La dernière partie de mon ensemble de chapitres du point de vue de Giacomo Bellini. Les prochains chapitres se passeront plutôt à la fin des années 20. Bonne lecture à vous.
XII. Comment j'ai gagné ma vie (3)
Une dizaine de jours passèrent. A Berlin les magiciens du Seizième obtinrent une hausse de salaire significative et quelques autres avantages. Leur code de lois ne fut pas modifié. Hannibal avait contenté sa hiérarchie tout en sécurisant des avantages économiques pour les manifestants. De nombreux Nomes, sur le même modèle, étaient engagés dans un processus de négociation. Le nouveau chef du Nome de Madrid avait déjà cédé à la plupart des revendications des grévistes sur l'égalité de genre et, de manière très surprenante, l'égalité de salaire. Iskandar avait désigné un modéré pour remplacer Lindor de Borja, un théoricien, qui avait vite été effrayé par la résolution des insurgés.
Esme ne m'avait plus adressé la parole, elle était rentrée à Madrid pour les funérailles. Je la revis quelques jours après. Elle avait été chargée par ses camarades de Nome d'un message pour les grévistes du Quatorzième. Nous avions marché ensemble sur les quais de Seine.
« Il a souffert ? » Elle me demanda.
Je ne répondis pas.
« Giacomo, je mérite de savoir !
– Juste un oreiller pressé à sa figure. Pas de magie, pas de trace.
– Un travail propre et net, elle dit amèrement. »
Nous marchâmes en silence. « Maintenant que tu en es sûre, qu'est-ce que tu vas faire ?
– Rien. Tu sais, l'attaque du Nome était planifiée dans le plus grand secret. Je ne l'ai dit qu'à toi, enfin presque qu'à toi… Lindor savait qu'Iskandar devrait intervenir, il ne pouvait pas courir ce risque.
– Oh… Mais alors…
– Il voulait me marier. Les lois ont changé maintenant. Je suis libre, tu vois.
– Esme… tu es bien plus rebelle que moi en tout cas.
– Quand j'étais petite, il me lisait des histoires. C'est lui qui m'a emmené à la chasse pour la première fois. Et voir des corridas. J'ai son sang sur mes mains moi aussi. »
Je la pris par la main.
« Tu veux rester quelques jours ?
– J'ai prévu de donner un coup de main au Quatorzième. Autant jouer la partie jusqu'au bout. »
Elle resta, nous donna un coup de main pour garder Louis. La situation ici à Paris s'enlisait. Les autorités refusaient toute discussion. Les brigades magiques avaient depuis longtemps cessé toute activité sur le territoire, les chefs de clan, les créatures, les monstres commencèrent à s'agiter de nouveau dans tous les sens. Michel fit appel à Alice et à Erwan qui contactèrent leurs connaissances chez les Celtes, Nordiques, et demi-dieux locaux. Ces derniers acceptèrent de ralentir leur activité pour laisser le chaos s'installer, puisqu'il bénéficiait aux gouvernements locaux au détriment de Paris. Alice contacta même en secret Jean d'Aubigné, et sa troupe de rebelles qui profitèrent de l'absence de réaction du Quatorzième pour fortifier leur emprise sur le territoire, et assurer la protection de la population laissée sans défense face aux monstres.
Après quelques tentatives infructueuses de reprendre le Nome, qui firent quelques blessés, les dirigeants du Quatorzième proposèrent enfin un marché aux grévistes, sur la base de ce qui s'était fait en Allemagne. Vasseur et Desjardins refusèrent, réclamant une modification de la loi, l'abolition des privilèges, et l'égalité en droit des sexes. Malgré les protestations de certains grévistes, le Quatorzième affrontait désormais sa quatrième semaine consécutive de grève et d'occupation. Les magiciens s'étaient totalement appropriés le Nome, les élémentalistes d'eau y avaient bricolé un système de douches, ceux de terre avaient installé de grandes cultures qui aidaient à sustenter les insurgés.
Comptant sur le fait que la direction du Nome devait être également à bout, et sur le fait que le reste du Per Ankh devait faire pression sur elle pour sortir de la crise au plus vite, Michel et Justine décidèrent de négocier séparément avec ses principaux dirigeants afin d'ébranler l'autorité du baron de La Roque. Michel comptait en particulier sur l'appui d'Anne de Montpensier. Le seul problème était que cette dernière ne le portait pas dans son cœur, loin de là, et militait davantage pour la restauration des privilèges de la noblesse que leur abolition. Esme et moi les vîmes rentrer, l'air épuisé de leur rendez-vous avec elle.
« Et ?
– Je me suis fait insulter pendant trois heures, mais ça en valait la peine : elle marche avec nous.
– Comment vous avez fait ?
– Pas difficile, elle déteste La Roque et considère qu'on lui a confisqué la direction du Nome sous prétexte qu'elle est une femme. Bien sûr nous n'aurions jamais dû accrocher une banderole rouge sur la façade du Nome. »
Il lança un regard en coin à Justine. « Hé ! Elle cria. On avait un accord là-dessus !
– Et les privilèges ?
– On a eu un débat de fond sur la monarchie absolue contre le féodalisme et la place des nobles, et sa conclusion a été que de toute façon, les seuls nobles survivants du Nome sont des parasites, et qu'elle ne va pas se battre pour eux.
– Ce que j'adore chez cette femme, c'est que comme elle n'aime personne, elle est objective sur tous, fit Justine, des étoiles dans les yeux.
– Oh, va pas t'emballer pour madame de Montpensier non plus, l'avertit Michel. »
Elle lui sourit malicieusement. Je rentrai rue des Pyramides, où Alice se changeait avant son concert. Je préparai à manger pour Louis pendant qu'elle achevait de se maquiller. Moi qui n'avais jamais appris à cuisiner, j'avais fait de sacrés progrès depuis le début du mois où Michel était retenu au Nome.
Alice sortit enfin dans le salon. Je chatouillai Louis sur le ventre : « Guarda quanto è bella la mamma! » je lui glissai. « Mama ! » il cria ravi. Alice sourit et l'embrassa sur le front. « Odysseu ! » il cria ensuite. C'était le seul mot long qu'il prononçait, et il l'utilisait pour à peu près tout.
« Tu rentres ce soir ?
– Johann vient me chercher après mon récital, je ne suis pas sûre. »
Je l'embrassai sur la joue et elle fila. Louis réclama une nouvelle fois « Odysseu !
– Mostrami con i gesti, je me plaignis.
– Seu ! Il cria.
– Non sono un poliglotta Louis. »
Il se remit à crier en gesticulant. Je remarquai qu'il me désignait le grand couteau à fromage.
« Non, ça ce n'est pas possible. »
Je le laissai hurler un petit moment. Je le grondai toujours en français, j'espérai qu'ainsi il associerait l'italien à des souvenirs positifs et que ça deviendrait sa langue préférée. Je le reposai par terre, il partit à quatre pattes vers la table où était posée l'arme.
« Louis tu me saoule, je ne te laisse pas le couteau. »
Je le soulevai malgré ses protestations et le remis sur le tapis du salon. Le temps de me retourner pour aller ranger le fameux objet, et Louis se défoula sur la glycine qui montait au mur, puis commença à en arracher les feuilles.
« Qu'est-ce qu'on a dit sur les plantes ? Viens on va lire l'Odyssée. »
Je l'emportai dans notre chambre pour lui faire la lecture. Louis se calma instantanément quand je saisis le livre. Au moins le gamin est sensible à la grande culture. J'avais des planches illustrées pour accompagner la lecture. Je me demandai combien de mots le gamin comprenait en grec, mais il avait l'air de comprendre le gros de l'histoire. C'était mon oncle Antonio qui m'avait lu ce livre dans mon enfance, c'était même le seul livre qu'il me lisait en boucle, avec la Divine Comédie de Dante. Soudain dans un flash, je revis le visage terrifié de Lindor, le livre me tomba des mains. « Hé ! » Protesta Louis. Je l'embrassai doucement sur le sommet du crâne et repris le livre. Bientôt, il se mit à bailler. Je m'allongeais à côté de lui sur le lit, le regardai dormir de son lourd sommeil d'enfant.
Alice nous trouva comme ça, allongés l'un à côté de l'autre. Je m'étais endormis sans m'en rendre compte, et me réveillai en sursaut en entendant le déclic des clés.
« Vous êtes adorables, elle murmura.
– Tu es déjà rentrée ?
– Il m'a soûlée.
– Peut-être que Michel avait raison à son sujet aussi. »
Elle me lança un regard exaspéré.
« Michel a toujours raison quand il s'agit de mes mecs, mais je ne l'écouterai jamais. Je préfère encore rester naïve. »
J'achevai de me réveiller, me versai un verre d'eau. Je n'avais plus du tout sommeil. J'attrapai mon manteau.
« Je sors. Tu gardes la maison ?
– D'accord. »
Je ne me faisais pas de soucis pour eux. J'avais enchanté l'appartement avec les sortilèges les plus puissants que je connaisse, et Lupin qui était un expert avait accepté d'y jeter un œil. Ses protections étaient au minimum décentes.
Dans la rue, je me retournai, regardai la lumière des lampes enchantées s'éteindre dans l'appartement. J'imaginai le petit Louis blotti dans les bras de sa mère, profondément endormi. Une angoisse sourde tambourinait dans mon cœur. Je longeai les quais de Seine, puis pris la direction du Nome. Je savais que Michel y était de garde cette nuit. Je le trouvai devant la porte, discutant avec Thomas Dupré. Ils tournèrent leurs têtes vers moi, surpris. Thomas eut l'air un peu gêné de me voir.
« Tu peux aller te coucher si tu veux, lui proposa Michel. »
Il hésita un instant, voulu dire quelque chose, puis finalement murmura quelques mots, tourna ses talons et rentra. Je m'assis sur les marches, à sa place.
« Ils n'ont pas l'habitude, l'excusa Michel. Thomas fait des efforts crois-moi.
– Je sais, je murmurai. C'est loin d'être le pire. »
Michel ne répondit rien. Il avait l'air exténué.
« Tu devrais peut-être te faire relever et aller dormir toi aussi, je lui suggérai.
– C'est mon tour, il répondit simplement. Pourquoi tu n'es pas à la maison ?
– Je ne pouvais plus dormir. Ta glycine est en pièces, enfin le bas du tronc.
– J'essayerai de la remettre en forme. Pauvre vieille, il ajouta. »
Il avait récupéré le plant dans l'arrière-cour du cabaret des Folies de la Butte où il avait grandi, quand le bâtiment avait été mis en vente. Nous restâmes un moment assis en silence. La nuit était chaude. Une question me passa soudain par la tête :
« Comment tu as fait ? Avec Sekhmet je veux dire.
– Tu ne m'as jamais demandé.
– Je te demande maintenant.
– Tu doutes de l'étendue de mes pouvoirs ?
– Face à une déesse de la guerre ? Oui. »
Michel était juste un élémentaliste de terre. Il était incroyablement subtil, oui, ses fleurs en étaient la preuve, mais pas très puissant. Il ne maitrisait que l'air comme autre élément. Ses compétences en combat se limitaient à son expérience des tranchées. Il avait réellement commencé à travailler ses hiéroglyphes et les mots divins après la guerre, en Algérie. Il ne connaissait rien à la statuaire, aurait été bien incapable de façonner une figurine pour un rituel d'exécration. Pour la plupart des magiciens du Per Ankh, sa capture de Sekhmet signifiait deux choses : ou bien le descendant de Champollion cachait des qualités extraordinaires, ou bien il avait été aidé lors du bannissement de la déesse par des forces obscures.
« Tu as raison, je n'ai pas eu grand-chose à faire. Je suis arrivé trop tard. Sekhmet avait déjà épanché son appétit, elle a dévoré toute l'Europe tu sais. La grippe espagnole a fait autant de morts que la guerre. Elle était en fin de course, sur le point de s'écrouler.
– Pourquoi elle n'est pas redevenue Hathor plus tôt ?
– C'était une de ses incarnations les plus puissantes. Elle est née à Verdun tu sais. »
J'haussai un sourcil.
« Pas possible, elle s'est échappée en 1918.
– Iskandar aime bien mentir, lâcha Michel.
– Il nous a protégés, je réalisai. Imagine ce qui se serait passé si on avait su qu'elle a été relâchée au cours d'un affrontement ? Comment aurait tourné le procès ? Les autres Nomes sont déjà tous montés contre nous à cause de la colonisation. Imagine ce qu'auraient subi le Quatorzième et le Seizième ! »
Il baissa ses yeux. « Je sais bien, il murmura.
– Tu l'as exécrée ?
– Oui.
– Qui t'a fait la statuette ?
– Menchikov. »
Bien sûr, les Menchikov en connaissaient un rayon en termes d'exécration ou d'invocation.
« Il m'a aidé, ajouta soudain Michel. M'a permis de gagner la Sibérie, m'a sauvé la vie quelques fois. Sa sœur Nina m'a appris les bases en magie de l'eau.
– De l'eau ?
– L'eau emporte les dieux.
– Tu maitrises l'eau Michel ?
– Juste un peu.
– Et tu traines avec les Russes !
– Je ne traine pas avec les Russes.
– D'accord, tu les trouves sympathiques.
– Et alors ?
– C'est peu commun dans le Per Ankh. C'est un peu… Disons que les Russes sont à part, ils sont un peu sulfureux.
– Parce que les Bellini ne sont pas sulfureux eux ?
– Si. Pourquoi tu crois que Jabari trainait des pieds à s'allier avec nous ? Mais Je te parle de toi Michel, c'est toi qui traine avec des gens suspects.
– Qu'est-ce que ça peut bien te faire !
– Rien Michel, mais tu comprends bien maintenant comment tu inquiètes les gens, pourquoi tu t'intègres mal. »
Il soupira, l'air épuisé.
« C'est juste que… J'ai essayé, je le jure, on m'avait prévenu. J'ai essayé, j'ai tout fait comme ils le voulaient. J'ai appris la magie élémentale, j'ai passé mon examen, j'ai même fait exprès d'être dans les derniers pour ne pas attirer l'attention. J'ai fait la guerre, j'ai servi au Quatorzième. Mais ce n'est jamais assez, ça ne leur suffit jamais. Alors qu'est-ce que je peux faire d'autre ? »
Il prit son expression peinée et innocente, presque enfantine, qui me faisait toujours fondre. J'ai entouré ses épaules de mon bras sans trop savoir comment lui expliquer.
« Tu… tu ne comprends pas, tu es trop toi. Tu ne peux pas t'empêcher de briller. » Il se tourna interloqué vers moi. « Tu demandes trop. Tu devrais arrêter, te faire médiocre, discret, disparaitre pour un siècle ou deux. Tu veux trop savoir… tu es trop curieux en fait. Non, trop ambitieux, c'est le mot. »
Il soupira, résigné.
« Tu sais bien que je n'y arriverai pas. A faire autrement.
– Je sais. Même si tu as une cible sur le dos. » Dieux, comment je vais faire ? Comment je vais réussi à te garder en vie ?
« J'ai toujours essayé de faire comme eux le voulaient, et ça m'a mené où ? J'ai été un putain de héros militaire, j'ai gagné la guerre, merde, et je n'ai sauvé personne. Mon frère est mort. Ma mère est morte aussi à cause de Sekhmet et de l'épidémie. Au moins, là, j'ai l'impression d'être un peu à ma place. »
C'était vrai. J'étais ébahi en fait par son autorité. Michel n'avait jamais été un membre populaire du Quatorzième, même s'il avait gagné le respect de la plupart des autres magiciens, avec ses prouesses à la guerre. A présent, ils se tournaient vers lui, l'interrogeaient, lui obéissaient. Je me rendis compte soudain qu'il pleurait.
« Tu craques ? Je lui demandai.
– Je décompresse. »
Il se mit à rire franchement. Avant peu je riais moi aussi, aux éclats, d'un fou rire à la limite du sanglot.
« Qu'est-ce que vous glandez ! nous interrompit Justine Vasseur. Il y en a qui essayent de dormir, demain on a une grosse journée ! »
Michel continua de rire. Elle se tourna vers moi :
« Qu'est-ce que tu fous ici d'abord toi, le rital ?
– Ca va Justine, ne t'inquiètes pas, prononça finalement Michel entre deux hoquets.
– Quoi, ne t'inquiètes pas ? Tu es sensé monter la garde, il te distrait !
– Je vais y aller, j'ai promis. »
Michel était toujours mort de rire. En m'éloignant le sourire aux lèvres, j'entendis Justine le gronder :
« On va voir si tu te marreras toujours autant demain avec La Roque, La Barre, Ameilhon, et le reste de ces hyènes… Et s'ils avaient forcé l'entrée du Nome cette nuit, on aurait moins fait les malins ! Etc, etc… »
Le lendemain à dix heures, Michel Desjardins, Justine Vasseur, avec Nanosh Zavatta pour les sorcelleurs, Santana Abenon pour les guérisseurs et Assomption Galas pour les magiciens de combat, se rendirent au ministère de l'Intérieur pour y rencontrer leur hiérarchie. En face d'eux, le baron La Roque, le marquis de La Barre, Anne de Montpensier, Hubert-Pascal Ameilhon et le guérisseur en chef Sylvestre Plissoneau. Les Nomes d'Amsterdam et de Berlin s'étaient proposés comme médiateurs mais ils avaient été repoussés au motif habituel que « les affaires françaises se régleront en France et entre français. »
Le Quatorzième avait continué de faire enrager le reste du Per Ankh, avec leur arrogance habituelle, en faisant appel aux autorités civiles, en l'occurrence le ministère de l'intérieur dont dépendait le Nome (officiellement, en tant qu'organe de contre-espionnage). Seuls quelques hauts fonctionnaires et élus étaient au courant de la nature précise des activités du Nome, mais le premier ministre en fonction, Raymond Poincaré connaissait parfaitement les magiciens du Quatorzième, qui avaient assuré sa protection rapprochée pendant la guerre. Le ministère de l'intérieur mit donc à disposition des locaux pour la négociation.
Cette dernière se déroulait à huis-clos, et, au Nome, j'attendais avec anxiété, en compagnie d'Esme d'Erwan Le Bihan, les prochaines nouvelles. Nous étions seuls dans l'armurerie vide. Mis à part Le Bihan, les autres magiciens nous évitaient tous les deux. Esme était aussi anxieuse que moi, et se tordait les mains en marmonnant en espagnol. Erwan, le seul paisible, fumait la pipe les yeux dans le vague.
« Ils ne risquent rien tu sais » il me fit.
Je me retournai, cela faisait une heure que j'imaginais tous les coups fourrés que j'aurais fait à la place de La Roque. Emprisonner tous les chefs du mouvement aurait été un bon début.
« Qu'est-ce que tu en sais ?
– Quelques amis druides qui couvrent nos arrières. Si le Nome tombe… Disons qu'ils n'ont pas intérêt à ce que le Nome tombe par traitrise. » J'essayai de me détendre, mais rien n'y faisait.
Les négociations se prolongèrent jusque tard dans la nuit. Je commençai à m'assoupir quand des exclamations retentirent. Les cinq délégués étaient dans la cour, lisant à voix haute un document sous les acclamations. Les grévistes avaient arraché aux autorités une modification de la loi. Les deux points principaux étaient l'égalité en droit des sexes et l'abolition définitive des privilèges liés aux origines. Je savais que les roturiers continueraient de servir majoritairement dans les rangs des élémentalistes et des guérisseurs, mais ce n'était déjà plus une fatalité. A l'inverse des magiciens de Berlin, les français, en juristes, avaient choisi de s'attaquer à leur législation.
Le Nome était en effervescence. Deux élémentaliste de feu, Letizia Paoli et Henri Dupuy, lancèrent des feux d'artifices depuis le toit. Tous se pressaient autour des délégués pour les féliciter. « On lève le camp demain, promit Justine. Finit de voir vos têtes mal peignées au réveil ! » Erwan me fit un clin d'œil. Esme me pris par la main.
« Viens Giacomo, ils vont fêter et on les verra demain. »
Je me rendis compte que j'étais exténué. Je n'avais pas réussi à dormir une nuit complète depuis des jours. Je fis signe à Michel, entouré d'autres magiciens, puis nous quittâmes le bâtiment, laissant les Français à leur victoire.
Esme vint dormir chez nous, où elle avait posé ses affaires. Alice était dans la chambre d'ami avec Louis. Elle devait repartir après-demain pour les Etats-Unis. Je laissai à ma cousine le grand lit dans la chambre, vola juste des oreillers, et plutôt que de m'installer sur le canapé, fit un grand tas de coussin au milieu du tapis, avant de m'y endormir.
Quand je me réveillai, il était bien quatorze heures passé. Michel était entre mes bras. Il s'était allongé sur le tapis avec moi et dormais d'un sommeil profond. Louis avait décidé qu'il était passé l'heure de dormir et avait entrepris de me chevaucher en criant. Je l'attrapai par la taille et le dégageai. J'entendis des éclats de voix dans la cuisine, Alice et Esme y discutaient en riant. J'envisageai de déplacer Michel jusqu'à une des chambres, quand on frappa lourdement à la porte. Je l'ouvris sur le visage paniqué et haletant de Vasseur.
« Vos bols de vision ne fonctionnent pas ? On essaye de vous contacter depuis des heures. Où est Michel ?
– Il dort. »
Je lui désignais la figure étendue sur le tapis.
« Réveille-le ! » Je lui obéis sans hésiter. Il ronchonna un moment, mais finit par émerger. J'allai lui chercher un pantalon et une chemise propres.
« Desjardins, cria Justine, grouille ! On est convoqué par La Roque, chez lui ! On devait y être il y a vingt minutes déjà.
– Le Nome a été évacué ? demanda Michel en baillant.
– Oui mais il ne s'agit plus de ça. Ils veulent nous engueuler, peut-être nous virer. On reste des subordonnés.
– Le retour de bâton, bien sûr. Franchement il exagère.
– Vous avez quand même sérieusement écorné son autorité, releva Esme. Bien sûr qu'il devait réagir.
– Michel, repris Vasseur, toujours essoufflée, il n'est pas seul. Iskandar est là.
– Oh pu… »
Il n'acheva pas mais s'habilla en deux trois mouvements et fila à la suite de Justine. « Je vous contacte quand je peux », il cria avant de claquer la porte.
Le reste de la journée fut une longue torture. Aucun de nous ne voulait quitter l'appartement, au cas où on tente de nous contacter. Nous fîmes le ménage, j'essayai de retourner à mes recherches sur l'élaboration d'un contre poison, mais laissai vite tomber. Alice et Esme discutèrent de tout et de rien, s'exercèrent à danser le flamenco (Alice était bien meilleure qu'Esme je dois dire). Vers six heures, Alice sortit acheter à manger, puis Esme nous montra comment cuisiner un canard à l'orange. Alice était pire que moi en cuisine.
« Comment tu te nourris ?
– Généralement je vais au restaurant. Et je suis riche maintenant, je me paye une bonne.
– Et avant, tu faisais comment ?
– Avant je ne mangeai pas. Mais heureusement, mes amis ont toujours pris bien soin de moi. » Elle acheva avec malice.
Nous mangeâmes, puis Esme se souvint de quelque chose et alla ouvrir sa malle, en disant : « Tiens Giacomo, je t'avais ramené quelque chose de Sicile pour l'occasion. » Elle sortit une bouteille de limoncello, de la liqueur de citron. Je souris : « Tu me connais trop bien. »
Comme le soir tombait, nous attendions toujours, en fumant sur le balcon, à boire le limoncello. Dans, le séjour, Louis dormait sous un bosquet de roses d'argent. Michel avait passé des mois à travailler sur un carnet de notes d'André Le Nôtre, qu'il avait retrouvé à la bibliothèque du Nome. (Le druide avait été le jardinier de Louis XIV). Ses roses de Versailles avaient éclot au début du printemps, révélant la splendeur de leur pétales veloutés et précieux.
« On dirait un petit prince comme ça. » Observa Alice.
C'était vrai. Il était tout sauf égyptien. Les mèches blondes de Louis mangeaient ses yeux bleus. « Il a pris après son père », elle ajouta. Hermès je m'émerveillai. Il n'y avait pas de demi-dieu chez nous, l'idée même avait quelque chose de terrifiant.
« Qui t'a appelée tout à l'heure ? » Je lui demandai. Elle avait reçu un message-iris dans la cuisine.
« Chiron. Il s'inquiète pour moi. A priori ils ne sont pas convaincus de ma neutralité là-bas. Plus ils trouvent que je fréquente trop de monde. Sous-entendu, trop d'étrangers, pas assez de Grecs. Enfin, il m'a interdit de croiser des magiciens dans les mois qui viennent.
– Il ne se doute vraiment de rien lui…
– L'avantage d'avoir un océan de distance... Je crois que je connais mieux le Quatorzième Nome que la Colonie maintenant.
– C'est qui Orsini ? demanda soudain Esme.
– Tu lis la presse ou tu as juste écouté Michel se plaindre ?
– Il m'a dit qu'il lui a fait une crise de jalousie.
– Johann a du mal à admettre que je puisse voir d'autres hommes sans qu'ils aient forcément envie de me sauter.
– Lâche l'affaire, fit Esme. Tu es mal barrée.
– Ma chère, tous les hommes ont du mal à admettre l'existence d'une possible amitié homme-femme.
– Fais comme moi alors, amuse-toi mais pars avant de tomber amoureuse.
– Si seulement… Généralement je m'amuse et je tombe amoureuse à chaque fois. Enfin… Ça ne résout pas le problème du droit de vote tout ça.
– Los hombres son basura… elle hocha la tête.
– Hey ! Je fis.
– ¡ Si, tú también, Giacomo Bellini ! »
Sur ces entrefaites, Michel rentra finalement. Nous bondîmes sur nos pieds. Il avait un grand sourire aux lèvres.
« Alors ?
– On déménage, il me lança.
– Ils t'ont banni ? » Je qu'inquiétai aussitôt.
« Promu. Je dois reprendre le Deux Cent Quinzième Nome.
– Sarajevo, je murmurai. C'est un Nome-mission.
– Un quoi ? me demanda Alice.
– Un Nome qui pour des raisons particulière n'est pas habité ou alors uniquement par un ou deux magiciens, lui clarifia Esme.
– Sarajevo et Belgrade sont les deux Nomes qui couvrent les Balkans. Il ne reste qu'un seul magicien à Belgrade, un vieillard de mille cinq cents ans.
– Sarajevo couvre la Croatie, la Slovénie, la Bosnie, le Monténégro, et d'autres régions. Le Kosovo, la Voïvodine, le reste de la Servie et la Macédoine sont du domaine de Belgrade. L'Albanie a son propre petit Nome, nous résuma Michel.
– Mais comment ça se fait ? me demanda Alice. Les Balkans sont un grand territoire, il pourrait y avoir une centaine de magiciens, comme ici.
– La guerre, je fis. C'est une sale histoire, mais les Nomes Grecs, Italiens et Autrichiens se sont alliés contre eux. Sarajevo et Belgrade étaient des Nomes vieillissant, sans enfants. Ils ont été détruits. Il y a eu des combats meurtriers, en particulier contre les héros grecs, mais aussi, et surtout, les Slaves et Setne.
– Setne ? Me dit Alice, il est de chez vous non ?
– Un magicien vieux de plus de trois mille ans. Il avait fait des Balkans sa forteresse. Iskandar t'envoie redresser le territoire ?
– Oui, relever l'autorité de la Maison de Vie, pacifier les derniers foyers de guerre civile. » Rien que ça ! Bien un ordre d'Iskandar, tiens. « Je dois partir demain, je n'ai pas le droit de contacter les autres avant mon départ. La Roque ne veut plus me voir au Nome depuis que j'ai défié son autorité. Iskandar a proposé ce compromis.
– C'est autant un cadeau qu'une punition. » La Maison n'accepte pas l'échec. « Les jeunes magiciens prometteurs font souvent leurs premières armes dans des Nomes-mission. Tu vas avoir besoin d'aide, de beaucoup d'aide...
– Et d'un nouveau costume ajouta Esme. Tu ne vas quand même pas venir habillé comme ça à l'assemblée des Nomes ? Il te faut un habit d'Egyptien.
– J'ai des vêtements en lin, il répliqua.
– Je veux dire un véritable vêtement égyptien.
– On est à peu près de la même taille, j'affirmai. » J'allai chercher dans l'armoire mes costumes de cérémonie.
« On fait des essayages, c'est ça ? lança Alice. D'accord, rhabillons un peu le chef de Nome. Je rêvais de le faire depuis longtemps.
– Trouve du maquillage alors, fit Esme.
– J'ai le droit de me maquiller ?
– Très cher, un véritable magicien, ça n'existe pas sans khôl, elle lui susurra.
– Je savais que je finirai par aimer ça, sourit Michel. »
Alice sortit sa boite de couleurs. Je revins de la chambre, une longue robe bleue au tissu moiré, et une blanche sur les bras. Au même moment on sonna à la porte. Justine et Assia entrèrent.
« Tu as déjà eu mon message ? S'étonna Alice.
– On était au Louvre, on a couru, répondit Assia.
– J'ai tellement flippé, ajouta Justine, tu es resté des heures avec Iskandar et La Roque…
– J'ai rempli des tonnes de paperasse. Et je ne suis pas censé vous croiser… se rappela Michel.
– Non, tu n'es pas censé nous contacter. On a appelé les autres, Letizia et Thomas se démerdent pour ramener une caisse de champagne.
– Oh oui, du tapage nocturne pour dire adieu à nos abominables voisins, je m'amusai.
– Qu'est-ce que t'a dit La Roque ? demanda immédiatement Michel.
– Il m'envoie prendre l'air. Je dois aller en formation au Caire. » Elle a souri d'un air malicieux. « Ça c'est une victoire. Il m'a dit que suis la première femme roturière à avoir droit à une formation supérieure au Caire depuis Louis XI. »
Michel l'embrassa sur la joue. Esme et moi l'attrapâmes chacun par un bras et l'emmenâmes dans la chambre. Je lui passai la robe bleue finalement.
« Alors ?
– Mmm, tu es beau dans cette robe…
– Mais ?
– Mais, je te préfère sans. » J'attrapai les pans de la robe. « Sans rien.
– Todavía estoy aquí, fit Esme.
– Vuelve a Madrid! Je grondai. »
Elle rit et attaqua ses yeux avec le khôl et la poudre. Je lui passai autour du cou une de mes amulettes, celle avec un plant de papyrus. Alice applaudit quand nous le sortîmes dans le séjour. Elle avait versé le reste du limoncello dans six verres.
« Waouh ! s'exclama juste Justine.
– Très prince des mille et une nuits, complimenta Assia.
– Je vous embauche, approuva Alice, vous lui ferez tous ses costumes.
– A l'égalité ! » Esme leva un verre. « Et à Sarajevo. »
A peine eûmes nous but le verre, qu'on sonna encore. Michel bougea Louis dans la chambre du fond, et insonorisa les parois à l'aide d'un hiéroglyphe. D'autres magiciens nous rejoignirent, Letizia, Thomas et Erwan vinrent enfin avec le champagne promis. Alice chanta, d'autres sortirent des instruments. Après minuit, ivres, nous commençâmes sous les rires à rassembler nos affaires et les lancer dans mon casier dans la Duat. Une fois l'espace dégagé, on se mit à danser. La fête se prolongea jusqu'au petit matin.
Nous sortîmes enfin, dans la lueur grise de l'aube, escaladâmes Montmartre pour voir le soleil se lever à l'Est, par-dessus la ville. Les oiseaux chantaient. Dans la lumière matinale, le Sacré-Cœur était comme un marbre rose. Nous avions bu, respirions bien. L'air était doux et tendre comme un morceau de miel. C'est fou ce qu'il était beau alors ce morceau de ciel clair au-dessus de Paris.
Traduction des morceaux en d'autres langues (je vais probablement mettre la traduction de toutes les langues qui ne sont ni l'anglais ni le français dans les chapitres précédents également:
Italien:
Guarda quanto è bella la mamma! : Regarde comme maman est belle!
Mostrami con i gesti : montre moi avec des geste
Non sono un poliglotta Louis : Je ne suis pas polyglotte, Louis
Espagnol:
Los hombres son basura… : Les hommes sont des ordures...
¡ Si, tú también, Giacomo Bellini ! : Oui, toi aussi, Giacomo Bellini!
Todavía estoy aquí : je suis toujours là.
Vuelve a Madrid! : Retourne à Madrid!
