Pas mal d'informations sur ma version de la théorie de la magie, qui aura pas mal d'importance pour la suite de l'histoire, surtout dans ma vision des Kane. Le chapitre s'est avéré bien plus long que ce que j'avais prévu, mais je me rend compte que je pourrais faire parler Giacomo et Alice pendant des heures.


XVI. La leçon


Alice Huet

Pour plus de de discrétion nous avions choisi de rallier Venise par le train. Giacomo, assis dans le compartiment en face de moi ne cessait de jeter des coups d'œil rapides vers le couloir et par la fenêtre.

« Nerveux ? Je lui demandai.

– C'est la première fois que je rentre à Venise depuis des années. Bien sûr que je suis nerveux. »

Le même homme, il y a six ans m'aurait sorti un joli mensonge.

« Tu te ramollis, je lui dis. Tu deviens honnête.

– La corruption des climats chauds, » il fit en haussant les épaules.

Nous roulâmes longtemps en silence. Au bout d'un moment je commençai à m'ennuyer et me mis à le fixer avec insistance. Ce petit jeu dura un moment, mais enfin, n'y tenant plus, il s'ouvrit :

« Je crois que c'est difficile pour ma famille en ce moment. D'abord il y a eu nos ennuis financiers, puis, à cause de moi, les sanctions du Premier Nome, le Huitième aux mains des Sforza, et maintenant des Romains. Nous sommes liés au Carthaginois par le sang je te rappelle.

– Comment ça s'est produit ? Je veux dire votre mélange avec les Phéniciens…

– Pas compliqué, les familles de Sethiens ont souvent du sang étranger.

– Set, dieu des étrangers, je me suis rappelée.

– Oui, et nos membres servaient souvent comme ambassadeurs. »

Dans l'Egypte antique, le voyage et les relations diplomatiques n'étaient pas le secteur professionnel le plus valorisé.

« C'est aussi pour ça qu'on accuse notre sang de s'être abâtardi. Il s'est éloigné des origines, ce qui fait qu'il est plus perméable à la magie du chaos. Dévie un instant de la ligne droite, et Isfet s'infiltre.

– D'où le mythe du sang pur, ou du sang de pharaon ?

– Ce n'est pas qu'un mythe, c'est une réalité aussi. Un sang plus proche des origines offre une plus grande puissance magique, et permet, permettait de devenir l'hôte de dieux. En fait, il est très difficile d'augmenter sa puissance en conservant Ma'at. Quant au sang étranger, il n'affaiblit pas, il écarte. Tu restes puissant, mais tu deviens mage du chaos. Tu te spécialise dans les dieux que tu héberges aussi. »

J'étais un peu perdue dans ces histoires.

« Tu parles toujours de potentiel magique?

– Oui.

– Tu peux m'expliquer comment ça marche ?

– Pas difficile. Tu vois, chaque magicien reçoit à la naissance un alignement initial, certains potentiels sont plus inclinés vers certaines disciplines : les mots divins ou la magie élémentale par exemple. Un autre alignement que tu reçois est ta position sur l'échelle d'Isfet-Ma'at.

– Marrant, je les ai toujours vus comme des opposés.

– C'est une erreur fréquente, dès que tu étudies un peu tu cesses de voir les choses en termes d'absolu. On considère que la magie s'inscrit dans une échelle allant d'Isfet à Ma'at, comme un reflet de nos actions si tu veux. Une des lois les plus importantes est qu'on descend toujours de Ma'at à Isfet, et qu'il est presque impossible d'aller en sens inverse. Autrement dit, si ton potentiel magique se tourne vers le chaos, il est presque impossible de retourner à l'état initial.

– Parce qu'il évolue au cours de ta vie ?

– Dans une mesure délimitée, oui. Par exemple, tu peux parfaitement te forcer à choisir une discipline contraire à tes inclinaisons initiales, avec plus ou moins de succès. C'est ce qu'a fait Michel par exemple.

– Et du coup, comment tu peux savoir quel genre de potentiel tu as, ou s'il est plutôt chaotique ou ordonné ?

– Ce n'est pas difficile, ton potentiel est là où tu es plutôt bon. Pour Isfet… Il y a des signes qui ne trompent pas : une certaine tournure d'esprit, une aptitude à certains sorts plus limites… Parfois, dans des cas plus rare, les hiéroglyphes que tu traces apparaissent rouges et non pas bleus. Dans ce cas, c'est un peu comme si tu criais ''Bonjour magie du chaos, je suis disponible !''. Si tu viens d'une famille où c'est fréquent aussi…

– Et il n'y a pas de mage du chaos dans les familles les plus Egyptiennes ?

– Ça arrive, pour plein d'autres raisons, mais c'est beaucoup plus rare. En général, elles sont tournées vers Horus, Isis, Hâpy… Nos familles étaient davantage du côté de Set, Sekhmet, Sobek…

– Et Thoth ?

– Thoth tient le milieu, le vrai. C'est aussi pour cela qu'il conseille le chef Lecteur. »

Il réfléchit un instant puis ajouta :

« Après ce n'est pas une loi générale, d'autres facteurs interviennent, en particulier en fonction de l'origine des familles, Basse ou Haute Egypte. Par exemple les Sforza sont originaires de Basse Egypte, ils sont tournés vers Sobek, non vers Set.

– Attend, les Sforza sont du côté d'Isfet eux aussi ?

– Bien sûr, c'est une vaste querelle de famille nos histoires. »

J'ai commencé à rire.

« Donc tous les magiciens italiens sont plus ou moins du côté du chaos ? Pas étonnant que votre Nome soit un tel bordel. Comment les autres permettent ça ?

– Attention, il y a une nuance : selon les lois actuelles, ce sont la plupart des sorts tombant sous le coup de la magie du chaos qui sont interdits. Le Per Ankh ne peut pas interdire un potentiel magique, ça ne fait pas de sens.

– Donc vous êtes des mages du chaos privés de magie du chaos ?

– Plus ou moins.

– Mais depuis quand les Bellini ou les Sforza agissent-ils conformément à la loi ?

– Tu comprends bien les choses. En fait, tu vas finir par mieux connaitre le fonctionnement de la magie que la plupart des magiciens du Per Ankh.

– Tu es un bon instructeur.

– J'ai étudié la théorie du chaos et des forces quand j'étais stationné au Vatican.

– Sérieusement ? Tu ne m'as jamais dit que tu avais étudié au Vatican !

– S'il te plait, j'ai un diplôme en théologie et herméneutique des textes bibliques.

– Tu n'es pas un élémentaliste de feu aux dernières nouvelles ? »

Il leva les yeux au ciel.

« Officiellement, mais je suis très mauvais en magie élémentale, je déteste ça. D'ailleurs je ne maitrise que le feu. En fait j'aurais plutôt bien aimé être théoricien, mais je suis trop paresseux pour ça. »

J'haussai un sourcil.

« La recherche en magie, comme la statuaire sont les pratiques qui demandent le plus d'études et d'efforts, m'expliqua Giacomo. Typiquement, on dit qu'il faut au moins soixante-quinze ans de formation pour être un vrai magicien en statuaire.

– C'est précis soixante-quinze ans, je ris.

– Je ne fais pas les règles, répliqua Giacomo. »

Il se tourna vers la fenêtre, regardant le paysage défiler.

« Vous devriez vous allier aux Sforza, vous seriez invincibles, je lui déclarai soudain.

– Pas possible, nous vénérons des dieux du chaos. Pour gagner leurs faveurs nous nous entretuons. C'est la règle du jeu.

– C'est barbare.

– C'est ainsi. Tu as déjà vu le Colisée Alice ? C'est un peu le même principe. Pour distraire des dieux comme Set, il faut du grand spectacle.

– Je comprends qu'Iskandar prohibe leur usage. »

Giacomo se mit à rire soudain.

« Leur usage ? Ce ne sont pas des machines. En vérité, déjà sous l'Egypte antique, les magiciens de ma famille avaient cessé d'être des hôtes de Set, c'est quelque chose que font seulement les autres familles de Sethiens. Nous avons pris nos précautions avec lui.

– Comment ça ?

– Quand on joue avec le feu, il vaut mieux porter des gants », il répondit.

Il refusa par la suite de m'en dire plus. Je me rendis compte que sa nervosité augmentait au fur et à mesure que nous nous rapprochions de Venise.

« Et Champollion ? Il est de quel alignement ? » Je tentai de relancer la conversation.

« Aucune idée, il avoua. »

Il réfléchit un instant.

« Plus vers Thoth je suppose, vu que c'est de la magie nouvelle. Elle n'a pas du vraiment se définir. Il y a quelques familles qui se sont fixé dans cette zone grise, les Menchikov par exemple.

– Je croyais qu'ils étaient mages du chaos ?

– Non, ce sont d'anciens prêtres d'Amon. C'est juste que le fait qu'ils soient originaires de Haute-Egypte a servi à la propagande des familles-combattantes. »

Je commençai à avoir un certain mal de tête, et me sentais de nouveau perdue.

« Attend, qu'est-ce que la Haute Egypte a à voir avec le chaos ?

– Pas exactement Isfet, mais Set. C'est son territoire. Horus, son opposé, est davantage associé à la basse Egypte.

– Oui, d'accord. Et les familles-combattantes, ça veut dire quoi ?

– Beaucoup de familles qui vénéraient Horus se consacrent presque exclusivement à la magie du combat. C'est un dieu guerrier après tout. Typiquement, ce sont les Kane, les Hogan, l'ensemble des familles chinoises… Elles sont réputées pour être parmi les plus puissantes.

– Selon Michel, la prééminence des grandes familles est liée au fait que les magiciens de plus bas étage n'ont pas accès à une bonne éducation magique.

– Il n'a pas complètement tort, soupira Giacomo. Mais il est difficile de faire la part des choses entre l'inégalité naturelle, et ce qui est créé par les conditions d'études. Ce qui est sûr, c'est qu'il arrive qu'on retrouve des descendants perdus du sang des pharaons sans aucune connaissance de leurs origines, mais qui présentent des aptitudes exceptionnelles. Les grandes familles ne les aiment pas beaucoup d'ailleurs, ils mettent en péril leur hégémonie. Le sang de Pharaon revient toujours au final, on ne peut pas nier son importance, même si elle est très certainement surévaluée.

– Et Michel, je demandai, tu le ranges où ? »

Giacomo choisit soigneusement ses mots.

« Tu vois bien que dans ce système assez complexe, de près de cinq mille ans, Champollion fait une énorme tâche.

– Sans doute.

– Le cas Champollion, comme on l'appelle n'est étudié que par quelques théoriciens généalogistes, et est plus ou moins rangé secret. Je pense qu'une partie de l'intérêt d'Iskandar pour Michel vient de là, il veut le voir évoluer. Cela peut avoir d'énormes implications pour le futur. »

Il fit une pause et observa ses ongles.

« Ce qui est frappant c'est qu'il est… adaptable. Typiquement, on l'a forcé à devenir élémentaliste, ce qui était complètement contraire à ses inclinaisons initiales, et tu vois qu'il en est devenu un plutôt bon. Il s'est même complètement approprié la magie de la terre, au point de la complexifier avec ses expériences florales. Aussi, normalement, même avec de l'entrainement, tu es censé atteindre une certaine limite, mais lui ne l'a pas encore trouvé. Et il y a plus encore…

– Quoi donc ?

– Il est possible d'évaluer le potentiel d'un magicien dès l'enfance. D'avoir une idée de jusqu'où il peut aller. Quand je l'ai rencontré, il avait un potentiel assez bas, et aurait dû rester un magicien très moyen. Maintenant, en s'entrainant, ce n'est pas juste qu'il est parvenu à gagner en puissance, c'est que son potentiel a bougé. Il n'a rien à voir avec ce qu'il était il y a quelques années.

– Il le sait tout ça ? »

Une ombre passa sur son visage. « Oui, on en a parlé. »

Il se tut un moment, et regarda de nouveau nerveusement par la fenêtre. Je ne le gênai pas, je savourai juste ma chance (et mon immense curiosité). Ce n'était pas tous les jours qu'un demi-dieu comme moi pouvait avoir accès aux secrets du Per Ankh. Mais plus je travaillai avec Giacomo, plus il me dévoilait ce genre de mystères.

Soudain il eut envie de parler à nouveau :

« Les Champollion sont… enfin je ne sais pas avec quelles données exactement les généalogistes travaillent. Ils ont longtemps été à la marge.

– Son grand-père était un Communard, je me souvins, le père de Marie.

– Oh, oui, Barthélémy, le fils bâtard de Champollion. Il est célèbre chez nous, il a brulé les Tuileries.

– Ah bon ? » Je m'étonnai.

Je savais que le palais des Tuileries avait brûlé pendant la Commune de 1871.

« Tu ne savais pas ? »

Il me fit un clin d'œil. Puis il ajouta :

« Il y a une légende urbaine qui dit qu'il aurait ainsi capturé l'énergie de la monarchie française, pour la transférer dans l'obélisque de Louxor, sur la place de la Concorde, juste à côté. Je ne sais pas comment c'est possible, mais tous les magiciens en statuaire rêvent de la démonter pour voir. »

L'image me fit sourire.

« L'obélisque de tous les fantasmes.

– Les obélisques sont peut-être les artefacts égyptiens les plus puissants avec les statues de dieux. Et l'obélisque de Louxor a été installée à Paris par Champollion, et dieux savent quel genre de magie il a pu mettre là-dedans ! Elle est sans doute encore reliée à sa jumelle à Louxor, et qui sait quel genre de lien magique subsiste entre les deux ? Quand je pense que les magiciens Français la traitent comme un vulgaire portail !

– Et pourquoi ça ?

– Parce que, il m'expliqua, les Français sont débiles. Ça fait plus d'un siècle qu'ils sont en roue libre.

– Hé, tu n'exagères pas un peu ? Votre Nome est entièrement soumis à des querelles de magiciens du chaos donc bon…

– C'est la vérité pourtant. Le Quatorzième s'est effondré à la Révolution. Si toutes les grandes familles se sentent concernées par ses affaires, c'est aussi parce que c'est devenu le grand n'importe quoi. Au XVIIème-XVIIIème siècle, c'était le plus grand Nome d'Europe, le troisième Nome au monde. Depuis un siècle, il y a les Champollion qui font leur truc, le reste du Nome qui les observe, les royalistes et républicains qui s'entre-tuent, des émeutes tout le temps, une révolte ou un nouveau régime tous les dix ans… Et puis il y a eu la Révolution surtout. Des demi-dieux s'y sont révoltés contre l'Olympe, Napoléon a reçu l'allégeance de quasiment tous les Panthéons après sa prise des Pyramides. Tout l'échiquier Européen a été bouleversé et nous subissons encore les conséquences de ces soubresauts. La Première République a quasiment inventé l'athéisme militant, et ce qui attaque les dieux attaque tout le reste, surtout dans notre sphère…

– Arrête, tu me donnes le vertige.

– Il faut juste que tu comprennes que Champollion est né de ce bourbier, qu'il en fait intrinsèquement partie. La vérité, c'est que le Quatorzième n'a pas vraiment agi au début parce qu'il était fasciné par Champollion, jusqu'à ce que ça prenne des dimensions drastiques. Après il était trop tard, et ils ont dû se résoudre à laisser le Per Ankh l'abattre dans la rue. »

C'est comme ça que j'obtins une information capitale.

« Esme m'a dit qu'il était mort avant d'avoir pu rejoindre les rangs du Per Ankh.

– Oui, c'est bien ça, il est mort avant. »

Je méditai un moment ce nouvel état des choses.

« Pourquoi tu m'expliques tout ça ?

– Parce que je parle quand je suis nerveux. »

Il regarda encore par la fenêtre.

« Tu en sais quand même beaucoup, je remarquai.

– Je viens d'une grande famille Alice, tout ce que je viens de te dire y circule sous forme de rumeurs. Bien sûr, nous sommes une ancienne famille d'espions, nous sommes généralement plutôt bien renseignés.

– Alors dis-moi une chose. Pourquoi ils l'ont exécuté ? C'était Iskandar ?

– Indirectement. Le commanditaire était Julius Kane, mais c'était Iskandar oui.

– Tu tournes autour du pot. Pourquoi ?

– Je ne connais que des rumeurs.

– J'adore les rumeurs.

– Champollion… Les enfants de Champollion faisaient de la magie, ses neveux aussi.

– Mais ses neveux n'ont pas de lien… Je veux dire, je croyais que la magie se transmettait par le sang.

– Oui, moi aussi. Apparemment, il leur a enseigné. Tout comme lui-même ne l'a jamais reçu par ses ancêtres. Ça donne au mot ''Lecteur'' un autre sens. »

Giacomo secoua la tête, dépité.

« En vérité c'est presque dommage. S'il avait vécu, il aurait révolutionné l'étude de la magie. Mais personne n'étudie ses carnets. Je ne sais pas où ils sont. Chez Thoth probablement…

– Donc tu viens de m'expliquer qu'on pourrait démocratiser l'usage de la magie comme on démocratiserait l'éducation ?

– Je n'en sais rien Alice, dans l'état des choses, c'est impossible. Je pense qu'il y avait autre chose, mais je ne sais pas quoi. Les Champollion ont été tranquilles un petit moment après ça, mais aucun d'entre eux n'a rejoint le Per Ankh. Cependant, quand Barthélémy Champollion a commencé à faire ouvertement usage de magie pour soutenir sa révolution, ils ont été abattus.

– Sauf la sœur de Barthélémy, Zoraide.

– Qui a fini ses jours à Figeac. Seule et oubliée.

– Marie aussi.

– Si je me souviens bien, Marie Champollion ne pouvait pas faire de magie. Elle s'est mariée avec un homme du commun et ça a arrangé tout le monde.

– Une ordure !

– Probablement.

– Tu en connais bien plus que nous, j'ajoutai avec regret.

– Marie ne vous a jamais parlé de sa famille ?

– Jamais. Elle voulait qu'on reste éloigné du Per Ankh. Elle était déjà assez préoccupée avec moi. Abriter un sang-mêlé ce n'est pas… pas de tout repos.

– Tu le vois, non ?

– Quoi ?

– Le pouvoir de fascination des Champollion. Il agit bien sur toi.

– Bien sûr qu'il agit, c'est passionnant ces histoires. Tu en as parlé à Michel ? On pourrait aller voir à Figeac, il est l'héritier de la maison après tout, comme Zoraide n'a plus de descendants…

– Alice, s'il te plait, laisse le. Il est terrifié. Je crois qu'il ne veut pas en entendre parler. »

Michel, espèce de poule mouillée j'ai pensé, mais j'ai rongé mon frein. Il serait toujours temps de revenir à l'assaut plus tard. J'essayai d'organiser cette masse nouvelle d'information.

« Parle-moi des Kane alors. »

Il eut l'air surpris.

« Les Kane ? Pourquoi ?

– Je les trouve vachement présents. Et puis, tu as failli devenir l'un d'entre eux. Marrant comme tout s'est imbriqué.

– Il n'y a pas vraiment de hasard, tu sais.

– Sur ce point, on est d'accord. »

Mon père était quand même le dieu des prophéties. Giacomo eut un rictus.

« J'ai l'impression de créer un monstre avec toi. Tu sais déjà trop de choses.

– Ce train est très lent et j'ai des troubles d'attention. Continue de me distraire. »

Il se renfrogna.

« Si tu veux on échange une information. Tu l'as dit toi-même, je connais des choses. Et je suis douée pour les mettre en relation.

– D'accord, il concéda. Mais tu dois me promettre de répondre à toutes mes questions.

– Promis.

– Qu'est-ce que tu veux savoir sur les Kane ? Je n'en sais pas tant que ça… Les Kane sont une des plus nobles et puissantes familles du Per Ankh.

– Oui, oui, on connait ça. Ils sont du côté de Ma'at sur ton, euh… échelle ?

– En effet. Ils descendent de Narmer, comme à vrai dire pas mal de familles au Sein de la Maison de Vie. Tiens, Friedwald par exemple, encore un descendant de Narmer.

– Julius Kane alors, tu connais quoi sur lui ?

– Il a vécu six cent ans, ce qui est relativement peu pour une famille comme les Kane, mais la mort de son ainé l'a brisé. Il vient du Soudan, du Nome de Khartoum. Il a servi au Premier Nome, connaissait très bien Iskandar, puis a rejoint le Neuvième Nome. Il a gardé des liens assez forts avec eux, c'est aussi pour cette raison que le Nome de Paris n'aime pas beaucoup les Kane, ils sont liés aux Anglais. C'est à travers eux que Julius s'est mêlé de l'affaire Champollion. Sinon, il a construit le Vingt-et-Unième Nome de ses propres mains, à la fin du XVIIème siècle, bien avant que les Hogan ne débarquent en Amérique. Sa sœur a épousé un Keane. Son petit frère dirige toujours le Nome de Louisiane. Il y avait un dernier frère aussi, mort jeune dans des conditions mystérieuses.

– Et Alma Kane ?

– Née Mazrui, il corrigea. Les Mazrui sont assez éloignés de tout ce bourbier. Tout ce dont je t'ai parlé, ça ne regarde principalement que les Occidentaux. Les Mazrui gouvernent toutes les terres du sultanat d'Oman, les Nomes de Mascate, de Nairobi, de Mogadiscio, du Qatar, d'Abu Dhabi, et d'Aden ! Ils sont tournés vers l'océan Indien, et ont affaire à bien d'autres Panthéons que ceux du pourtour de la Méditerranée. C'est surtout la dynastie la plus riche du Per Ankh. En tous cas, Jabari Kane a fait un mariage prestigieux… »

Il réfléchit un moment puis me lança :

« A moi maintenant. Tu connais bien Arthur Chase ?

– Hé tu n'as pas fini, non ?

– Si ! A ton tour !

– Qu'est-ce qui t'intéresse chez les Chase ?

– La loi de réciprocité.

Les panthéons s'attirent, je me souvins.

– Et les Chase ont toujours flirté avec l'autre monde. Ils pourraient être la clé de pas mal d'énigmes. »

L'excitation monta en moi. A côté de la chanson je me sentais depuis quelques années une nouvelle passion : la mise en relation des choses. Mais après tout, qu'est-ce que la musique sinon l'agencement complexe de sons, jusqu'à trouver moins l'harmonie que la poésie ?

« Les Chase sont d'origine Varègue, je me lançai. Ils faisaient partie des Viking venus de Suède, qui fondèrent Novgorod et formèrent la noblesse russe, contrôlant les populations Slaves.

– Un peu comme les Francs chez vous, qui ont pris l'ascendant sur les populations Gallo-romaines ? Il m'a demandé.

– En gros, oui. Je sais qu'à l'origine ils sont liés aux dieux nordiques, enfin c'est leur au-delà par défaut. Mais forcément, ils se sont liés aux dieux slaves, puis aux Celtes quand ils sont partis pour l'Angleterre, sous le règne d'Ivan le Terrible. Ils ont aussi frayé avec les dieux grecs, sans doute dès leur arrivée à la cour d'Elizabeth Ière. Ils ont forcément dû y rencontrer Julius Kane d'ailleurs, les époques correspondent. »

Giacomo eut l'air pensif.

« Oui, sans doute, et Shakespeare.

– Lequel est juge aux enfers maintenant.

– Quoi ?

– C'est vrai, Hadès a eu son âme. C'était un fils d'Apollon.

Il est juge aux enfers ?

– Giacomo, redescend un peu », je lui ai dit en riant devant ses yeux ronds comme des billes.

« Et les Romains ? Il a repris. S'ils sont liés à tant de panthéons, ils doivent connaitre les Romains.

– C'est tout ce qui t'intéresse maintenant, les Romains ?

– Par la force des choses, un peu…

– Tu penses vraiment qu'ils pourraient venir jusqu'en Croatie ? Ils doivent d'abord prendre le temps de s'installer en Italie. Je veux dire… Il y a des Celtes sur le territoire, le Huitième Nome, quelques Etrusques… Et puis c'est la Fulminata, pourquoi elle n'irait pas plutôt vers a Gaule ? Oh non, elle risque d'aller en France !

– Je ne m'inquiète pas trop pour le Quatorzième. S'ils décident d'envahir la Gaule, ils devront forcément passer par le Sud.

– Tu crois que La Roque les arrêtera ?

– Pas La Roque. Anne de Montpensier est à Marseille. Elle se fera un plaisir de leur botter le cul. »

Il fit une pose, repris.

« Je ne t'ai jamais raconté comment elle a empoisonné quarante demi-dieux, vingt-trois magiciens et cinquante Celtes à un banquet ?

– Quoi ?

– Rappelle-moi de te raconter alors à l'occasion. Tu n'as aucune idée de ce dont les magiciens sont capables. Notre problème n'est pas, et n'a jamais vraiment été les Romains, ce sont les luttes intestines. »

Giacomo avait un air sombre. D'habitude joyeux et souriant, un peu fou, ses traits avaient tellement durcis que je ne le reconnaissais plus.

« Iskandar a toujours réussi à faire tenir debout l'ensemble. C'est quand même l'homme qui a choisi de bannir les dieux. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que ça représente en termes de rébellion métaphysique. »

J'eus alors un frisson.

« Je crois que je peux imaginer, j'ai murmuré.

– Et même lui n'a pu faire traverser les siècles à notre maison qu'au prix de centaines de guerres de Nomes et d'assassinats.

– On dirait presque que tu l'admires.

– Si je l'admire ? Oh que oui, je le hais, et je l'admire, et je sais qu'à tout moment, pour nous, il peut devenir un ennemi mortel. Il ne suffirait que d'un changement de circonstances.

– Qu'est-ce que vous allez bien pouvoir faire après sa mort. Il n'est pas immortel, non ? »

Giacomo remua nerveusement.

« Qu'est-ce qu'il y a Giacomo ?

– Je n'en peux plus, il avoua. De travailler pour lui, je n'en peux plus. »

Je m'assis à côté de lui sur la banquette en face et posai ma main sur son bras.

« Tu veux qu'on en parle ?

– Il n'y a rien à dire. »

Nous restâmes alors en silence un moment.

« C'est le dernier siècle, il ajouta.

– Le dernier siècle ? Quoi ?

– Il a atteint les deux mille ans. Aucun Chef Lecteur n'a dirigé aussi longtemps la Maison de Vie. Il n'en a plus pour longtemps.

– Attend, attend… »

J'avais du mal avec les échelles de temps des magiciens.

« Pas longtemps ça fait combien pour vous ?

– Entre un siècle et cinquante ans. » Oh, ça va, y a le temps, j'avais envie de dire, mais je me retins.

« Ça va être une lutte à mort pour sa succession. Dans les faits, depuis la chute de l'Egypte, il accomplit plus ou moins tous les devoirs du pharaon. Le second magicien, est un peu comme le Chef Lecteur des temps anciens. S'en sont succédés pleins, Iskandar est resté.

– Julius Kane, c'était lui le dernier deuxième, non ?

– Je t'avais dit que les Kane étaient une famille puissante.

– Et maintenant, c'est qui ?

– Mazrui l'Ancien.

– Ca marche en boucle, tu as raison, la politique des alliances...

– Mais il y a des étoiles montantes aussi. Les Russes d'abord, Menchikov et ses sœurs, sa femme Anna… Les grands talents asiatiques sont vieillissant, sauf au Japon, les Japonais sont extrêmement forts… Du côté des Kane aussi, Jabari et sa nièce Jelila, laquelle prend un poids politique toujours plus important… Il y a le maître du Nome de Ndjamena, bien sûr… En fait il y a bien une centaine de magiciens à travers le monde qui peuvent prétendre au poste de second et deux dizaine de prétendants sérieux qui vont être obligé de se battre pour établir une liste de force… un ordre de succession en fonction de la puissance magique… » Il expliqua en voyant mon air perdu. « C'est ce qu'on fait pour régler les successions compliquées.

– Il y a encore un peu de temps. Et il peut se passer énormément de choses en cinquante ans.

– Tu as raison, il acquiesça. »

Mais déjà les quais de la gare de Venise défilaient devant nous.

« Nous n'avons même pas vraiment abordé le sujet de la famille Chase.

– Ce n'est que partie remise », promis Giacomo.

Nous restions seuls dans notre cabine. Finalement nous nous levâmes.

« Tu as du sang de pharaon aussi, mais tu es quoi maintenant ? Un magicien du chaos ?

– Un traître, il répondit. Viens, petite sœur. »