XV. Politiques italiennes : première partie


Ile de mali Lukovac, royaume de Yougoslavie : 24 octobre 1929

Alice Huet

J'allai chercher Michel, quelque part dans son jardin. C'était un lieu étrange, à mi-chemin entre un champ de sorcière et le jardin d'Eden. Des fleurs de toutes couleurs et de toutes formes s'entassaient, poussaient de partout avec une sorte d'exubérance, d'extase florale comme se livrant à une grande orgie végétale. Je passais des bosquets et des bosquets de couleurs, contournai le potager, dépassai le jardin des simples, écartai une liane fleurie qui me tombait au visage, enjambai quelques parterres coincés entre des buissons touffus, traversai les roseraies, et enfin j'arrivai dans les confins du jardin, où s'élançaient de longues rangées d'arbres fruitiers.

Michel était accroupi à côté de Louis, sous un oranger. Des pétales blancs, légèrement rosés jonchaient le sol. Mon fils avait joué à effeuiller des Camélias.

« N'arrache pas les pétales des corolles Louis, il lui demanda doucement.

– Mais tu peux les réparer, répondit le garçon. »

D'un geste Michel reconstitua la fleur, mais lui montra les longues fissures à l'emplacement des anciennes déchirures.

« C'est un être vivant. Si tu l'abimes, il ne sera plus jamais le même. »

Il donna la fleur à Louis, mais en quittant la main du magicien, elle se fana instantanément. Dépité il lâcha la tige.

« Est-ce qu'elle repoussera au paradis ?

– Qui t'a parlé du paradis ?

– Maman. »

Il lui ébouriffa la tignasse. « Je suis sûr que oui. » Ils m'ont aperçu à ce moment-là. Louis courut me faire un bisou, puis disparut entre les bosquets.

« Ils grandissent vite, murmura Michel.

– Parfois j'ai l'impression que ce sont plus tes enfants que les miens, je lui ai répondu.

– Ne dis pas de bêtises », il m'a fait en passant un bras sur mes épaules. « Le paradis, Alice ?

– C'est plus sympa que de lui parler de l'Hadès. Et il est baptisé d'ailleurs.

– Je sais, je suis son parrain.

– Et tu n'es pas très proactif dans l'enseignement de la foi catholique d'ailleurs. »

Michel rit. « Tu as choisi le mauvais parrain. »

Je laissai tomber. Nous avions tous les deux grandi en allant à la messe, mais à l'âge adulte, Michel s'en était plus éloigné que moi. Pourtant, mis à part son nom, il avait pris du côté de sa mère, et la ressemblance était de plus en plus flagrante. Outre ses traits, ses yeux, son apparence globale, ses aptitudes à la magie, ou encore son caractère volcanique, c'était un certain optimisme, une sorte de douceur qui ressortait, de rage de vivre. Au fil des années, le souvenir de la guerre avait fini par le lâcher peu à peu. Et là où la plupart de ses anciens camarades s'étaient juste endurcis dans leur silence morose, la guerre avait peu à peu glissé sur lui, laissant reparaitre le jeune homme de nos vingt ans, avec sa futilité, son insolence, sa foi dans le changement. Je me rappelai de Marie, épuisée après une longue journée d'usine qui dansait au son des orchestres. Je me rappelai aussi son entêtement, quand elle me persuadait qu'il me fallait continuer d'apprendre à lire, même si les mots se mélangeaient sur la page, en regardant Michel, patiemment reprendre mon fils pour la énième fois sur un exercice d'orthographe.

Nous avions ouvert un cabaret à Sarajevo, pour couvrir les dépenses du Nome, comme Michel avait vite compris qu'il lui fallait être le plus autonome possible face au Premier Nome. La gestion en avait été confiée à deux amis, un musicien Tsigane, Tchokola, et Yaacov, un ancien étudiant, chassé de sa yeshiva, qui avait fui Odessa. J'y avais placé un autel au fond, en l'honneur de Dionysos, qui était en vérité mon dieu préféré, et peut-être le seul que Michel admettait. C'était bien notre dieu aussi, celui des étrangers, et de l'art, des amours à la marge, et de la liberté humaine. C'était aussi le seul dieu que mes amis Egyptiens acceptaient de vénérer, sans doute parce qu'une prière à Dionysos était synonyme d'alcool, de danse, de musique et de travestissement.

Au lieu de rentrer directement vers la maison, nous avons fait un détour en sortant du jardin et empruntant le sentier en haut des falaises, contournant l'île. En chemin, nous étions retournés à notre habituelle dispute de ces derniers temps :

« Mais pourquoi tu n'apprends pas l'anglais ! C'est super facile quand tu parles déjà plein de langues !

– J'ai une incompatibilité génétique avec l'anglais.

– Michel, tu parles de quoi là ? Tu connais le latin, le grec, l'égyptien, l'allemand, l'italien, le serbo-croate, dieux et même un peu de russe. Et l'arabe aussi.

– Le patois algérien, pas l'arabe classique.

– Qu'est-ce que ça change ! Tu es un génie des langues, c'est dans ta famille, maintenant fais un truc utile et apprend l'anglais. »

Il a réfléchit un instant.

« Je vais finir d'apprendre le russe. Et me mettre à l'espagnol plutôt.

– Tu te fiches de moi ?

– Non, je cherche une combine pour ne jamais avoir besoin de parler anglais.

– Peut-être que chez les Egyptiens vous parlez tous un millier de langue, comme vous vivez longtemps et que vous vous faites chier. Mais tu vois, nous les demi-dieux, on est des glands ! On ne parle qu'une seule langue : l'anglais.

– Juste une partie des demi-dieux : celle avec laquelle je n'ai pas envie de communiquer.

– Michel…

– T'inquiètes, je trouverai un enfant d'Aphrodite qui me fera la traduction. »

Le chemin se mit à descendre en pente plus raide, et nous retrouvâmes la terrasse, face à la mer. Esme y prenait le soleil, avec un chapeau à larges bords, déchiffrant un ancien parchemin. Jeanne était assise sur une couverture, jouant avec des galets. Elle nous fit un signe de la main. Des voix nous parvenaient de l'intérieur. Boris était assis dans un fauteuil, au coin de la cheminée éteinte. Louis nous avait ramené un panier de poires, et écoutait le vieux magicien lui conter une histoire dans sa langue.

Mon fils parlait le français, l'italien, le grec ancien et le serbo-croate à la perfection, avec un bien meilleur accent que Michel n'aurait jamais. Il semblait avoir trois ou quatre langues maternelles, mais je commençais à me douter que ce don pour les langues était un cadeau de son père. Enfin un pouvoir utile. Parce que la kleptomanie ça va bien deux secondes ! Giacomo lui apprenait le latin en ce moment « pour le civiliser » et je m'efforçai de lui inculquer un peu d'anglais. Il en aura besoin plus tard. A vrai dire, il pourra toujours travailler comme traducteur. Sa sœur aurait plus de difficultés, je le craignais.

Nous retrouvâmes Klaus Lehmann dans notre cuisine, avec Anita. Je le voyais de plus en plus souvent. Autant Michel avait des relations cordiales avec Hannibal, autant la majorité de ses interactions avec celui-là consistait en des engueulades. « Sale nationaliste Boche », il lui avait hurlé une fois, alors que Klaus lui avait défendu le bien-fondé de l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Ses visites le laissaient généralement renfermé et morose.

Je mis des mois à lui faire cracher le morceau. « On s'est rencontrés à la guerre. Les deux seuls magiciens ennemis que j'ai croisés dans les tranchées étaient Lehmann et Friedwald. » Je connaissais l'histoire pour Hannibal. En 1917, les deux avaient fait une trêve de Noël, pour enterrer leurs morts. Leurs troupes avaient ensuite fraternisé dans la neige en chantant des cantiques. Quelques jours après, Michel retournait en première ligne et Hannibal était envoyé avec ses hommes sur le front de l'Est. Malgré ça, je n'aimais pas Hannibal. Il était le genre d'homme que j'aurais pu amadouer, quand j'espionnais pour le compte de l'état-major français. Est-ce que c'était bien, est-ce que c'était mal ? Je ne sais pas. Klaus Lehmann était à l'inverse la figure type du soldat incorruptible. Un sale type sous un sale gouvernement, mais aussi un homme qui ne dévierait jamais d'une seule virgule de sa morale.

Klaus et Michel avaient étudié ensemble plusieurs mois à Beyrouth après la guerre. Ils avaient plus ou moins enterré la hache de guerre pour pouvoir avancer. L'Allemand avait ensuite participé aux grèves au Seizième Nome. Je ne comprenais pas exactement ce qu'il venait faire ici. Je savais qu'il avait quitté le Nome de Berlin pour celui de Vienne depuis peu, et qu'il nous envoyait de temps en temps des informations sur leurs intentions, mais pourquoi ? Dans quel but ? Il faut que je pense à demander à Giacomo, il pourra sans doute m'expliquer tout ça.

Anita était membre de la bande à Jean, comme je les appelai, elle assurait la liaison entre eux et nous. C'était une descendante d'un dieu romain, qui n'avait jamais rejoint la légion. Elle avait été élevée par un vieux prêtre de Hammon-Baal. Les anciens de Carthage étaient encore très présents au Portugal. Souvent des transfuges romains qui n'avaient pas réussi à partir pour l'Amérique rejoignaient les Phéniciens, encore basés sur le continent. Toujours ainsi se rejouait en boucle la vieille inimitié entre Carthage et Rome. Anita aurait dû à son tour devenir une prêtresse de Tanit, mais elle avait fui son pays après le coup d'état militaire de 1926.

La bande à Jean, forte de plus d'une centaine d'hommes d'horizons divers, était toujours classée hors-la-loi, mais n'était plus une priorité pour les magiciens. Leur but était en effet de lutter contre l'Olympe et les Romains, ce dont la Maison de Vie se fichait un peu. Qui plus est, ils s'étaient déplacés du côté de l'Allemagne et de la Tchécoslovaquie, si bien que le Quatorzième s'en était lavé les mains. A l'inverse, le Nome allemand semblait avoir passé un accord avec eux. Ils nous donnaient un coup de main à l'occasion.

Giacomo complétait le trio. Tous trois étaient penchés sur une carte étalée sur la massive table de chêne et dissertaient fiévreusement. Rome, toujours. Je ne parlais pas de la ville bien sûr, mais de ses légions. Elles débarquaient l'une après l'autre sur notre continent, abandonnant peu à peu leur camp de la côte Ouest des Etats-Unis.

Le retour des légions était la grande affaire du moment. Après leur défaite face aux Grecs, dans la guerre civile des Etats-Unis, elles avaient dû se retirer près de San Francisco, et abandonner la côte Est, voyant ainsi leurs lignes avec l'ancien continent coupées. La Nouvelle Rome avait alors traversé une très mauvaise passe. S'y était développé un certain mythe des origines, alors qu'une partie des légionnaires rêvaient d'un grand retour vers leurs terres ancestrales. Un nouveau praetor fut nommé, un fils de Jupiter. Il promit de restituer l'Europe aux Romains. Le calcul était simple : que les Grecs gardent l'Amérique, mais Rome revendiquait pour elle-même les territoires de son ancien empire, où les monstres étaient plus terribles, mais la magie plus puissante.

Ne souhaitant pas s'opposer directement au puissant Huitième Nome, ils décidèrent de prendre pied en Gaule, lieu de création de la légion Fulminata. Vous vous en souvenez ? Je vous en avais parlé, tout ceci se déroula à la Belle époque. Or les Celtes de notre territoire ne rêvaient que de vengeance depuis la prise d'Alésia, et une guerre faillit éclater. On y échappa, mais uniquement à cause du début de la Grande Guerre, qui emporta tout sur son passage. Romains comme Celtes rejoignirent les armées nationales, perdant leur unité. Le reste des troupes romaines épargnées par la guerre rejoignit ensuite la côte Ouest, et, grâce à l'intervention des Sforza, passèrent une alliance plutôt tiède avec les Hogan. Mais même sans le soutien des Bellini, Jabari Kane arracha la victoire en s'alliant avec la troisième famille d'Amérique, les Rehataka. Je ne vous ai pas perdu ? On y vient je vous rassure.

En 1922, les chemises noires de Mussolini marchèrent sur Rome et l'équilibre de toute l'Italie bascula de nouveau. Or le grand projet de Mussolini était, ainsi qu'il l'affirmait avec fierté, la résurrection de l'empire romain. Et voici qu'à présent les véritables légions romaines revenaient à leurs terres ancestrales. Ils avaient forcément été invités.

Les di Angelo avaient à voir avec tout cela selon Giacomo. Il les connaissait bien. Ce n'étaient pas des magiciens, mais ils étaient, comme les Bellini, une grande famille vénitienne, installée en Italie à l'époque de l'apogée la République des Doges. Claudio di Angelo était ambassadeur aux Etats-Unis, il était le mieux placé pour négocier avec la Nouvelle Rome le retour de ses légions. Giacomo avait un passif avec cette famille : en 1915, il avait tué en duel le jeune frère de Claudio, Timeo, pour une obscure histoire en lien avec un service que ce dernier aurait rendu à Vincenzo Sforza (comme souvent dans les histoires Sforza-Bellini, les détails m'échappaient). Il avait ensuite été contraint de s'engager dans la Légion étrangère, pour se cacher quelque temps hors du pays.

Dire qu'à une époque je n'étais qu'une petite sang-mêlé, accomplissant des quêtes pour le compte de divers dieux. Que tout est devenu affreusement compliqué !

Pourquoi m'envoyait-on toujours espionner ? Parce que je me débrouillai bien. Pourquoi je me débrouillai bien ? Parce que j'étais une artiste, je jouais la jeune femme un peu idiote et perchée, et tout se passai bien. Aussi les hommes restent des hommes, ils n'avoueraient jamais avoir perdu contre une femme.

« Vous en êtes où ? Je demandai.

– Les magiciens Slovènes n'ont aucune chance, résuma Klaus. Les Italiens en viendront à bout, en trois jours je pense, puis Vienne passera un accord avec le Huitième, et retrouvera sa frontière initiale, moins la zone côtière. ».

Ça avait le mérite d'être clair.

« Dès qu'ils pourront ils vous enverront des hommes. » Il s'adressa à Michel. « Ou plutôt financeront des gangs. La région sera à feu et à sang, et les Romains débarqueront aisément. »

Au moins il est direct. Attendez, la légion ? Quel épisode j'ai manqué ?

« Pardon quoi ?

– Nous avons toutes les raisons de penser que le Huitième, plutôt que de s'opposer aux nouveaux venu va chercher à les envoyer contre d'autres Nomes.

– Sforza, sale fourbe, rouspéta Giacomo.

– Voiello n'est pas Sforza, souligna Michel.

– De cœur, si ! Repris l'Italien. Il s'attaque à nous bien sûr.

– Est-ce que c'est certain ? Que les romains débarquent ? Je vérifiai.

– Pas du tout, dit Klaus, c'est une hypothèse.

– C'est Rome voyons, murmura Desjardins. Ils ont d'autres objectifs qu'une des zones les plus pauvres d'Europe. Notre tour viendra après. Surtout que Mussolini veut les envoyer en Ethiopie.

– Tu sous-estimes le pouvoir de nuisance de Sforza ! » La vieille dispute.

« Dans tous les cas il va falloir faire un choix par rapport aux Slovènes, rappela Klaus, ils n'en ont plus pour longtemps.

– Ça fait trois ans que tu me dis qu'ils n'en ont plus pour longtemps, releva Michel. »

Klaus s'empourpra. « Oui, mais là, ils n'en ont vraiment plus pour longtemps. » Anita étouffa un ricanement.

Esme rentra à ce moment dans la cuisine, Jeanne dans ses bras.

« Alliez-vous aux Tchèques et brûlez le Nome de Vienne, elle conseilla. Problème résolu. »

Giacomo hocha la tête, l'air enthousiaste. Lehmann roula ses yeux, l'air exaspéré.

« Bien sûr, la solution Bellini, il grommela.

– Il n'est pas question de brûler le Nome de qui que ce soit, gronda Michel.

– Si vous faites n'importe quoi aussi… marmonna Esme.

– On va bientôt y aller » j'annonçai.

Les regards se tournèrent vers nous.

« C'est un concert que tu as à Venise ? demanda Anita. » Une mission plutôt, une mission délicate.

« Oui. Giacomo m'accompagne. Il a à faire là-bas.

– Démontrer l'implication de Sforza dans le débarquement ! expliqua ce dernier. Ou devrais-je plutôt dire l'invasion ? »

Michel haussa les sourcils, peu convaincu, mais n'insista pas.

« Eh bien mesdames, messieurs, bonne chance avec vos problèmes de Slovènes, fit avec une fausse gravité Giacomo.

– Tu es prêt ? » Je lui demandai. Nous partions dans une heure.

« Presque. » Il attrapa le bras de Michel, et ils disparurent dans la chambre.

Esme et moi échangeâmes un regard lourd de sous-entendus. Je pris le temps de dire au revoir à Louis et Jeanne. Dix minutes avant le départ, Giacomo refit son apparition, embrassa les enfants, Esme, Michel, serra la main de Subotić, glissa une menace à Anita et Lehmann en partant (son comportement habituel), et finalement nous quittâmes la maison.

Comme le bateau s'éloignait, Michel nous suivit longtemps des yeux, et je me sentis un peu coupable face à son regard perçant et peu crédule. Giacomo était aussi mal à l'aise. Nous avions un peu honte de lui cacher des choses, mais nous avions nos raisons. Comme me l'avait bien expliqué Giacomo, si nous agissions à côté de la loi, aux yeux du Per Ankh, Michel était la loi. C'était mieux ainsi, pour sa propre protection. Parfois Giacomo le traitait comme s'il était aussi fragile que ses fleurs. Je lui avais fait la remarque en riant, il avait haussé les épaules. « Pas que lui. Les êtres humains sont fragiles en général. Ce n'est pas un mal. » Je m'étais arrêtée soudainement, tant il m'avait rappelé Marie en cet instant. Si tu savais comme c'est fragile un homme. Je regardai une dernière fois derrière moi, et notre île était toute fragile elle aussi, comme une petite miette jetée sur l'océan.


Esme Sabbia

Mon cousin et la chanteuse partirent avant la nuit. Je restai sur la terrasse, ouvrant une bouteille de vin macédonien. Le soir tombait, la brise marine nous amenait enfin un peu de fraicheur. Miloš nous avait rejoint pour le diner, il préparait du goulasch dans la maison, l'odeur embaumait. Ces deux dernières années, je passai de plus en plus de temps ici. Je ne m'étais jamais sentie attachée à un Nome en particulier. En ce moment, le Quinzième m'avait envoyé à Séville, avec un autre magicien. Nous nous relayions pour tenir notre relai du Nome, et ainsi, la moitié de l'année, j'étais libre d'aller où je voulais. La Dalmatie était vite devenue une sorte de paradis caché pour moi. Et les enfants étaient attachants, c'est vrai.

J'avais prévu de rester encore une dizaine de jours. Je pourrais leur filer un coup de main, si jamais ça tournai au vinaigre avec les Slovènes. Alice me manquerait, ça c'était sûr. Pourtant j'avais toujours préféré être avec les hommes, depuis mon enfance. Mon père n'avait pas de fils, que des filles légitimes, et pour mieux lui plaire, j'avais grandi en garçon manqué. J'étais une magicienne de combat, une des spécialités les plus masculinisées de la Maison de Vie. Les choses changèrent à ma puberté. J'acceptai enfin ma féminité, pris plaisir à m'apprêter, après avoir compris que cela me donnait du pouvoir sur les autres. J'étais une bâtarde, j'avais grandi dans l'ombre de deux familles, et ne vous y trompez pas, la liberté s'y achète à haut prix. J'étais prête à récolter des miettes de puissance partout où j'en trouverais.

Mais Alice avait bouleversé mon regard sur pas mal de choses. Elle avait fait irruption brutalement, comme un météore, absolument libre, totalement détachée. Il m'avait fallu des années pour comprendre, ce qu'elle ne saisissait pas elle-même. Comme tous les enfants d'Apollon, elle avait gardé de son père quelque chose : c'était une guérisseuse. Pas des corps, des âmes. Elle avait une manière particulière de vous regarder, de refaire surgir en vous toutes vos fragilités, vos fêlures. C'est comme ça qu'elle séduisait les gens : en les réparant. Voilà ce qui avait changé chez moi depuis toutes ces années ; avant Justine, je n'avais pas compris combien j'étais en colère, avant Alice, je n'avais pas compris combien j'avais besoin d'être consolée.

Je rêvassai en regardant la mer, quand je vis que Lehmann, tendu, fixait lui aussi l'horizon. Il était dans un état d'alerte permanente ces derniers temps. Je ne savais pas trop quoi penser de lui. J'étais celle avec qui il s'entendait le mieux, si bien que je faisais parfois office de médiatrice. Je ne savais pas pourquoi il nous inondait comme ça d'informations, c'était un genre d'accord connu, semblait il, de Michel et de lui uniquement.

« Qu'est-ce qui te chiffonne ?

– Hannibal, il répondit sans détour. Il parle trop, en particulier aux chefs de gouvernements.

– Il fait juste son travail de chef de Nome, je tempérai.

– Tu es comme Desjardins, il eut un rictus las, vous êtes aveugles.

– Les communistes ? Je l'interrogeai. Il voit ce parti-là ?

– Pas que, mais oui.

– Dans ce cas, tu ne devrais pas t'en faire, je pense que Michel ne se fait pas vraiment d'illusion sur l'idéologie marxiste, il fréquente assez les Russes pour ça.

– Il n'y a pas que la politique. Quand j'ai quitté Berlin, il s'intéressait… Il s'intéressait à de la magie ancienne. » Tiens donc.

« Une obsession assez fréquente chez les magiciens, je relevai, surtout quand ils sont aussi doués que Friedwald. Est-ce si grave ?

– Oui. C'est grave. J'en ai parlé à Desjardins, surtout depuis que Friedwald… il lui a posé des questions sur son ascendance aussi, il se renseigne beaucoup sur les écrits de Champollion.

– Champollion ou la magie ancienne ? Il faudrait savoir.

– Les deux.

– Tu es parano, j'ai soupiré. Ne t'inquiète pas, c'est fréquent ici, on finit par tous le devenir. En même temps, entre les Turcs qui soudoient des gens, et le Cinquième qui essaye tous les ans d'envahir le territoire… »

Il haussa ses sourcils.

« Tu t'es bien installée. On dirait presque que tu fais partie du Nome.

– Faut croire que je m'y plais. »

Devant son visage défait j'ajoutai :

« Ecoute, lâche l'affaire. Tu es à Vienne maintenant, tu ne peux que difficilement l'espionner. Au pire si tu es vraiment inquiet, rédige un rapport pour Iskandar, je demanderai à Giacomo de le faire passer.

– C'est déjà fait. » Giacomo, en voilà un autre parano.

« Mais a priori, Iskandar n'a rien ordonné. Il s'en fiche.

– Tu vois bien que ce n'est pas important alors.

– Iskandar se trompe. »

Il commença à m'agacer sérieusement.

« De toute façon, je conclus, Desjardins n'y connais rien, ni à la magie ancienne, ni à ses ancêtres.

– Ça oui, il grommela. L'imbécile. Quand j'essaye de lui en parler, il me met à la porte.

– Tu lui pompes l'air, aussi. »

Il me tourna le dos et rentra dans la maison. A moi aussi d'ailleurs. Je repris mon verre de main, et retourna au déchiffrement de mon parchemin de géométrie sacrée en attendant le diner.

Le matin, je fus réveillé par les cris des enfants. Je descendis prendre le petit-déjeuner sur la terrasse. Lehmann était déjà reparti à l'aube avec Miloš. Anita surveillait Jeanne et Louis sur la plage. Boris et Michel discutaient en serbe, l'air préoccupés, devant la cafetière.

« Quelles nouvelles ? » je leur demandai.

Michel me lança le journal. D'un geste de la main j'en changeai la langue pour pouvoir le déchiffrer. En haut s'étalait en lettre capitales : « WALL STREET IN PANIC AS STOCKS CRASH » Je m'assis précipitamment, me servi du café et commençai à lire.

« Qu'est-ce que ça présage ?

– Je ne sais pas bien…

– Une récession économique, c'est toujours comme ça. »

Boris avait l'air particulièrement amusé.

« Je leur ai toujours dit qu'il ne fallait pas foutre ses capitaux en bourse. Les gens sont des crétins.

– C'est un peu plus compliqué que ça quand même, releva Michel.

– Ils sont ruinés, je réalisai enfin.

– Qui ? demanda Desjardins.

– Tous, je m'écriai, enfin partiellement, ils ont perdu tous leurs capitaux légaux.

– Ah, les familles d'Amériques, se moqua Boris. Embarquez-vous pour le nouveau monde, vous y ferez fortune ils disaient…

– L'Europe est aussi dans une mauvaise passe, elle dépend de l'économie américaine, rappela Michel. Déjà que l'emprunt russe s'est perdu dans la nature… »

Un vague mauvais pressentiment me remua.

« On fait quoi ?

– Rien, fit Michel.

– Nous sommes des magiciens, nous ne faisons pas de miracles, rappela Boris. Maintenant tout le monde va partir au chômage. » Bien sûr lui s'en foutait.

Je reposai le journal et chassai ces pensées sombres. Il faisait si beau en cette fin d'automne qu'on aurait pu se croire en été. Les rires des enfants montaient jusqu'à nous mêlés aux cris de mouettes. La chaude brise faisait onduler les feuilles de vignes, alors qu'oscillaient sous la treille de grosses grappes sombres. Il faudra vendanger bientôt. Il était bien difficile alors de se faire du souci, parce que quelque part, à l'autre bout du monde, des policiers avaient chassé d'un bâtiment une émeute d'actionnaires.