dissimulation fonctionnelle. C'est à partir de ce moment aussi que les choses ont commencé à m'échapper.
« Tu déconne complètement Giacomo, m'avait prévenu Esme. C'est un Champollion, il travaille forcément pour Iskandar, ne serait-ce que pour sauver sa propre peau. Il t'utilise, tu le vois bien. »
Ma sœur Laura, la seule au courant, en avait remis une couche : « Je vois bien que ton truc à toi, ce sont les relations immorales : s'envoyer en l'air avec des hommes, baiser des curés… Je comprends qu'un Champollion, c'est le paradis pour toi ; mais réagis ! Tu vas nous griller ! Tes dépravations applique les à quelqu'un qui ne présente pas de risque. »
Je m'étais juste voilé les yeux sur tout, sur Abdias Kane et Sam Keane d'abord, sur Desjardins et Lupin ensuite. Ils vont le vendre à Julius Kane contre de l'argent et un prétexte pour faire la peau à Sforza, je compris enfin ce que je ne voulais pas croire. Ma chère famille. Vous m'avez poussé dans la guerre comme vous me poussez maintenant dans le mariage.
Parce que mon cousin Gian savait, Gianini était le seul à pouvoir tout prouver sur cette affaire. Une véritable petite peste quand nous étions enfants, il se liguait avec mes aînés pour se moquer de mon petit frère Orfeo et de moi. C'était vieux tout ça, et c'était frais pourtant. Un meurtrier, j'en étais un depuis bien longtemps. Nous étions les assassins des pharaons, nous étions ceux du Per Ankh, j'avais été le temps d'une guerre celui d'un pays. Mais ça… ça c'était autre chose.
« Oh les nobles, ils sont tous un peu pareil non, au fond ? Ils ne veulent pas tant l'argent ou le pouvoir que la survie. Ils sont juste pris dans un engrenage, où ils sont obligés de tuer, de blesser, et se mettre en danger pour survivre.
– La vendetta. Le système s'entretient lui-même. Tu as saisi le problème.
– Ils ne sont pas mauvais au fond, ils me rendent juste triste. Ils sont tristes. Enfin, bien sûr, j'en fais partie de cet engrenage maintenant" il acheva avec une résignation douce.
Sa voix me fit l'effet d'un électrochoc. Pas toi, ce n'est pas… ce n'est pas juste. Nous étions à Rome, dans la grande roseraie, fermée au public à cette époque de l'année. Il neigeait sur la ville.
« Ça ne te concerne pas ! » J'ai crié. Il m'a regardé interloqué. « Les guerres intestines, les querelles de noble… De toute façon tu es un élémentaliste, je me suis empressé d'ajouter, la politique ne te regarde pas. »
Il se tourna vers moi, une expression étrange et amusée sur son visage. « Vraiment ? » Je n'ai pas répondu. Le rouge me monta aux joues.
« C'est vrai, il se moqua. Je ne suis qu'un magicien de terre après tout. Je sais juste planter des fleurs. » Une rose devant moi se mit à fleurir, écarlate. Puis une deuxième, puis une troisième, et toutes les roses ont éclos, de grandes gouttes de sang sur la neige.
« Les couleurs de ta famille il m'a fait. » Une dernière rose poussa entre ses mains. Il me l'offrit. Les couleurs du chaos j'ai pensé. Et jamais, plus jamais je ne voulais partir. Mais il me tourna le dos avec un geste d'adieu et quitta le jardin sous les flocons de neige. Et j'ai voulu que cette rose ne se fane jamais. Alors j'ai tué mon cousin.
Vae victis ! J'y pensai en enterrant le corps de Gian dans le sol froid et dur. Malheur aux vaincus ! Malheur aux morts plutôt, guai a tutti noi per cui viene la notte ! J'ai couru au premier portail, puis dans les couloirs du Premier Nome. Je l'ai retrouvé près du Hall des Âges, l'ai attrapé par le bras, attiré dans une salle.
« Écoute moi, tu vas faire comme je te dis. Rentre à Paris, brûle tout document compromettant, tout ordre, toute communication, toute lettre d'Iskandar ou de la Roque. Brûle tout, et ils ne pourront plus rien prouver. Dis à Lupin… dis-lui que je veux, que je vais coopérer… » Il a acquiescé gravement.
Je me rappelle ensuite avoir tourné en rond pendant des heures. Sur mes indications, Lupin, Desjardins, et d'autres agents du Premier Nome prirent d'assaut le Huitième Nome, pour y procéder aux arrestations de mes deux frères, Duccio et Maurizio Bellini, ainsi que de mon oncle Ignazio, mais aussi d'Horatio et de Bartolomeo Sforza, ainsi que de sa fille, Desdemona. Furent aussi arrêtés par la même occasion Alicia Hogan, et Melody Keane, cousine de Jabari.
Après l'arrestation, nous nous retrouvâmes derrière le palais. Il avait posé sa valise à côté de lui, me sourit avec tristesse.
« Tu vas pouvoir retrouver ta vie, il me fit. Et Iskandar régler un peu cette guerre de Nomes.
– Alors, c'est là qu'on se quitte... Tu repars comment ?
– Je prends le train de 17h, il a juste dit. Pour Paris. » Après un court silence il ajouta. « On ne devrait plus se revoir, c'est plus prudent.
– Oui, j'ai concédé. C'est mieux. » Je lui serrai la main, un peu gauchement.
Je rentrai lentement en longeant le Tibre. Au palais Bellini, mes pièces étaient froides et désertes. Je m'assis, je voulus prendre un livre, je le laissai tomber. Tout était faux, et si froid, si vide, dieux !
Je me suis levé, j'ai repris mon manteau, claqué la porte derrière, et couru dans la ville à perdre haleine, de pont en pont, jusqu'à la gare. Je l'embrassai sur le quai, sans me soucier vraiment, ni des gens, ni des nombreux mouchards de ma grand-mère, je l'embrassai alors que le train entrait en gare dans un grondement d'acier, comme les chapeaux volaient pris dans le courant d'air et que de toutes parts accouraient des voyageurs pressés. Après, je saisis son bagage, et montai dans le train pour la France. Nous roulâmes de nuit et de jour, et que de fois avons-nous prié pour que ce train n'arrive jamais.
* The verses are from the 18th sonnet of Petrarch's Canzionere. Here is their translation in English:
« I fear lest my heart parts from my self,
and seeing the end of my light nearing,
I go like a blind man, without light,
who knows no way to go, but must depart.
I receive so many deadly blows
I flee: but not so quickly that desire
does not come with me as is his wont. »
Traduction
Espagnol:
¿Cómo estuvo Francia? : Comment était la France? :
Interesante. : Intéressante
Oh, sé lo que significa… ¿Qué hay de nuevo? ¿La guerra? : Oh, je sais ce que ça veut dire ... Quoi de neuf? La guerre?
La boda. Voy a casarme. : Les noces. Je vais me marier.
¿Tú? : Toi ?
¿Quién es la niña infeliz? : Qui est la pauvre fille?
.
Italien:
Che povera opinione hai di me… : Quelle pauvre opinion tu as de moi ...
Non sei l'uomo più perverso nella Casa della Vita? : Tu n'es pas l'homme le plus pervers de la Maison de Vie?
Tutto questo è un ricordo del passato. Jelila Kane. : Tout cela appartient au passé. Jelila Kane.
Che destino crudele! Perché la sorte si accanisce su di la famiglia Kane? : Quel destin cruel! Pourquoi le sort s'acharne-t-il ainsi sur la famille Kane?
Credevano che i loro dei li avrebbero salvati. la guerra verrà dopo. Questa è l'occasione che stavamo aspettando... : Ils croyaient que leurs dieux les sauveraient. la guerre viendra plus tard. C'est l'occasion que nous attendions ...
Il vincitore vince tutto. : Le gagnant gagne tout.
.
Latin:
Vae victis. : (expression) Malheur aux vaincus!
Personnages mentionnés:
Lucrezia Bellini : Matriarche de la maison Bellini
Cesare Bellini : son fils
Rosetta Cavallo : épouse de Cesare
Leurs enfants:
Duccio Bellini
Maurizio Bellini
Laura Bellini
Cosimo Bellini
Chiara Bellini
Giacomo Bellini
Orfeo Bellini
Autres enfants de Lucrezia:
Daniela Bellini
Antonio Bellini
Ignazio Bellini
Autres:
Esme Sabbia: fille bâtarde d'Antonio
Gian Bellini: fils d'Ignazio
Bartolomeo Sforza: patriarche des Sforza
Desdemona Sforza: sa fille
Bonifacio Voiello: son beau-frère, chef du Huitième Nome, Rome.
