En relisant le chapitre je me suis dit qu'il était peut-être un peu trop technique, mais j'ai pris un énorme plaisir à l'écrire. Bref, vous aurez beaucoup de détails inutiles sur la géopolitique magique des Balkans. En vous souhaitant une bonne lecture. J'en profite pour remercier mes reviewer, c'est toujours un plaisir de vous lire.
XIV - Politiques européennes : première partie
Michel Desjardins
Ma vie libre, comme j'appelle cette période de mon existence, commença donc par une engueulade. Sans un mot, La Roque me conduisit dans un de ses salons. Iskandar, m'y attendait, assis dans un des fauteuils Louis XV. Il darda sur moi un regard mécontent.
« Michel Desjardins ! » Il m'interpela. « Que faudra-t-il donc faire pour que tu entres dans le rang ? Quelle menace, quelle punition ? Ne t'ai-je pas mis en garde déjà ? Ne t'ai-je pas assez averti ? »
Au lieu de baisser la tête comme d'habitude, l'injustice de ce qu'il disait me fit presque bondir. Il sembla s'apercevoir de mon mouvement involontaire. Il s'arrêta, puis repris d'une voix froide :
« Tu veux diriger ? Tu veux briller ? Tu veux te battre, conquérir cette place au soleil à laquelle tu sembles aspirer désespérément ?
– Oui », je répondis dans un souffle , précipitamment, « oui, je le veux, » j'affirmai devant lui.
Je me tus, étonné par ma propre ferveur. Iskandar posa sur moi son regard glacial.
« Alors tu vas servir, tu vas aller faire ton devoir, et nous verrons si tu obtiendras les mêmes succès. Et jamais, jamais plus tu m'entends, tu ne te rebelleras contre l'autorité de la Maison de Vie. Est-ce clair ?
– Oui, Chef Lecteur. »
Il me lança une carte. Je l'étalai sur la table.
« Sarajevo. Des Juifs, des Croates, des Serbes, des Musulmans, des Slovènes, des Tziganes… Forcément donc, des dieux, des esprits, des monstres. Enfin tu connais tout ça. Tu fréquentes déjà des panthéons de toutes sortes. »
La dernière observation sonna comme un reproche.
« Je n'y connais rien, j'avouai.
– Au moins tu n'auras pas de parti pris. Renseigne-toi ! Apprend la langue, dès maintenant. Renvoie-moi vifs ou morts tous les complices de Setne. Fais le ménage, calme tout ce petit monde. Coopère avec Belgrade. Sécurise les frontières avec la Grèce, qu'ils ne descendent pas jusqu'au Mont Olympe, ce serait tragique. Je n'ai pas d'hommes à te donner. Débrouille-toi.
– Oui chef.
– Méfie-toi des Russes, ils vont vouloir t'aider mais ils ont leurs propres intérêts dans la région. Et de même pour les Italiens, les Turcs, les Autrichiens, les Roumains… » Il me dévisagea. « En fait méfie-toi de tout le monde. Tu as carte blanche. La région doit être sécurisée. »
Il continua à me donner des indications.
« En tant que chef de Nome, tu participeras à l'assemblée des Nomes. N'y prend pas la parole, ne t'y fais pas remarquer. Tu n'as pas mérité ce droit.
– Pas encore. »
Iskandar ébaucha soudain une esquisse de sourire.
« Oui, pas encore peut-être. Allez, du vent ! La Roque t'attend. »
Le lendemain, j'avais débarqué avec presque rien dans une ville inconnue, et je n'en menais pas large. Moi et ma grande bouche ! Je mis des heures à trouver le bâtiment à l'abandon qui avait servi de quartier général au Nome. C'était une maison traditionnelle, blanchie à la chaux, aux fenêtres barrées par des planches. Cependant pour des raisons de sécurité, nous ne nous installâmes pas à Sarajevo même, mais dans un endroit secret, en Dalmatie, sur une petite île.
Une des premières choses que je fis ensuite fut de rencontrer des chefs slaves dissidents. A défaut du Nome serbe, je pus vite compter sur l'aide de Miloš, un demi-dieu Monténégrin, fils du dieu slave Kresnik. Miloš était tout à la fois mon professeur de langue serbe, mon guide et le gardien des locaux du Nome. Enfin, le grand rabbin de Sarajevo nous apporta une aide inattendue et précieuse.
Iskandar m'avait laissé une grande marge de manœuvre, ce que je compris mieux en voyant l'état du territoire. Pour m'en sortir, il m'était nécessaire de m'allier avec des hommes de tous bords. Sans le savoir, cet état de négociation permanente fut le meilleur entrainement possible pour ensuite naviguer les courants de la politique du Per Ankh. Qu'est-ce en réalité qu'une bande de magiciens mécontents à côté d'un gang de Romains, accompagnés de deux cyclopes, d'un chien de l'enfer et d'un prêtre orthodoxe cherchant à massacrer un campement Tziganes ? (Ce fut un des premiers cas auquel je fus confronté, j'avoue ne toujours pas avoir compris que faisait là le prêtre dans l'histoire).
En 1924 j'avais assisté à ma première assemblée des chefs de Nomes. Cela ne fut pas difficile de passer inaperçu : le grand évènement de la réunion avait été le retour au Per Ankh des magiciens Russes. Quand Menchikov s'était avancé dans la salle, un mélange d'applaudissements et de huées avait retenti. Imperturbable, il avait pris place au Dix-huitième pupitre, s'y était assis en regardant l'assemblée comme s'ils n'étaient que ses sujets. Le Nome russe ne reçut aucune sanction. Son aide fut reconnue dans le bannissement de Sekhmet, et il était un de ceux possédant le plus d'indépendance vis-à-vis du Premier Nome, notamment en matière de défense de son territoire.
Menchikov était venu me voir après la réunion.
« Eh bien, si je m'attendais à ça… Iskandar t'honore. Ou cherche à t'enterrer. Sarajevo, vraiment ?
– Un Nome comme un autre.
– Je n'en doute pas, mais une histoire particulière tout de même. L'échec du Nome bosniaque fut l'échec de l'Europe entière en 14.
– N'aviez-vous pas été envoyé en renfort ?
– N'avons-nous pas déjà bien payé notre échec ? Setne n'était rien. Qu'une étincelle. L'Europe était déjà au bord du suicide quand il tira sur l'archiduc. Enfin soit. Je suppose que nous nous recroiserons, ailleurs qu'au Caire. Les Balkans sont encore dans la zone d'influence russe.
– Mon interlocuteur est un roi, le tien un secrétaire de parti.
– Mais les dieux Slaves, eux, ne connaissent pas de frontières. Nous serons amenés à travailler ensemble, Français.
– Et tu vas me dire de te faire confiance, c'est ça ?
– Oh non, surtout pas, ne me fais jamais confiance Desjardins. »
Je remarquai soudain un détail sur sa main.
« Tu t'es marié ? » Il baissa les yeux sur son alliance.
« Oui. La réussite de toute une vie. »
J'haussai un sourcil interrogatif.
« Cent cinquante ans de persévérance !
– Je savais bien que tu étais un grand romantique. »
Il regarda son alliance, l'air attendri, puis me salua, me lançant en guise d'adieu :
« Bonne chance avec le serbo-croate, c'est une sale langue pour les francophones. Comme le russe d'ailleurs. »
De la chance j'en avais bien besoin. On nous incendia trois fois le Nome, la première année. Puis, quand le Per Ankh s'aperçu que je m'en sortais mieux, les Nomes hongrois, roumains, grecs, bulgares, italiens, et autrichiens se piquèrent d'intérêt pour nos activités. Pour mieux nous préserver de leur curiosité, nous avions une technique infaillible : toutes nos activités officielles se déroulaient au Nome de Sarajevo, les transactions en coulisse avec les locaux avaient plus souvent lieu à Dubrovnik, Podgorica, ou au Nome de Belgrade, nos affaires privées, dont nos relations avec certains membres de Nomes européens, ou des connaissances d'Alice, se déroulaient dans notre maison en Dalmatie.
Nous l'avions construite nous-même, en haut de rochers, surplombant la mer. Elle avait un étage, un très grand rez de chaussée, avec de grandes caves et celliers creusés dans la roche. Des vignes couvraient une tonnelle devant la porte qui donnait sur une grande terrasse, quelques mètres au-dessus des vagues. Des marches taillés dans la roche descendaient vers une plage. Le matin, après le petit-déjeuner, nous enlevions les chaises et tables, et Giacomo y donnait à Louis sa leçon d'escrime. De l'autre côté de la maison, s'étendait un grand jardin avec un verger qui faisait plus du quart de l'île. C'était une toute petite île aussi, inhabitée, bardée de toutes les protections possibles et magiquement inlocalisable.
Après des premières années difficiles, nous avions pris vite nos marques. C'était notre territoire, nous y connaissions à peu près tout le monde. Nous y étions libre surtout, ne dépendions que d'Iskandar, étions loin du regard des autres magiciens. Je ne rentrai que très peu à Paris à présent. Les enfants avaient grandi sous le chaud climat de l'Adriatique. Louis avait sept ans maintenant. Jeanne, la fille d'Alice, née en 1926, allait sur ses trois ans.
Ce jour-là, fin septembre 1929, c'était déjà la sixième fois que je devais assister à l'assemblée annuelle. Autant dire que j'étais rôdé. L'assemblée avait une fonction consultative, mais Iskandar ne prenait jamais de décision sans étudier auparavant les rapports de forces en son sein. Les sessions duraient plusieurs jours. Y étaient discuté d'abord le budget annuel et l'allocation d'aides financières aux Nomes en difficulté, ce qui ne concernait que peu les grands Nomes, autonomes financièrement. On évoquait ensuite les crises de l'année passée et celles en cours ainsi que les questions de sécurité. Chaque Nome présidait à son tour, il fallait donc trois cent soixante ans pour en faire le tour. Les nominations de nouveaux Chefs de Nome y étaient également annoncées. Enfin, Iskandar y reconfirmait à leurs postes certains magiciens remplissant des fonctions particulières, comme le guérisseur en chef du Premier Nome, le gardien du Trois Cent Soixantième Nome, le gardien des monuments anciens, le Maître des Cérémonies, ou encore le Grand Maître des études. Ces journées présentaient aussi un intérêt social : avec l'examen du Per Ankh, c'était le seul moment de l'année, où les magiciens du monde entier se retrouvaient pour discuter et échanger.
Il y avait eu quelques changements depuis ma première assemblée en 1924. Le vieux Kane était mort à l'automne dernier, son fils Jabari avait pris sa succession à la tête du Vingt-et-Unième. L'autre grande nouvelle était la nomination d'Hannibal Friedwald à la tête du Seizième Nome, suite au décès du vieux Alvensleben. Le Nome d'Allemagne, comme celui de France, faisait partie du « groupe des cinquante », les cinquante premiers Nomes, particulièrement puissants et peuplés qui prenaient la plupart des décisions au sein de la Maison de Vie. Bien sûr tout était plus compliqué, certains grands Nomes comme celui du Japon ne faisaient pas partie du groupe, mais nous y reviendront.
Ce matin-là donc, nous discutions du budget. La réunion aurait pu se dérouler beaucoup plus vite, si les grands Nomes arrêtaient de vouloir s'en mêler. De toute manière, comme je l'ai expliqué, ils ne recevaient pas de fonds du Premier Nome. Mais bien sûr, ils ne manquaient pas une occasion de se chamailler. Au final, les réactions étaient habituelles : Menchikov et Kane s'engueulaient joyeusement. Voiello réclamait de l'argent. Mazrui (l'homme le plus riche du Per Ankh) protestait contre les dépenses inutiles. Boris m'avait raconté qu'à une époque, quand les Sforza gouvernaient le Nome d'Italie, et les Bellini celui de Tunis il fallait régulièrement faire évacuer la salle, et fouiller les participants à l'entrée pour éviter qu'ils n'apportent avec eux des armes.
Boris Subotić, assis à côté de moi, dirigeait le Nome de Belgrade. Il s'était auto désigné comme mon chaperon et instructeur. En réalité il avait un peu perdu la boule depuis les massacres de 1918, et son Nome était dans un état épouvantable. Dans les faits Iskandar m'avait envoyé pour le chaperonner. Le vieux magicien était d'un tempérament irascible et avait envoyé promener tous les inspecteurs et renforts qu'on lui avait expédié. Et puis, personne ne voulait mettre les mains dans le bourbier des Balkans. Avant moi, deux magiciens avaient successivement essayé de tenir le Nome de Sarajevo, sans succès, et Boris les avait regardés se faire déborder en rigolant. Sarajevo était devenu un genre de Nome-punition.
Mais bien sûr, je n'avais pas exactement respecté toutes les règles. Utiliser uniquement des magiciens pour contrôler une région où se côtoyaient trois monothéismes, où les Slaves étaient en guerre perpétuelle avec des romains, des grecs, des dieux germaniques, était un combat perdu d'avance. Et puis, comme toujours, j'arrivai après, dans des territoires épuisés par cinq années de luttes intestines, désireux d'un peu d'ordre.
Quand Boris comprit que je m'en sortais à peu près, il s'intéressa soudainement à moi, et sembla ravi de ma capacité à me mettre à dos tous les visages importants du Per Ankh. Il avait, pour plein de raisons, gardé une dent contre les autres magiciens. Le fait qu'il sympathisa avec moi surtout pour ennuyer les autres aurait pu être très vexant, mais sur le moment j'en étais surtout soulagé. Boris ne se déplaçait presque plus, et je me retrouvais à devoir gérer la plupart des affaires de son Nome pour lui. Je ne lui en voulais pas, je suppose qu'à mille ans passés, on devrait avoir droit à sa retraite, et il en avait mille cinq cent cinquante-deux. C'était aussi plus simple d'avoir une politique cohérente dans la région en m'en occupant seul.
Je dois dire qu'il présentait aussi un avantage certain : il parlait toutes les langues de la région, le serbo-croate, le bulgaro-macédonien, le slovène, le grec moderne, le romani, mais aussi les trucs impossibles, comme l'albanais, le turc tatar, l'aroumain, l'istrien, le méglénite… Enfin ses cours d'histoire me furent d'une grande aide. En général, j'aimais bien les vieux du Per Ankh pour ça : ils avaient vécu l'histoire qu'ils racontaient. Giacomo surtout, aimait aller picoler avec lui et recueillir toutes ses précieuses anecdote et histoires sur le passé de la Maison de Vie.
Enfin, il connaissait fort bien les chefs, les esprits, et les divinités locales. J'avais assez voyagé avec Erwan avant la guerre, pour savoir que c'était eux qui contrôlaient réellement un territoire. Avec leur aide il nous fut facile de repérer et démanteler les bandes armées une à une, et d'arrêter les anciens alliés de Setne, issus de tous les panthéons possibles. Généralement nos groupes d'intervention se constituaient de Giacomo, de Miloš et de moi, plus Esme qui passait de temps en temps, parfois d'Alice, mais elle n'avait pas une grande expérience du combat, ou de certains de ses amis/amants qu'elle recrutait à l'occasion. Y prenaient également part, en fonction des forces, diverses connaissances de Boris vivant sur le territoire, des magiciens Slovènes. Le Nome d'Albanie nous donnait souvent un coup de main également, j'évitais soigneusement celle des Hongrois ou des Grecs.
Au moment de la pause, je m'approchai de Vladimir.
« Comment va ta dictature ? » Il me salua.
A Belgrade, le roi Alexandre venait de dissoudre le parlement. Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes allait être renommé d'ici quelques jours « royaume de Yougoslavie ». Les nationalistes croates et macédoniens, tout comme les communistes, étaient déjà pourchassés.
« Et la tienne ? Toujours pas de nouvelles de Trotski ?
– Oh, lui, il ne va pas me manquer. » Il n'avait bien sûr pas oublié le temps de la terreur rouge.
« Et Staline ?
– Au moins, lui ne s'embarrasse pas d'idéologie.
– C'est juste un bandit, oui. »
Il me regarda de ses yeux perçants.
« Tu te trompes toujours, les pires ce sont les idéologues. Ils sont exaltés. Nous n'aurions pas eu Staline sans ces idéologues, il serait à sa place, dans sa campagne de merde. Attend un peu, qu'est-ce qu'il me veut encore le Kane ? Je vais aller me l'encadrer. »
Il se leva et retourna s'engueuler avec Kane. Le pire c'est qu'ils étaient d'accord. Tous les deux soutenaient une réforme pour obtenir davantage d'indépendance et d'opacité financière face au Premier Nome (une connerie si vous voulez mon avis). Ils n'arrivaient juste pas à se calmer deux minutes pour décider d'un modus operandi. Ils me rappelaient Justine qui passait son temps à crier sur Erwan, alors qu'il était un de ses meilleurs alliés.
En fait les deux chefs de Nome étaient des opposés parfaits. Les Nomes d'Amérique avaient une position un peu particulière : ils étaient absolument indépendants face à leur gouvernement. Le seul organe qui pouvait les contrôler était le Premier Nome. Le Dix-huitième à l'inverse était extrêmement libre face au Premier Nome, mais étroitement surveillé par son gouvernement temporel. C'est un système en vigueur depuis Pierre le Grand et Alexandre Menchikov.
Vladimir revint à sa place sans avoir avancé dans son projet, mais heureux de s'être défoulé.
« Tu exagères quand même.
– Je n'y peux rien, c'est un capitaliste, je suis obligé de ne pas m'entendre avec lui. Et puis tu es le moins bien placé pour me donner des leçons. Qu'est-ce que tu lui as fait toi ? »
J'haussai les épaules. « J'existe », je lui dis.
Il s'alluma un cigare.
« Tu es sérieux ? » Je fixai le cigare.
« Qui a dit que les cigares étaient incompatibles avec le communisme ?
– Vos dessins animés de propagande. Trouve-moi un vrai leader communiste qui fume des cigares ! »
Evidemment, à l'époque je ne me doutais pas que Cuba viendrait résoudre ce paradoxe.
« Pari tenu. » Répondit Menchikov.
Vladimir Menchikov
Si quelqu'un montait un spectacle, avec juste Desjardins sur scène se plaignant et critiquant tout pendant deux heures, je payerai pour le voir. C'était à la fois hilarant et toujours inattendu. Dès ce matin il avait eu le temps de râler sur le manque d'organisation qui nous faisait perdre du temps (c'est le but, j'avais envie de lui dire), sur les questions débiles qui revenaient en boucle, et sur le Nome de Vienne qui lui avait encore envoyé des lettres de menace (« de quoi ils se mêlent ces vieux aristocrates, l'empire Austro-Hongrois c'est fini, il serait temps qu'on le leur dise ! »). Desjardins avait un passif avec les Autrichiens qui ne remontait pas qu'à ses déboires avec le Nome. Ensuite, il s'était mis sur la gueule avec les Albanais pour une obscure raison.
« J'ai besoin de toi » il m'était enfin tombé dessus à la pause.
« Qu'est-ce tu as encore fait ? » j'ai soupiré.
C'était un peu la faute d'Iskandar aussi, il avait propulsé Desjardins chef de l'un des Nomes les plus casse-gueule du Per Ankh, alors qu'il n'avait aucune formation politique.
« Il faut que tu parles au Bulgare, il m'a répondu. J'ai le Cinquième qui veut encore annexer la Macédoine. »
J'ai grogné. Le Cinquième, qui était un des plus puissants et anciens Nomes, vous vous en doutiez au numéro, celui d'Athènes, avait une seule obsession depuis des millénaires : la reconquête de la Macédoine (qu'on lui refusait pour qu'il ne devienne pas trop puissant justement). La Bulgarie était notoirement un de ses adversaires les plus farouches. Mais son chef de Nome, Koltchagovi, une sale ordure, au lieu de s'allier avec Desjardins dans ses déboires face aux Slaves préférai attendre de le voir se faire égorger, pour porter ensuite secours à son successeur. Desjardins incarnait le communisme à ses yeux (ce qui était hautement ironique, au vu de ses relations avec mes communistes). Mais Koltchagovi était aussi un ennemi juré de Boris Subotić, depuis je ne sais quelle guerre Bulgaro-Serbe.
« La Macédoine ne fait pas partie de ton Nome. » je lui rappelai.
Il fit la grimace.
« Tu sais bien que si je ne m'en occupe pas, ça va me retomber dessus. »
Il n'avait pas tort. Une grande Grèce serait catastrophique pour l'équilibre de toute la région. Et Subotić était atteint d'un cas extrême de ce que j'appelai острый похуизм.
« Et les Albanais ?
– Tu plaisantes ? Ils ont reçu de l'argent des Grecs. Tu sais bien que les Bulgares, eux, dépendent de toi.
– Bon, je vais voir avec Koltchagovi. Toi, parle au Turc, et ne t'engueule pas avec lui comme la dernière fois. Normalement il est toujours partant pour s'opposer aux Grecs.
– Je me suis engueulé avec lui parce qu'il essayait de mobiliser des imams pour aller espionner les magiciens Slaves. Il se prend pour qui ce taré ? Comme si ça n'avait pas été assez compliqué de leur faire déposer les armes ! »
Desjardins avait réussi à semer la discorde entre toutes les bandes de Slaves de son territoire pour mieux les réconcilier à sa façon. « Tu es un véritable maître magicien", je l'avais complimenté. "Mettre Isfet au service de Ma'at, c'est du très grand art. » Le fait que certains de leurs chefs avaient disparu de manière mystérieuse avait bien sûr aidé, en particulier quand le Français avait entrepris de démanteler la plus grosse bande de demi-dieux de la région. Les héros grecs du coin étaient souvent les pires. Ils s'associaient en bandes pour survivre, passaient des marchés avec les monstres et terrorisaient les populations. Je reconnus dans leur défaite la main discrète d'un certain magicien. Avoir un Bellini dans ses rangs était un avantage que n'avaient eu aucun des prédécesseurs de Desjardins, et je soupçonnais bien sûr Iskandar d'avoir prévu le coup.
Outre Boris, il y avait encore cinq magiciens Serbes, deux Bosniaques musulmans, trois Croates et six Slovènes au sein du Per Ankh. Un des Serbes servait au Nome de Kiev, deux au Nome bulgare, le reste chez moi. Les Croates étaient à Vienne, les Slovènes avaient formé un Nome autonome non reconnu à Ljubljana, les bosniaques étaient au Premier Nome. Tous les Kosovars enfin avaient déserté au Nome d'Albanie. Personne ne voulait reprendre Sarajevo. Subotić les traitait de poules mouillées. Il n'avait pas tort.
Michel s'était assuré les bonnes grâces des magiciens slovènes en reconnaissant leur Nome, ce qui avait bien sûr fâché le Nome de Vienne (dont les Slovènes faisaient jadis partie), mais il s'en foutait parce que ce faisant, il n'avait plus de frontière commune avec lui. En échange, les magiciens de Ljubljana lui prêtaient épisodiquement des hommes pour tenir son territoire. Il avait eu aussi la présence d'esprit de ne pas signaler à la monarchie Yougoslave ses activités, ce qui lui permettait de rester indépendant.
Vienne lui avait alors envoyé ses Croates pour reprendre le Nome. Ils avaient répliqué qu'ils ne foutraient pas les pieds à Sarajevo, et s'étaient barrés à Zagreb. Après des tractations entre Michel et eux, ils rejoignirent le Nome indépendant Slovène. Deux d'entre eux partirent ensuite pour le Nome de Sydney, où vivait le mari d'une des magiciennes, ce qui les raya définitivement de l'échiquier Européen. Vienne était demeurée fâchée avec Sarajevo.
Les Italiens quant à eux, étaient restés tranquilles pour l'instant. Desjardins avait refusé d'intervenir dans les démêlés des Slovènes et du Huitième, depuis l'annexion de la Carniole, une partie de la Slovénie par l'Italie. Je soupçonnais surtout un certain Bellini, qui connaissait fort bien les magiciens italiens, d'avoir fait chanter la plupart des membres importants du Nome pour acheter la paix. Vous commencez à voir que toute cette situation était assez complexe et imbriquée, bien que fort distrayante avec du recul.
J'avoue que j'avais joué dans tout ça un certain rôle qui me dépassait un peu. Au début Desjardins s'était sagement abstenu de me demander un coup de main. C'était en fait moi, qui, face à une situation un peu complexe avec mon gouvernement avait réclamé son aide. Il était ensuite revenu me voir, pour me demander une faveur particulière, qui n'était pas en lien avec la politique.
« Je voudrais retourner m'entrainer. Avec les magiciens de ton Nome. »
Desjardins était un des premiers à avoir l'audace de me présenter une telle demande. C'était certes surprenant, mais censé. Les magiciens élémentalistes russes étaient réputés être les meilleurs au monde. Les trois grands maîtres dans leurs disciplines respectives, Feu, Eau et Terre nous étaient affiliés : le plus grand magicien de l'eau tenait pour moi Arkhangelsk, celui de la Terre, avait été formé dans mon Nome et était stationné en Géorgie, et enfin la plus grande magicienne de feu était mon épouse, Anna. Le maître de l'air servait quant à lui sous les Mazrui, dans le Nome de Tanzanie.
« Tu n'es pas un peu vieux pour retourner à l'école ?
– On n'est jamais trop vieux pour ça. »
J'avais demandé à Anna son avis, puisqu'elle dirigeait nos élémentalistes.
« Tu as une relation bizarre avec ton Français, tu es vachement impliqué dans ses emmerdes, avait souligné ma femme.
– C'est juste pour ennuyer Kane, je lui avais promis. Et puis, moi aussi j'ai pris la tête de mon Nome assez jeune (trente ans, c'est très, très jeune pour des magiciens), et j'aurais aimé recevoir un coup de main de la part des autres chefs, plutôt qu'une ruée générale sur mon territoire.
– Ah, mais c'est bien sûr ! Vladimir, espèce de vieille morue altruiste, généreuse et sentimentale, elle m'avait grondé, à moitié hilare, à moitié fâchée, arrête d'être gentil avec les gens. Oh et puis zut ! Je vais le filer à un de mes magiciens de Terre. Les Français sont terriblement mauvais en magie élémentale, ils ont dû nous l'abîmer de beaucoup. »
J'avais ainsi offert à l'un de mes magiciens, le plaisir, d'être payé pour casser la gueule toutes les semaines à un Français (non, nous n'avions pas oublié 1812, les magiciens ont la rancune dure). De fil en aiguille j'en étais venu à lui donner divers conseils politiques, en particulier sur comment gérer les Serbes. C'est moi qui lui avais conseillé de ne jamais mentionner son éducation catholique, pour qu'on ne l'accuse pas de favoritisme envers les Croates. C'était moi aussi qui m'étais retrouvé à lui faire un cours de dogmatisme orthodoxes (dans ces temps-là ; le clergé orthodoxe fréquentait beaucoup les dieux Slaves, il fallait se méfier).
La politique était juste une partie de la vérité. Instrumentaliser un Champollion pour faire rager les familles d'Amérique m'était utile c'est vrai. Mais au-delà de ça, j'avais une certaine affection pour le gamin. Enfin, mes magiciens étaient tous tracés par mon gouvernement. Dans un échange de bons procédés, il était arrivé à Desjardins de me donner un coup de main, espionnant par-ci, par-là, me rendant quelques services en secret du parti et de son comité central. De tout cela, il avait retenu mon manque total d'indépendance face à mon gouvernement. Il avait donc sur nous un réel potentiel de nuisance. Cela ne plaisait pas à ma sœur Nina, bien sûr. « Il en sait trop sur nous. Débarrasse-t' en. » Personne ne devait connaitre notre faiblesse, alors que les communistes avaient passé un nœud coulant autour de notre cou.
Je me suis dit qu'avoir un allié dans les Balkans nous était plus utile. Et puis, comme le soulignait Serguei, Desjardins manifestait une certaine indifférence aux luttes de pouvoir au sein du Per Ankh. « Il ressemble à son ancêtre. Champollion n'en avait plus ou moins rien à foutre de rien, tout au long de sa vie. Il voulait faire un truc, il allait faire son truc. Et ton Français pareil, il est apparu se promenant en pleine guerre civile, pour aller s'occuper de ses affaires, sans même s'inquiéter de ce qu'on faisait, d'Anna qui se baladait en faisant de la magie du chaos ou de toi qui t'alliais avec des chamans Evenks. »
« Tu fais quelque chose ce week-end ? J'ai un fonctionnaire ennuyant que j'aimerais bien voir disparaitre. » Je profitai de la pause pour lui demander.
La base de notre accord. C'était un genre de protection mutuelle en fait.
« Ça marche. Quelle ville ? »
Comme il n'y avait presque pas de portails dans les Balkans, Michel avait appris l'art de se déplacer à travers la Duat.
« Pas exactement une ville. Les îles Solovki. Oh et il faudrait en exfiltrer un ami.
– Grec ? Slave ?
– Non, juste un intellectuel. Tu penses pouvoir le sortir du pays ?
– On va se démerder. »
Quelques jours plus tard, trois morts, et la milice magique à nos trousses dans une forêt de Carélie, nous étions plus dans la merde qu'autre chose. Bien sûr, j'avais marché droit dans un piège, même magicien, on n'allait pas sur les îles Solovki comme on forcerait l'entrée d'un vulgaire camp sibérien.
Depuis l'été, les conditions dans nos prisons s'étaient durcies, avec obligation travail forcé pour les détenus, tout comme notre surveillance par le gouvernement. J'avais défendu toute désobéissance à mes magiciens, pour leur propre sécurité. Je me retrouvai donc à effectuer ce genre d'opération seul, ou avec des personnes extérieures au Nome.
Je remis du bois dans le feu et surveillait nos défense. Desjardins dormait à côté, il venait de brûler toute son énergie pour nous téléporter à travers la Duat. Les forêts de Carélie portaient les traces d'une magie particulière, cette dernière brouillait notre localisation, ralentissant nos poursuivants. Les Caréliens ne portaient pas Staline dans leur cœur. Je pensai à ma sœur également, Саша, если бы ты меня видела... Где же ты сейчас ? Une torpeur m'envahit, et, malgré le risque, je me laissai happer par le sommeil. J'avais besoin de reconstituer mes réserves d'énergie également, pour regagner Léningrad.
Je fus réveillé par un hurlement. Tournai la tête et vit Michel qui se débattait dans son sommeil. Je l'attrapai par les épaules, le secouai jusqu'à ce qu'il se réveille. Je lui laissai quelques minutes pour reprendre ses esprits, avant de lui proposer à boire. Il accepta avec reconnaissance.
« La guerre toujours ?
– Ca faisait longtemps aussi que je n'en avais pas rêvé. Je pense que c'est les camps, ça rappelle trop de choses. Je commençais à me demander… » Il n'acheva pas.
« Je pense que tu connais déjà ça, mais le plus simple est de ne pas filer, de ne pas s'attarder sur ces moments.
– Je ne veux pas oublier, il m'a répliqué. Si je ne trie pas mes souvenirs, ils deviennent flous et disparaissent avec le temps. Je vais devoir revoir chaque seconde pour pouvoir tourner la page je crois.
– Pourquoi tu voudrais t'en souvenir ? Une autre guerre viendra et elle aura tôt fait de te le rappeler.
– Non, pas si je peux faire quelque chose.
– Je me souviens du premier homme que j'ai tué, les monstres et tout, ça ne compte pas vraiment en fait. J'avais seize ans. C'était un chef de bande, un grand Bachkir, qui nous avait tendu une embuscade. Je l'ai achevé au sabre. Je crois que j'ai pleuré toute la nuit après ça. Nina m'a donné deux baffes au réveil, me disant qu'il fallait que je reprenne en main.
– Elle était dure avec toi.
– C'est normal, c'est mon aînée. C'était son rôle aussi. C'est passé après, j'ai pu traverser toutes les guerres.
– Peut-être qu'on peut s'endurcir comme ça. Mais j'ai juste l'impression que si j'enfouis encore ces émotions dans moi, je ne pourrai plus rien ressentir. Plus rien du tout.
– C'est là où tu es un original. Tu vois, la plupart d'entre nous ici, nous ne sentons plus rien déjà. »
Il ne répondit pas.
« Tu t'en sortiras », je lui promis.
Je lui dis encore : « Ce serait dur pour toi si tu étais faible. Mais tu n'es pas faible. »
Traduction du russe:
острый похуизм : Je-m'en-foutisme aigu.
Саша, если бы ты меня видела... Где же ты сейчас ? : Sacha (diminutif d'Alexandra), si tu me voyais... Où est tu à présent ?
