En écrivant, j'ai réalisé quelques moodboard pour mes personnages. Ils sont en ligne sur mon Tumblr, matveiplatovthebold si jamais ça vous intéresse.

Finalement, à cause de sa longueur, j'ai découpé le chapitre en trois parties. Bonne lecture.


XXIII. En résumé, je dirai : le privé est politique (2)


III. Giacomo Bellini

Nous avions quitté Venise assez moroses. J'avais essayé d'écrire à ma sœur Laura, mais n'avais eu aucune réponse. Je ne pouvais pas prendre le risque de m'introduire dans ses appartements. Un shabti messager aurait été la meilleure solution, mais réaliser un shabti capable de s'introduire au palais était absolument hors de ma portée, et je ne connaissais aucun bon magicien en statuaire. J'étais resté songeur. Il me semblait clair que j'avais assisté à un spectacle qui ne m'était pas destiné. Pourquoi Laura ? J'avais juste suivi la piste des Di Angelo, j'étais tombé sur mille autres problèmes.

Et quoi maintenant ? Qu'est-ce que je n'ai pas encore fait ? Qui serait le suivant ? Mon père, mes sœurs, mon adorable petit frère ? Ma grand-mère ? Avoir assassiné l'oncle d'Esme était déjà assez dur, j'étais terrifié par la suite. J'aurais aimé me dire que je m'en fichai mais ce n'était évidemment pas vrai. Cependant, les ordres du premier Nome, étaient indiscutables. Et si je me dérobe… Je secouai la tête pour ne pas y penser. J'étais une arme, c'était ainsi. Les armes ne se plaignent pas.

Alice était d'abord partie pour Vienne, régler quelques affaires (j'avais mes propres doutes sur la nature de ces affaires, et ça ne me plaisait pas du tout, croyez-moi). Quant à moi, j'avais fait un crochet par le Premier Nome pour alerter Iskandar. Il poussa un profond soupir quand j'eus fini mon rapport, découragé plus qu'inquiété par l'idée d'une énième guerre italo-magique. La nouvelle des agissements de Set le perturba davantage. Il me fit répéter notre conversation au mot près, puis jurer de n'en parler à personne.

« Là où est Set, là va Horus, et inversement. Le renvoyer dans la Duat sans chercher à en savoir plus ne serait pas seulement risqué, ce serait terriblement imprudent, il m'expliqua. J'ai quelques recherches à faire…

– Dois-je…

– Non, tu en as fait assez. Je n'aurais pas besoin de toi avant un petit moment. Rend toi plutôt utile dans les Balkans, il ne faudrait pas qu'Isfet s'y réinstalle. Et envoie-moi, si tu la croises, ta cousine. Esme Sabbia si je me rappelle bien. »

Bien sûr qu'il se rappelait bien. Iskandar était lui-même un bâtard, il avait pour eux une certaine affection. Les grandes familles n'avaient pas tort de penser qu'ils formaient le gros du bataillon de ses espions et hommes de main. L'idée qu'il puisse entrainer Esme dans ce pétrin me révoltait. Mais je n'avais pas le choix, je jouais déjà à un jeu serré avec Iskandar, en lui cachant certaines choses. Pas toutes, juste les éléments qui pouvaient potentiellement lui offrir davantage de moyens de pression sur Michel.

A Sarajevo, je rejoignis Alice en compagnie d'un homme que je n'avais pas vu depuis des années ; Arthur Chase était son nom. Ensemble, nous prîmes la direction de notre île. Esme n'était plus là, je suppose qu'elle avait dû rejoindre le reste de ma famille à Venise. Le temps s'était rafraîchi, les feuilles d'arbres achevaient de mourir. Le ciel en cette après-midi de novembre avait une teinte pastel, où se délitaient quelques nuages. Un dernier rayon de soleil trainait sur la mer.

Nous avions retrouvé Michel sur la terrasse devant une pile de copies. Louis à côté était planté devant un exercice d'orthographe, un de ceux qu'il détestait le plus. Il avait de sérieuses difficultés en lecture et en écriture, mais Michel, en bon prof de lettres, s'était entêté pendant des années à lui apprendre à lire et écrire, et maintenant avait fait le pari avec Alice, qu'il parviendrait à lui inculquer les règles de l'accord du participe passé (je voulais bien manger ma chemise s'il y arrivait).

Je remarquai surtout son œil au beurre noir, assortit de quelques bleus et griffures. Sa main droite était bandée, et je soupçonnais à sa raideur que sa blessure au dos s'était rouverte. Je gardai mes questions pour plus tard, quand nous serions seuls.

« C'est intéressant ? Je me moquai plutôt.

– Autant que peuvent l'être des copies de gamins de dix ans.

– Bon, c'est nul alors ?

– Ca dépend pour qui, il soupira. »

Le statut de chef de Nome conférait automatiquement l'autorisation d'enseigner au Caire. Il y avait eu une vacance et on lui avait demandé s'il pouvait assurer en urgence le cours de magie élémentale pour enfants débutants non-spécialistes. Il avait accepté. Les chefs de Nome-mission étaient soumis à une surveillance plus étroite, et comme il devait déjà se rendre au Caire toutes les semaines pour effectuer son rapport, cela ne le gêna pas outre mesure.

Je rentrai pour me changer et poser mes affaires. Je mis ensuite à chauffer la cafetière et surveillai à travers la porte le reste du groupe sur la terrasse. Chase s'était rapproché de Louis, intrigué.

« Pourquoi tu as accordé « offertes » Louis ? Il demanda en jetant un œil à son brouillon. C'est le verbe avoir qui est utilisé, et de toute façon le sujet est masculin.

– Parce que le complément d'objet est placé avant le verbe auxiliaire. »

Arthur fronça les sourcils.

« C'est quoi cette règle ?

– Ne t'inquiètes pas, pour moi non plus, je ne l'ai jamais comprise, rit Alice. Les grands mystères de la grammaire.

– La langue française est un enfant du chaos, commenta Arthur en secouant la tête.

– Et encore, tu as déjà écouté du Roumain ?

– C'est comment le Roumain ?

– Comme si l'Italien avait fait un gosse dans une orgie avec des Ukrainiens, des Serbes et des Bulgares. »

Je me versai une tasse de café brûlant et sortis sur la terrasse les rejoindre. Michel jetait un œil au travail de Louis et lui souriait, l'air satisfait.

« C'est beaucoup mieux Louis, tu y es presque. »

L'enfant eut une mimique victorieuse et remua sur sa chaise :

« Je peux aller jouer maintenant ?

– File. » Il se leva et détala en direction du jardin.

Bon, bah, d'ici une semaine ma chemise allait y passer. Je bus quelques gorgées de mon café, attrapai au hasard quelques copies et regardai les noms. Keane, c'est de la haute noblesse ça. Sang de pharaon par la grand-mère je crois. Et il y en a d'autre, un Iwasaki, un Dee… Et ça ? Yasmine Abdi. Je ne connaissais pas du tout le nom, mais elle avait eu la note maximum. Le jeune sang du Per Ankh.

« Attend, je t'en montre une, m'a fait Michel. Je tiens mon gagnant. »

Il déterra la copie de Julius Kane. Les gamins devaient faire quelques multiplications et divisions basiques pour calculer les masses des différents éléments déplaçables. Julius avait renoncé à finir son calcul, et à la place des nombres avait dessiné des bonhommes pendus à la barre de résultats. L'audace du gamin me fit rire de bon cœur.

« Je devrais lui mettre une mauvaise note, mais quelque part, j'ai juste envie de faire encadrer son chef d'œuvre. »

J'eus une vision de Michel recevant Jabari au Nome, avec les pendus de son fils accrochés dans la salle de réception au-dessus de la cheminée.

« C'est un genre de danse macabre non ? Sourit Chase. Esthétique médiévale du XIVème siècle. Il a raté son orientation, il devrait faire artiste.

– Un Kane en statuaire. » L'idée me fit rire. « Tu as trop fréquenté les surréalistes. Garde-la dans un tiroir, tu pourras la lui ressortir dans vingt ans.

– Comme cadeau de mariage, renchérit Alice.

– Il n'a que dix ans enfin !

– Il est fiancé si j'en crois les rumeurs.

– Si tu savais le dossier que j'ai constitué pour ton mariage Michel, ajouta Alice.

– Oh, je m'en doute. C'est pour ça que je ne me marierai jamais, ne t'inquiète pas.

– J'ai gardé des gravures de l'époque où tu faisais modèle aux beaux-arts.

– Quoi ? »

Je lui fis des gros yeux.

« Hé, c'était un petit boulot comme un autre, il se défendit.

– Déjà que tu te prostituais pour des livres. »

Il roula ses yeux.

« Vous allez me sortir le baron Charlus combien de temps encore ?

– Jusqu'à ma mort, Michmich, lui répliqua Alice. En souvenir de ta mère qui s'arrachait les cheveux.

– Ce n'est pas de la prostitution.

– Je n'arrive pas à croire qu'on te laisse enseigner, je me moquai. Avec un tel passif !

– Ah bon, parce que les Egyptiens, ce ne sont pas ceux qui écrivaient des histoires de culs sur l'Ennéade ? Persifla Arthur.

– Ou qui étaient un poil trop obsédé par le destin du pénis d'Osiris dans le mythe le plus important de leur religion ! Rajouta Alice. Non attend, mon mythe préféré, c'est quand il y a Hathor qui va montrer son vagin à Râ pour le guérir de sa dépression, et que ça marche, parce qu'au lieu de lui faire l'amour, il se marre. Et ça donne des leçons de morale en plus !»

J'avais explosé de rire à ce moment précis.

« Je ne te raconterai plus jamais de mythes égyptiens, râla Michel.

– Au moins votre mythologie passe bien en soirée, tempéra Chase. »

Des nuages couvrirent le ciel, et l'air se rafraîchit d'un coup. Nous rentrâmes dans le séjour. Alice et Chase sortirent chercher du bois pour la cheminée. Miloš était reparti quelque part, Jeanne faisait la sieste à l'étage.

Michel monta déposer la pile de copies dans la bibliothèque. Je le suivis à l'étage et lui enlevai sa chemise. Il commença par protester, comme toujours, mais leva les bras pour me laisser retirer le vêtement. Comme je m'y attendais, un large bandage couvrait son torse et son dos.

« Ça fait mal ?

– Juste un peu, il mentit. »

Je soupirai et défis le bandage pour examiner son dos. Nos corps ne cicatrisaient pas comme la plupart des gens. Laura m'avait expliqué le processus : de la même manière que nous vieillissons plus lentement, peu à peu, notre apparence se faisait reflet de notre état mental et de notre niveau magique. D'ailleurs, selon certains chercheurs, les deux s'influenceraient mutuellement. Cela, je voulais bien le croire. Beaucoup d'anciens combattants témoignaient avoir perdu peu à peu leurs capacités magiques de manière temporaire, au cours du conflit. Mais la guerre avait été une expérience à part, même pour des magiciens.

Mes doigts coururent sur les lignes et creux sanguinolents sans les toucher.

« Qu'est-ce que tu as mis dessus ?

– De l'argousier, du millepertuis, du lotus bleu.

– Ça devrait aller. C'est à l'entrainement ? Ou tu as eu des monstres à gérer ?

Ça oui, il fit en montrant son bras droit. Le dos s'est juste ré ouvert.

– Viens, autant changer le bandage. »

Les blessures physiques que nous recevions une fois que nous dépassions notre âge pivot, disparaissaient avec plus de facilités, sauf celles d'origine magique. Certaines cependant, associées à un souvenir précis, se gravaient dans notre système magique et se rouvraient spontanément. La blessure au dos de Michel, des restes d'une explosion d'obus au Chemin des Dames, étaient de celles-ci. J'avais aussi participé à l'offensive Nivelle, et j'y avais gagné une blessure aux côtes qui avait tendance à se rouvrir. Pour l'instant je surveillai son évolution.

Nous descendîmes au rez de chaussée où était notre chambre, un peu en retrait, vers l'Est. Le parquet était en bois d'érable, des larges portes-fenêtres s'ouvraient sur un balcon quelques mètres au-dessus du sol, comme planté dans le ciel. Je ramenai de la pharmacie un rouleau de bandage (nous en avions des kilomètres en réserve, tous ici, nous menions des vies dangereuses). Je remis en place son pansement, en l'embrassant sur le torse pour faire bonne mesure.

« A Venise… » Je commençai. M'interrompis, sans savoir par où commencer.

« Alice m'a expliqué, il me rassura.

– Quoi exactement ?

– La fête, ce maudit Orsini, ta famille.

– C'est tout ?

– C'est déjà beaucoup ? Ou bien il y a autre chose ? »

Elle n'a pas parlé de Set. Je gardai cette information pour moi.

« Ma sœur Laura. Elle a essayé de me mettre en garde. Mais de quoi exactement ? »

Je regardai le ciel par-dessus le balcon de pierre. Dans le séjour, quelqu'un, Chase ou Alice, grattait les cordes d'une mandoline. Une musique lente, un peu mélancolique se mêlait au crépitement du feu. A part cette mélopée, le silence régnait.

« Tu as cours demain ?

– Oui. Tu peux garder les gosses ? »

Je hochai simplement la tête. Je n'avais aucune envie de quitter l'île.

« Je suis en vacances pour quelques mois de toute manière. »

J'achevai de fixer le bandage.

« Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?

– Un type que j'aurais pu aider, mais je n'ai pas pu.

– Ça arrive.

– Oui, il murmura.

– Elle reflète ton humeur. C'est un peu comme une pierre d'angle, tu sais.

– Génial. Je vais vraiment me la trainer toute ma vie…

– Seulement quand tu es triste ou inquiet. »

Je l'embrassai dans le cou.

« Il va juste falloir te garder heureux et content. »

Il m'embrassa en retour, puis se redressa brusquement, les yeux brillants. Comme toujours, son humeur sombre était passée aussi vite qu'elle était venue.

« J'ai eu une idée !

– Les dieux nous viennent en aide, je soupirai.

– Je vais leur faire creuser un tunnel !

– Quoi ? »

Il se leva, et fila en courant à la bibliothèque. Revint avec deux bouquins. Je compris que ses pensées avaient dévié d'un coup vers sa classe.

« Quand j'avais leur âge j'étais obsédé par les tunnels.

– Je croyais que tu les détestais ?

– Non, seulement depuis Verdun, ils me rendent claustrophobes. »

L'expérience des tranchées. Un type du Neuvième avait déjà fait devant moi une attaque de panique dans un couloir de terre.

« Mais on s'en fiche, il reprit, ce n'est pas moi qui vais le creuser.

– Ce que tu dis n'a aucune logique. Le tunnel, il faudra bien que tu y rentres. »

Il balaya mon objection du revers de la main.

« Ce n'est pas pareil.

– Tu m'épuises, je soupirai. »

Il s'assit sur le lit et ouvrit un traité pour y jeter quelques notes.

« Tu pourrais te contenter de les laisser faire des colonnes de terre toute l'année, je remarquai. C'est la pédagogie classique. »

Nous avions déjà assez de choses à gérer au Nome. Récemment encore, il s'était pris une avalanche de reproches après leur avoir fait le cours en arabe et non en grec. Je m'allongeai sur le lit, sentant la tension et la fatigue accumulée des derniers jours envahir mon corps.

« Leurs colonnes me font chier et c'est un exercice débile. Au moins, un tunnel c'est un travail de groupe. Avec ça ils arrêteront de se battre entre eux et de me casser les pieds.

– Ce sont des magiciens, ils n'arrêteront jamais de se battre entre eux.

– Surtout mes deux terreurs, Kane et Abdi.

– C'est normal qu'ils se battent, ils sont l'emblème de la lutte des classes et de la lutte des sexes.

– Oui bah ça va bien deux minutes. »

J'étouffai un bâillement.

« Au pire, referme le tunnel sur eux et laisse les se battre à mort, je lui suggérai.

– C'est tentant, il concéda. »

Il posa son livre sur mon ventre, comme un support, pour continuer à écrire dessus. Je le laissai faire en passant la main dans ses mèches. « Tu as des restes de farine dans les cheveux, je constatai étonné. » Puis je fermai les yeux et m'endormis jusqu'au dîner.


IV. Alice Huet

Après Venise, je suis allée à Vienne, voir, vous l'aurez deviné, Johann. Etait-ce stupide ma part ? Oui. Etais-je en train de creuser ma propre tombe ? Très certainement. Que diraient mes amis ? Alice arrête tes conneries ! Je n'ai pas arrêté mes conneries. Johann avait un appartement à Vienne. A la fin de la fête, quelqu'un m'avait glissé un mot avec l'adresse dessus. Morrigan l'accompagnait. Elle m'avait alors jeté un regard inquisiteur et murmuré :

« Souviens-toi du choix Alice. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut choisir son avenir. Mais ce peu de liberté il ne faut jamais le rendre.

– Je veux te revoir.

– Moi aussi, je le voudrais. A la grâce de Dieu. »

J'ai pris le train pour Vienne et retrouvé Johann dans son salon tendu de tissus bleu. Nous nous dévisageâmes portant en nous ces mots que nous ne pouvions dire. Quelques instants plus tard, nous étions juste deux amants en larmes à compter nos blessures :

« Tu m'as caché l'existence de tes enfants !

– Tu m'as menacée ! Tu aurais pu les menacer !

– J'aurais pu… Tu m'as poignardé Alice ! Poignardé !

– Tu m'avais frappée !

– Tu m'avais trompé !

– Toi aussi, tu m'avais trompée. »

Dans un lourd silence, nous nous dévisageâmes de nouveau.

« Pourquoi on est comme ça ? Dis-moi pourquoi, je t'en supplie !

– Je ne sais pas. Je ne peux pas vivre sans toi Alice.

– C'est pour ça que tu m'as écrit ?

– Je ne sais pas. Je ne peux vraiment pas vivre sans toi.

– Moi non plus, moi non plus !

– Ecoute mon amour, on est liés, on est comme ça, mais ça va changer, tout peut changer, tout peut encore recommencer. On peut être neuf, un amour neuf, des amants neufs.

– Tu connais la différence entre une blessure et une fêlure ? La blessure elle guérit, la fêlure reste. Tu m'as fêlée, Johann. Regarde, je suis fêlée ! Je t'aime encore mais mon amour est fêlé.

– Au Japon, ils ont un art, le kintsugi, pour réparer avec de l'or les objets cassés. On ne cachera pas nos fêlures, elles sont trop belles, elles sont trop nous. On se couvrira d'or mon amour, j'irai chercher pour toi, toutes les perles des mers.

– Tu parles bien, tu parles trop bien. Comme tes beaux mots à Venise, tes discours de liberté et d'espoir, de chaos et de guerre Tu as la langue-océan, tu as des mots qui coulent d'eux-même.

– Je crois en chacun d'entre eux.

– Et j'ai peur de ça mon amour, j'ai peur de nous mon amour. Tes beaux mots sont posés sur ma conscience mais pas vraiment sur mon cœur. Mais tes yeux sont comme des naufrages, et je crois que je m'en fous d'embarquer sur une ruine. »

Après, on a fait l'amour, des jours entiers, loins des fenêtres. Puis il a fallu partir. Je dois toujours partir à la fin. Si je reste, le chagrin revient. Parfois il vaut mieux partir avant que le chagrin ne vienne.

« Reste ! » Il m'a supplié.

Désolé mon amour, mon cœur est comme les yeux tristes de la Morrigan, désespérément tendre et distant.

Assis dans un café juste en face, j'ai retrouvé un fantôme. Il m'a commandé un café et je me suis assise à ses côtés.

« Salut Arthur, ça faisait longtemps. Comment m'as-tu-trouvée ?

– Tout le monde connait l'adresse d'Orsini. Je savais que tu irais le rejoindre.

– Tu as donc entendu parler de notre petite fête ?

Petite n'est pas le mot que je cherchai. Pourquoi repars-tu ? Tu as une chance unique de rester et de tout faire marcher.

– J'ai fui toutes les responsabilités que je n'ai jamais eues, comme demi-dieu, et comme mère, et comme femme. Je ne vais pas changer maintenant.

– On peut toujours changer Alice.

– Tu peux parler toi. Fuir est ce que tu as fait toute ta vie.

– Peut-être que là, tu te protèges plus que tu ne fuies…

– Tu es mignon Arthur, toujours là pour dire un mot gentil. Tu viens à Sarajevo avec moi ?

– J'étais venu pour ça ?

– Venu pour partir ?

– On est des drôles d'oiseaux non ? »

Arthur Chase me sourit. Il était triste et faible en ce temps de l'année, comme toujours avant le solstice. En tant que fille de Phébus, je trouvai ça beau d'être à ce point soumis aux cycles du soleil. Nous étions deux enfants du jour que la lumière terrifiait.

« Qui était là Alice ?

– Je ne sais pas. C'était le principe des masques. Je ne sais pas qui était d'accord non plus. Mais je pense qu'un très grand nombre de gens étaient présent. Je pense que tous les puissants d'Europe, des chefs de clans, de Nome, ont reçu le message comme un menace.

– Et parmi les Celtes, y avait-il, Morrigan?

– Ce n'était pas une déesse, enfin je crois… Même si elle en portait le nom. Et qu'elle m'a paru puissante, très dangereuse.

– Les dieux sont doués pour apparaitre comme des humains. Tu devrais en savoir quelque chose.

– Justement, j'en sais assez pour les distinguer. Tu as une cigarette ? »

Il m'alluma une cigarette, et nous avons fumé sans mot dire. Arthur Chase avait ce genre de présence attentive et discrète qui rendait les silences agréables.

« Dis, comment ça se passe chez les Celtes ? Ils n'ont pas vraiment de demi-dieux, non ? Ou alors c'est bien plus rare…

– Personne ne sait vraiment Alice, ils sont les plus mystérieux. »

J'écrasai mon mégot dans le cendrier.

« Tu t'y connais en présages ?

– Je t'avais prédit un avenir brillant.

– Idiot. Mais c'est vrai que personne n'y croyais. »

Je n'étais qu'une gamine des rues dans un bar de New York, je dansai sur les tables et chantai à tue-tête jusqu'au lever du jour. Nous allions ensemble voir les levers du soleil, essayer de deviner quel Panthéon menait le char ce jour-là !

« Vois-tu, pour les années à venir, j'ai le choix entre la gloire, la sagesse et l'amour.

– C'est le choix de Pâris, il répondit.

– Mais tu ne sais pas… Tu es sage, tu es si sage Arthur, dis-moi. Pourquoi Pâris a-t-il choisit l'amour ?

« Sans l'amour dans la vie, sans ses joies ses chagrins… On a vécu pour rien. » Il chantonna.

– Et si je ne sais pas aimer ? Pourquoi je choisirai l'amour ? »

Arthur eut un rictus.

« La magie est à double tranchant. Peut-être que c'est l'amour d'un autre et non le tien, peut être que c'est ta capacité d'aimer. Peut-être que c'est un amour que tu ne connais pas encore. On ne peut pas résoudre comme ça une prophétie, on ne peut pas prévoir son issue, ce qui est hautement ironique.

– Mais ce n'est pas une prophétie. C'est un choix. C'est une manière de savoir que je vais choisir, quand je ne l'aurais pas su si on ne m'avait pas alertée. Alors, je veux comprendre les implications de ce choix.

– Alice, quand on choisit on lance des pierres à l'aveugle. Les conséquences de nos actes, mêmes révélées par la plus puissante des magies ne sont jamais qu'une ombre distante et floue.

– Soyons rationnels alors. Dans un choix je peux sauver une personne, dans un autre, deux, dans un dernier beaucoup. C'est le choix de la sagesse le dernier.

– Bien sûr, puisque tu choisis rationnellement d'aider le plus grand nombre.

– Et le choix de la gloire alors ? Qui voudrait le faire ? A quoi sert la gloire ?

– J'ai deux propositions.

– Je t'écoute.

– As-tu vu des visages, des silhouettes quand on te posa ce choix ?

– Oui.

– Alors, il est probable que ceux que tu puisses sauver soient parmi eux. Il faudra que tu prennes cet élément en considération.

– Et l'autre suggestion ?

– Peut-être que l'unique personne que tu pourras sauver est toi-même… »

Dans la lumière matinale, ces mots étaient porteurs d'un sens si lourd qu'ils me firent vaciller. Mais Arthur était assis à côté, et le soleil qui nous enlaçait tous les deux, nous murmurait les mots de réconfort que nos cœurs réclamaient.