La chanson ici citée est une chanson populaire. The Magpie. je me suis basée sur l'interprétation qu'en font le groupe des Unthanks. La Valse sentimentale de Tchaïkovski est aussi citée.

Bonne lecture et un grand merci pour vos reviews.


XX - La mort à Venise


Venise : Fêtes de Samain ; 1929

La nuit est sur Venise comme s'y pressent deux ombres le long de ses ruelles de pierre. L'une marche vite, masquée, dissimulée par une longue cape noire. Un homme pieds nus, à la robe de bure et la ceinture de corde l'accompagne en sautillant. Cela pourrait être juste un moine ivre et son laquais de ténèbres se rendant au carnaval des fous, si n'était cette aura de malice les entoure et les souligne. Un passant se signe en les voyant : « Il diavolo sinistra l'inferno ». Mais le moine et son ombre courent toujours dans la nuit entre les lanternes froides. Ils volent une barque et naviguent en silence sur l'eau noire d'un canal. Une cloche soudain sonne le glas dans le lointain et le moine rit d'aise. L'ombre noire fait un signe de croix par respect pour les morts.

La barque enfin échoue sur des marches grises, face aux portes fermées d'un vieux palais. Le temps a rongé sa façade, mais les belles dentelles de pierre sont toujours là tout autour des ogives. L'homme enlève son masque. A visage découvert, il invoque quelques signes et les portes s'entrouvrent.

Le hall est large et vide. La maison toute entière est comme une grande carcasse vide. Ses pas claquent malgré lui sur sol de marbre sombre. L'homme s'arrête. Il prend une profonde inspiration et déclare : « Io, Giacomo Bellini, mago della casa di vita, autorizzo Set a entrare in questa casa. »

Le franciscain se glisse alors à sa suite dans la demeure. Ils traversent lentement le hall obscur, puis contournent l'immense statue de Thoth. Derrière se trouve une alcôve, avec un petit autel, où deux dieux à têtes d'animaux, un Sha et un taureau, se tiennent face à face. Entre les deux, une porte. L'homme précède le moine dans l'escalier étroit qui débouche sur une grande salle éclairée de globes lumineux. Les murs sont percés de niches abritant de parchemins. Au centre de la pièce se tient une longue table d'ébène, avec des fauteuils de cuir ornés. Au bout de cette table, devant le feu, une femme trône.

L'homme et le moine parviennent au bout de cette table après ce qui semblera, dans le pesant silence ponctué des grésillements du feu, une triste éternité. La femme lève lentement la tête. C'est une belle vieille dame, au port de tête altier, drapée de noir, ses cheveux blancs relevés en une coiffure élaborée. Elle tend aux arrivants une main baguée, et tous deux la baisent. Quand le jeune homme se redresse, elle croise son regard. Qui sait alors ce qu'ils se sont dits là, pendants ces longs instants de silence et de compréhension profonde ? Elle lui murmure avec douceur :

« Il n'est pas trop tard encore Giacomo…

– Désolé Nonna. »

Et c'est avec un certain regret qu'il tourne les talons et retourne sur ses pas. La dame le suit du regard. Le moine pendant ce temps observe la pièce avec un sourire satisfait, se vautre sur un fauteuil, jouant avec sa ceinture de corde.

« Il y a bien longtemps que je n'avais pas vu ces murs. Ni ton visage Lucrezia. Ce qui aurait pu être n'a jamais eu lieu. Pas de regret ?

– Non Set. Je n'ai pas de regrets. Je n'aurais fait que me creuser une tombe.

– Tu as fait pire pourtant. Tu t'es mariée.

– Quoi de mieux qu'un Bellini pour se garder du seigneur du chaos ?

– Le pouvoir vous a fait peur. Vous n'êtes que des enfants d'esclaves et de putes, après tout, les rejetons de viols. »

Son visage se tord de mépris.

« Des épiciers. Marchandons alors. Tu vois mon hôte ? Il est au bout du chemin, et je ne le possède que depuis dix heures.

– C'est donc un hôte que vous cherchez ?

– Pas seulement.

– Malgré nos… préférences, nous sommes de la maison de vie, des hommes du Per Ankh.

– Qui a fait arrêter la moitié des vôtres. Vous avez toujours un pied dans chaque camp, chère Lucrezia. Et puis, ce qu'Iskandar ne sait pas ne peux guère lui nuire… Votre petit-fils peut bien le renseigner, il n'aura jamais que des demi vérités.

– Fort bien Set. Je trouverai pour toi cet hôte. Je l'entrainerai, je te le livrerai. Cela fait beaucoup, n'est-ce pas ?

– Pas assez. »

Il se penche à son oreille et lui murmure quelques mots. Un léger rictus agite le visage de la magicienne.

« Cela a son prix, elle répond.

– Toujours le même alors ?

– Quatre services ; quatre vies.

–Fort bien. Allons-y alors. Chi li reclama?

La Casa Bellini.

I nomi ? »

Lentement, solennellement, Lucrezia pose devant elle une tablette de cire. Elle y trace des noms, enserrés de cartouches.

« Bonifacio Voiello – lo voglio morto. »

Elle souffle et la cire s'efface. Puis elle grave alors d'autres noms, répétant le procédé.

« Paetores Agrippa Arminius et Arabella Sharp – morti.

Arthur Chasemorto.

Michel Desjardinsmorto.

Amen »

Elle murmure enfin, pour elle.

« Amen » lui fait écho le moine infernal, amusé.

« Quegli anni a venire saranno piuttosto impegnati. »

Puis, se penchant vers Lucrezia, il promet : « Stanotte la morte è a Venezia. »

Il disparait enfin dans un grand nuage rouge à l'odeur de soufre.

Or, pendant ce temps, le jeune homme au masque de peste, Giacomo Bellini, court de nouveau le long d'un énième canal, loin des demeures familiales. Il saute de pont en pont, autant libre que terrifié par ce pressentiment atroce, cette impression d'avoir manqué quelque chose. Il fuit plus qu'il n'exulte, et le rire du moine au son du glas s'est gravé dans un recoin de sa mémoire. Mais comme il passe sur l'autre berge, de l'autre côté du grand canal, le côté des morts, il trouve la noce infernale, une longue procession aux flambeaux.

Une foule démente glisse comme des fantômes sur les pavés de pierre, promenant leurs lanternes d'or et d'argent le long des vieilles façades. Il est des visages qui ne se montrent pas au grand jour, des esprits et des monstres qui ne sortent qu'en ces heures du chien, ces carnavals de terreurs, où les masques flottent en rang le long des quais étroits.

Et voici que pénètrent les ombres dans le palais de Neptune, miroitant de dorures, suintant le cristal, dégoulinant de lumière. Porté par la rumeur remontant du canal, les masques flottent toujours sur des vagues de plumes et tissus rutilants de pierreries. Si c'est une noce fantôme, si c'est une noce d'un autre temps, alors elle est de celui des conquistadors et des papes Borgia, de celui des astronomes, des cardinaux-poètes et du secret de la peinture à l'huile.

Mais voici que les diables, les arlequins, les oiseaux, et toutes ces bêtes fantastiques s'ébranlent dans les grandes salles. Les voilà de retour, valsant avec les monstres et esprits, avec les mânes des morts, et tous les lémures de Venise.

Alice monte comme un ballon d'air chaud l'escalier rouge et fleuri qui mène aux danses infernales, car le palais de Neptune se soir est une porte qui mène aux enfers. Alice connait bien ce monde de la nuit, car que de fêtes ont hanté sa voix, et combien de foules ont charmé ses talents ! Mais ce soir, elle n'est plus qu'un masque parmi tant d'autres, et elle aussi se fond dans les danses macabres. La fièvre est en elle, le feu de la fête étreint son être dans un embrasement magique. (On pourra en ce jour se prendre pour des dieux, on pourra en ce jour jouir comme le diable et déjà la mascarade est autour d'elle, mais dieux, que ce peuple masqué rutile d'opulence !)

Quand elle était petite, les putes avaient de la verroterie au coup, les princes des couronnes de papier mâché. Quand elle était petite, les rois avaient le cou tranché dans ses livres d'histoire et le dieu se mangeait comme un petit biscuit. (Son dieu à présent elle le boit, elle l'avale, le déglutit, et le feu dans ses veines elle le reconnait : il l'appelle par son nom. Alors toujours tournent, tournent les masques.)

Pour Desdemona Sforza, au balcon de la galerie, sous son masque vert, ce carnaval est une scène de théâtre. Une femme est à ses côtés, vêtue de velours bleu sombre, un masque d'oiseau de nuit, son ventre arrondi pointant sous sa robe. Ses lèvres rouges ont un rire de carnassier, et les spectres les évitent comme elle fend la salle. Certains s'inclinent même devant sa compagne et elle. L'oiseau de nuit murmure alors quelques mots à Desdemona, et la grande salle. Elle traverse un essaim de spectre qui s'éparpille à son approche et se réfugie dans un salon attenant. Une ombre la suit et referme la porte derrière eux. Elle se retourne, sursautant. L'homme en noir retire alors son masque de peste.

« Toi ? Je ne pensais jamais te revoir ici.

– Bonjour Maria, c'est bien toi alors. Je m'en doutais un peu.

– J'ai entendu parler de toi, elle dit avec dédain. De ce que tu es devenu.

– Réjouis-toi alors. » Il fit avec un sourire. « Nous voici camarades d'infamie. »

Il fit un signe vers son ventre rebondi.

« Un bâtard ? Je n'en attendais pas moins de toi. Tu as toujours été la plus farouche, n'est-ce pas ?

– Ne m'approche pas Bellini, elle menace.

– Tu as peur ?

– Tu as sur tes mains le sang des miens.

– Crois-moi, je ne suis pas celui que tu dois craindre ici. Tes ennemis sont autrement plus terribles que moi.

– Tu n'en sais rien. Je suis ici chez moi. Toi tu n'y es plus rien.

– En cela tu te trompes, toi aussi tu es partie trop longtemps de Venise, ma belle. Tu ne sais pas ce qui s'y trame. Vous n'êtes plus les bienvenus. »

Il parcourt l'espace qui les sépare dans la pièce.

« Peut-être suis-je désormais un paria et un mouchard. Mais toi, chère Maria, tu portes sur toi l'odeur de la mort comme un parfum précieux. »

Maria le gifle. Giacomo éclate de rire. Elle tourne alors ses talons et débouche dans la grande salle. Elle se glisse dans la foule compacte et y disparait.

Il doit bien y avoir dans cette fête autant de morts que de vivants. Des soldats, des demi-dieux, certes. Des druides et des Vates, des devins et augures, des prophétesses. Des sorcières, des banshee, des satyres, des elfes, des nymphes et ces naïades empoisonnées des canaux vénitiens. Mais impossible de savoir vraiment sur cette scène gigantesque qu'est le parterre de danseurs. Une grande galerie entoure la salle. Un escalier monumental double de marbre y mène. En haut, aux côtés du masque du diable, Laura Bellini sous son masque de Méduse, bat la mesure de son pied, avec impatience. Elle se raidit soudain en sentant un grand froid dans son coup. C'est un lémure penché sur elle, comme une nuée de spectre les entoure. Elle frissonne pétrifiée. Quelques mots se font entendre, et le spectre recule. Elle se retourne.

Derrière elle sœur Chiara, au masque de lune, éclate alors de rire, puis saisit le spectre par la main, comme il l'entraine dans une danse. Sa petite sœur valse avec le mort sous le grand lustre, et la peur étreint Laura Bellini. Elle cherche Orfeo dans la foule, mais il n'y a en bas qu'une masse compacte de corps et de parures, un océan anonyme. Le diable lui caresse l'épaule.

« Quand donc passons nous à la suite ? Elle proteste. Assez de cette mascarade !

– Bientôt, lui susurre le diable. Encore un peu de patience. La prêtresse doit chanter. »

Ses yeux à lui auscultent aussi la foule. « Les masques de félin. » Renseigne Laura, « ce sont leurs costumes. » Le diable se tend à ses côtés.

« Pas de regrets ?» murmure alors une chienne noire derrière lui.

« L'Olympe est aveugle ce soir. C'est aux dieux chtoniens que je m'adresse » réplique le diable.

La chienne ricane. « Eux n'en respectent aucun. » Le diable observe toujours la foule. « Tu cherches ta princesse ? » Le diable ne répond pas.

En bas l'orchestre reprend la Valse Sentimentale et les danseurs glissent en cadence. Alice s'est laissé griser par la fièvre du bal. Comme tous les spectateurs, elle attend le dénouement, la fin du mystère. Elle erre dans la salle, admire la beauté du moment. Deux masques s'écartent alors devant elle, un Turc et un Tigre, et s'avance une fille rousse, aux yeux noirs, à la robe longue et sombre, dont les manches sont comme deux grandes ailes de corbeau. Elle se plante devant Alice et la regarde par-delà ses habits, avec toujours cette tristesse grave et agile. Une sourde mélancolie l'emplit alors toute entière, rayonnant depuis la fille, s'exhalant des danseurs.

« Qui es-tu ? » Elle lui demande en un souffle. « Tu es la seule à ne pas te cacher. »

Et le cœur d'Alice bat, bat, bat sous la tristesse des yeux noirs.

« Mon visage est un masque, lui dit la fille rousse. Je suis Morrigan. »

« Morrigan… tu nous apportes la guerre donc. »

Morrigan rit : « C'est l'heure du chant Alice. Tu connais cette heure je crois ? »

Soudain, elle lève sa main. L'orchestre alors se tait. Morrigan, chevelure flamboyante lâchée fend la foule, et monte lentement sur l'estrade, entre les masques et plumes, sur l'océan de parures. Dans le silence absolu et tendu elle lève de nouveau une main, à hauteur du visage. Elle compte alors, désignant les hôtes. Elle compte avec ses longs doigts pâles, qu'elle frappe ensuite sur son cœur en pointant successivement les danseurs :

One's for sorrow
Two's for joy

Elle commence, d'une voix forte et douce, laissant tinter comme du métal les présages dans l'atmosphère. Six mots, et déjà, comme un avalanche, une torpeur lente s'abat sur les danseurs. Elle continue, tournée vers le masque d'oiseau de nuit. Et son index plié lui promet :

Three's for a girl and
Four's for a boy

Elle sourit à Alice, et au masque de louve perché à la galerie :

Five's for silver
Six for gold

Elle sourit enfin à Desdémone et l'index posé sur le cœur chante pour elle (et rien que pour elle) :

Seven's for a secret never told

Levant alors la tête vers le ciel, sa chevelure flamboyante, rousse, dressée, tournoyante, la voilà qui s'exclame :

Devil devil i defy thee

Un battement, et il semble à Alice que tout son sang s'est changé en poison. Il reflue dans ses artères, et tous ses os sont attaqués par une lente corrosion de leurs molécules.

Devil devil i defy thee

C'est comme la première fois où elle a vu un hiéroglyphe, comme si toute une sphère de l'univers, une existence à laquelle elle n'était pas censée prendre part, se ruait dans sa tête.

Devil devil i defy thee

Une sorte d'excitation, sourde et sauvage courrait en même temps que la peur. Le diable, le diable rouge est penché au balcon. Ses longs yeux courent sur les masques. De la magie du chant, reconnait Alice. Toute l'assemblée est dans une longue transe. Elle résiste d'abord, puis soudain, se laisse porter. Ce n'est pas du contrôle, elle comprend, c'est de la vision.

Oh the magpie brings us tidings
Of news both fair and fowl
She's more cunning than the raven
More wise than any owl

Elle rêve alors, volant au-dessus des masques. Elle rêve au solstice et à des processions d'ombres. Elle rêve de la corneille et des fils d'Athéna. Elle rêve d'une maison où pousse un arbre.

For she brings us news of the harvest
Of the barley we done called
And she knows when we'll go to our graves
And how we shall be born

Le compte à rebours reprend, et Alice se souvient. Elle a seize ans, et danse au-dessus d'un comptoir, et toute la salle éclairée de lampions est comme un fragment de constellation jeté autour de son rire colossal. Quelque part, un dieu répond. Les pistolets tirent dans le lointain.

One's for sorrow
Two's for joy

Elle est dans un train maintenant, lancé à grande allure. Elle laisse tomber ses fourrures, puis sa soie, puis ses dentelles et défait lentement l'uniforme ennemi. Elle enlève les médailles, puis les bottes et la toile grise, et le train roule toujours vers Dresde dans un bruit d'ouragan.

Three's for a girl and
Four's for a boy

Elle tient sa fille entre ses mains et embrasse son visage. Le bruit de la mer fait écho à ses pleurs et devant sa fenêtre ouverte les lilas en fleur sentent bon le printemps. On ouvre la porte, son fils accourt et une seconde, et elle le voit alors, en une seconde fugitive, le royaume des cieux.

Five's for silver
Six for gold

Elle rencontre son père, après qu'Hermès l'a quittée. Dans la salle de concert désertée, le rideau est tombé depuis longtemps déjà, et un homme applaudit. « Chante pour moi ma fille. » Alice chante. Elle ne le reverra plus jamais.

Seven's for a secret never told

Dans un bruit de tempête, l'arbre-monde craque de toute part, alors que la tempête ravage les côtes. « On se retrouve à la fin du monde ? » Johann rit, jeune fils de la tempête. « Encore ? – Nous sommes des héros, non ? Toujours. »

Devil devil i defy thee

Mais la voilà dans cette même salle, au carrefour des chemins. Les murs se reconfigurent autour d'elle, et soudain elle est dans ce champ, devant Hécate, et une chienne se tient devant elle. Elle connait cette chienne, elle s'en souvient, dans une autre chanson. C'est Hécube ! Hécube devenue une Chienne de Vengeance.

Devil devil i defy thee

Oh, malheureuse Hécube ! Pendant tant d'années n'avait-elle pas aimé, et gardé ses commandements, et sacrifié aux devoirs de la morale ? Mais quand un dieu s'abat sur ta demeure, la ruine vient. La ruine ne te quitte plus. Elle vient gémir dans la nuit, elle écume tes flancs, elle emporte toute bonté. Soit. Il nous faut céder à la dure nécessité.

Devil devil i defy thee

Hécate, Hécate dis-moi donc : « est-ce donc encore le présent ? – Tu sais bien que le présent en magie est une notion complexe. » On te propose un choix maintenant, Alice, fille de Phébus ! Tu as autant de portes :

She brings us joy when from the right
Grief when from the left
Of all the news that's in the air
We know to trust her best

Nous sommes à Venise, à au départ des bateaux. Vois-tu cet ouragan dressé, qui emporte les fétus d'avoine ? Alors regarde derrière toi, mais il n'y a pas vraiment de chemin du retour. Regarde vers l'Est, vers cette vie tendre et heureuse, et pense bien Alice, à profiter de la dernière moisson d'années heureuses.

For she sees us at our labor
And she mocks us at our work
And she steals the extra from out of the nest
And she can mob the hawk

Regarde vers le Sud, où Rome et Carthage convoquent comme témoin de leur lutte tous les héros d'Europe. Et les roses y fleurissent sous le dernier soleil, et l'asphodèle y pousse en bosquets serrés. C'est un chemin d'amour. Tu peux sauver deux hommes.

The priest he says we're wicked
But to worship the devils birth
Ah but we respect the old ways
And we disregard his word

Mais voilà que vers le Nord, comme deux arbres-mondes poussent sur les collines rivales. Au Nord revient en fracas le chaos et l'acier et le règne de tous ces dieux de guerres, les éternels rivaux. C'est un chemin de gloire. Tu peux sauver un homme.

For we know they rest uneasy
As we slumber in the night
And we'll always leave out a little bit of meat
For the bird that's black and white

Mais voici qu'à l'Ouest, aux derniers feux du soleil mourant l'Olympe attend le retour de ses fils en tremblant sur ses fondations. Vois la terreur sur les visages de marbre, comme échouée outre-mer, elle regarde sur son berceau la lueur de l'incendie. C'est peut-être le chemin de sagesse. Tu peux sauver tant d'hommes.

Hécate disparait dans une brume grise. Alice ouvre les yeux alors que résonne une plainte terrible. Deux femmes voilées derrière Morrigan annoncent la mort. Les Banshee pleurent.

Qu'ont pu donc voir les autres ? Le reste de cette société de masques ? Ils s'arrêtent de tourner. Une sorte d'excitation sourde court dans les veines de chacun, et c'est une assemblée d'hommes-tambours qui attend là le dénouement. Doum, ba-doum ! Doum, ba-doum ! Alors, dans l'air pesant, l'homme au masque de diable s'avance du haut des marches. Son manteau est semé d'Ogams. Des plumes bleues de nuit entourent son visage d'enfer. Il lève son verre vers le ciel, puis verse une libation.

« A Neptune dont nous sommes les hôtes, à l'Hadès que nous recevons, au Dagda qui nous offre notre nourriture. » Et Alice connait cette voix qui résonne pour elle en français.

Ceci fait, lentement, l'homme retire son masque, et le diable laisse la place au jeune homme. Johann Orsini s'avance seul, tête nue, sur les marches, au milieu des masques. Un alphabet mystique, des Oghams, flamboie sur son manteau bleu de nuit.

« Frère et sœurs, je vous souhaite la bienvenue en notre modeste demeure, mais que votre présence ce soir illumine de feux nouveaux !

Maintenant que nous sommes tous ici rassasiés de danses et boissons, régalés de visions du futur, voilà que vient le point culminant de notre rencontre. Car notre fête de Samain ne sera pas complète sans son présent aux dieux, sans son acte sacré. »

Les Oghams brûlent sur son manteau d'abysses, comme de petites méduses de lumière. Alice comprend alors une chose terrible : nous ne devrions jamais jouer à mêler la magie. Mais il est trop tard, et tout ici est renversé, et tout y est sens dessus-dessous.

« Ne vous y trompez pas mes amis, notre geste ce soir n'est pas anodin. Il est interdit. Tout comme cette fête nous sera interdite. Comme bientôt nos existences seront déclarées impertinentes. Les puissances qui nous font face ne tolèrent aucune espèce de résistance.

Car fêter, comme nous le fêtons, c'est déjà résister. Nous fêtons la tombée du jour, le retour de la saison sombre, de la saison des morts et horreurs, la saison des inversions et des ivresses hivernales. Boire c'est résister. Chanter c'est résister. Faire l'amour, c'est résister. Jouir c'est résister, jouir partout, sans entraves, sans liens. Car notre liberté fleurit là où on l'attend le moins. Dans un lit, sur une scène, sur un canal ouvert aux vents glacés.

Amis, vous avez entendu tous leurs grands discours, peut-être même y avez-vous cru ! Que nous disent-ils ces discours ? Que la déterritorialisation des marchés financiers aux mains des juifs, que leur manque de patriotisme, que leur internationalisme nous amène la ruine, attaque et détruit toute espèce de pouvoir qui voudrait leur faire face. Que le Communisme s'épand comme une gangrène. Que la décadence pourrit l'Europe ! Que l'art est dégénéré !

Certes, tout cela est vrai. Les marchés financiers se sont effondrés, ils ont sombrés emportés par leur propre inanité, effondrés sur eux même. Oui, la misère est partout. Oui, elle rampe aussi bien en Allemagne, qu'ici même en Vénétie. Mais ne vous y trompez pas ! Il n'y a rien de grand, il n'y a rien de beau dans leurs discours nationalistes, que du théâtre, des masques aussi vides que ceux de cette salle. Des mensonges! De l'ignorance crasse osant prendre les atours de l'idéologie. Moi, je ne veux pas vivre dans un monde où l'on brûle des livres. Moi je ne veux pas de ce monde où l'on pourchasse les musiciens, où l'on classe les êtres humains par échelle d'utilité. A bas l'utilitarisme ! A bas le militarisme ! A bas toute espèce de nationalisme ! Vive la liberté !

Alors, oui ! Nous sommes un peuple décadent. Nous sommes abâtardis mes amis, gâtés comme des fruits trop mûrs. Nous sommes gâtés d'art, et de lumière, et de poésie. Nous sommes gâtés de littérature et de théâtre, de musique et de danses. Et nous ne voulons pas de ce grand désert qu'ils nous vendent, d'un monde changé en caserne militaire. C'est au son du violon, non du tambour que nous voulons marcher ! Regardez-la, notre décadence, n'est-elle pas belle ? Elle danse, elle danse, notre déca-danse !

A vous donc, qui aimez la vie, qui aimez le rire surtout, avec son odeur de destruction et de blasphème, avec son éternel soupçon de chaos, n'ayez pas peur de ce chaos! Il est celui de la vie libre, il est celui de l'anarchie et de la démocratie, il est comme la mer, terrible et grandiose, illimité et fluctuant. On ne peut ni la contenir la mer, et ni la dompter. On la navigue, on la chevauche, jouissant du bonheur des embruns comme de la terreur des gouffres.

Alors comment donc nous sortirons nous de tout cela ? Comment nous laver de cette infamie, de cette tâche terrible, de ce désert qu'est devenu notre pays ?

Nos pères savaient comment. Les païens libres, avant la tyrannie du prêtre et du drapeau ! Où est-il donc passé ce temps glorieux ? Il est devant nous, et non derrière. Alors soyons grands, mes amis, soyons dignes nous aussi. Et on le dira, dans cent ans, quand ils apprendront nos noms, gravés sur le marbre des marches des Panthéons, on le criera en réponse à cette question : que voulaient-ils donc ? Ils voulaient être le ciel ! Ils voulaient ne jamais se rendre, ne jamais renoncer. Car ils y croyaient au Royaume des cieux sur terre !

Aussi, voici ce que je leur déclare à tous, voici ce que je leur offre : la mort ! Mort au fascisme ! Mort aux dictateurs ! Vive la République universelle ! »

Un mouvement se fait alors dans la foule, comme les masques s'écartent. Deux géants, costumés en cyclopes, jettent au sol un homme, aux poignets liés par de longs rubans. L'homme relève la tête, tentant de garder un semblant de fierté. Des yeux l'entourent de toute part.

« Amis, je vous présente, Bonifacio Voiello de la Maison de Vie, le chef du Huitième Nome d'Egypte. »

Un sifflement de serpent résonne alors de partout. Voiello tourne la tête, le regard vide. Il contemple les masques dans le grand murmure reptilien. Orsini lève la main, et le sifflement s'arrête.

« Voyez-vous, Voiello était jadis un grand magicien. Maître des sortilèges, duelliste accompli, digne de son sang. Digne de sa Maison. Mais il s'est avili. Il s'est abaissé à baiser les bottes de Mussolini. Le voilà qui a vendu sa dignité, qui a souillé nos terres du sceau du fascisme et de l'impérialisme Romain. Ces terres, qui bien avant Rome et ses aigles, avant que jamais ne viennent les longs navires d'Enée, étaient aux peuples libres, aux peuples Etrusques, aux Celtes, et Grecs ! »

La banshee de nouveau pousse son cri de terreur. Alice devrait faire quelque chose mais ses jambes sont devenues liquides. Elle voit deux masques de Tigre se saisir de Voiello par les épaules. Elle voit s'avancer un masque de chienne, suivit d'un masque de lune. Là-haut, la Morrigan chante une mélodie sans parole.

« Il n'y a qu'un seul moyen de laver une souillure. A vous. »

La chienne saisit les cheveux de Voiello et expose son cou. Très lentement, la lune lève un couteau noir. C'est presque avec douceur qu'elle lui tranche la gorge, d'une incision nette, et laisse le sang couler. Les tigres et la chienne lâchent le corps, qui s'affaisse sur le marbre, et s'éloignent. La lune regarde la grande flaque rouge mouiller sa robe d'argent.

« Pour nos morts. »

Alors, un à un, les morts enlèvent leurs masques et viennent boire le sang versé. Terrifiée, fascinée Alice regarde Lémures et Sluagh agenouillés devant le corps, suçant le liquide rouge. Entre eux et le reste des masques, des Oghams scintillent, radiant du manteau de l'homme, les gardant des fantômes. Les spectres, une fois rassasiés, fuient de toute part, s'envolent dans un bruit d'ouragan. Ils sont devenus des chiens de vengeances eux aussi.

« Allez-vous en à présent, vous autres dans cette salle qui avez souri au retour des légions ! Dites à Rome que nous voulons bien d'elle, comme alliée et amie ; mais pas comme marâtre et maitresse ! Nous ne serons plus Romains, car nous voilà Italiens, et de toute l'Europe. Nous choisissons notre destin, nous le forgerons de nos mains ! Allez donc voir Rome, et ne craignez rien ce soir, vos masques vous protègent.

Et vous autres que l'avant-gout de cet avenir dégoute et effraie, reprenez espoir ! Sachez qu'il y aura toujours à nos côté une place aux bancs de la Résistance. »

Des masques s'écartent et fuient. La tête d'Alice est lourde soudain, elle tourne et brûle. Giacomo la prend par le bras, et ils quittent le palais. Une lueur rouge brille sur le grand canal. « Qu'est-ce que c'est ? » elle murmure. « La Casa dell'Angelo. » Il répond.

Dans la nuit s'éclaire une menace : la maison de l'ange brûle. Là-haut, par-dessus les toits, le diable danse.


Traduction de l'italien:

Il diavolo sinistra l'Inferno : Le diable a quitté l'enfer

Io, Giacomo Bellini, mago della casa di vita, autorizzo Set a entrare in questa casa. » : Moi, Giacomo Bellini, magicien de la Maison de Vie, autorise Set à entrer dans cette demeure.

Chi li reclama? : Qui les réclame?

La Casa Bellini : la maison Bellini

I nomi ? : les noms?

lo voglio morto : je le veux mort

Quegli anni a venire saranno piuttosto impegnati : Ces années à venir seront assez chargées

Stanotte la morte è a Venezia : La mort est à Venise ce soir