Bonjour à tous,

Tout d'abord, je m'excuse de ne pas avoir publié dimanche, j'étais chez mes parents.

Ce chapitre m'a donné du fil à retordre : premièrement, Dropbox m'a perdu deux pages et ensuite Dropbox m'a perdu deux pages.

J'ai dû les réécrire et ça m'a pris un peu de temps. Ce chapitre est aussi plus court que les quatre autres, mais don't worry, il est plein d'action !

Bonne lecture !

CyberCoffee


Chapitre 5

-Oh le sal...grogna Nathanaël, sa main relevant toujours ses cheveux.

Il réfléchit à toute vitesse : le plus important était d'effacer la phrase de son front mais quelque chose lui soufflait que cela ne serait pas aussi facile que ça en avait l'air. Il ouvrit le robinet et frotta fort son front avec l'eau chaude mais rien n'y fit, la marque ne bava même pas. Ce n'était sensiblement pas du feutre. Salazar était un sorcier : il devait avoir apposé un sortilège de sa connaissance qui se déclenchait si un importun (en l'occurrence lui) s'aventurait trop près de sa fontaine chérie. Il n'essaya même pas de régler le problème avec la magie, il savait qu'il se fatiguerait pour rien : Salazar avait un tout autre niveau que lui. Il était donc indispensable qu'il aille voir le sorcier pour l'obliger à enlever le sort. Il ne pouvait de toute façon pas se présenter comme cela devant Mrs Fridge. Il imaginait déjà la remontrance perfide de la mère supérieure sous les rires moqueurs des élèves de la classe.

Non, décidément, il était dans l'obligation d'aller voir le sorcier ! Sans plus tarder, il sorti de la salle de bain, attrapa ses vieilles baskets au pied de son lit et les enfila en même temps qu'il descendit les escaliers de bois quatre à quatre. Il traversa silencieusement la cour et poussa précautionneusement la lourde porte en chêne de l'orphelinat. Le garçon vérifia à gauche et à droite si la voie était libre et s'élança sur le chemin caillouteux.

A peine eût-il fait dix mètres que son épaule gauche brilla d'une lueur bleue et une force invisible le tira en arrière. Il se vit être traîné vers la porte qui s'ouvrit toute seule, il se vit traverser en sens inverse la cour -ne laissant derrière lui que deux traînées dans le sol laissées par ses pieds- puis, il se vit remonter les escaliers pour se retrouver sur son lit, abasourdi.

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Il dénuda rapidement son épaule pour y voir disparaître la même croix bleue que le jour d'avant. Si elle l'avait aidé hier, ce n'était pas le cas aujourd'hui. Était-ce une machination de Salazar visant à l'obliger à aller en cours afin d'y être humilié ? Ni une ni deux, il ressorti du dortoir, dévala à nouveau les escaliers, retraversa la cour, rouvrit la porte et couru vers le village. Ni une ni deux, il se retrouva une fois encore assis sur son lit, la croix disparaissant doucement de son épaule. Il tenta trois fois de rejoindre le village après ça mais rien n'y fit, la croix bleue finissait invariablement par briller et la force finissait invariablement par le traîner dans le dortoir. Puisqu'il ne pouvait apparemment pas aller voir Salazar, il décida de se cacher à la bibliothèque. Il sécherait le cours de français consciemment, et tant pis pour les conséquences, il en assumerait vaillamment la punition.

Il feuilletait avidement un ouvrage sur les aigles royaux quand la sonnerie retentit. Son ventre gargouilla : il avait terriblement faim mais il était exclu qu'il aille pavaner au réfectoire avec la preuve de son échec sur le front. Il se tenait le ventre, espérant ainsi réduire les grondements qui en sortait, quand la croix bleue se remit à briller. Nathanaël se jeta aux pieds de la première table qu'il vit en criant pour s'y accrocher fermement.

-Non, non, non, non !

Il s'attendait à se retrouver, une fois encore, sur son lit mais comme le jour d'avant il se retrouva devant sa salle de classe en une fraction de seconde alors que les pensionnaires commençaient à affluer dans le couloir. Il se tourna vers le mur, paniqué.

-Qu'est-ce que je vais faire ? marmonnait-il en triturant sa frange quand Mrs Fridge l'interpella.

- Mr Porter, veuillez entrer dans la salle de classe avant que je ne vous y aide, et croyez-moi, vous ne le souhaitez pas le moins du monde.

Nathanaël déglutit. Deux choix s'offraient à lui : il pouvait soit entrer dans la pièce en espérant que personne ne remarque rien ou soit courir vers il-ne-savait-où en espérant que la force ne le ramène pas aussitôt aux pieds de la mère supérieure. La première option lui paraissait le moindre mal : il n'avait absolument aucune envie de devoir expliquer à Mrs Fridge à quoi rimait tout ceci si d'aventure la magie faisait des siennes. Il trottina dans la salle de cours, la tête résolument enfoncée entre ses épaules.

Il allait s'asseoir au fond de la classe, près de la fenêtre, comme à son habitude quand Blaise remarqua son étrange comportement.

-Hé le Corbac, t'as enfin compris qu'il fallait baisser les yeux devant ses supérieurs ?

Nathanaël se fit violence pour ne pas lui répondre et l'ignorer. Il s'assit à sa table mais ne put s'empêcher d'aplatir un peu plus ses cheveux sur son front. Geste qui ne passa pas inaperçu aux yeux d'Armand, l'ami de Blaise. Il se saisit brutalement de son poignet pour l'en écarter et releva les cheveux noirs de Nathanaël. Et il explosa de rire. Blaise, attiré par les rires de son ami, s'approcha et pût lire le message qu'avait laissé Salazar sur le front de son camarade.

-Ahah, Tête à l'Ouest, quelqu'un t'as donné une bonne leçon !

-Peut-on savoir ce qu'il se passe encore avec Mr Porter ? retentit la voix de la mère supérieure, de l'autre côté de la classe.

-Venez voir Madame, quelqu'un a maté le Nid d…Nathanaël ! ricana Blaise.

Nathanaël ne fut pas étonné de voir Mrs Fridge traverser la classe en moins de trois secondes. Elle se posta devant lui et un sourire moqueur apparu sur son vieux visage, il se transforma aussitôt en un rictus mauvais. Nathanaël fut certain que ce qu'elle voyait lui procurait la plus grande des satisfactions.

-Il semblerait que je ne sois pas la seule à m'évertuer à vous inculquer les bases d'une éducation saine, Mr Porter.

Peu à peu, devant l'agitation qui régnait au fond de la pièce, tous les pensionnaires s'étaient regroupés autour du malheureux pour s'en moquer ouvertement. Plus que la rage et la colère, c'était la honte qui faisait monter les larmes aux yeux verts de Nathanaël. Il essaya tant bien que mal de cacher son front et son émois mais Blaise et Armand le tenaient fermement, ce que faisait mine de ne pas remarquer Mrs Fridge.

-Bien, bien, tout le monde à sa place, nous reprenons le cour.

Et sans même proposer à Nathanaël d'aller se débarbouiller, elle ouvrit sa fichue Odyssée à la page cent cinquante-quatre. Le pauvre garçon enrageait, la tête baissée. Bien que la mère supérieure ne l'ait jamais porté dans son cœur, elle ne l'avait pourtant jamais humilier à ce point. Les larmes coulèrent sur ses joues, faisant fit des rires de Blaise et sa bande qui n'avaient pas manqué de les remarquer.

Il était furieux envers Mrs Fridge, envers Blaise, envers Armand, envers tous les pensionnaires mais encore plus envers Salazar qui était la cause de tous ses malheurs.

Son calvaire dura jusqu'à seize heures, heure à laquelle il partit pour faire les courses.

Alors qu'il s'éloignait sur le chemin caillouteux, il remarqua Mrs Collins sur le pas de la porte de l'orphelinat, elle le regardait tristement. Il fit mine de ne pas l'avoir vu : il avait beau aimer la vieille femme plus que tout au monde, il savait qu'il ne supporterait pas entendre de la pitié dans se voix.

Il continua son chemin, sa magie crépitant de colère autour de lui.

Oo

-Dis-moi Laz, comment s'est passée la tentative du moustique ? demanda Rowena, assise près de la fontaine à même le sol, devant Salazar.

Le sorcier soupira, Rowena n'en démordait pas : elle refusait catégoriquement de cesser de l'affubler de ce surnom ridicule, et ce depuis maintenant mille vingt-six ans. En fait, elle l'avait appelé ainsi dès qu'ils s'étaient rencontrés à leurs onze ans, lorsqu'ils avaient commencés tous les quatre leur apprentissage sous le tutorat de Leiloken.

-Il s'est fait avoir bien sûr !

-Ça je m'en doute, banane ! répondit la jeune sorcière. Moi je veux les détails !

Salazar leva les yeux au ciel : son amie n'avait aucun respect pour ses aînés. Après tout, elle était la plus jeune des quatre et il était né trois jours avant elle !

-A ton avis ? Demanda t-il d'un air conspirateur. Champ de force à reconnaissance de signature magique combinée à de la Magie Élémentaire de terre et à un sortilège Malin. Un Malin de punition honteuse, bien sûr.

-Bien sûr, répéta Rowena en le singeant. Quelle est la punition ?

Salazar haussa plusieurs fois les sourcils, se donnant ainsi un air idiot, avant de lui dire qu'elle aurait tout le temps de le voir étant donné que le mioche venait d'arriver aux portes du village.

-Connaissant l'animal, il va vouloir te mordre, Laz !

-Peuh ! Combien « d'animal » penses-tu que je n'ai pas déjà dressé ?

-A ma connaissance, c'est Helga qui t'a dressé et non le contraire, mon gros ! railla la sorcière en lui tirant la langue.

Elle eut à peine le temps d'esquiver la lame de vent que lui envoya son ami dans la figure.

Rowena et Salazar se chamaillaient toujours quand Nathanaël apparut sur la grande place, bouillonnant de colère. La vision du gamin enragé, les cheveux dressés sur la tête de manière surnaturelle, les yeux remplis de paillettes dansantes et sa magie déployée tout autour de lui stoppa net les deux énergumènes.

-Ohoh, moi je vais m'éloigner un peu, mon chou, il m'a l'air bien remonté le moustique ! informa inutilement Rowena en se décalant de dix pas dans la direction opposée à celle d'où venait le gamin.

Salazar quant à lui, avait les yeux écarquillés, un sourire carnassier aux lèvres. Le gamin était incroyable. Comment pouvait-il tenir encore debout étant donné la quantité phénoménale de magie qui s'échappait de lui ? Le mioche n'avait pas l'air très content de sa blague en revanche.

-VOUS ! ESPECE DE SALOPARD, VOUS N'ÊTES QU'UNE SALE POURRITURE ! hurla Nathanaël, les yeux froncés et les poings serrés, lui donnant raison.

Eh bien ! Il n'y allait pas de main morte, le gnome ! Il n'avait aucun humour apparemment et il ne devait pas être bon perdant non plus.

-Dis donc gamin, il s'agirait de montrer un peu plus de respect à la personne qui t'as battue à plates coutures ! Et puis, la punition n'était pas si terrible…

-PARDON ?! LA PUNITION N'ETAIT PAS SI TERRIBLE ? VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE, C'EST CA ? VOUS ETES LE PIRE SALAUD QUE LA TERRE AIT PORTEE !

A la fin de sa phrase, sa magie -qui crépitait de plus en plus intensément jusqu'alors- explosa. Le souffle envoya valser au loin Salazar et son tabouret. Même Rowena, bien que plus protégée, fut déséquilibrée par la force inattendue de l'explosion. Les fesses par-dessus la tête, Salazar grommela dans sa cape. Il allait falloir que le sale garnement se calme sinon il s'en chargerait avec plaisir ! Il n'avait jamais vraiment aimé les gamins, ses deux propres mômes lui avaient fait pousser des cheveux blancs ! Il s'accroupit et récupéra sa pauvre Sealvia qui s'était retrouvée plantée la tête la première dans le sol devenu meuble de la grande place. Il fixa son regard sur l'enfant qui ne cessait de le dévisager d'un air qui n'annonçait rien de bon.

-VOUS M'AVEZ HUMILIÉ ! VOUS NE VOUS ÊTES PAS CONTENTÉ DE ME TATOUER CETTE PHRASE DÉBILE SUR LE FRONT, VOUS M'AVEZ EN PLUS OBLIGÉ À PARADER AVEC DEVANT TOUT L'ORPHELINAT !

Rowena fronça les sourcils : en effet, Salazar y était allé un peu fort pour le coup. Elle en toucherait deux mots à Helga qui se ferait un plaisir d'apprendre la mesure à son cher époux ! Même si elle avouait sans gêne que tout ceci était parfaitement exécuté. Quelle maîtrise ! Un nouveau souffle anormalement chaud fit claquer ses cheveux autour d'elle, la tirant de ses pensées. La magie du gamin, jusqu'alors se mouvant de manière désordonnée et chaotique, se rassemblait en un seul point. Intéressant.

Nathanaël ne se contrôlait plus. Il était furieux, il voulait juste détruire la si précieuse fontaine de Salazar comme lui avait détruit en mille morceaux sa fierté. Et tant mieux si le sorcier lui-même brûlait sous le feu de sa colère. Sans vraiment y penser, il rassembla sa magie en un orbe comme il l'avait déjà fait auparavant. Mais à la place de lumière, il fit apparaître le feu de sa vengeance, un feu destructeur, un feu qui ne s'arrêterait qu'après avoir réduit en cendres ce à quoi tenait Salazar.

Salazar hoqueta. L'abruti de mioche était en train d'invoquer un Feudeymon ! Il allait raser le village s'il continuait ainsi. Et que voulait-il dire par « vous m'avez obligé à parader avec devant tout l'orphelinat ? ». Son Malin n'avait jamais été programmé pour ça.

-Gamin, calme-toi ! tenta vainement l'homme.

Il plongea sur le côté pour esquiver la boule de feu que lui lança le sale morveux. Helga lui avait absolument interdit de lui faire du mal mais il pouvait toujours le stupéfixer. Encore fallait-il qu'il cesse de lui envoyer des boules de feu toutes les deux secondes… Salazar para une boule avec sa canne, pivota, sauta en arrière et gela une autre boule, bien cachée derrière la première. Nathanaël lui offrit une ouverture sans le savoir, il fit un geste de la main et le gamin cessa de bouger.

-Hé ben, tu nous l'as bien énervé le moustique ! le morigéna Rowena en éteignant un Feudeymon qui commençait à vouloir lécher ses mocassins de ses flammes bleues.

-Je ne comprends pas, fit Salazar en réfléchissant. Je ne l'ai jamais obligé à devoir parader avec…

-Ah ? Alors que s'est-il passé ?

-Aucune foutue idée.

Salazar s'approcha de Nathanaël en louant l'efficacité de son sort illusoire. Il n'osait imaginer ce qu'auraient dit les villageois s'ils avaient vu le mioche se mettre à balancer des boules de feu à droite à gauche. Un sortilège d'Entrave et un Enervatum plus tard, le gamin était à nouveau libre de ses mouvements –enfin, si l'on faisait fit des liens solides qui le saucissonnaient. Le Stupéfix avait l'air de l'avoir prit par surprise, si bien que sa rage avait l'air de s'être apaisée, ce qui ne l'empêchait pas de fixer Salazar avec un regard noir. Si un regard pouvait tuer, je mangerai les pissenlits par la racine depuis longtemps, se dit le sorcier.

-Bon morveux, il va falloir que tu m'expliques en détails cette histoire. Je ne t'ai jamais obligé à te montrer à tout le monde, pourquoi tu ne t'es pas venu au village dès ce matin ?

-Parce que vous m'en avez empêché, grogna l'enfant. J'ai essayé ! Cinq fois ! Mais à chaque fois la croix bleue brillait sur mon épaule et la force me ramenait dans mon dortoir !

Étrange, de quelle croix bleue parlait l'enfant ?

-De quoi tu parles, petit ? Quelle croix ?

-Ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! hurla Nathanaël. Elle est apparue la première fois hier quand Blaise et sa bande d'idiots m'ont attaché dans la remise pour m'empêcher d'aller au cours de français. J'avais promis à Mrs Fridge de ne plus jamais être en retard ! Elle est apparue sur mon épaule gauche et en une seconde j'étais devant la salle de classe. Et ce matin c'était pareil, je suis sorti de l'orphelinat pour venir vous voir mais au bout de dix pas elle s'est mise à briller et un truc invisible m'a tiré dans le sens inverse. Quand la sonnerie de début des cours à retentit, je me suis –cette fois- retrouvé devant la classe.

Il repris son souffle puis demanda :

-C'était pas vous ?

-Absolument pas, moi, je t'ai juste mis un petit mot sur le front, gamin.

Nathanaël trépigna d'impatience.

-J'en ai marre ! Je comprends plus rien.

Salazar réfléchissait à toute vitesse. Il regroupait les bribes d'informations qui pouvaient sensiblement avoir un rapport –proche ou lointain- avec leur affaire. Le petit avait parlé d'une promesse. Le mot lui rappela ce qu'il s'était passé le mardi même. Le mioche avait « signé » sa promesse de le battre en récitant « croix de bois, croix de fer ». Avait-il inconsciemment créé une sorte de Serment Inviolable le forçant à respecter sa parole ?

-Tu as compris ? s'enquerra Rowena en voyant une lueur briller dans ses yeux.

-Hmm, je pense.

Il se pencha vers le garçon.

-Petit, quand tu as fait ta promesse à cette Mrs Fridge, tu as l'as signée comme tu l'as fait mardi pour promettre que tu me battrais ?

L'homme vit l'enfant réfléchir un moment et acquiescer en hochant la tête.

- Je pense avoir compris. Je pense que tout ceci est lié à ta manière de « signer » tes promesses. Tu fais un signe de croix au-dessus de ton cœur, non ? J'ai comme l'impression que tu t'es toi-même jeté une sorte de Serment Inviolable.

Devant l'air bovin de l'enfant, il se résigna à expliquer :

-Un Serment Inviolable c'est une sorte de promesse faite entre deux personnes. Ce sort lie les vies des deux personnes et si l'une d'entre elle ne respecte pas le contrat, elle meurt. Pour faire court.

-Euh...mais je vais pas mourir, hein ? Demanda Nathanaël apeuré.

-Non, non, on dirait que ton serment t'oblige simplement à ne jamais être en retard à tes cours. Et à mon avis, tu ne pourras donc jamais arrêter concernant ta promesse de boire l'eau de ma fontaine, le serment t'obligera à ne jamais baisser les bras. Tu vas en avoir pour toute ta vie, sale mioche !

-Intéressant, peut-être que je te verrais mordre la poussière, Laz ! Ricana Rowena en lui balançant une bonne tape dans le dos. Mais Moustique, pourquoi tu étais autant en colère, je veux bien croire que ce ne soit pas facile de se balader avec ça sur le front mais de là à vouloir carboniser Laz ?

Quand Salazar vit les larmes monter aux yeux du gamin, il se pinça l'arête du nez en soupirant : voilà que le sale morveux se mettait à pleurer ! Entre Rowena qui avait un très mauvais souvenir de sa brève période en temps que mère et lui qui n'avait aucun instinct paternel, ils étaient mal barrés !

Mais où était Helga quand on avait besoin d'elle ?

Oo

Il faisait nuit noire quand Elle s'éveilla pour la première fois.

La douce moiteur de l'espace tout autour d'Elle n'était pas désagréable mais elle s'y sentait à l'étroit. Comme si elle n'était pas à sa place, comme un cheveu dans la soupe. C'était une gêne étrange qui ne la quitta jamais après ça. Elle parcouru l'immensité abyssale du regard mais celle-ci était vide. Un vide aussi appréciable que dérangeant.

Elle ne se souvenait de rien, elle était juste là alors qu'une seconde avant elle n'était nulle part. Qu'était-elle ? Qui était-elle ? Elle flottait dans cet espace vide où il n'y avait ni haut ni bas, ni plafond ni sol. Elle n'avait pas de corps, Elle n'était qu'une chose informe brillant d'une lumière noirâtre.

La deuxième fois qu'Elle s'éveilla, l'immensité sombre s'était peinte à l'horizon d'une douce couleur blanc-bleuté. Un air froid avait soufflé et des millions de paillettes blanches étaient apparues venant de tous les côtés et de nulle part à la fois. Le spectacle lui avait fait ressentir des choses incroyables. De bonnes choses. Elle avait appelé ça de l'émerveillement.

La troisième fois qu'elle s'éveilla, la belle couleur blanc-bleuté avait été remplacé par une intense couleur pourpre. Une ambiance lourde et chargée d'électricité régnait dans toute L'Abysse. Elle n'avait pas apprécié ce sentiment. Elle lui avait donné le nom de colère.

A mesure de ses éveils, Elle avait découvert la peine, l'envie, la honte, la joie, ainsi que tout un panel de sentiments et tout autant de nuances de couleurs. Elle savait que tout ceci ne venait pas d'elle, que tout ceci était dû à autre chose. Mais ces changements étant la seule source de stimulations dans toute L'Abysse, Elle s'était surprise à les attendre avec impatience.

Elle avait peu à peu mis un nom sur chaque ressenti que L'Abysse éprouvait et peu à peu Elle avait réussi à distinguer les sentiments de celle-ci de ses propres sentiments. Cela avait commencé par la curiosité puis la jalousie : à force d'être la spectatrice de ces ballets de couleurs, Elle avait voulu savoir ce qui mettait L'Abysse dans des états pareils puis Elle s'était demandé pourquoi pas Elle ? Cette injustice la rongea longtemps, Elle pensa même qu'elle ne pourrait jamais s'en défaire.

Cependant, lors d'un de ses éveils, elle découvrit une grande « fenêtre » qui donnait sur ce qu'Elle devinait être l'extérieur de L'Abysse. Elle explora le monde, découvrit la terre, le ciel, la nuit, la pluie et les Humains. Les Humains étaient des créatures de toutes tailles et de toutes corpulences. Elle comprit rapidement qu'Elle partageait L'Abysse avec l'un d'entre eux. Son Humain était petit, il voyait toujours les autres d'en bas. Une Humaine en particulier prenait soin de lui, elle était vieille et avait la voix douce. Elle adorait d'ailleurs quand celle-ci lisait des histoires à son humain. La vieille femme répétait sans cesse un mot : « Nathanaël » et Elle comprit qu'il s'agissait du nom du petit homme comme colère était le nom de la couleur pourpre.

Au fur et à mesure que Nathanaël grandissait, Elle fit l'expérience de sentiments plus évolués comme la frustration, la fascination et l'attachement. L'attachement était réservé à la vieille humaine, Mrs Collins. La femme était la seule personne que son humain portait dans son cœur. La frustration frappa de plein fouet l'enfant lors des punitions injustes que Mrs Fridge s'évertuait à lui administrer à tours de bras mais la haine la remplaça bien vite.

La fascination vînt, quant à elle, bien plus tard : elle fit son apparition avec la magie.

Elle avait adoré voir son humain s'extasier devant la brouette si légère, Elle avait adoré voir le serpent bouger et parler, Elle avait adoré Rowena, Elle avait adoré le pouvoir de Salazar. La magie faisait écho en Elle comme elle faisait écho en Nathanaël.

La première fois qu'Elle réussît à parler à son Humain, ce fut lors de la sortie au zoo.

Et après ce jour, Elle ne s'arrêta plus.