Ce chapitre est assez court, et sur une autre tonalité. Il sert à préparer les chapitres suivant qui se dérouleront de 1929 à 1933. Bonne lecture!


XIII. Avant que le chagrin ne vienne…


N'avez-vous pas entendu la nouvelle ? Comme une folle rumeur, elle passe de bouche en bouche, de murmure en murmure, oh comme ils courent ces mots terribles ! Dans cette nuit du 27 février 1933, le Reichstag est en feu ! Mais l'incendie était déjà là, sur tous les visages et dans tous les cœurs ! Et maintenant, comme le veut le nouveau chancelier, « Es gibt jetzt kein Erbarmen; wer sich uns in den Weg stellt, wird niedergemacht. Das deutsche Volk wird für Milde kein Verständnis haben. »

Le 28 février, c'est un soleil très froid qui se lèvera sur Berlin, alors qu'un jour plus froid encore s'achèvera sur New York, et que la nuit du 27 trainera un peu sur l'Amérique. Mais à cette heure-ci comme la grisaille froide des toits de Brooklyn est tristement illuminée de débris de soleil, le Reichstag s'allume dans le noir. Comme nous l'a si bien dit Hitler, il n'y a plus de pitié maintenant. C'est une après-midi obtuse, désespérée, et rance.

Sur une terrasse dominant l'Est River, une femme aussi glacée que ce soleil, en long peignoir de soie, allume sa cigarette et fume comme le jour décroit en Amérique, sur l'acier, le béton et le verre. Et il est infiniment triste de penser que jamais Alma Kane ne saura comment brulait le Reichstag, ni comment on arrêtait les communistes, ou encore comment on suspendit les libertés civiles, ni comment on ressuscita l'Empire germanique, le Reich. Un sourd pressentiment avait dû la saisir, elle avait dû le sentir elle aussi, l'incendie sur son visage et dans son cœur, puisqu'elle jeta sa cigarette et déclara : c'est aujourd'hui.

Elle passa sa belle robe noire, une robe de soirée aux reflets d'argent. Elle coiffa ses cheveux sombres, poudra sa peau caramel, maquilla ses lèvres. Puis elle alla chercher son fils, sagement assis dans la librairie, penché au-dessus d'un livre d'histoire. « Amos » elle l'appela, « come here. » Le garçon la suit en silence. Il avait la gravité silencieuse de ces petits enfants fantômes ornant les murs des tombeaux égyptiens. Son cœur se serra à la pensée qu'il n'était à elle que pour quelques nuits encore, mais que bientôt viendrait son dixième anniversaire, et qu'elle ne pourrait plus le cacher. Elle l'assit auprès d'elle, elle lui lut les mille et une nuits, comme quand il était vraiment enfant.

A 18h passées, le Reichstag brûle depuis trois heures déjà. Le jour meurt lui aussi sur New York, et c'est un grand incendie d'un autre genre sur les façades d'immeubles de Manhattan. Julius Kane rentre chez lui, en passant par le Metropolitan Museum, à travers le mastaba de Perneb. A 17h23 précisément, il frappe à la porte du Vingt-et-Unième Nome. Sa tante Zaïna lui ouvre. Julius file embrasser sa mère et son frère qu'il n'a pas vu depuis plus d'un mois, mais s'étonne de ne les trouver ni dans le séjour, ni dans la grande librairie, ni dans les appartements de sa mère. « They went for a walk. », lui répond sa tante.

« But it's already dark ! » S'étonne le garçon. Sa mère n'irait jamais se promener seule la nuit, pour des raisons évidentes. Zaïna a l'air un peu inquiète également, une ride creuse son front. Dehors, la neige tourbillonne et le vent s'est levé.

« Did they go to the usual place?

– I think so. »

Julius connait l'endroit habituel, que de disputes à ce sujet a-t-il entendu entre ses parents. « Why on earth would you take my son to Manhattan ? I told you, it is not a place for us to be ! » Mais rien n'y avait fait, Alma était retournée jour après jour sur l'autre berge, emmenant avec elle son fils cadet. Why did they went out if it's dark ? Quelque chose de très lourd tombe sur sa poitrine. La peur. Il jette un regard à sa tante, attrape son manteau et court dehors.

Le vent glacé lui fait comme de grands coups de couteau dans le visage. Il court et il court, la poitrine en feu. Julius sait parfaitement où ils sont, il le sait au fond de lui-même. Il essaye de faire taire cette angoisse qui le ronge, dévale un escalier gelé, rate une marche, roule sur le trottoir. Il se relève, un peu sanglant, repart à toute allure.

L'East River n'est pas entièrement prise par le gel. D'immenses plaques de glace sont lentement emportées par le courant. Le Brooklyn Bridge est désert. Amos marche à côté de sa mère, courant pour soutenir le rythme de ses grandes enjambées. Ils se pressent en silence. L'enfant tourne la tête, regarde leurs ombres trembloter à la lumière des lampadaires, les cohortes de bourrasques et flocons se presser au-dessus des eaux de la baie supérieure.

Quant à Julius, il court toujours à perdre haleine dans les rues de la ville. Encore une marche, et encore un détour, une autre rue, et que c'est long, et plus il court, plus il sent que le temps lui échappe. Le temps s'est cassé comme un collier dont les perles indociles roulent dans tous les sens, et il est peut-être trop tard déjà, mais chaque seconde manquée, chaque seconde passée renforce cette incertitude terrible.

Là-haut, alors qu'il entame sa montée, Alma et son frère se sont arrêtés un peu après le milieu du pont, plus du côté de Manhattan. Alma s'agenouille et se met au niveau de son fils. Elle lui parle en doucement.

« I love you so much, you know ? » Elle joue doucement avec ses mèches, puis fredonne une berceuse. « Everything will be fine. »

Au bord de la ruine, tu le verras clairement. Comme la chute est abrupte. Combien il est long le chemin du retour.

Amos lâche sa main, effrayé. Alma laisse tomber son manteau, fait quelques pas en avant, puis se retourne et lui tend une main. « Come, there is nothing to fear. I'll keep you safe, you'll see. » Mais l'enfant n'avance pas. Alma alors lui sourit, puis, avec une grâce étonnante, escalade le parapet. « Umi » appelle l'enfant, terrorisé. Mais Alma se tient là-haut comme une apparition, belle et légère, ses cheveux agités pas la brise, semés de neige blanche. Elle frissonne comme un oiseau, dressée sur cette mince poutre, sublime dans le vent glacé de février.

Et Amos tend la main vers elle, mais cette main tendue est tout ce qu'il donnera, car à l'instant, deux bras, ceux de son frère, se referment sur lui. Et il se trouve plaqué contre la poitrine de Julius, qui le serre de ses mains si fort qu'il restera sur ses bras le lendemain deux énormes hématomes.

Alma arque les sourcils de surprise puis, dans un silence énorme, leur lance un dernier regard solennel. Un de ces regards qui vous transperce le cœur. Et une seconde après elle n'est plus là, elle n'est plus rien. Mais si Julius couvre les yeux de son frère de sa main, lui regarde, et elle tombe, et tombe, et tombe encore. Alors ils restent là debout dans le silence, à mi-chemin vers la berge des morts. Ils restent serrés l'un contre l'autre sous la lueur blafarde des lampadaires et les phares des voitures. Le feu au Reichstag s'est éteint à présent, et c'est déjà outre-Atlantique une autre journée noire.

Et Julius connut alors la mort.

Au bout d'un moment, les deux garçons, d'un même élan, courent vers le parapet, qu'ils escaladent pour mieux regarder vers le bas. « Do you see something ?» demande Amos. Julius hoche négativement la tête. Zaïna arrive sur ces entrefaites. Elle a suivi Julius avant de le perdre. En les voyant, elle pousse un cri épouvanté, les attrape fermement par les épaules et les éloigne du bord. Elle les serre contre elle, un sous chaque bras, ils ne protestent pas.

Peu importe comment ils sont rentrés au Nome. Ils ne s'en souviennent pas de toute façon. Ce dont ils se souviennent, c'est d'être restés assis de longues heures sous la statue de Thoth, sans mot dire toujours. Ils se souviennent du moment où la porte a claqué et leur père est entré comme un ouragan. Il s'est dirigé vers eux, et Amos s'est levé d'un bond et a couru dans ses bras. Jabari l'a soulevé et enfoui son visage dans son cou, murmurant une prière de remerciement en arabe. Julius n'a jamais entendu son père prier. Il se lève lui aussi et le laisse le serrer de sa main libre contre son large torse.

Quelques jours plus tard, ils ont retrouvé le corps. Aucun des deux ne l'a vu, il est resté caché dans un grand sarcophage. Amos a demandé si on l'a momifié. Julius n'a rien voulu savoir. Après ce soir, deux choses ont changé. Amos refuse de dormir, s'il n'y a pas quelqu'un, n'importe qui d'ailleurs, avec lui. Julius a peur de la mort. Il ne dort presque plus.

Ils ont dû rentrer au Caire finalement. Avant qu'ils ne partent, Jabari a fait jurer à son ainé, sur la tête de ses ancêtres, qu'il veillerait sur le plus petit. Quand ils ont quitté le Nome, il est resté seul des heures durant sur la terrasse, à fixer Manhattan, en recherchant encore dans le fil de ses souvenirs à quel moment il avait raté l'immanquable. Il se refait encore le fil des dernières années, non, de toutes leurs années, pour trouver une explication, quelque chose. Il ne trouvera jamais. Il y a des parts d'existence qui demeurent obscures. Des mystères qui ne se dévoilent pas. Des drames qui ne s'expliquent pas. Il y a aussi cette autre conscience demeurée fermée à l'autre, ces morceaux de vie que Jabari ne connaitras jamais. Il y a la solitude immense aussi, et la peur toujours plus rampante sous le toit de cette grande maison vide.


Traduction: de la citation de Hitler« Il n'y a plus de pitié maintenant; quiconque se met sur notre chemin sera abattu. Le peuple allemand ne comprendra pas la clémence. »