A partir de ce chapitre, je sens qu'on va passer un cap en termes de complexité, aha. J'ai peut-être vu un peu gros. Enfin, il y a de nouveaux personnages que j'attendais d'introduire depuis longtemps. Bonne lecture.
XVII - Politiques italiennes : deuxième partie
Alice Huet
Avec la chaleur automnale, Venise était prise dans un brouillard qui montait des canaux. J'y étais venue pour la première fois avec Manuel, mon ancien mari, pour notre voyage de noce. Nous nous étions alors arrêtés au Grand Hôtel des bains, sur le Lido. C'était en février 1917, la Vénétie était à feu et à sang, et les fantômes des combattants hantaient la ville. En sortant de la gare, j'aperçu sur la place trois chiens errants. Je m'y attardais, interloquée. Leurs contours étaient comme flous. Je forçai un peu mon regard, perçant la brume, et ils se transformèrent en sortes de vaches, qui marchaient têtes baissées.
Je me suis arrêtée, interloquée. « Mais ce sont des…
– Catoblépas. Ne les regarde pas. »
Je courus après lui.
« Les gens les prennent pour des chiens errants. Dis-moi, elles ne sont pas…
– Non Alice, ce sont des herbivores. Elles mangent l'herbe empoisonnée des canaux.
– D'où viennent-elles?
– D'Ethiopie. Elles ont été importées en même temps que les restes de Saint-Marc quand ils ont été pillés en Egypte.
– Attend, en Egypte, tu veux dire que… »
Je jurai que s'il me sortait encore Sforza, j'allai me cogner la tête contre un mur.
« Evidemment, les Sforza ont sauté sur l'occasion pour nous refiler ces saletés. Elles se reproduisent à toute allure et infestent la ville.
– Mais vous ne faites rien ?
– De temps en temps, on organise des battues, mais elles reviennent toujours. Les grandes familles les chassent pour le sport. On a essayé d'en mettre à Naples mais sans succès. Du coup, on leur a envoyé des démons de pourriture à la place.
– Des…
– Une sous-espèce de démons du fromage. Un peu comme les miasma chez vous. Très vicieux je dois dire.
– Les Sforza sont de Naples ?
– Je ne te l'ai jamais dit ? »
Il repartit rouspéter contre ces imbéciles d'Italiens du Sud. Nous montâmes dans une gondole qui nous porta le long du Grand Canal.
« Qu'est-ce que c'est beau quand même… je soupirai.
– ''Il y a assez de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d'une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d'avenir'', me récita Giacomo.
– Chateaubriand ?
– Oui. Il ne s'est mis à aimer Venise qu'une fois vieux et dépressif d'ailleurs. »
Il me pointa du doigt un palais, à l'élégante façade Renaissance : « La casa dell'Angelo. »
J'enregistrai l'information.
« Et le palais Bellini, il est situé où ?
– Vers l'Est, sur le Rio de San Severo. »
Après nous être installés à l'hôtel, j'y laissai Giacomo et je sortis marcher dans la ville. J'avais besoin de réfléchir un peu. Ma tête était pleine à exploser. Depuis notre conversation, des lignes de forces nouvelles se dessinaient, comme j'essayais de reconstituer la grande toile d'araignée.
Il me paraissait très clair que la Maison de Vie avait un agenda à part. Ils avaient peu d'actions groupées, avec les autres panthéons. Sauf peut-être ce qui s'était produit sous la Révolution ? Ou ce qui se passait actuellement en URSS, et qui était affreusement opaque ? A creuser. Il y avait des exceptions cependant, ou plutôt une exception notoire : Setne. Des années passées à démanteler le reste de ses armées, à arrêter d'anciens alliés, et Michel n'était pas venu à bout de l'énigme. Setne joue avec les dieux. Comme Jean.
Enfin, Jean c'était une autre histoire. Jean, semblait-il, était au contraire très inspiré par la politique de la Maison de Vie envers les dieux. Il avait réuni tout un tas de mécontents, pour vivre en autonomie, loin du regard de l'Olympe.
La guerre avait réuni des hommes de tous bords, et la brigade spéciale de Jean avait brassé des gens issus de tous les Panthéons. Autrement dits, une génération entière de païens issus des forces de l'Entente se connaissait plutôt bien. Forcément, ça devait faire boule de neige. Certaines choses les unissaient, ces anciens combattants : la colère, la révolte, la haine parfois. Les fêlures. Jean était allé me trouver. Il fut un temps où il était un fils de Zeus, prometteur et doué, et j'étais la petite Alice de la cabine 7. A présent, il était un adulte éprouvé par les souffrances. Il avait tenté de me convaincre, m'avait expliqué :
« Je suis d'une génération qu'ils ont massacrée. J'ai attendu des mois ma propre mort dans les tranchées de boue. Les monstres y prospéraient. Pendant quatre années j'ai mené une guerre double, pour ma patrie et pour l'Olympe, mais tous nos dieux n'ont jamais été que de grands cannibales. Et tandis qu'ils souriaient sur notre spectacle, tandis que nous, gladiateurs d'opérettes, paradions pour leur divertissement, moi je goutais à ce que voulait dire être un héros d'épopée. J'ai reçu la croix de guerre et la légion d'honneur. L'Olympe m'a honoré, Jean d'Aubigné, fils de Zeus, il fit cracha avec amertume, héros de Verdun et de la Marne. Mais moi, j'ai compris tous leurs mensonges de Gloire et de Guerre. Je me suis armé contre leur justice. Tu avais raison Alice, tu avais toujours raison. Nous sommes nés pour être libres.
– Je veux être libre Jean. Mais ça implique d'être libre de toi aussi. Je n'ai pas quitté la Colonie pour rejoindre un autre camp militaire, désolé. Tu es en colère. Tu es fâché contre l'Olympe, tu agis en fonction d'elle, pour lui nuire, donc tu n'es pas libre d'elle. Pas vraiment. »
Son alliance avec les Celtes était des plus mystérieuses. Les Celtes semblaient plus proches des Egyptiens, sauf qu'ils vivaient dans les campagnes là où les Magiciens étaient davantage dans les centres urbains. J'avais longuement discuté avec Erwan à ce sujet. Leurs deux principaux points communs étaient sans doute la perception d'un temps plus long, et le culte du secret. Enfin, les deux faisaient usage d'écritures sacrées, même si chez les druides, leur forme même était gardée secrète. Ils se méfiaient probablement d'un autre « effet Champollion », soit qu'on s'avise de tenter de les déchiffrer. Les Celtes ne s'opposent pas aux dieux, ils ont les mêmes pratiques de possession que les Egyptiens. Leur alliance avec Jean est une alliance de circonstance, ils lui suppléent du territoire. En effet, le terrain que contrôlait la bande s'étendait dans les zones rurales des anciennes terres d'expansion Celtes au cœur de l'Europe.
Ganymède me payait pour les surveiller. Ce dernier, comme le valet Bontemps sous le règne de Louis XIV, entretenais pour son maitre un petit réseau d'informateurs. Même le maitre des cieux n'avait pas accès à tout. Et disons que je n'avais pas que des amis chez les Olympiens. Rester dans les bonnes grâces de Zeus m'était nécessaire.
Ce qui était vraiment inquiétant et nouveau par contre, c'était un phénomène que Giacomo et Bérénice Koité appelaient « convergence » : des interactions renforcées entre les mortels et des groupes précis de païens. Généralement, ces interactions passaient par l'intermédiaire de familles de mortels, lesquelles avaient affaire à plusieurs panthéons à la fois. Typiquement la famille Chase, ou, selon Giacomo, les di Angelo.
La France m'employait de son côté pour aller dénicher des informations relatives à Mussolini. J'avais une position ambiguë vis-à-vis du gouvernement : à ses yeux, j'étais une simple mortelle, et ces mouvements de fond leur étaient incompréhensibles. Mais le Quatorzième Nome, qui avait une idée plus claire de ce qui se tramait, avait conseillé au président du conseil de s'en préoccuper. On avait ainsi envoyé des agents mortels (moi entre autres) en Italie. La Roque voulait croiser ses propres informations avec celles de son gouvernement pour avoir une idée plus claire du danger que pouvait représenter le gouvernement fasciste. Bien sûr, il ne se doutait pas qu'un de ses magiciens les plus hauts placés, Lupin, rapportait toutes ces mêmes informations à Iskandar. Le Quatorzième enfin, s'il se doutait que j'étais demi-dieu, ne semblais pas savoir que je fréquentai nombre de ses magiciens ou ex-magiciens. Enfin, presque personne ne connaissait la localisation exacte de mes enfants (la presse n'était pas au courant de leur existence), et c'était mieux ainsi.
J'étais surtout une infatigable menteuse, et je ne savais pas vraiment quoi être d'autre. Et puis j'aimais ça. Cela remontait à mes plus jeunes années. Je ne m'étais jamais vraiment intégré à la colonie. D'abord il y avait eu le problème de la langue. Oui, les enfants d'Aphrodite parlaient français, oui, j'y avais été en même temps que Jean, mais je ne m'étais jamais entendu avec lui. J'étais la seule française de la cabine 7, et longtemps, je n'y comprenais personne.
Puis, comme jadis à l'école, je me suis retrouvée dernière de la classe. Les enfants d'Apollon sont censés être bons en tir à l'arc ? Eh bien non, pas moi, et ne parlons même pas de mes compétences en escrime. Je ne pouvais même pas me rendre utile à l'infirmerie, j'étais à peu près aussi mauvaise. Quand j'essayai de soigner quelqu'un, je finissais généralement par aggraver son état. Les demi-dieux sont censés être naturellement bon en grec ancien ? Mouais, ça dépend un peu des cas... Je chantai bien aux veillées le soir, mes compétences s'arrêtaient plus ou moins là. On a même lancé une rumeur idiote, comme quoi j'étais une enfant caché d'Aphrodite. Sauf que j'avais un physique banal, (traduction : trop moche pour la cabine 10). Et puis la Colonie à l'époque, c'était un peu « les hommes parlent, ferme ta gueule ! » C'est pour ça aussi que je ne me suis pas entendue avec Jean. C'était un camp militaire, l'enjeu y était la survie.
Alors je m'étais mise à trainer de plus en plus dans la ville. J'ai commencé à m'y produire, à faire un peu d'argent. Face aux monstres, pas difficile, j'étais peu puissante, et je savais trouver les bons amoureux qui se chargeaient de ma protection. Après, j'ai eu dix-sept ans, et ça a dégénéré avec l'un d'entre eux. J'ai tué le chef de la première cabine. Je n'avais pas voulu ça, c'était un mélange d'alcool, et de pas de chance, mais le résultat était là : des années d'entrainement, et la petite Alice l'avait tué d'une balle.
Je suis rentrée à Paris en catastrophe alors que j'avais quitté la France huit ans auparavant. Je n'y connaissais presque plus personne. Paris c'est dense, c'est facile d'y disparaitre, Marie en savait quelque chose. La suite, vous la connaissez. J'ai fait acte de patriotisme en travaillant comme espionne pendant la Grande Guerre, autant parce que mes amis étaient au front, que comme un pied de nez à mon ancienne vie. Je suis devenue une célébrité dans le vrai monde, même si je n'ai jamais été une grande héroïne du côté de l'Olympe. Mais la vraie vie est ailleurs, ça, je l'ai enfin saisi.
Restait cette interrogation aussi : pourquoi Paris, entre toutes les villes, possédait une telle densité magique ? Pourquoi tous les Panthéons s'y réunissaient-ils ? Dans mon enfance, il était difficile de faire deux pas sans y croiser un monstre, un guerrier, un mage, un prêtre… Comment la population les ignorait-il ? L'orgueil français, m'avait dit Chiron, ils croient tellement au règne de la raison qu'ils ne verront jamais, même sous leur nez, l'existence du surnaturel. Même si nous étions un paquet de têtes enflées, ça restait un peu léger comme explication. Mais après tout, la brume était si épaisse à Paris, que par moment, elle reposait comme un brouillard monstre sur la Ville. « La pollution industrielle est une arme, qui renforce l'illusion magique » m'avait sorti un druide une fois. C'était un discours typique de Celte. Je ne savais pas d'où venait leur interdiction de présence à Paris. J'avais juste entendu dire qu'elle remontait au temps des guerres de religion et de la Saint-Barthélemy, soit trois cent cinquante ans déjà.
Toutes ces pensées m'occupaient comme je déambulais entre les canaux. J'avais dit à Giacomo que je voulais répéter, mais à vrai dire, j'avais juste besoin de réfléchir. Qu'est-ce qui me dérange dans tout ça ? C'est une question de terre, j'en avais l'impression, toutes ces querelles étaient relatives au territoire. Le pouvoir vient de la terre autant que des hommes. Et c'est un peu bondé en Europe c'est derniers temps, pas étonnant que tout le monde émigre…
Tout le monde attend la fin du monde, mais c'est à se demander si tout le monde veut la fin du monde… Tout le monde appelle la grande guerre « la der des ders », mais tout le monde semble attendre le retour de la guerre.
Et toi Alice, sur une échelle de Ma'at au chaos, ou tu ranges ta vie ? J'ai observé mon reflet dans une vitrine. Cent pour cents chaos, depuis le premier jour. Je m'étais mariée pendant la guerre avec un aviateur et poète argentin. J'avais vécu ensuite un divorce catastrophique. Puis il y en avait eu d'autres, et surtout Hermès. Comme si ça n'était pas déjà compliqué. Ensuite, j'avais gardé l'enfant, et puis j'avais rencontré Johann Orsini. Et puis je l'avais lâché, et puis je l'avais retrouvé. Et puis je l'avais re-lâché, et puis il y avait eu l'autre, et Jeanne. Et maintenant il m'écrit. Ça ne lui suffit jamais ? Combien de temps encore on doit s'entre-déchirer tous les deux ?
Je me suis imaginée retourner une fois de plus avec Johann. Michel serait content tiens ! La dernière fois qu'ils s'étaient vus, ils s'étaient battus, et mon ami l'avait foutu dehors avec bagages. Plus laconique, Giacomo m'avait proposé de lui déclarer un duel.
« Il ne le mérite pas, avait conclu Michel, il faut juste le mettre dans un sac l'enterrer !
– Quand même c'est un noble nom, Orsini, ça mérite un combat, avait rouspété son amant. »
Esme m'avait juste laissé une fiole de poison pendant que les deux s'engueulaient. Je l'avais toujours avec moi. Bienvenue dans ma vie, on ne sait jamais quand on aura besoin d'empoisonner quelqu'un.
Avec Michel… Michel était ma caution, là où s'arrêtait mon mensonge. Là où je pouvais voir mon vrai moi. Celui qui me ferait « tu déconnes là ma vieille », qui se pointerait chez moi pour m'expliquer que je ne pouvais pas me nourrir uniquement de champagne et d'huitres pendant un mois et demie, qui relisait mes contrats pour éviter les arnaques.
Un sentiment désagréable et familier m'emplit soudainement. Je suis suivie, je réalisai au bout d'un moment. Je tournai vers une ruelle déserte. La silhouette m'y suivit. J'ouvrai mon sac à main, saisit et chargeai le plus discrètement possible le revolver qui s'y trouvait. A trois… Je me retournai, mais au lieu d'un monstre, je vis une silhouette féminine, vêtue de noir, avec un chapeau à voilette. Elle me rassura, dans un Français mêlé d'accent italien : « Ça ne sera pas nécessaire. » Elle fit ensuite un geste vers un bâtiment gothique au bout de l'impasse : « Par ici. »
Intriguée, j'ai marché après elle. Nous avons pénétré dans le vestibule d'un vieux palais, presque à l'abandon, couvert de poussière. Des meubles étaient cachés sous des housses. Nous passâmes devant de grandes salles de réceptions désertes aux dorures ternies. Dans un vieux salon à l'étage, une table unique avait été dressée, et deux fauteuils époussetés. La dame fit le tour de l'un d'entre eux et s'y assis.
« Vous voyagez avec mon frère, n'est-ce pas ?
– Si je savais qui vous êtes, je pourrais vous répondre », même si j'avais déjà ma petite idée.
Elle releva sa voilette, sans mot dire. C'était une très belle femme, vêtue dans une robe sobre et chère, maquillée à l'égyptienne. Elle me fit signe de m'asseoir, et j'obéis à l'instant, entre autres, parce qu'elle était de ces gens dont l'autorité naturelle n'aime pas être contredite.
« Servez-vous », elle me proposa.
Les gâteaux étaient appétissants, jusqu'à ce que je me souvienne que la sœur ainée de Giacomo était une des meilleures empoisonneuses du Per Ankh.
« Laura ou Chiara ? »
Elle me dévisagea.
« Je suis Laura Bellini.
– Je crois que je ferai l'impasse sur le sucre alors. »
Elle eut une sorte de rictus satisfait, et, sans se servir, s'appuya sur un des accoudoirs du fauteuil. Je restai mal à l'aise. Les gâteaux reposaient entre nous comme une menace muette.
« Sang-mêlé ? » elle demanda.
J'acquiesçai. Comment ils le savent tous ?
« La presse à sensation », elle répondit à ma question muette.
« Et son Français, où l'a-t-il mis ? » Elle sourit, de ce sourire un peu fou et flippant qu'avait aussi Giacomo. « Où le cache-t-il ? »
J'ai haussé les épaules, ce qui n'était pas la réponse la plus convaincante que j'aie trouvé, oui, je l'admets.
« Giacomo a fait une erreur en rentrant ici. Il n'est pas le bienvenu, elle a repris.
– Vous nous avez vus descendre du train ? Rien ne vous échappe, non ?
– Dans cette ville ? Pas vraiment.
– Si vous vouliez menacer votre frère, vous auriez pu le faire directement. A moins bien sûr que vous ne comptiez me garder en otage… »
Je n'aurais bien sûr jamais dû sortir seule dans une ville comme Venise. Mais Laura fit la moue.
« On vous attend ce soir au palais des Doges. Je respecte la musique. Mais vous pourrez toujours lui dire que Sforza est à Venise, une telle audace ne s'était pas vue depuis des siècles.
– Sforza ? Quel Sforza ?
– Peu importe. Je ne sais pas exactement ce qu'a pu leur faire Giacomo… mais il était un des meilleurs duellistes de notre maison, plus que quiconque, il a attisé leur rancune.
– Et pourquoi vous ne lui dites pas cela vous-même ?
– Comme je l'ai déjà dit, Giacomo a fait une erreur en venant ici, je n'en ferai pas une en allant lui parler. Qui plus est, je ne suis pas vraiment là pour ça. J'ai une lettre pour vous, une invitation. »
Elle me tendit une enveloppe. Oh, oh... Je vis le sceau à l'ancienne et je su de qui elle était avant même de l'ouvrir.
« Venise était autrichienne, jadis.
– Occupée par les Autrichiens à vrai dire.
– Peu importe, cela a laissé des traces. Vous paraissez étonnée. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que le dieu des mers irait faire avec une Autrichienne ? A moins bien sûr qu'elle n'ait grandi dans une ancienne république maritime…
– Je sais tout cela. Une fête ? je l'interrogeai pour changer de sujet.
– Un bal mascarade.
– Ce n'est pas l'époque du carnaval.
– Non. Mais c'est le temps de la Samain, le jour des dieux. Nous vous attendrons ici même, au palais de Neptune.
– Ici ? »
Je balayais la pièce du regard. Ce palais aurait besoin de mois de travaux pour retrouver un peu d'éclat, ou du moins sa salubrité. L'humidité suintait sur les murs, de l'herbe fantomatique poussai au rez-de-chaussée. Laura m'observa de ses yeux froids, un rictus amusé sur les lèvres.
« Ramenez nous mon petit-frère, et dites-lui de s'armer. Ma famille est sur le sentier de la guerre. »
Dans un froissement de tissus, elle disparut ensuite. Je restai avec la lettre de Johann, alors que tombait sur moi un mélange de peur et d'espoir mêlés.
Giacomo Bellini
Alice sortit répéter. Nous étions descendus à l'hôtel Danieli, face à la lagune. L'idée était de m'introduire dans la maison des di Angelo à la faveur de la nuit, pour commencer à fouiller dans leurs documents et leur correspondance. Je savais que Claudio et sa fille étaient actuellement en ville. Le palais ne semblait pas avoir de protections magiques très évoluées, mais je pensai aller les vérifier tout de même. Les Bellini étaient forcément au courant de ma présence à Venise, plus vite j'agirai, mieux ça serait. Je tournai en rond un moment, indécis. Oui, mais était-ce vraiment une bonne idée de me lancer en plein jour ? J'agissais mieux à couvert d'habitude. Je sentis alors un courant d'air. Elémentaliste d'air, je pensai instantanément, juste à temps pour bloquer une lame à quelques centimètres de mon visage.
La blonde Desdemona Sforza me faisait face, un sourire aux lèvres.
« Mmm, tu n'as pas perdu tes réflexes.
– Sforza ! Ne vous improvisez pas assassins, vous n'y connaissez rien !
– Si j'avais voulu te tuer, tu serais déjà mort, Bellini. » Elle cracha, puis rangea son long couteau et s'assis sur un des fauteuils à la fenêtre.
« Tu me dois un an de ma vie. Si tu savais dans quel état sont les cellules du Premier Nome...
– Je les ai testées à l'occasion », je répondis en me rappelant le procès de 1918. « Je peux l'imaginer. Ne boude pas, belle Desdemona, vous autres Sforza avez été relaxés.
– Alors que tes frères sont en Antarctique.
– Plus pour longtemps.
– Terrifié alors ? »
Elle eut un sourire félin.
« Tu n'as plus personne, tu as craché sur les tiens. Tu es à ma merci et ils ne lèveraient pas même le petit orteil pour toi.
– Eh bien, je suppose alors qu'il sera plaisant pour toi d'observer de haut le spectacle de Bellini se massacrant mutuellement.
– Plaisant, oui, mais j'ai mieux en tête. Un Bellini servant les Sforza, voilà qui serait réellement un spectacle plaisant. »
Je crachai avec dédain.
« Heureusement que vous êtes connus vous autres pour vos idées irréalistes.
– Tu me vois comme l'ennemi, mais tu verras bientôt, je serai tout ce qui te restera.
– Tu as bien du culot ! Où te caches-tu à Venise ?
– Ce n'est pas votre ville, contrairement à ce que dit votre orgueil. J'y ai encore des amis.
– La Casa dell'Angelo, forcément... Quoi d'autre Desdemona ? Tu t'es alliée aux Romains ?
– Les Romains… de la boue sur nos talons. Voiello s'est abaissé, il a juré allégeance au gouvernement fasciste. Mussolini, les légions, quelle faiblesse...
– Ne mens pas, Sforza soutient toujours Rome.
– Oh oui, nos vieillards aiment Rome, comme Bellini aime Carthage, avec vos jolis tatouages gravés au fer rouge sur vos bras. Mais qu'on vienne gratter nos surfaces salies et nous sommes toujours l'Egypte, le même fer, le même squelette millénaire, quand Rome n'était rien, Carthage, de la poussière, et Troie juste une étable sale où la marmaille court nue à côté des chiens ! » Ses yeux verts flamboyèrent de colère.
« Tu connais bien ton histoire, Desdemona.
– En vérité, nos sangs sont abâtardis et mêlés. Il y a autant de Bellini dans un Sforza que l'inverse. Mais il reste nous cependant, le jeune sang ! Nous pouvons accomplir ce que vous n'avez pas su faire, l'Amérique, les alliances, la gloire... Gian savait lui, d'autres l'ont compris aussi.
– Que veux-tu dire ? Que t'a-t-on promis ?
– Ce qui me revient de droit. La succession Sforza. Le Huitième Nome !
– Tes cousins mâles veulent manger ton droit d'aînesse, n'est-ce pas ? Alors c'est donc vrai, Bartolomeo Sforza est malade, mourant peut-être. »
Je secouai la tête. « Tu dois vraiment être désespérée pour courir après un Bellini.
– En es-tu seulement un encore ? Tu sers Iskandar, Giacomo. J'ai entendu des murmures. Tu as fait la guerre surtout, la guerre véritable, pendant que tous ici s'épuisaient dans leurs querelles stériles. Je sais également que tu as fui ta famille, parce que tu en aimais un autre, un homme. Tu connais l'amour toi aussi.
– Tu es venue me recruter ? » Je fis, incrédule.
Oh Desdemona, si tout était aussi simple...
« Des forces nouvelles sont à l'œuvre, des forces grandioses ! Nous pouvons reprendre l'accord que vous aviez avec Abdias. Le renforcer. Nous n'aurons besoin de personne d'autre, ni face aux Celtes, ni à Rome, ni face à Baal, ni au diable rouge.
– Vous avez aidé les Hogan. Jabari Kane ne voudra jamais avoir affaire avec toi.
– Peut-être, mais il n'est pas le seul Kane. Il suffit d'un rien, Giacomo. Faire parler les morts… Retrouver les assassins… Tu connais l'histoire, je parle de la dot Bellini bien sûr.
– Comment tu sais tout cela ? »
Oh dieux, bien sûr ! J'avais oublié. Ses yeux verts étaient posés sur moi, empli d'un mélange de douleur et de rage.
« Gian… Que t'avait-il promis ? Il te crachait des morceaux d'information mêlés de belles paroles en échange de ton aide n'est-ce pas ?
– J'aimais Gian.
– Oui, oui, c'est ça. Vous vous preniez pour les amants de Vérone peut-être ?
– L'un d'entre vous me l'a pris. Mais je trouverai, tu verras, je saurai qui l'a tué, et qui a tué Abdias Kane. Ce sont probablement les mêmes personnes. Mais je le trouverai. » Que faudra-t-il donc faire pour enterrer les morts définitivement ?
« Tu te trompes Desdemona, Gian ne t'a jamais aimé. Il t'utilisait pour obtenir de l'avancement. Il venait d'une branche mineure de la famille, mais était un des plus doués. Cela l'a toujours laissé amer. »
Chère Desdemona, il aurait vécu et tu aurais vraiment souffert. Je t'ai épargné bien des maux. Maintenant, tu auras toujours ta haine pour te tenir chaud au cœur.
« Penses-y Giacomo. Tu auras besoin de moi bientôt.
– Qu'en sais-tu ? Que fais-tu à Venise, Desdemona ?
– Je viens y faire la fête.
– Quel genre de fête ?
– Tu verras bien. Le genre qui te plaira, j'en suis sûre. Et sinon… sinon tu sauras où me trouver. » Elle sortit comme elle était entrée, légère et rapide.
Un grand éclat de rire retentit. Je me retournai, mais la pièce était déserte. Mon cœur s'accéléra. Je me tournai encore, à droite, à gauche. Je sortis dans le couloir, personne. Je retournai dans la chambre. La fenêtre s'était refermée. L'air dans la pièce était brûlant. Je sentis sa présence avant de le voir. Je refermai avec douceur la porte, sortit de ma manche un poignard. Une silhouette de sable se forma devant moi avec un sifflement.
« Salut à toi Bellini.
– Set… » Je murmurai, resserrant ma prise sur l'arme. « Où est ton hôte ? »
Je parcourais la pièce du regard. Un adolescent aux traits asiatiques était recroquevillé sur le sol, près de la fenêtre, de la fumée sortant de sa bouche.
« Il n'en a plus pour longtemps, je constatai.
– Dommage, il m'a bien servi. Enfin, il est difficile de trouver des hôtes de nos jours. Les serviteurs d'Horus ont pris soin des meilleurs d'entre eux.
– Tu écoutes aux portes ? C'était toi le rire, non ?
– Si j'avais su, j'aurais débarqué bien plus tôt ! Pauvre Sobek, ça devait bien finir comme ça ! Quel sacré spectacle, hein, on ne s'en lasse pas ! Vous m'épaterez toujours, vous autres. Il ne manquait que Roméo et Juliette, non ? Tu as de la compétition maintenant. »
Il passa derrière moi, posa ses mains de sable sur mes épaules, elles commencèrent à se muer en mains de chair. J'essayai d'ignorer comment ses traits se fixaient peu à peu en un homme égyptien, grand et musclé, crâne rasé, yeux cerclés de khôl. Le garçon cria de douleur quand Set acheva de se matérialiser derrière moi.
« Tu ne peux pas me posséder », je lui rappelai, plus pour me rassurer moi-même.
« Quel dommage, renifla Set. Vous faisiez de si bons hôtes. Enfin, je ne tenterai jamais de contester à Baal son dû.
– Quand as-tu quitté la Duat ?
– Oh, rassure toi, je n'ai pas l'intention de me proclamer maître du monde, pas cette fois. Je cherchais simplement mon abominable neveu. Il est assez… agité ces temps-ci… »
J'avais une idée de ce que cela signifiait, et inutile de dire que ça ne me plaisait pas trop.
« Qui t'as libéré ? » Set avait été banni dans la Duat en 1901, à la fin de la révolte des boxers.
« Personne, il persifla. »
Etrangement je le cru.
« Tu as un autre hôte alors, un hôte régulier. Tu n'aurais pas pu percer la barrière comme ça. »
Il plissa les yeux sans répondre.
« Que veux-tu ? » Cela commençait de devenir assez lassant de devoir poser cette question à répétition.
« L'accord habituel. Vous avez renoncé (il prit un air méprisant), à l'insigne honneur d'être mes hôtes, parce qu'en bons épiciers, vous préfériez marchander.
– Très bien Set, marchandons ! Que veux-tu ?
– De toi ? Rien. Pour qui te prends-tu petit mage ? »
Un instant un plan se dessina dans mon esprit. Distraire Set, tuer son hôte, sauter par la fenêtre et fuir, envoyer un message à Koité.
« J'ai une proposition pour ta célèbre aïeule, mais votre palais est gardé. J'aurais besoin d'un Bellini pour m'y faire entrer.
– Je ne suis pas exactement le bienvenu au palais Bellini, maître du Chaos.
– Tu es un flatteur, cela faisait longtemps que je n'avais pas pu apprécier ce titre. Tu enquêtes sur Rome, non ? Ça tombe bien, je déteste Rome. Ils sont tellement… présomptueux et organisés. Interchangeables si tu veux mon avis. Et puis je suis le dieu qui frappe les ennemis de Pharaon, après tout.
– Où étais tu alors quand l'Egypte tomba ? » Il renifla, l'air dédaigneux.
« Oh, demande ça à Horus, il sait.
– Tu parles beaucoup Set. Viens-en au fait.
– Je suis un dieu bavard, il rit. »
C'était vrai. Le bavardage était un vice dans l'Egypte antique, opposé à l'intelligence silencieuse de l'homme sage. Bien sûr que Set était un bavard.
« Fais-moi entrer chez les Bellini. Sinon…
– Sinon quoi ?
– Oh, quel étourdi je fais ! J'ai failli proférer une menace. Je ne fais jamais de menaces, c'est terriblement inutile. Sans compter le manque de classe effroyable… »
Soudain, je me sentis très, très fatigué. Un sentiment d'immense colère m'envahit en même temps. J'eus envie de faire quelque chose d'impulsif, comme charger Set, ou à l'inverse lui donner accès au Premier Nome et voir ce qui se passe. Je ravalai mes instincts et me mis plutôt à crier :
« Sinon tu me tues, tu me tortures, tu me balances aux fascistes ?
– Oh, voyons, je t'en prie Bellini, tu m'insultes. Ces défilés de chemises noires bien repassées, ce n'est pas du tout mon esthétique, tu le sais. » C'était vrai.
« C'est quoi ton esthétique alors ? »
Il réfléchit un moment.
« Moscou en feu, c'est plutôt ça mon esthétique. Avec les petits Français dans la neige aussi, c'était fort distrayant. »
Ça commençait à faire beaucoup en même temps. Les Romains, les Sforza, Desdemona et ses mystérieux alliés, les bandes de rebelles, les chemises noires… La jeune femme avait mentionné les Celtes également. Plus ma famille. Et voici que Set a débarqué à Venise pour y jeter une allumette. Oh, et puis merde, je ne peux pas avoir Set sur le dos aussi.
« Le jour de la Samain. Le palais Bellini sera désert. Je t'y ferai entrer.
– Le jour du diable ? C'est parfait. Oh, et puis n'oublie pas d'envoyer une petite note à nonna, qu'elle ne soit pas surprise. »
Au point où j'en suis… Je te laisse entrer, et je rentre balancer tout à Iskandar. Et ils se démerdent ! Avec un peu de chance les Italiens seront tellement occupés qu'ils n'auront même pas le temps de regarder vers Sarajevo. Quelque chose attira alors mon regard :
« Ton hôte… »
Du sang coulait des yeux du gamin. Le spectacle me révulsa mais je me gardai de montrer ma faiblesse.
« Bah, j'en trouverai un autre. Un moine tiens, ils sont marrants. »
Il disparut en un tourbillon de sable qui s'enroula autour du corps du jeune garçon, le souleva, l'emporta par la fenêtre. Haletant, je me laissai tomber sur le sol quelques minutes et repris mon souffle. Je retrouvai Alice à l'hôtel.
« Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
– Le diable est à Venise, je résumai.
– Sforza ? Elle dit en souriant.
– Pas exactement. Mais Sforza m'a trouvé également. La peste. Je t'expliquerai. »
Pour l'instant la seule chose dont je rêvai, c'était de laver de mon corps cette épaisse poussière au parfum de chaos que Set avait laissée dans l'atmosphère.
