Un chapitre en deux parties pour conclure l'année 1929.

A la fin du chapitre, un arbre généalogique des Menchikov et la traduction des mots en russe. Bonne lecture.


XXII. En résumé, je dirai : le privé est politique (1)


I. Vladimir Menshikov

« Pourquoi dès que je te laisse cinq minutes tout seul tu fais une connerie ?

– Je me pose la même question depuis un siècle, soupira Anna à côté.

– Je ne sais pas ce qui a merdé dans ton éducation…

– Quelle éducation ? Ricana Sergei.

– … mais l'instinct de survie c'est censé être inné. »

Table du petit déjeuner, palais Menchikov, Pétrograd, et devant moi, une scène que j'avais déjà vécu un million de fois au moins. Nina, en bonne sœur ainée, avait toujours pris sur elle une part de notre éducation. En effet, notre père était mort très jeune, notre mère était débordée. Même si nous approchions maintenant tous les deux cents ans et quelques, elle n'avait jamais vraiment modifié son comportement. A cette heure-ci, les enfants étaient tous en cours, elle en profitait pour me sermonner loin des oreilles de mes magiciens.

Ma sœur était grande, musclée, avec des yeux d'un bleu translucide et des cheveux châtains coupés très court. Comme toujours, elle portait son habituel uniforme militaire, changeant selon les époques. Sous Catherine II elle s'habillait dans le drap vert du régiment Préobrajenski, pendant la guerre patriotique, elle avait porté la veste de hussard de la garde impériale. A présent elle avait revêtu l'uniforme brun d'un lieutenant-colonel de l'armée rouge (ce qu'elle était).

« Les prêtres d'Amon…

– N'agissent pas comme des idiots, nous entonnâmes en cœur avec Sergei.

– Et c'est reparti pour un tour ! Il chantonna.

– Ne vous foutez pas de moi ! Toi, dis-moi plutôt, peut-on considérer que : Un : forcer un camp de travail pour aller chercher un type qui n'a mais rien à voir avec nous, deux : infiltrer un étranger, c'est-à-dire un ennemi du peuple pour t'aider, trois : se faire choper comme un bleu et naviguer n'importe comment la Duat, quatre : invoquer des démons du fromage au milieu de l'arctique, cinq : faire des pactes avec des dieux Lapons dans une forêt carélienne, alors que tu as la milice aux talons est une idiotie ?

– Oui, je soupirai.

– C'est le moment de ta défense Vladimir :

– C'était un gars bien ? Si on avait réussi, il serait en sécurité au mont Athos à l'heure qu'il est.

Выключи сердце и думай блять башкой ! gueula alors Anna.

– Merci Anna. Quelle est donc la conclusion que nous pouvons tirer ?

– Vladimir est indigne de son sang et devrait être déshérité. On peut prendre le petit-déjeuner tranquille maintenant ? Soupira Serguei. Tu veux quoi Vanya ? Des Toast ? »

Il saisit un morceau de pain noir qu'il commença à beurrer pour mon frère. Nous nous relayions pour le faire manger, mais Serguei était sans doute celui qui s'en occupait le mieux. Il avait plus de temps libre et était le plus proche de lui. Pendant ce temps, Nina poursuivit sur sa lancée :

« Attend voir un peu. Je n'ai pas fini. Depuis quand on s'occupe de prêtres nous ? Tu t'es cru Orthodoxe ?

– Ce n'était pas juste un prêtre, c'était un philanthrope, et un philosophe aussi.

– «Ci-git Vladimir Menchikov, crétin fini, chef du Dix-huitième Nome : c'était un philanthrope. A ses côté, sa femme, Anna Menchikova, sa fille, Zénaïde, ses frères et sœurs : ils ne savaient pas lui dire non. »

– Tu sais que depuis le temps, tout ça n'est plus très efficace ? »

Elle m'ignora et continua :

« Les prêtres d'Amon sont les gardiens des traditions ancestrales qui sont :

– L'obéissance, la piété, le respect des lois divines, le respect des ancêtres, l'attachement à la famille.

– Pardon ? On a mentionné la famille ? J'ai mal entendu…

– Depuis quand on est des gardiens de l'obéissance ? Réagit Sergei.

– Pourquoi j'ai épousé un Menchikov ? Se plaignit Anna.

– Sinon tu n'aurais pas eu l'immense privilège d'assister aux mythiques sermons de Nina Menchikova à ses petits frères, je lui lançai.

– Tu parles d'un mythe, grommela ma femme.

– Tu as vu quelle réputation tu nous colles ? Se marra Serguei.

– Bon les comiques, autre sujet maintenant. Desjardins ! Un : qu'est-ce qu'il fout là ? Deux : quand est-ce qu'il part ? Trois : quand est-ce que c'est fini cette histoire ?

– Nina, arrête ! »

Je voulais me fâcher, mais à vrai dire, j'étais mort de rire. Ivan riait aussi, de son grand rire enfantin.

« Je te rappelle qu'il était du Quatorzième Nome. Le Quatorzième Nome.

Napoléon, le retour : partie II, j'ironisai.

– Oh, mais attend, rajouta Anna avec sun sourire moqueur, l'empire Français ce n'est pas de la rigolade. Tu peux bien enterrer la momie qui pue qui tue, ses bandelettes bougent encore.

– Vous rirez moins quand on aura tous les Nomes d'Amérique et du Moyen Orient après nous parce qu'il n'aura pas fermé sa grande bouche.

Ninotchka, est-ce qu'on pourrait éviter les crises paranoïdes au petit-déjeuner ? Râla Serguei. Je réclame une trêve jusqu'à midi au moins.

– Ne m'appelle pas comme ça.

– Je suis sûr que tu as plein de choses à faire, des choses plus constructives que de nous casser les pieds à onze heures du matin. »

Elle réfléchit un instant.

« Je vais essayer encore une fois de localiser Alexandra, elle nous prépare un coup de pute, je le sens… »

Elle sortit en trombe. Nous poussâmes un grand soupir collectif.

« Met un verrou sur la porte de ton Français, ou elle va le noyer dans la Neva, me conseilla Serguei.

– Déjà fait, je grommelai.

– Moi je l'aime bien ce type, il ajouta. Il a un côté complètement à l'ouest.

– Ouais, moi aussi, le défendit Anna. Il est nul mais il est drôle.

– Je croyais qu'il faisait des progrès ?

– Oui, bah, il est moins nul qu'avant. Après comme il était très mauvais ça ne change pas grand-chose. En plus il n'est pas fichu de me faire une seule boule de feu.

– Mentalité assoulmiratovskaia : feu = bien, autres éléments = mauvais. C'est bien un truc de Sethiens, ça.

– Ne dis jamais ça devant Nina, me supplia Serguei. Que l'eau est un élément nul.

– Hé, la bande de prêtres d'Amon, c'est vous qui êtes censés être des élémentalistes de feu je vous rappelle. Pourquoi il n'y en a pas un qui est fichu de me faire un brasier décent ?

– Bienvenue dans la famille, nous t'attendions pour combler ce vide.

– Je dois encore sauver vos culs, oui.

– L'honneur de la dynastie est entre tes mains. Passe-moi la confiture Volodia.

– Si vous, parlez encore de l'honneur Menchikov, je retourne me coucher » menaça Narguiza, en entrant dans la pièce.

Narguiza était la femme de Serguei depuis soixante-dix ans au moins. D'origine Ouzbèke, elle avait les traits asiatiques emprunts d'une douceur trompeuse ; elle était faite d'acier. Et depuis le temps, elle avait l'habitude de nos histoires.

« Non, non, pas d'inquiétude, soupira Anna.

– On n'a pas de race, pas d'honneur, et on voudrait bien manger notre petit-déjeuner en paix, résuma mon frère.

– Qu'est-ce que vous avez encore fait à Nina ?

– Rien, laisse-la refroidir un peu. Katya ne s'est pas levée ? Je demandai.

– Pas encore elle me répondit. »

Catherine était la veuve de mon frère Mikhaïl. Depuis la révolution et la mort de son fils, elle s'était enfoncée dans une sorte de mélancolie.

« Je passerai la voir, je promis.

– Qu'est-ce que tu es encore allé faire en Carélie ? Elle me demanda.

– Mieux que ça, rouspéta Anna, cet idiot s'est pointé aux îles Solovki pour aider un prêtre. Il y serait resté sans l'aide de son maréchal Ney ! »

Les bateaux devaient être spécialement enchantés pour traverser la Duat. Desjardins avait juste eu le temps de graver quelques hiéroglyphes sur une barque de pêcheur, pendant que je retenais les miliciens. C'était un miracle que nous ayons atteint la Carélie en un seul morceau. Anna poursuivit :

« Sans compter qu'après ils se sont fait attraper par un démon carélien, tu sais, ceux qui sont cannibales.

– Le Stallö est un Sâme, pas un Carélien, je corrigeai. Même s'il est bien cannibale.

– On s'en fout !

– Oh, ça va, il a l'habitude ! » Mon frère vint à ma rescousse.

« Tu te rappelles de la fois ou tu as failli te faire bouffer par Baba Yaga ? Il ajouta.

– Non, on a dit qu'on prenait ce temps pour être un peu au calme, protesta Anna. Vous recommencez encore !

– On évoquait juste un souvenir d'enfance amusant, commença Sergei.

– Votre histoire familiale est censurée ! cria Narguiza. Dans son intégrale !

– Voilà ! Vous n'aviez qu'à ne pas grandir dans des izbas sibériennes avec une famille au passif de psychopathie avancée » Anna eut le dernier mot.

Elle se resservit une tasse de thé. Je l'observai en douce. Les Assoulmiratov étaient une famille d'origine tatare, mais Anna et ses deux frères avaient du sang Yakoute, par leur mère. D'elle, Anna avait reçu ses yeux bridés en amande, un visage rond et lunaire, une petite taille. Si elle portait généralement des robes aux couleurs vives, ce matin, elle avait remis son ancienne tcherkeska rouge des cosaques de la garde. C'était une beauté du Nord, du vrai. C'était surtout la plus formidable magicienne qu'il m'ait été donné de rencontrer.

J'aurais pu continuer de l'observer pendant des heures, mais j'avais à faire. Je me levais donc à regret. Vania me fit un grand sourire en passant. Je l'embrassai sur le haut de la tête avant de quitter la pièce.


II. Michel Desjardins

Il faisait déjà nuit quand je me réveillai. L'horloge indiquait dix-huit heures. Je ne me souvenais plus exactement de comment nous avions quitté la Carélie. Ma tête me faisait mal et mon estomac criait famine. Quelqu'un avait lavé et plié mes vêtements au pied de mon lit.

Je m'habillai donc et déambulai dans de grands corridors déserts, ornés de moulures et de tableaux baroques. Les vastes salons que je traversai étaient vides. Le décor était somptueux mais charriait une tristesse sourde, comme un sanglot de regret qui serait resté prisonnier des dorures. Dans un des boudoirs, un lustre Vénitien était brisé au sol. Des statues pseudo-antiques accompagnaient mes pas de leurs grands yeux figés. Empruntant un escalier dérobé je descendis vers les pièces de service.

Je localisai Menchikov dans une des grandes cuisines, à l'entresol. La pièce était grande, une table en bois massif occupait la moitié de l'espace. Des plats et casseroles en cuivres étaient pendus sur les murs, à côté de l'immense poêle. Des marmites chauffaient sur le feu, l'odeur de la nourriture me tordit l'estomac. Vladimir pétrissait une pâte sur un coin du plan de travail. Il leva la tête à mon approche.

« Ça va la belle au bois dormant ? Tu m'as l'air en pleine forme.

– Où sommes-nous ?

– Au palais Menshikov. »

Attrapant un fruit dans un bol, je m'assis sur un banc. Vladimir en profita pour me faire un petit cours d'histoire :

« Mon grand-père l'avait fait construire. C'est le premier grand bâtiment en pierre jamais édifié dans cette ville. Après son exil en 1727, il abritait l'école des cadets. Il nous a été réattribué récemment, en signe de bonne volonté de la part des autorités, pour héberger nos magiciens. Se loger est devenu impossible à Pétrograd, et le Nome n'a pas de pièces de résidence, que des salles dédiées à la pratique de la magie. »

Menchikov disait toujours Pétrograd ou Saint Pétersbourg, jamais Léningrad. »

« C'est plutôt généreux de leur part, je remarquai.

– Tu parles ! Le lieu est truffé de micros. On a mis des années à les désactiver tous, et il en reste peut-être. Et puis surtout, c'est un moyen pour eux de nous garder rassemblés dans le même endroit. Ils ne nous entendent pas, mais ils contrôlent notre présence.

– Attend, mais ils peuvent me voir alors que…

– Dans ta poche. »

Je sorti de ma poche un morceau de chair racornie sur laquelle était tatouée une étoile rouge.

« Tu portes la marque d'un mort. »

Un frisson de dégout me saisit. Je replaçai vite le morceau de cuir humain dans ma poche. Après tout, j'avais touché des choses pires. Une gamine fit alors irruption dans la cuisine en babillant en russe. Elle courut jusqu'à la table et se pendit au cou de son père.

« Zinaïda Vladimirovna ! Tes manières !

– Bonjour Monsieur » elle me déclara alors avec une petite révérence, sans aucun accent.

« Tu leur apprends le français ? Je constatai.

– Je suis encore un князь, et j'ai passé ma jeunesse sous le règne de la grande Catherine.

– Il serait temps de changer d'époque, non ?

Jamais. »

J'oubliai souvent à quel point il était plus vieux que moi. Ce qui me semblait à moi être de l'histoire ancienne n'était pour lui qu'un souvenir de jeunesse. Je volai une autre pomme.

Zénaïde allait sur ses quatre ans. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'était pas facilement effarouchée. Elle monta sur la table, vola un morceau de pâte pour jouer avec, puis la retraversa en courant pour aller me le coller dans les cheveux. Je l'attrapai au vol, l'assis sur mes genoux et commençai à la chatouiller sur les côtes. Elle se tordit de rire en gigotant. J'arrêtais en voyant les casseroles commencer à trembler.

« Pourquoi tu parles français bizarrement ? » Elle me demanda, en étalant de la farine sur mes sourcils.

« Zénaïde, tu ne peux pas demander aux gens pourquoi ils parlent bizarrement, soupira son père. Je suis sûr que Michel connais mieux le français que toi. »

J'éclatai de rire. Mon accent du Dauphiné avait dû ressortir avec la fatigue. A mon ancien Nome, j'avais pris l'habitude de le gommer. Il rendait Arsène absolument dingue d'ailleurs. Celui-ci m'avait donné un « cours de langue française » quand nous étions à Nice, avant de me laisser approcher la haute société, et en avait été quitte pour une déception : j'avais vécu à Paris dès mes dix ans, mais l'accent de Grenoble me collait au palais. « Mais c'est quand même pas croyable d'avoir un accent français dans toutes les langues sauf quand tu parles français ! Attention à tes nasales, recommence. Il va vraiment falloir lâcher l'accent dauphinois maintenant ! D'abord parce que c'est super moche, on dirait un mélange sauvage entre le Suisse et l'accent du Sud, ensuite parce que ça te décrédibilise ! » Zénaïde parlait sans doute mieux parisien que moi.

Je la laissai jouer avec mon visage quelques minutes, avant de l'écarter et d'enlever la pâte collée à mes cheveux. Nina Menchikova entra alors dans la pièce. Vladimir commença à rouspéter :

« Так ! У меня сегодня нерабочий день, Нина !

– Это важно.

– Напоминаю ! Единственные случаи, когда можно беспокоить меня : 1. конец света. 2. Сталин приказал уничтожить Ном. 3. Джабари притащил свою задницу через Aляску, чтобы домогаться до меня. Вот гад страшный !

– А то что наша милая сестра опять связалась с какими то подлецами?

– Не моё дело ! »

En traduction, ça donnait plus ou moins ça :

« Alors... Aujourd'hui c'est mon jour de congé, Nina !

– C'est important !

– Mémo. Les seuls cas où vous pouvez me déranger: 1. La fin du monde. 2. Staline ordonne l'annihilation du Nome. 3. Jabari ramène son cul depuis l'Alaska pour nous la mettre profond. En voilà un connard tiens !

– Et le fait que notre chère sœur ait de nouveau pris contact avec quelques scélérats?

– Ce n'est pas mon affaire. »

Nina me jeta un regard pénétrant avant de quitter la pièce dans un courant d'air froid. Je n'avais jamais bien compris si elle me détestait ou non. Elle avait toujours une expression faciale neutre ou fâchée. Quand je m'entrainai avec Anna et d'autres magiciens élémentalistes, elle nous payait parfois une visite, puis se portait volontaire pour me casser personnellement la gueule. Oui, parce que le résultat de mes affrontements hebdomadaires avec les élémentalistes de Vladimir était généralement un sacré paquet de bleus et d'écorchures, le tout assortit de crampes à des muscles dont j'ignorais jusque là l'existence.

Pendant la guerre civile, c'était pourtant elle qui m'avait appris à traquer Sekhmet en se fiant aux traces d'énergies, ou aux bouleversements infimes de Ma'at qu'elle laissait dans le paysage. C'était elle enfin, qui m'avait donné un conseil utile: « Iskandar, tu lui donnes, il prend. Ne lui rend jamais de service que gratuitement, cela inverse davantage le rapport de force que tu as avec lui. » Nina avait beaucoup fréquenté le Premier Nome, elle avait longtemps été une des plus grandes chasseuses de dieux de la Maison de Vie. Spécialiste de l'eau, elle avait mis à profit sa spécialité comme une arme contre les divinités. Je l'admirai beaucoup à vrai dire.

Vladimir soupira, et alla vérifier le contenu de la marmite. Il remplit un bol d'une épaisse soupe fumante.

« Elle est assignée à résidence à Pétrograd depuis quelques mois, il s'excusa. Elle est en surchauffe là, il faut qu'elle bouge.

– Elle n'est jamais contente тётя, jugea bon de préciser Zénaïde.

– Tiens, goûte.

– Tu cuisines souvent ?

– Quand on était jeunes, Nina et moi avions quatre frère et sœurs à nourrir. Serguei et Alexandra sont des ventres sur pattes.

– Vous avez combien d'années d'écart ?

– Deux avec Nina, notre ainée. Trois avec Mikhaïl, cinq avec Ivan, huit avec Sacha, neuf avec Serguei. Prend je te dis. Ce n'est pas du poison.

– C'est violet.

– C'est fait avec de la betterave. »

Au final, j'en mangeai trois bols. J'avais terriblement faim. Chez certains, un usage trop intensif de la magie pouvait provoquer la nausée, des maux de tête, une somnolence. Moi en général, j'avais juste la dalle. Anna descendit chercher Zénaïde et soupira en la découvrant couverte de farine.

« Tu l'élèves comme une sauvageonne ! » Elle protesta.

Il leva ses yeux au ciel. « C'est juste un peu de farine. Et d'après ce que m'ont raconté tes frères, tu étais bien pire au même âge.

– Justement, les enfants sont censés être meilleurs que leurs parents. Зинаида, пошли мыться!

Нет! » elle cria.

Elle passa ses bras autour de mon cou et de pendit à mes épaules.

« Regarde la petite maline. Elle s'est fait un bouclier humain, rit Vladimir. »

Anna essaya de l'attraper, mais elle sauta sous la table et s'y réfugia hors de portée de sa mère.

« Elle a de bon réflexes, j'admirai.

– D'ici quelques années, elle finira avec sa mère et son oncle, à la chasse à l'ours, me lança Vladimir.

– C'est vrai ? demanda la gamine de sous la table.

– Non, répliqua Anna, puis s'adressa à moi. Tu trouves que j'ai une tête à chasser les ours ?

– Honnêtement ? Un peu. »

Elle poussa un grognement, puis mit ses mains dans mes cheveux pour en ôter la pâte. Elle s'énerva vite et commença à ébouriffer ma chevelure dans tous les sens.

« Tu as fini ?

– Tu es plein de farine toi aussi ! Ça te fait les cheveux blancs.

– Laisse-moi manger ma soupe.

– Tu manges beaucoup, elle constata. Je n'ai jamais vu quelqu'un manger autant. Comment fais-tu pour rester aussi mince ?

– J'ai un bon métabolisme, je répondis. »

Elle leva les yeux au ciel et pris un air dépité.

« Et ça, c'est vraiment de l'injustice. »

Zénaïde, pensant sa mère distraite en profita pour sortir de sous la table, et, manque de pot, se fit attraper par son père. Elle commença à se débattre en riant quand il lui souffla dans le cou. Anna sourit, alla embrasser son mari et lui prit sa fille des mains. Finalement, Zénaïde sous le bras, elle quitta la pièce. Vladimir ôta la farine qui lui restait sur les mains puis s'adressa à moi :

« Je dois passer au Nome, tu viens ? Après, je te renvoie chez toi.

– Je peux me débrouiller.

– Je vais t'ouvrir un portail.

– Tu ne vas pas prendre le risque d'ouvrir un portail ?

Toi, tu ne vas pas rentrer par la Duat dans cet état ! Et puis, des risques j'en ai assez pris.

– Justement, pas besoin d'en rajouter. »

Je protestai encore un peu pour la forme, mais je savais que c'était peine perdue. Nous marchâmes dans Léningrad, alors que tombaient les toutes premières neiges.

Le musée de l'Ermitage était fermé au public à cette heure-ci. C'était assez incroyable d'avoir le Palais d'Hiver pour nous seuls. « Viens, on va voir les Rembrandt. » Nous montâmes par l'escalier principal, traversâmes la salle des Feld-maréchaux, puis la galerie 1812 et l'ancienne salle du trône. Vladimir eut un sourire méprisant en passant devant la carte de l'URSS engravée de pierres précieuses qui avait remplacé le trône du souverain sous le dais.

« Подлецы! » il murmura distinctement.

Nous errâmes ensuite dans les salles du Nouvel Ermitage, au département des peintures flamandes. Catherine II avait fait bâtir ce bâtiment afin que « seules les souris et moi puissions admirer les collections. » Quelque part je la comprenais. Les œuvres étaient d'une telle beauté qu'on était tenté de les garder pour soi, de les cacher des yeux grossiers ou aveugles. Je n'étais pas d'un tempérament jaloux, mais je reconnaissais qu'il y avait quelque chose de touchant dans cette envie de garder sous clés nos trésors, dans cette peur délirante de perdre les êtres aimés, cette fragilité en fait. Peut-être que j'avais un peu trop lu Proust aussi.

« Tu pourras poster une lettre pour moi ? demanda soudain Vladimir. Ils les ouvrent systématiquement, c'est chiant. C'est pour l'autre Kane là.

– C'est une lettre d'insulte ?

– En quelque sorte. C'est une lettre de menaces, s'il ne calme pas ses mecs en Alaska avec leurs capteurs et leurs khopesh.

– Est-ce qu'ils sont tous comme ça ?

– Non, pas tous. Enfin, il y en avait un en particulier que je n'ai jamais pu supporter. Abdias Kane, tu le connaissais ?

– De nom.

– Sale type. Beau, charismatique, populaire, complètement con. J'ai pris la tête du Nome, à la suite d'un duel rituel en 1801. Quelques mois après, ce пиздун m'envahissait depuis la Perse.

– Pourquoi ?

– Une campagne d'extermination de Sethiens, un truc qui se fait parfois. Le principe : les familles-combattantes cherchent, sur un prétexte quelconque, à décimer les magiciens sethiens qui restent. Or il y a trois endroits au monde où l'on trouve plein de mages du chaos : en Italie, au Viêt Nam et chez nous, sur toutes les terres de l'empire russe.

– Là où c'est le bordel du coup.

– C'est un peu de la simplification…

– A peine.

– Je déteste quand tu dis des vérités vraies, il soupira.

– Des vérités vraies ?

– J'ai une licence poétique. »

Nous nous arrêtâmes devant l'entrée des salles de peinture italienne et Vladimir reprit :

« La plupart des Nomes sont sous la coupe de familles combattantes, ou du moins essayent de ne pas se les mettre à dos. Nous sommes des prêtres d'Amon, nous avons toujours eu une attitude neutre, voire de bons rapports avec les hommes de Sobek ou de Set. Forcément, de nombreux Sethiens sont venus s'installer dans notre Nome. J'étais jeune à l'époque, tu vois, la quarantaine pas plus. Du coup, à peine je me suis installé qu'ils ont pris mon Nome pour un buffet suédois.

– Sympathique. »

Ça me rappelait pas mal de choses en fait, le buffet suédois.

« C'est typique d'eux. Le sang de pharaon se veut supra national. Ils confondent leurs intérêts propres et ceux de la Maison de Vie. Un Nome faible, c'est l'occasion pour eux de faire leur petit marché : et que je me promène, que je tue ceux qui m'embêtent, et que je m'arrange pour filer des promotions à mes alliés... S'ils apprenaient ce qui se passe ici, ils essayeraient de nous mettre sous tutelle. La première fois, Abdias ne m'a même pas déclaré la guerre. Il est juste venu chercher ce qu'il considérait lui revenir de droit. Imagine, tu es chef de Nome, et du jour au lendemain, tu te retrouves envahi par des magiciens étrangers qui cherchent à massacrer la moitié de tes hommes. C'est déjà assez horripilant quand ce sont des agents d'Iskandar, et eux du moins ont une certaine légitimité d'action. »

Il soupira résigné :

« Enfin, bien sûr le père était un taré, qui a élevé ses fils à la dure. Ils se sont toujours battus pour ses faveurs.

– Pourquoi cette obsession avec les Sethiens ? Je demandai. Horus aussi est banni de la Maison de Vie.

– Pas difficile, ils font ce qu'ils ont toujours fait : divisent le monde en deux, attribuent à une partie de l'univers et des dieux ce qu'il y a de meilleur, au reste, la responsabilité du mal. Ce sont des fanatiques. Je suis un pragmatique. »

Un mince sourire se dessina sur ses lèvres. Nous prîmes la direction des Antiquités égyptiennes au rez de chaussée. Il ajouta avec un air malicieux :

« Et puis, tu connais notre devise aussi : фараон охуиевает, Верховный жрец всем возглавляет ! »

J'ai essayé de traduire : « Le pharaon… euh… fait de la merde ? Déconne ? Et le Grand prêtre gouverne tout le monde.

– En gros. Je crois que ça date de l'époque d'Akhénaton. »

La formule était un poil trop adaptée à la langue russe pour dater de l'époque de la XVIIIème dynastie, mais soit. En quittant les salles dédiées aux peintures, une pensée me vint à l'esprit :

« Le peintre vénitien, Giovanni Bellini. Il est de leur famille ?

– Pas un magicien, mais je crois qu'il était bien un cousin de Bernardo, feu le mari de Lucrezia. Demande à ton Bellini. Tiens, le Caravage, lui, était de la Maison de vie, en statuaire. Ce qu'il faisait dans sa discipline était radicalement différent des thèmes de sa peinture. A force de devoir opposer son art et sa pratique magique, il serait devenu fou. Ou alors il aurait tenté des expérimentations en mixant les deux. Dans tous les cas il est mort jeune. »

Il eut un soupir dépité.

« Un bon magicien en statuaire en vaut cent autres. J'en avais trois dans mon Nome, deux sont passés aux Bolchéviques, l'autre est mort. Tu peux constater les effets immédiatement. Plus de transports, plus de communications, des mauvaises protections, et un manque de shabti bibliothécaires. Ton Nome devient sourd et aveugle. »

Il fit une légère pause et reprit : « Les magiciens en statuaire sont respectés mais on leur confie rarement des responsabilités. Généralement, ils sont plus adaptés à la recherche et se spécialisent en théorie. Ils sont très mauvais en combat aussi. Bon, il y a des exceptions aussi.

– Iskandar, je répondis aussitôt.

– Oui. Friedwald aussi. Je crois que ça n'était jamais arrivé dans un grand Nome d'Europe. Ça n'a rien d'étonnant d'ailleurs, ils sont tous un peu timbrés sur les bords.

– Ça rend fou la statuaire ?

– Facilement oui, regarde Iskandar. »

J'avais du mal à m'imaginer Iskandar en artiste lunatique. Il m'apparaissait bien plus comme un rusé politicien. Après, en y réfléchissant, peut-être qu'il avait bien un petit complexe démiurgique, entre sa manière de nous considérer comme des pièces manipulables, ou ses shabti à visage humains.

Cette dernière pensée me fit frissonner. L'idée que des êtres humains puissent être en réalité des statues, glissées dans les foules, indétectables, me donnait la chair de poule. C'était peut-être un petit peu trop de pouvoir pour un seul homme. Ça avait un côté malsain surtout, du genre Pygmalion et Galatée rencontrent Frankenstein.

Vladimir était perdu dans ses pensées, et commença à marmonner, plus pour lui-même je crois :

« C'est une des branches les plus complexes de la magie, oui. Mais on retrouve pas mal de ses débats à travers histoire de l'art. L'art est davantage perméable à la pratique de la magie que toute autre discipline. Tu vois la différence entre les écoles Vénitiennes et Florentines ?

– Le débat de la couleur et de la ligne, oui.

– Là par exemple, le débat recouvre une problématique en statuaire. Je ne m'y connais pas trop, mais il s'agit toujours de méthodes de fixations de la magie. En gros, pour certains, la forme, donc le dessin, prime. Pour les autres, la touche, et le type de matériau, dont les pigments de couleur, sont plus pertinents pour faire vivre le modèle. »

Il fronça les sourcils comme s'il essayait de se souvenir de quelque chose. Nous étions restés debout dans le département des antiquités égyptiennes.

« Je crois qu'il y a un type, un élémentaliste, qui pensait qu'on pouvait passer de la magie élémentale à la statuaire, en s'intéressant au matériau brut plutôt qu'à la forme qu'on lui donne. Autrement dit, plutôt que de mettre la magie élémentaire au service des sculpteurs comme on le fait toujours, pour qu'ils imposent une force à la matière, il voulait guider l'artiste par le matériau. On n'a jamais développé ses travaux.

– Qui ça ?

– Je ne me rappelle plus du nom. Ses contemporains le prenaient un peu pour un illuminé. Je ne sais pas où sont ses écrits non plus. Peut-être Katmandou ou Jérusalem. »

Je me demandai comment Menchikov en avait entendu parler, mais après tout, sa femme, sa sœur et sa belle-sœur étaient des élémentalistes.

Il prononça quelques mots et ouvrit la porte secrète menant au Nome. La grande salle aux colonnes de malachite était faiblement éclairée. D'immenses gisements de cette pierre se trouvaient dans l'Oural. Le Dix-Huitième en vendait à tous les autres Nomes.

« Si, se souvint soudain Vladimir, c'était un Perse, Firdaws, je crois. »

J'avais déjà entendu ce nom quelque part. Je le notais soigneusement dans un recoin de mon esprit. Il serait temps plus tard d'aller traquer ses travaux.

« Il concevait des paradis alors ? C'est comme ça que les Perses appellent leurs jardins » je précisai devant sa mine étonnée.

Menchikov eut l'air amusé. « Vous et vos plantes… ils marmonna.

– Les jardins ont été inventés par l'Egypte.

– Je n'en doute pas. »

Il alla à son secrétaire pour récupérer des documents. Je pensais soudain aux carnets d'André le Nôtre que j'avais trouvés au Nome. La plupart des notes étaient absolument indéchiffrables, à moins d'un druide pour m'aider. J'avais pourtant réussi à reconstituer certaines de ses roses en me basant sur mes expériences de magie élémentale. Pas très résistantes, pourtant. Elles sont loin d'être au point. Mes roses d'argent ne résistaient pas au froid, et toutes tentatives de croisement avec des fleurs d'hiver avaient échoué. J'avais un autre projet en tête, un peu plus fou, pour lequel j'aurais besoin de versions plus abouties. Mais Menchikov interrompit le flot de mes pensées.

« Tu t'intéresses beaucoup à la recherche, toi. »

Je ne pris pas la peine de le nier.

« Fais gaffe, il ajouta juste.

– T'inquiètes, je n'ai pas vraiment le temps de toute manière ; j'ai des Serbes à gérer. »

Il sourit : « Tu es trop gentil avec tes Serbo-Croates. Les Slaves il faut les frapper, ils comprennent que ça.

– Vladimir… tu es un Slave.

– Ai-je dit le contraire ? Regarde-nous : on a ce qu'on mérite non ? »

Il ne me laissa pas le temps de répliquer, referma brutalement le secrétaire.

« Allez, il soupira. Je te renvoie chez toi maintenant. »

Nous quittâmes le palais d'hiver. La neige dehors tombait à gros flocons désormais, tournoyant à la lueur des réverbères. Nous longeâmes la Neva et ses berges de granit ornées de palais silencieux. L'air gelé me coupait le souffle. Ce fut avec un soupir de soulagement que j'empruntai le portail de sable, avec ses tourbillons chauds et son étrange odeur d'encens.


Traduction des morceaux en russe:

Выключи сердце и думай блять башкой : Eteins le cœur et pense avec ta putain de tête !

Князь (Kniaz') : titre de noblesse russe, équivalent de duc ou de prince

Тётя : tatie

Зинаида, пошли мыться! : Zénaïde, viens on va aller se laver !

Нет! : Non !

Подлецы : les ordures !

Пиздун : (du mot pizda, chatte) un putain de menteur/salaud


La famille Menchikov en 1929 :

Alexandre Menchikov (décédé)

-Maria Menchikova, son épouse (décédée)

-Nina Menchikova, leur première fille

-Vladimir Menchikov, leur premier fils (Volodia)

-Anna Menchikova (née Assoulmiratova) son épouse (Ania)

-Zénaïde Menchikova (en russe Zinaïda), leur fille, née en 1926 (Zina)

-Mikhaïl Menchikov, leur second fils (décédé en 1918) (Micha)

-Ekaterina Menchikova (née Volkonskaya), son épouse (Katya)

-Alexandre Menchikov, leur fils (décédé en 1921)

-Ivan Menchikov, leur troisième fils (Vanya)

-Alexandra Menchikova, leur deuxième fille (Sacha)

-Irina Pesok, sa fille bâtarde (décédée)

-Sergei Menchikov, leur quatrième fils (Serioja)

-Narguiza Menchikova (née Musayeva), son épouse

-Andreï Menchikov, leur premier fils (Andrioucha)
-Oleg Menchikov, leur deuxième fils (Olejka)
-Youri Menchikov, leur troisième fils (Youra)
-Dmitri Menchikov, leur quatrième fils (Dima)