XXI. La maison de l'Arbre
Figeac : automne 1904
Ils avaient dix ans, peut-être onze. Ils couraient sur le chemin de terre battue. On aurait dit deux miroirs inversés. L'un était grand pour son âge. Il aurait eu les cheveux blonds foncés s'ils étaient propres. L'autre était plus mince, frêle à vrai dire, avec une tignasse noire, qu'il fallait couper tant elle était emmêlée. La fragile lumière de l'aube paraissait derrière les coteaux, figeant le paysage dans une lueur blafarde.
Alors que le soleil automnal pointait derrière la ligne d'horizon, leurs forces les quittèrent. Ils marchaient avec lenteur, épuisés. Délaissant le chemin, ils allaient dans l'herbe rare, humide de rosée. Après la première ferme, le blond se laissa tomber sur un talus.
« Il ne nous suit plus. On peut faire une pause.
– On est presque arrivés, répliqua l'autre. A quoi ça sert de s'arrêter maintenant ? »
La Manticore s'était arrêtée au panneau marquant leur entrée dans la commune de Figeac. Il faisait encore nuit, mais la masse sombre qui les poursuivait rugit de rage en les voyant dépasser le signe de bois. Ils continuèrent pourtant longtemps de courir pendant dans la brume, sur le chemin en pente.
Ils avaient voyagé en douce de Lyon jusqu'à Aurillac sur un train de marchandises. A Aurillac, ils attendirent le train pour Figeac, mais il ne vint jamais. A la place, des monstres les trouvèrent. Figeac n'était jamais qu'à une journée de marche. Il suffisait de courir, ramper, se cacher. Le paysage était vallonné, ils n'étaient pas à découvert. L'appel de la destination était trop fort. C'était un mauvais calcul. Ils avaient passé deux jours en pleine nature à enchainer les embuches. Le blond était couvert de boue. Ils avaient découvert que les monstres mettaient plus de temps à les trouver de cette manière.
Figeac était une petite ville de moins de six mille habitants. La vieille cité médiévale avait été préservée, avec ses rues tortueuses et ses maisons de pierre aux jolis toits de tuile. Entrant dans le bourg, ils longèrent le Célé, un cours d'eau qui se jetait dans le Lot, puis la Garonne. Près du fleuve, une sorte de colonne se dressait, comme un étrange obélisque médiéval.
L'enfant brun s'y arrêta. L'autre lui lança un regard anxieux. Finalement ils atteignent Figeac même, déambulèrent dans les rues alors que le soleil achevait de se montrer. La vieille ville médiévale les entoura de ses façades de nuit. Ils frissonnèrent dans l'air frais du matin.
« Et maintenant ? Elle vit où ? demanda le blond.
– Je ne sais pas… »
Après deux autres ruelles, ils débouchèrent sur une place au bord du Célé, devant l'église. Une plaque indiquait Place de la Raison. Le blond tira alors son camarade par la manche : « Michel, vient voir…
– C'est marrant, ça ressemble au truc de la Concorde. » Lui répondit l'autre.
Un autre obélisque, neuf cette fois, en granit cimenté était érigé sur la place. A sa base, une autre plaque gravée :
« A la Mémoire de Jean François Champollion qui le premier pénétra les mystères de l'écriture et des monuments de l'antique Egypte, et qui fut enlevé à la science par une mort prématurée le 4 mars 1832. Il était né à Figeac, le 23 décembre 1790. »
« Vous cherchez quelqu'un ? »
Ils se retournèrent en sursautant. Un prêtre en soutane se tenait sur les marches de l'église.
« Ils vivent où maintenant ? » Le garçon fit un vague geste en direction de la plaque. « Les Champollion. »
Le curé les observa quelques temps de ses yeux perçants. Il fit à son tour un large geste de la main, en direction du Célé.
« Traversez, remontez vers le Sud, jusqu'à la gare, en passant devant le Carmel. Prenez à droite, sur la colline du Cingle. Elle vit là-bas. Il y a une statue d'oiseau à l'entrée du domaine, vous ne pourrez pas le manquer. »
Ils hochèrent la tête, puis partirent en courant. Traversèrent la rivière, puis remontèrent les flancs de la colline. Epuisés par leur course, ils s'arrêtent pour souffler, s'assirent sur la pente, regardèrent les toits en tuile de Figeac en contrebas.
« Ils sont vraiment partis » commenta le blond.
Il respira mieux, s'allongea dans l'herbe.
« Hé, c'est pas le moment de dormir !
– Tu ne l'as jamais rencontrée, non ?
– Merde Jean, je te l'ai déjà dit mille fois.
– Et si elle nous jette à la porte ?
– On peut toujours aller mendier à l'église.
– T'as cru ? Le prêtre me fout les boules. »
Il prit un air boudeur, comme l'autre le pressait de se relever. Finalement ils repartirent, escaladèrent une haie pour couper à travers champs. Le vent jouait dans l'herbe des pâturages. Des canards sauvages s'envolèrent à leur approche. Le soleil était complètement levé à présent et son orbe jaune chauffait leurs visages comme ils marchaient en direction de l'Est.
Ils retrouvèrent le sentier qui montait jusqu'à un vieux portail de fer. A sa droite, un oiseau exotique était sculpté dans une pierre. Le lierre le recouvrait partiellement. Les enfants se firent la courte échelle pour passer par-dessus la grille. Ils débouchèrent dans une large cour laissée à l'abandon. Des herbes folles poussaient de toute part. Des poules caquetaient devant la porte.
La bâtisse était une vieille demeure du pays, avec un logis central et un large corps, un étage, des murs en pierre blanchies à la chaux s'écaillant, un toit en tuile. Un grand chêne poussait derrière la maison, collé à son versant Sud, la couvrant de son ombre.
La porte massive en bois était fermée. Ils hésitèrent un long moment. Puis le plus petit frappa. Ils attendirent en silence, mais personne ne répondit. L'un frappa alors, et de nouveau ils attendirent. Le blond commença à gigoter nerveusement, jetant des coups d'œil de toute part. L'autre resta pétrifié, hypnotisé par les battements fébriles de son cœur.
La porte claqua alors violemment, et une femme sortit, pointant sur eux un vieux fusil de 70. Elle aurait pu avoir cinquante ans. Plutôt forte, elle portait un tablier et cachait sous une coiffe blanche des boucles châtain. En les apercevant elle se détendit un peu :
« Allez voir ailleurs les gosses. C'est une propriété privée ici.
– Je cherche Zoraide Champollion, demanda le gamin.
– Fiche le camp je t'ai dit.
– Je sais qu'elle habite ici.
– Il faut te le dire en quelle langue ? Dégage ! »
Le gamin releva le menton avec insolence. Ses yeux noirs brillaient de défi sous ses mèches.
« Je ne bouge pas d'ici, il lui cria, vous allez faire quoi ? Nous tirer dessus ? »
Furieuse, la femme ouvrit la bouche pour répliquer, mais une voix féminine l'appela de l'intérieur. « Françoise ! » Elle se retourna vers l'intérieur et échangea quelques mots inaudibles. Les deux gamins se regardèrent. Françoise ressortit et leur fit signe. Ils pénétrèrent alors dans une large pièce vide. Le sol y était en pierre, des feuilles mortes le jonchaient. L'arbre était encastré dans le mur qu'il trouait et traversait. Une branche basse s'insinuait à l'intérieur.
Au fond de la pièce, sous les branches, une vieille dame, était assise dans un fauteuil de bois clair. Ses cheveux blancs, beaux et épais, rassemblés en un chignon lâche encadraient des yeux très sombres, luisant dans la pénombre. Elle était simplement vêtue d'une robe noire démodée.
« Approchez. » Elle leur fit signe.
Les deux s'avancèrent. Françoise resta en retrait. Ils s'arrêtèrent à mi-chemin, mais elle fit signe au plus petit qui s'approcha d'elle. Zoraide lui sourit. Elle avait été une très belle femme, ça se voyait toujours, sous les rides et les cheveux blancs.
« Tu es le fils de Marie, non ? Michel, c'est ça ? » Elle dit avec un vieil accent, en roulant ses r.
Il hocha la tête, impressionné.
« Comment vas ta mère ? Il y a bien longtemps qu'elle n'est pas venue. Vous êtes toujours à Grenoble ?
– A Paris, il dit.
– Et qu'est-ce que tu fais ici alors ? »
Le gamin baissa la tête.
« On n'avait nulle part où aller. Ils surveillent ma maison. »
Zoraide se tourna vers l'autre garçon.
« Et toi, tu es…
– Jean, s'exclama-t-il. D'Aubigné, il ajouta. »
Elle fronça les sourcils. Ses yeux se firent un peu plus perçant. Jean remua mal à l'aise.
« Un demi-dieu, elle murmura. On ne fait pas plus repérable que ça. »
Elle se tourna à nouveau vers le premier.
« Ils sont après toi, n'est-ce pas ? » Il hocha la tête. « Tu sais qui ils sont ? »
Le brun hésita un instant. « Des sorciers ? » il tenta, arrachant un sourire à Zoraide.
« Pas très loin du but.
– Ma mère dit que ce sont des assassins.
– Ca dépend pour qui, soupira-t-elle. Mais ça ne m'étonne pas d'elle. Regarde-moi ! » Elle ordonna.
Lui saisissant le menton de sa main droite, elle l'examina anxieusement.
« Les chiens… Ce qu'on ne ferait pas pour quelques bribes de magie. » Elle le relâcha.
« Ne t'en fais pas, la maison est gardée. Ils ne prendront pas le risque de venir ici. Ils préfèrent me laisser y mourir bien sagement. »
Elle secoua la tête pour chasser une pensée.
« Vous avez faim ?
– Oh oui ! » S'exclama Jean un peu trop vite.
Il se mordit la lèvre, mais la vieille dame sourit.
« Tu entends ça Françoise ? Nous avons de quoi nourrir deux jeunes hommes en pleine croissance, je crois.
– Oui madame. »
Elle les regardait, toujours un peu étonnée, mais adoucie.
« Et donne leur un bain aussi, on dirait deux sauvageons. »
Deux jours plus tard, un homme passa prendre Jean. Ils le croisèrent au réveil. Françoise leur avait déniché des vêtements à leur taille et raccommodé ceux qu'ils portaient en arrivant. Ils avaient passé ces jours à dormir dans une des chambres à l'étage. Aucun des deux n'avait eu une véritable nuit de sommeil, en sécurité, depuis des mois.
« Les monstres, ils sont vrais ? Je veux dire, on n'est pas des dingues ? » Avait demandé Jean à Zoraide, quand ils l'avaient revue pour le diner.
« Bien sûr qu'ils sont réels, elle lui avait répondu.
– Qu'est-ce qu'ils veulent ?
– Te manger, » elle lui avait dit, le plus sérieusement du monde.
Jean sourit. « Je dois avoir mauvais goût. Ils choperaient un sacré mal de ventre.
– Tous les gouts sont dans la nature mon garçon.
– C'est qui les gens qui lancent de la lumière alors ? C'est une secte ? Ils sont potes avec les Romanichels en tout cas, on a fini par devoir éviter systématiquement leurs roulotes.
– Vous avez bien fait, c'est plus prudent. »
Michel ne disait rien, il surveillait la porte, comme s'il s'attendait à tout moment à la voir exploser. Pendant ce temps, Jean faisait la conversation :
« Vous êtes mariée ?
– Je suis veuve.
– Mais pourquoi vous portez votre nom de jeune fille ?
– Pas à l'état civil, elle sourit. Je suis juste connue sous ce nom.
– Et du coup, vous êtes la tante de Michel ?
– Sa grand-tante.
– Et pourquoi il ne vous connait pas ?
– Parce que je ne me déplace pas, et que son père n'a jamais voulu qu'il quitte Grenoble.
– Et du coup, vous savez chasser les monstres ?
– Ce n'est pas ma spécialité. Disons que je me débrouille.
– Et on peut apprendre où ?
– Il y a bien un endroit… elle fit lentement. D'ailleurs tu devrais y aller. Oui, c'est ça, c'est sans doute la chose à faire.
– Y aller comment ? C'est loin ?
– Oui. Mais ne t'inquiètes pas, je trouverai un moyen de t'y expédier en un seul morceau.
– Et Michel, vous allez en faire quoi ? »
L'autre sursauta et sortit de ses pensées.
« Ne t'inquiète pas, elle dit calmement. Il est de mon sang.
– Ça va, vous avez l'air réglo ! lui concéda Jean. »
Elle leva les yeux au ciel. « Ça ne se dit pas, monsieur D'Aubigné. »
Deux jours plus tard donc, un homme, arrivé dans la nuit, emmena Jean avec lui. Michel le dévisagea l'air méfiant et fâché. Zoraide rit doucement devant son air mutin.
« Ne t'inquiètes pas, elle lui fit. Monsieur de Rohan est un très vieil ami. »
L'homme en question au physique quelconque, aux cheveux et aux yeux sans couleur, portait un long manteau de voyage.
« A un de ces jours, j'espère, elle lui dit. »
L'homme la regarda un très long moment, l'air ému.
« Je reviendrai » il lui promit.
Il prit ensuite sa main et l'embrassa. En passant devant Michel, il ébouriffa gentiment ses cheveux. L'autre se dégagea en lui lançant un regard furieux. Jean se jeta alors dans ses bras, puis partit à la suite de l'homme. La vieille et son neveu restèrent à la porte, les regardant s'éloigner.
« Je le connais, j'en suis sûr. » Il confia à Zoraide, une fois l'homme partit avec Jean.
Une étincelle amusée courait dans les yeux de la vieille.
« Tu l'as déjà vu ? »
Il fouilla dans ses souvenirs, puis baissa la tête, dépité. Il n'arrivait pas à se souvenir.
« Il le gardera en sécurité. » Elle lui promit.
« Comment vous pouvez en être sûre ?
– Je le connais bien.
– Je ne lui fais pas confiance, il répliqua. Ferdinand de Rohan, on dirait un faux nom. »
Zoraide sourit, l'air satisfaite : « Tu es un malin toi. C'est bien. »
Michel quitta la pièce en trombe.
« Tu ne quittes pas le périmètre du jardin, lui cria Zoraide.
– M'en fous, il grommela pour lui-même. Je peux toujours me barrer, j'ai besoin de personne. »
Mais la simple idée de quitter cet endroit pour retourner seul dans la nature lui noua le ventre. Dormir dans la rue était déjà difficile quand on était deux, mais l'idée de s'y retrouver encore une fois seul lui était insupportable. Il déambula nerveusement dans la cour, puis fit le tour de la maison et s'assit sous l'arbre. Une poule picorait à deux mètres. Elle alla se coller à lui pour attraper quelques graines. Il lui donna un coup de pied. Pas impressionnée pour un sou, elle s'éloigna juste un peu, fixant sur lui son œil noir.
Au bout d'un moment, il se lassa des batailles de regard avec des poules et retourna dans la maison. Il monta à l'étage, poussa une porte et entra dans une pièce avec une grande bibliothèque. Souriant alors, il fit courir ses mains sur les tranches alignées. Il s'arrêta devant des rouleaux avec des caractères étranges, en prit un, le déroula, le retourna dans tous les sens.
« Tu aimes les livres ? »
Il sursauta et reposa précipitamment le rouleau, intimidé. Zoraide l'observait avec un sourire amusé.
« Qu'est-ce que tu regardes ?
– C'est en quelle langue ?
– Du mandarin. Une langue chinoise » elle précisa devant ses yeux interrogateurs.
« Vous pouvez la lire ? il s'ébahit.
– Juste un peu. C'était la bibliothèque de mon père à vrai dire. Son propre père était libraire, tu sais ? Et mon oncle collectionnait les livres rares. »
L'enfant regarda autour de lui avec un regard envieux.
« Tu peux te servir si tu veux. Ceux en Français sont par là. »
Elle éclata de rire devant son air incrédule.
« Viens voir, je vais te montrer quelque chose. »
Elle l'entraina jusqu'à la porte du fond. Ils entrèrent dans un cabinet de travail. Le vieux plancher grinça sous leurs pieds. Les volets étaient fermés, mais des branches trouaient certains d'entre eux. Le soleil perçait à travers les fentes.
« L'origine de tous tes problèmes. »
Elle lui fit un clin d'œil puis claqua des mains et les volets s'ouvrirent, laissant pénétrer le soleil. Il plissa les yeux ébloui. Une fois habitué à la luminosité, il observa la pièce. Sur les murs étaient accrochés des dessins de toutes sortes, des hiéroglyphes, des reproductions de peintures… Il s'approcha fasciné d'une grande carte pendue derrière le bureau.
« L'Egypte, commenta simplement Zoraide. Elle obsédait mon père.
– Pourquoi ?
– Il ne supportait pas son silence. »
Elle le regarda faire le tour de la pièce, effleurer du doigt les symboles qu'il découvrait pour la première fois. Il s'arrêta devant les représentations d'hommes-animaux. « Ce sont des dieux. » elle expliqua, « ça c'est un cartouche royal, le nom d'un souverain. Ça », comme il attrapa un jeton sur un support en bois, « c'est un jeu de Senet. »
« Vous avez grandi ici ? Dans cette maison ?
– Non, nous vivions à Paris, ou avec mes cousins et mon oncle, dans le Vif. Mais une partie de ma famille est de Figeac depuis que mon grand-père s'y est installé.
– Le libraire ?
– Il était colporteur dans le Dauphiné. Son propre père venait de Savoie et ne pouvait même pas écrire son nom. Ma tante Pétronille et sa sœur ont repris la librairie à sa mort. J'ai pu m'y réfugier quand les temps étaient difficiles. Bien sûr, elles sont décédées maintenant. La maison de ville est à l'abandon. »
L'enfant regardait toujours autour de lui, les yeux écarquillés. Sans qu'il sache exactement pourquoi, son cœur affolé battait la chamade. Le soleil de midi chauffait la pièce, réveillant quelque chose comme le regret d'un pays chaud qu'il n'avait pourtant jamais connu, comme si les souvenirs d'un autre emplissaient doucement son être. Une seconde, il n'était plus là, il avait quitté son pays au ciel gris et rejoint le monde des cartes et dessins, qui vibraient toujours d'une aura enivrante. Il cligna des yeux, et l'impression se dissipa aussi vite qu'elle était venue.
« C'est à toi aussi tout ça » lui dit Zoraïde.
Elle avait le sourire un peu détaché et rêveur de quelqu'un qui vient de retrouver un objet perdu depuis longtemps.
Quelques jours plus tard, ils étaient comme à l'accoutumée assis dans le cabinet, sous les branches qui, sans la gêne des volets, se déployaient librement dans la pièce.
« Montre voir ta traduction. Ce n'est pas exact, regarde de nouveau. C'est quel cas ?
– Ablatif, répond le gamin.
– Et quelle est sa fonction ?
– Il n'est pas utilisé comme complément de lieu, il réfléchit tout haut.
– Donc ?
– C'est un ablatif absolu. Complément circonstanciel…
– Corrige : « Castellisque compluribus eorum expugnatis… »
– Et comme plusieurs de leurs forteresses avaient été prises.
– Tu vois, le latin n'est pas difficile, c'est une langue de juriste. Tout y est très régulier.
– Zoraide ?
– Dis-moi ?
– C'est quoi les monuments à l'entrée de la ville ? Les colonnes ?
– Ce sont des aiguilles. Il y a celle du Cingle au Sud, et celle de Lissac à l'Ouest. Les deux autres sont cachées. Jadis les pèlerins se perdaient dans les forêts autour de Figeac, et l'abbé leur aurait alors dit de « planter des aiguilles ». Il y a un grand obélisque aussi, mais les aiguilles sont bien plus intéressantes.
– Il est sur la place de l'église. L'obélisque. »
Il insista sur le mot pour le retenir.
« La place de la Raison, corrigea Zoraide. On y a guillotiné cinq personnes à la Révolution.
– Et l'abbaye elle est où ? C'est le Carmel ?
– Non, elle n'existe plus. Les Vikings l'ont pillée en 861, après avoir massacré les soixante moines. Notre ville a une longue histoire. Au Moyen Âge, elle était sous l'autorité directe de Philippe le Bel, et avait le privilège de battre monnaie. Des Catholiques s'y sont fait massacrer par les Protestants au cours des guerres de religion. Ils étaient venus de Capdenac, les Calvinistes à l'intérieur leur avaient ouvert les portes. Après les Cents jours, le maréchal Ney est aussi venu se cacher ici, un peu avant son arrestation. »
Elle s'arrêta un instant, mais l'enfant la regardait toujours de ses grands yeux fascinés. Elle poursuivit donc :
« Le monastère a une drôle d'histoire aussi. Un vol de colombes aurait désigné à Pépin le Bref l'endroit où le bâtir. Il aurait alors déclaré « fiat là », « qu'il soit là ». Le mot aurait donné Figeac. Bien sûr, c'est une légende, il n'y a aucune vérité étymologique dans tout cela. En vérité, des Celtes habitaient ici, bien avant les romains et leur latin. Le « ac » viendrait du « acum » romain, qui désignait les localités gauloises, (du gallo « ako »), ce qui a d'ailleurs donné les terminaisons en ac dans notre région. Tu parles Occitan ? »
Le gamin hocha la tête négativement.
« Quel dommage ! C'est la langue des troubadours. Bon, assez de latin. On fait un peu de grec ? »
Puisqu'il n'avait rien à faire, seul dans cette grande maison, Zoraide avait repris en main son éducation. En se concentrant d'abord sur ce qui était selon elle indispensable. Les dictées se succédaient, le latin et le grec étaient devenus ses matières principales, l'Histoire s'apprenait au jour près. Il avait une version le matin, un thème l'après-midi, des fables de La Fontaine tous les jours pour travailler sa mémoire. Quand il ne travaillait pas, elle le laissait emprunter les livres qu'il voulait. La bibliothèque était autrement plus fournie que celle des écoles où il avait été, ou encore le fond de bouquins anarchistes du patron des Folies de la Butte.
C'était une vie étrange, un peu en suspens. On lui avait défendu de quitter les limites du jardin, et il n'avait de toute manière nulle part où aller. Ses seules sorties étaient les jours où il accompagnait Françoise au marché de Figeac.
« On se demande ce qu'ils t'apprennent à l'école », elle avait ronchonné, quand il lui avait avoué qu'il n'avait jamais fait de Grec. Sauf bien sûr cette fois, où le surveillant bizarre du pensionnat où ils étaient avec Jean lui avait collé un texte à traduire. Juste avant ça avait été poème en latin avec un vocabulaire qu'il ne connaissait pas. « Et comment je fais pour traduire si je ne connais pas les mots ? – Que te dis ton intuition ? – Rien du tout ! » Il avait fini par laisser tomber. Jean était meilleur que lui. « Je te jure, je sais pas comment j'ai fait mais je savais ce que ça voulait dire. » Quand il en avait parlé à Zoraide, elle ne s'était pas étonnée. « Jean aura des facilités pour le Grec, mais sans doute du mal avec le reste. Toi profites en, avec un peu de travail, tu peux être bon partout. »
Elle regarda le peu qu'il avait traduit de Platon et eut un grand sourire pour lui :
« Tu es doué, tu devrais faire des lettres classiques. Passer les concours des écoles normales supérieures, aller à la Sorbonne…
– Pour ça il faudrait que j'aie une bourse.
– Tu sais, les études, c'est juste un ensemble de codes qu'il te faut maitriser. Les tests sont assez standardisés, et puis tu n'es pas idiot non plus. »
Il rougit. C'était aussi la première fois qu'on le complimentait au lieu de l'engueuler. L'enseignement primaire jusque-là avait plutôt été une accumulation de brimades et humiliations.
« Tu vois, elle fit avec douceur, quand j'avais ton âge, je voulais devenir un grand savant, un chercheur. Mais le monde ne laisse juste pas les petites filles décider de ce qu'elles ont envie de faire.
– Mais ce n'est pas… » Il chercha le mot. « .. Juste ! Vous êtes la personne la plus intelligente que j'aie jamais rencontrée.
– C'est ainsi, elle lui murmura. »
Ils laissèrent le silence s'installer, comme il réfléchissait au temps d'un verbe.
« Zoraide. Je peux vous poser une autre question ?
– Ne demande jamais la permission avant de poser une question. Qu'est-ce qu'il y a ?
– Pourquoi il y a un arbre qui pousse dans votre maison ?
– Ah ça ? »
Elle se retourna en souriant, vers les branches qui pénétraient dans le cabinet.
« La maison a été construite contre lui, et il a continué de grandir. Je n'allais pas le couper. Après tout, il était là avant. Et puis, c'est un signe de chance. »
L'enfant ouvrit de grands yeux, sans trop comprendre. Zoraide sourit et lui caressa la joue.
« Tu vois, les arbres ne poussent pas toujours droits, ils poussent de la façon qui leur fait le plus plaisir. Peut-être est-ce à nous d'adapter nos maisons pour les laisser grandir. »
Trois mois passèrent ainsi, en leçons et discussions d'histoire. Quand il était désœuvré, il allait aider Françoise en cuisine. Sur une blague de sa tante, elle lui commença à lui parler uniquement en Occitan, ce qui donna lieu à des quiproquos très nombreux. Un soir enfin, Zoraide vint le trouver dans sa chambre, s'assit au pied de son lit.
« Ta mère s'est arrangée. Tu vas pouvoir rentrer à Paris, personne ne viendra te chercher.
– Je pourrais revenir ? Il demanda aussitôt.
– Pas sûr que ça sera facile. Mais on s'arrangera, elle lui promit. »
Elle replaça une boucle de cheveux noirs derrière son oreille.
« Je vais juste te garder deux mois encore. Le temps pour Marie de finir d'arranger ses affaires. Elle va obtenir ta garde, ton père ne pourra plus vous rejoindre. En attendant je te ferai rattraper ton année scolaire. Voire prendre de l'avance » elle ajouta avec son clin d'œil familier.
Un genre de poids très lourd quitta son estomac.
« Je ne vais pas le revoir ? Mon père ?
– Je peux toujours lui jeter un maléfice s'il essaye. Tu préfères lequel ? »
Le sourire de Michel s'agrandit. Il avait compris depuis longtemps que Zoraide était un genre de sorcière elle aussi. Elle l'embrassa sur le front. Le jour du départ arriva plus vite qu'il ne l'eut cru. Françoise devait l'emmener à la gare, puis prendre le train avec lui jusqu'à Lyon. De là, il voyagerait seul jusqu'à la capitale. Zoraide lui offrit quelques livres en guise d'adieu :
« Histoire d'Hérodote, les Fables de La Fontaine, tu pourras finir de les apprendre, du Descartes, du Pascal, et l'intégrale des tragédies de Racine. Oh, et puis tiens. Je pense que tu devrais l'avoir. »
Il prit le livre qui s'intitulait sobrement : Grammaire égyptienne.
« C'est une édition originale. Ce sera pour plus tard je crois. C'est toujours utile d'avoir une grammaire à portée de main, les vieux mages sont plutôt avares de leur savoir.
– Merci, il fit juste, la gorge un peu nouée.
– Allez, elle lui fit, bon vent. Et travaille mieux à l'école, je crois que ta pauvre mère s'est trop longtemps arrachée les cheveux. »
Elle l'accompagna du regard comme ils empruntèrent le sentier qui descendait vers le Célé. C'était un jour de printemps. Au fond de la cour, les pommiers étaient en fleur, et les canards sauvages migraient de nouveau vers le Nord.
Figeac : printemps 1914
« Zoraide. Je vais y aller. Mon train part bientôt.
– Viens m'embrasser alors. »
Il s'exécuta docilement.
« Je t'ai piqué des bouquins, il ajouta, dont les hymnes orphiques. Je te les rendrai la prochaine fois.
– Ils ne doivent pas vraiment être contents de te voir trainer ici, ceux de là-haut.
– Je ne leur dis pas tout non plus. »
Se penchant sur elle il la serra doucement dans ses bras. Puis, la relâcha. En reprenant ses affaires, un sac lui échappa. Il se pencha pour le ramasser.
« Nerveux ? Elle lui demanda.
– Horriblement, il fit.
– Tu as bien eu ton bac, ça sera une partie de plaisir à côté.
– Oui, enfin au baccalauréat, ils ne sont pas censés te trucider si tu rates les épreuves.
– Et ton maitre, il te dit quoi ?
– Que je suis prêt.
– Alors, tu vois bien. Tu feras un bon élémentaliste, elle lui promit.
– Qu'est-ce que tu en sais ? il rit.
– Notre arbre. Il a accéléré sa pousse depuis que tu es là. Regarde l'état du mur. »
Il se retourna et regarda le chêne en silence. Mais il fallait y aller. Zoraide lui fit une dernière recommandation :
« Ecoute Michel, je te connais bien. Souviens-toi que ce n'est qu'un examen. Arrange-toi pour avoir les pires notes possibles, juste assez pour ne pas te faire recaler. »
Elle leva ses yeux moqueurs vers lui. « Personne n'aime les intellos. »
Il hocha lentement la tête.
« Je repasserai te voir, il lui promit de nouveau. Avant mon service militaire.
– Les joies de l'armée, elle persifla. Comme quoi le rêve républicain n'amène pas que l'école gratuite. J'ai laissé des travaux théoriques à l'étage. Je te fais confiance pour y jeter un œil.
– Dès que j'aurai un moment, il lui promet.
– Aller file, on ira ausculter les aiguilles quand tu rentreras. Et profite du Caire, ce ne sera peut-être pas souvent que tu pourras t'y rendre. »
Il poussa un soupir involontaire.
« Avec ma spécialité, non.
– Des regrets ?
– J'aurais préféré faire autre chose, oui. La magie élémentaire ce n'est pas très… complexe. Dans la forme je veux dire. Ça se joue trop à l'instinct.
– Si les mages élémentalistes utilisent peu les hiéroglyphes, rien ne t'empêche de faire le contraire.
– Certaines formes de magies sont quand même plus appropriées. »
Zoraide alors lui fit signe de se rapprocher.
« La magie, elle lui souffla, c'est comme les rêves : ça ne se compare pas. »
