La chanson des grévistes est La Chanson de Craonne.
A la fin du chapitre, j'ai ajouté une liste des Nomes mentionnés, comme je m'y réfère souvent par leur numéro.
Bonne lecture. Le prochain chapitre sera la troisième et dernière partie de ce cycle.
XI. Comment j'ai gagné ma vie : deuxième partie
Une semaine après, j'allai trouver Arsène Lupin chez lui. Il résidait près de l'Opéra, au deuxième étage d'un immeuble haussmannien. Le portail qui servait communément au Quatorzième pour rallier le Caire était bien évidemment l'Obélisque de la Concorde. Il me fallait une voie plus discrète, que Lupin m'indiqua. Il en utilisait une de secours, quand il devait rentrer secrètement faire ses rapports à Iskandar.
« Le père Lachaise ? Je croyais que les magiciens français étaient enterrés en Egypte, ou à Lyon, jamais à Paris…
– On y trouve les tombes de Champollion et Fourier, elles ont des obélisques. Attention, la magie y est un peu… instable.
– Ça fera l'affaire. » J'avais l'habitude des portails clandestins.
Bérénice Koité était seule dans le Hall des Âges. « Iskandar t'attend dans ses appartements », elle me dit en grec. Bien sûr. Je contournai le trône vide, son regard de chat fixé sur ma nuque. Je dépassai la salle des cartes, empruntai le couloir jusqu'aux salles dévolues au chef lecteur. « Giacomo, entre mon enfant. » La voix douce d'Iskandar me mit instantanément sur mes gardes. C'est une illusion, je me rappelai. Il reste le plus puissant magicien du monde, et le plus rusé aussi.
J'écartai un rideau. Iskandar était assis sur une natte tressée. J'avais grandi bercé d'histoires et de rumeurs entourant son nom. De temps à autre au cours des millénaires, un des Bellini entrait à son service, comme ils l'étaient jadis à celui des pharaons.
« Tu nous a rendu un grand service ces dernières semaines, la Maison de Vie t'en sera reconnaissante. »
Tu parles. Le gout de ma trahison était encore une amertume sur ma langue, une tache sanguinolente sur mes mains ; celle indélébile du fratricide. J'ai tout jeté pour quelques fleurs, et je n'ai même pas un remords.
« Tu t'es montré assez audacieux, en agissant comme tu l'as fait. Scandaleuse, sulfureuse, immorale maison Bellini, il a souri. D'aucun diraient que tu fais honneur à ton sang.
– Les Bellini ne seraient pas de cet avis, je fis. » Mes frères m'avaient envoyé assez de menaces de mort pour m'en persuader.
« Pourquoi avoir fait assassiner Abdias Kane ? » Je lui ai demandé soudain.
Iskandar répondit, de son habituel voix douce et caressante, mais ses yeux étaient froids.
« C'était nécessaire.
– Nécessaire pour qui ? A quoi jouez-vous avec les Kane ?
– Peu importe. Quand certaines branches pourrissent on est dans le devoir d'élaguer l'arbre.
– Tous des jardiniers, hein ?
– Tu m'as bien servi en achevant le travail.
– Ils accuseront quand même Michel.
– Des mots, du vent.
– C'était Lupin qui vous importait, n'est-ce pas ? C'était qu'on ne puisse jamais remonter jusqu'à vous. » Il me regarda de son air froid, impassible.
« N'y va pas », m'avait supplié Michel. « On trouvera autre chose, Iskandar… c'est un menteur. Il a mentit au Per Ankh, sur Sekhmet, sur la guerre, il espionne les chefs de Nome… » C'est pour toi, tout ça, idiot ! Une vague de tendresse m'envahit.
« Tu es venu me demander quelque chose ?
– Je veux être relevé de mes devoirs envers le Huitième Nome et être rattaché au Premier désormais.
– Tu n'es pas en fin de carrière. Il n'y a pas de poste pour toi ici. » Allez, force moi à te supplier.
« Vous employez des agents à travers tous les Nomes, Koité, Lupin... Vous cherchez des gens acculés, sans famille.
– Et discrets. Tu as toujours été assez célèbre, tu seras désormais au faite de ta gloire.
– Mais je connais les vieilles familles d'Europe, d'Amérique et d'Afrique mieux que personne. Vous avez déjà des espions, je ne vous demande pas d'être espion. Je serai votre homme de main, votre serviteur, votre chien s'il le faut. Mais tout ça vous le savez puisque vous m'attendiez.
– Oh oui, Giacomo, tu n'es pas le premier de ton sang à entrer à mon service. Sais-tu seulement à quoi tu t'engages ? » Trop bien.
« Tu ne seras pas en position de dicter des conditions je le crains. » Mais je saurais. D'ici, il sera plus facile d'espionner tes secrets. De garantir le silence chez les autres. Allez, fixe-moi un prix maintenant.
« Tu as développé un certain attachement pour le fils Champollion. Comme tu t'en doutes, il est peu apprécié par les plus puissants de mes magiciens.
– Vous en avez besoin, de lui aussi. Vous ne l'aurez pas gardé en vie si longtemps sinon.
– Il peut se révéler un bon atout en effet. Rien de strictement indispensable. » Essaye un peu. Premier magicien ou pas, personne ne résiste à une bonne vieille lame dans la nuque. Avait-il prévu ça dès le début ?
« Tu comprends ce que je veux dire ? » Les yeux froids d'Iskandar ne cillaient pas. Je me mis à genoux. Le chef lecteur sourit posa sa main sur ma nuque, puis murmura avec douceur. « Tu peux te relever mon enfant. » Un giorno, brucero questo fottuto posto…
Iskandar me laissa un shabti pour nos communications ultérieures, et je rentrai à Paris, définitivement cette fois. Bien sûr, il n'était pas question de rester dans cet entresol où vivait Michel. C'était bien romantique et tout, mais il y faisait chaud en été, froid en hiver. J'avais encore un peu d'argent. Nous déménageâmes dans un immeuble rue des Pyramides, à deux pas du Louvre, au cinquième étage, à l'angle de la rue Saint-Honoré. « Pourquoi, pas un seul magicien ne vit rue des Pyramides ? Je lui avais demandé. » Il avait roulé ses yeux en retour. « Parce que c'est de mauvais goût. » J'avais éclaté de rire. Nous nous disputâmes une deuxième fois, quand je repeignis la porte et tous les volets de l'immeuble en rouge.
« Qu'est-ce que tu fabriques ?
– Je marque le territoire.
– Mais tu es complètement cinglé !
– C'est comme les gargouilles, c'est pour effrayer les esprits. »
Il avait fini par grommeler quelque chose sur les stupides superstitions Bellini. Je gagnai toujours nos disputes. A vrai dire, on en avait pas mal. La France était alors un des seuls pays d'Europe qui ne condamnait pas légalement l'homosexualité, mais ça ne voulait pas dire pour autant que le quotidien n'était pas difficile. Michel prenait toujours des risques inconsidérés, ou agissait avec son Nome, comme si des millénaires de conventions, de traditions et de lois ne signifiaient rien. Son côté « enfant terrible » sous des airs d'ignorance et d'innocence juvénile qui m'avait tant séduit me terrifiait par moments. Bon, je dois reconnaitre mes torts également. Il faut bien dire, mea culpa, que j'étais d'un tempérament jaloux. Généralement, on finissait par régler tout ça sur l'oreiller.
La Roque, Lupin et le marquis de La Barre étaient les seuls au courant de ma position exacte à Paris. La Barre était un ancien de ces grands seigneurs libertins du XVIIIème siècle, un des compagnons du marquis de Sade, et un ami de longue date. Il me prêta de l'argent jusqu'à ce que je reçoive mes traitements du Premier Nome, absolument pas adaptés à la vie parisienne. Malgré cela, le jeu en valait la chandelle. Pour la première fois de mon existence, il me semblait le soir rentrer vraiment chez moi. Pour la première fois, il faisait doux ne pas se cacher, de ne pas fuir, d'espérer.
Notre maison avait trois pièces, une cuisine étroite où Michel faisait sécher les plantes que j'utilisai dans mes décoctions. Officiellement j'étais enregistré comme un élémentaliste de feu, mais en réalité j'étais plutôt formé en magie du combat. Ma sœur Laura, guérisseuse, qui en connaissait un rayon en poisons, m'avait aussi un petit peu initié à son art.
Nous avions vite rempli le séjour avec des livres. Les dessins, peintures et gravures que possédaient Michel s'entassaient le long des murs, et il acheva surtout, malgré mes protestations initiales, de remplir l'espace avec ses cultures, ses arbres et fleurs, qui pendaient même du plafond. En réalité j'étais vite tombé sous le charme de l'aspect « forêt vierge » du décor. Des lianes de fleur s'agrippaient aux embrasures de nos fenêtres. Notre logis ne ressemblait pas exactement à celui d'un magicien égyptien. Il n'y avait pas de reliques précieuses, pas de shabti, juste une petite statuette de Toth à l'entrée. Michel et moi lisions davantage de littérature et de philosophie que de parchemins antiques. Les objets les plus « magiques » étaient les plantes et le placard à fromages.
Au prix de quelques semaines d'absence au service du Chef Lecteur, la vie nous offrait tout. Michel ne nettoyait plus à Verdun ; grâce à sa formation reçue au Liban et en Algérie et sous le conseil de Lupin, il rejoignit les équipes de sorcelleur du Quatorzième. A côté de son travail au Nome, il défendit sa thèse de littérature antique à la Sorbonne avec les félicitations du jury. Il travaillait avec l'aide d'Alice à une vision revisitée des Grenouilles d'Aristophane, grâce à des confessions faites à celle-ci par le dieu du théâtre grec.
Les magiciens du Quatorzième, dans le sillage de mon amant, firent à leur tour irruption dans ma vie. L'italien, ils m'appelaient. Lupin était en quelque sorte devenu mon collègue. La plupart des autres étaient issus des classes populaires. Ils n'avaient qu'une vague idée des subtilités de la magie des mots, des incantations, du fonctionnement de la statuaire. Ce qu'ils perdaient en connaissance et pouvoir, ils le gagnaient en vivacité, en joie de vivre, en liberté aussi. Certains d'entre eux m'épataient ; Erwan était le genre de personne que rien n'étonnait jamais. Justine était suffragette. Elle passait tous ses dimanches en garde à vue, pour injure à l'ordre publique. Les deux se chamaillaient continuellement d'ailleurs.
Il y avait Alice aussi. Au début j'avais eu du mal à accepter sa présence dans la vie de Michel, bientôt elle devint et sera à jamais une sœur pour moi. Après avoir espionné pour le compte de l'état français pendant la guerre comme agent double, elle tourna dans le monde entier. Elle était toujours libre, un peu à côté du courant, à cheval sur plusieurs univers. Je comprenais qu'elle inquiétait tant les autres demi-dieux. Elle connaissait presque tous les sang-mêlé et Romains européen, pouvait identifier n'importe quel magicien du Quatorzième Nome, mais aussi du la plupart des Cent Quarante troisième et quatrième, (Bruxelles et le Luxembourg). Elle était même invitée aux réceptions des grandes familles Viking, installées en Normandie et en Angleterre. Elle chantait pour tout le monde, ne travaillait pour personne. Après son premier divorce désastreux, enceinte d'un Olympien, elle venait très souvent chez nous, restait dormir dans la deuxième chambre.
Un soir, je m'en rappelle, j'étais dans la cuisine à essayer d'ensorceler un Pont-l'Evêque, quand on sonna à notre porte. J'entendis les échos d'un dialogue fiévreux en français, et je finis par me lever pour voir, quand la porte claqua. Michel était debout, interloqué, un bébé dans les bras.
« Bah ça va de mieux en mieux, tu vole des bébés maintenant ?
– C'est Louis, il m'a fait.
– Je l'ai reconnu. Et Alice ?
– Envolée. »
Je sais ce que vous allez penser, que deux magiciens élémentalistes, dont un militant aux tendances anarchisantes et un assassin au service d'un machiavélique marabout égyptien âgé de plus deux mille ans sont probablement la pire solution possible de garde pour un enfant. J'estime que nous nous en sommes bien sorti compte tenu des circonstances. Nous élevâmes Louis du mieux que nous pûmes. Alice lui rendait visite quand elle pouvait, entre deux concerts, deux quêtes, deux monstres.
La même année se produisirent des évènements qui eurent un grand impact sur l'histoire du Per Ankh, et Michel parvint, comme à son habitude, à s'y retrouver en plein cœur. Le mouvement partit d'abord du Neuvième Nome, Londres. Dans le sillage de leurs suffragettes, les magiciennes anglaises réclamèrent des droits égaux. Dans la plupart des Nomes européens, les femmes étaient rétribuées moitié moins que les hommes, mais surtout, étaient soumises comme eux à une législation ancienne qui régulait les rapports et devoirs au sein du Per Ankh, et qui les discriminait dans bien des domaines. Judiciairement, c'était un grand bazar, comme les lois du premier Nome, qui concernaient tous les autres, se heurtaient souvent aux juridictions particulières de chacun des gouvernements régionaux. Toutes les tentatives d'harmonisation à l'assemblée annuelle des Nomes s'étaient conclues par un échec.
Trois déléguées du Neuvième entreprirent un tour d'Europe pour harmoniser le mouvement naissant à travers le continent. Bien sûr, vous l'aurez deviné, leur référente au Quatorzième n'était autre que Justine Vasseur. Les magiciens du rang étaient également révoltés par leur fragilité économique, et la conservation de certains privilèges d'ancien régime dans le fonctionnement du Nome. L'affaire prit une réelle ampleur quand des hommes rejoignirent le mouvement de protestation avec leurs propres revendications.
C'est comme ça que Justine et Michel se retrouvèrent à préparer la première grève de l'histoire du Quatorzième. Evidemment, ça ne m'avait pas ravi ! Un des articles le plus fameux de nos codes était celui punissant de mort toute insubordination. On ne plaisantait pas avec la discipline au Per Ankh. En règle générale, la peine capitale s'appliquait à pas mal de choses.
Au matin du 21 mars 1923, les Nomes de Londres, Dublin, Rome, Bruxelles, le tout petit Nome du Luxembourg, Zürich, Berlin, Prague, Vienne, Bratislava, Athènes, Casablanca, Alger, Oran, Tunis, Varsovie, Oslo, Stockholm, Copenhague, Madrid, Lisbonne, Bucarest, Sophia, Kiev et Helsinki n'ouvrirent pas leur portes. Seul Amsterdam ne se souleva pas, ils avaient des droits égaux et un salaire égal institués depuis le XVIIème siècle.
Au Quatorzième, les magiciens, sous la houlette de Michel et Justine, avaient rédigé une liste de revendications et occupé le Nome. Les brigades de magiciens combattants et de sorcelleurs et la plupart des élémentalistes rejoignirent l'occupation, renforçant considérablement le mouvement. Nombre de magiciens de combat et sorcelleurs du Quatorzième étaient morts à la guerre, et leurs rangs étaient essentiellement féminins. Le secteur du soin faisait grève aussi. Ce pouvoir démographique faillit provoquer une scission au sein des grévistes. La lutte des classes se muait en lutte des sexes. Michel et quelques autres offrirent leur appui à Justine, maintenant une fragile unité, mais la situation demeurait délicate.
Ce jour de printemps, nous devions avec Alice retrouver les magiciens au siège du Nome, occupé depuis une semaine déjà. Nous habillâmes Louis et prîmes la direction du Louvre. Nous étions déjà sur la rue des Tuileries quand j'aperçu une silhouette m'attendant à l'ombre d'un arbre. « Alice, je vous rejoindrai. » Elle me regarda, puis la silhouette, hocha la tête et me laissa. Esme attendit qu'elle se soit éloignée pour s'approcher de moi.
« Holà prima, je lui lançai.
– Giacomo, tu as un endroit où discuter ? » Elle me répondit, en italien.
Nous traversâmes la Seine et pour s'installer à la terrasse d'un café rue du Bac. Esme commanda un verre de rouge et nous nous regardâmes un temps sans rien dire.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? je lui ai demandé. Tu n'es pas à Madrid, avec vos grévistes ?
– J'avais mieux à faire. Je suis venue te chercher Giacomo. »
J'ai poussé un soupir amusé. « Dans ce cas tu aurais mieux fait de rester t'occuper de tes propres affaires. Qui t'envoie ? Mon père ? Nonna ?
– C'est mon oncle qui m'a demandé de passer.
– Il veut juste t'éloigner de Madrid alors. Être sûr que tu ne te mêles pas des grèves. Qu'est-ce qu'il a prévu ?
– Il veut donner l'assaut sur le Q.G. du Nome. Mais ne change pas de sujet. Giacomo, c'est grave ce qui se passe ! Il va y avoir du sang, tu ne peux pas te mêler de ça. Tu sais comment sont les Français, ça va tourner à la guerre civile. »
Elle but une gorgée de son vin et repris :
« Tu nous as tous exposés. Les enquêteurs d'Iskandar fouillent dans nos affaires, depuis nos liens aux phéniciens, jusqu'à nos finances. Ils sont en train de déterrer toutes les affaires internes du Nome, des siècles d'assassinat et de pot de vins. Ignazio risque la prison, tes frères aussi.
– C'est trop tard Esme. Vous vous débrouillerez sans moi.
– Tu fais encore partie des Bellini, Giacomo. Tu es l'un d'entre nous, peu importe tes trahisons. Nonna appelle ça des gamineries. Rentre à la maison maintenant.
– Je suis avec Iskandar maintenant.
– Une alliance de circonstance. Tes liens avec nous sont des liens de sang, ils ne sont pas aliénables eux.
– Esme. Je vais devoir y aller maintenant. »
Elle soutint mon regard de longues minutes.
« C'est vraiment sérieux alors ? Entre vous ?
– Oui, je dis sans ciller.
– Je ne t'ai jamais vu comme ça. Je suppose que rien de ce que je dirai ne te fera changer d'avis.
– Je pense aussi.
– J'espère que tu sais ce que tu fais alors. »
Je lui offris juste un grand sourire. Je me levai et allai régler au comptoir.
« Au fait, tu as raison, elle me lança quand je revins. Mon oncle me veut juste loin du Quinzième.
– Je vais au siège du Quatorzième là maintenant. Tu m'accompagnes ?
– Je suppose que je n'ai pas grand-chose d'autre à faire. »
Esme me suivi. Le nouveau Nome (l'ancien bâtiment avait brûlé lors des Trois Glorieuses) était situé derrière les Invalides. Les portes étaient barricadées avec des sortilèges, et de grands drapeaux noirs et rouges pendaient sur la façade. Nous fîmes le tour du bâtiment, où une des portes secondaires n'était pas condamnée. Assia, qui gardait la porte avec deux hommes nous reconnut et nous laissa entrer. Dans la cour du Nome, régnait une étrange humeur festive. Un gars avait sorti un accordéon, quelques anciens combattants entonnaient la chanson de Craonne :
« C'est malheureux de voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font leur foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu de se cacher tous ces embusqués
Feraient mieux d'monter aux tranchées
Adieu la vie adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Ceux qu'ont l'pognon ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce sera votre tour messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau »
Assia me fit signe d'aller vers l'armurerie. Elle avait été quasiment vidée de toutes les armes. Justine y expliquait quelque chose à Michel. « Vous avez raté l'assemblée générale, elle nous a lancé.
– Parce que ça nous concerne ?
– Ca concerne tout le monde. »
Je me suis imaginé un instant déclarer à Iskandar que je faisais la grève parce que je voulais une augmentation. Je me suis imaginé ses yeux pétiller, son air de surprise ravie et sa voix caressante murmurer : très bien, Bellini, je vois que tu ne perds pas ton sens de l'humour.
« Pas d'évolution du côté de la direction ? je leur ai demandé.
– Oh, les huiles sont passées ce matin. Ils doivent être chez La Roque à préparer leur riposte, m'a répondu Michel.
– Tu penses qu'ils vont essayer de forcer l'entrée ?
– On est prêts à tout.
– L'avantage des nôtres, c'est qu'ils sont très indécis, révéla Justine.
– La Roque est mou, commenta Esme, tous les autres chefs de Nome le disent. Il s'est retrouvé à son poste par hasard, sans l'avoir mérité.
– Vouloir éviter le bain de sang n'est pas forcément synonyme de mollesse, la corrigea Michel. La Roque est raisonnable, on compte là-dessus.
– Et sinon, du nouveau dans les autres Nomes ? a demandé Alice.
– Je ne sais pas trop, les communications sont difficiles. La Barre s'y connait en statuaire, il a saboté nos bols de vision. Il parait qu'à Berlin ils négocient déjà, Hannibal Friedwald représente le Per Ankh.
– Il est devenu assez important lui, non ?
– Il est dans les bonnes grâces de tout le monde, en particulier au Premier Nome. Être internationaliste, ça sert.
– A Madrid, ils s'apprêtent à attaquer le Nome.
– Merci de révéler des secrets de famille a râlé Esme. »
Justine l'a dévisagée. « Je vais tenter de prévenir Elvira alors ! »
Elle a quitté la salle.
« A peine ai-je passé une heure avec toi, que me voilà redevenue une délinquante, râla Esme.
– C'est mon charme magique.
– Ils vont forcément s'apercevoir que la fuite vient de chez moi.
– Pas forcément… » Elle soupira, peu convaincue, et sortit à la suite de Justine.
Je me tournai vers Michel, mais il regardait vers une des fenêtres en partie condamnée. Un ibis se tenait au-dessus d'une des planches. Ma gorge s'est resserrée.
« Tu dois y aller ?
– Oui, j'ai dit. Ne fais rien de stupide. »
Il eut un large sourire en retour. Je retournai sur mes pas. Dans un coin de la cour, Justine et Esme s'expliquaient de manière véhémente. Erwan est allé les séparer, Justine lui a juste gueulé dessus. J'ai pensé que ma cousine n'avait pas vraiment besoin de mon aide et j'ai couru attraper un autobus vers le Père Lachaise.
Iskandar était dans la salle des cartes, avec une douzaine de magiciens, dont quelques chefs de Nome. Koité me fit signe, et je la rejoignis discrètement dans la galerie faisant le tour de la pièce, d'où nous pouvions observer sans être vus. Parmi les visages entourant Iskandar, je reconnu sans peine le chef du Neuvième Nome, John Dee, mais aussi Bonifacio Voiello, Chef du Huitième, ainsi que les meneurs respectifs des Nomes d'Amsterdam, Oran et Athènes. Le vieux Julius Kane était aussi venu, du Vingt-et-Unième, tout comme Nolan Rehataka, du Nome de Toronto. Voir Kane me fit un léger choc. Depuis la dernière fois où je l'avais croisé, en 1918, il avait pris au moins vingt ans. Il était courbé, vieux, presque aussi ridé qu'Iskandar. Il n'en n'a plus pour longtemps. Parmi les magiciens restant, un Polonais que je connaissais de vue représentait son Nome, un était Portugais, je ne connaissais pas les trois autres.
« Qu'est-ce que j'ai raté ?
– Le Nome de Sophia est tombé.
– Comment ça ?
– Vingt-et-un morts.
– Quoi ?
– Koltchagovi n'a pas attendu les recommandations d'Iskandar, il a fait donner l'assaut contre les rebelles. Son Nome est encore en guerre ouverte avec ses magiciens Slaves, depuis l'effondrement des Nomes des Balkans. Il a voulu régler au plus vite sa crise interne. »
Elle s'est tue, j'ai reporté mon attention sur la conversation en Grec, en dessous de nous.
« Et les Nomes d'Amériques ? demanda Iskandar.
– Sûr, pour la plupart d'entre eux, lui assura Rehataka. Mais des négociations en faveur des grévistes pourraient les décider à agir. Il s'agit de ne pas trop céder.
Le Nome d'Amsterdam plaida en faveur des grévistes :
« Toute effusion de sang est criminelle, quelle qu'en soit l'instigateur. Nous sommes trop peu, nous avons perdu trop de nos jeunes à la guerre, pour nous permettre un massacre. C'est contraire à nos valeurs, à tous nos principes d'équité et de modération.
– Qui parle de modération quand les fondements même de notre Maison sont bafoués ? gronda Voiello.
– Ces mêmes jeunes que vous défendez forment aujourd'hui le gros des grévistes, fit Kane, d'une voix fatiguée. La même génération dissidente et ingrate.
– Génération sacrifiée vous voulez dire. Chef lecteur ! » Il se tourna vers Iskandar. « Je vous en supplie, incitez à la patience. Les négociations à Berlin sont sur le point d'aboutir. Si le jeune Hannibal obtient la levée de l'occupation du Nome, cela servira d'exemple à tous, cela prouvera qu'un compromis est encore possible !
– Sir Dee ? interrogea Iskandar.
– Je suis de cet avis également, mais pour d'autres raisons. Le temps joue en notre faveur, il affaiblit les grévistes et détruit leur résolution.
– Les sarments de la discorde sont chez la plupart d'entre eux, il ne reste qu'à attendre leur pousse, renchérit Rehataka. » Voiello et le Portugais fulminaient.
« Lindor ne se contentera pas de patience, pointa l'un des magiciens anonymes. Le Nome de Madrid est sur le pied de guerre.
– Nous devons à tout prix éviter un nouveau massacre, comme à Sophia, supplia le Néerlandais.
– Envoyez des troupes, suggéra le même magicien. Réduisez-le à l'impuissance.
– Des troupes ? Sursauta Kane. Du Premier nome ? Cela affaiblirait considérablement l'autorité des gouvernements régionaux, ce qui est la dernière chose dont nous avons besoin.
– Et qui négociera avec les grévistes ? L'appuya Voiello. Le Chef Lecteur et le Premier Nome ne peuvent en aucun cas s'abaisser à pareille infamie.
– Les Bulgares viennent de fournir des martyrs à leur cause, souligna Rehataka. Il faut se débarrasser de leurs autres visages symboliques : Charlotte Despard, Lilian Lenton, Lehmann, Desjardins, Elena Maïko…
– Que fait La Roque ? gronda Voiello. Vasseur et Desjardins sont parmi les agitateurs en chef du mouvement. Desjardins surtout, il est une des seules personnalités connues du mouvement, grâce à ses (il jeta un regard furtif du côté de Kane) exploits face à Sekhmet.
– Un Champollion du côté des rebelles, c'était couru, fit Kane. Je m'étonne juste que vous ayez à ce point sous-estimé le danger que représentait Lady Lenton, il reprocha à John Dee. La demoiselle était assez connue pour ses démêlés avec votre gouvernement.
– Messieurs, dit Iskandar avant que l'Anglais ne puisse rétorquer, je vous remercie tous pour vos précieux conseils. D'autres affaires demandent à présent mon attention, mais je vous prie de demeurer patient et de poursuivre vos appels au calme et à la modération. » Il les congédia ensuite.
Nous descendîmes de la galerie, une fois que tous furent sortis. Sur un mot d'Iskandar, Bérénice Koité s'inclina et quitta la salle. Je demeurai seul avec le Chef Lecteur. Il me lança un regard significatif. Mon cœur se noua.
« Lindor de Borja ? » je lui murmurai.
Il hocha la tête. « Tu sais quoi faire. »
Je quittai la salle à mon tour.
Traduction
Un giorno, brucero questo fottuto posto… : Un jour, je vais brûler ce putain d'endroit ...
Liste de Nomes avec Numéro
1. Le Caire (Héliopolis) – Egypte
2. Thèbes – Egypte
3. Khartoum – Soudan
4. Jérusalem – Israël
5. Athènes – Grèce
6. Tripoli – Libye
7. Istanbul – Turquie
8. Rome – Italie
9. Londres – Royaume-Uni
10. Tunis (anciennement Carthage) – Tunisie
11. Alger – Algérie
12. Beyrouth – Liban
13. Casablanca – Maroc
14. Paris – France
15. Madrid – Espagne
16. Berlin – Allemagne
17. Vienne – Autriche
18. Saint-Pétersbourg – Russie
19. Prague – République Tchèque
20. Lisbonne – Portugal
21. New York – USA
.
36. Zanzibar
.
100. Toronto – Canada
.
140. Dublin – Irlande
141. Zürich – Suisse
142. Amsterdam – Pays-Bas
143. Bruxelles – Belgique
144. Luxembourg
.
167. Oran – Algérie
.
184. Copenhague – Danemark
185. Oslo – Norvège
186. Stockholm – Suède
187. Reykjavik – Islande
189. Helsinki – Finlande
190. Talin – Estonie
.
200 – Vatican
.
211. Riga – Lettonie
212. Vilnius – Lituanie
213. Sophia – Bulgarie
214. Bucarest – Roumanie
215. Sarajevo – Balkans Ouest
216. Belgrade - Balkans Est
217. Tirana – Albanie
218. Budapest – Hongrie
219. Bratislava – Slovaquie
220. Varsovie – Pologne
221. Kiev – Ukraine
222. Minsk – Biélorussie
