Dernier chapitre sur l'année 1929. Je vous souhaite une très bonne lecture.


XXIV. En résumé, je dirai : le privé est politique (3)


V. Jean D'Aubigné

Je pensais que les magiciens Slovènes ne tiendraient pas trois jours de plus. En fait, cela faisait des années qu'on ne leur donnait plus que quelques jours d'existence. Que faisait le Premier Nome ? C'était la question. J'avoue que je ne comprenais pas grand-chose à ces histoires de magiciens. C'étaient des drôles de types. Déjà, à la colonie, je m'étais juré d'éviter d'avoir jamais affaire à eux. (Il ne faut jamais jurer, ça ne marche pas !)

Le truc, c'est qu'ils étaient partout, présents dans le monde entier. Il était impossible de faire deux pas sans retomber sur eux. Leurs Nomes maillaient la terre entière. Depuis le départ de l'Olympe et de Rome, face au désintérêt global des Nordiques, et à l'éclatement politique des Celtes et Slaves, ils étaient la seule autorité structurée présente sur l'ensemble du territoire européen.

L'autre problème, c'est qu'ils étaient désespérément opaques. Les Celtes aussi avaient le culte du secret, en particulier en ce qui concernait leur magie ou leur religion, mais pour le reste, il était possible de discuter avec eux. Et puis, ils parlaient en leur propre nom. Certes, ils n'étaient pas centralisés et les accords que l'on passait avec eux n'engageaient généralement que la personne qui prêtait serment, mais du moins, ils s'engageaient.

Les magiciens réglaient tout en interne, puis se présentaient en tant que visage unifié du Per Ankh, pour imposer des conditions souvent ahurissantes. Leur spécialité était l'observation. Ils surveillaient le territoire. Anita avait bien tenté de me rassurer : s'ils observaient beaucoup, ils n'agissaient presque jamais, mais l'idée de leurs yeux attachés à chacun de mes pas me faisait quand même frissonner.

En tout cas, les magiciens Slovènes étaient en pleine forme : ils venaient de défendre leur Nome contre une attaque en masse des Autrichiens. Ils avaient même gagné un nouvel homme, un déserteur de Vienne qui était resté leur prêter main forte. Le Nome Slovène, la seule armée au monde qui part à la guerre à 7 et revient à 8.

Aussi, des magiciens, je n'en connaissais vraiment bien qu'un, et lui aussi, c'était un drôle de type. Déjà enfant, Michel était assez contradictoire. Un jour taciturne et taiseux, l'autre extraverti et survolté. Il avait une mémoire épatante, l'habitude déjà enfant de se cacher dans ses livres, une manière de toujours s'asseoir dans un coin et de surveiller les alentours d'un œil noir. Je connaissais sa réputation dans le monde de la nuit parisienne, et je savais par ma propre expérience, qu'il pouvait être gracieux et séduisant quand il le désirait. Cela dépendait des jours, voire des heures. Il était sujet à des sautes d'humeurs rapides.

Tout le monde me donnait une version différente de lui : pour les uns, c'était un jeune ambitieux et un charmeur, pour les autres, juste un homme paisible qui collectionnait de la peinture et cultivait ses fleurs, pour certains c'était un intellectuel et un esthète, amoureux de littérature et de belles lettres, pour d'autres encore, c'était un fêtard, avec son côté histrionnesque et excentrique, pour le reste, quelqu'un de rétif et de caractériel.

Pour moi qui l'avais connu aux tranchées, c'était aussi un type dangereux, avec un instinct de survie surdéveloppé et un sérieux problème de colères violentes. Il avait autant de névroses que de facettes. Parfois calculateur, parfois impulsif. Un coup dissimulé, un coup d'une franchise désarmante. Casanier, mais passionné de langues et voyages. Un sale caractère surtout, un genre de tempérament volcanique qui lui jouait parfois des tours.

Enfin, c'était quelqu'un qu'il ne fallait pas chercher ; qui resterait tranquillement faire sa vie dans son coin, mais qui irait t'écrabouiller la tête dès que tu commencerais à lui pomper son air. Il avait tout fait dans sa vie pour mettre autour de lui des genres de panneaux symboliques « Ne pas déranger !». Il n'était pas isolé pourtant. Généralement, il se retirait dans sa tour d'ivoire d'où il examinait lui-même les alentours et choisissait les personnes qui seraient autorisées à s'approcher de lui, personnes qu'il finissait toujours par charmer et apprivoiser en un rien de temps. Il semblait vivre dans un pur chaos, mais c'était en réalité un monstre de contrôle.

En un mot, il était un formidable acteur, et la preuve vivante qu'on pouvait à la fois être un intello et avoir une vie sociale assez délirante. Comment parvenait-il à tout faire en même temps ? Eh bien, les journées avaient beaucoup d'heures, et la dernière chose qui le caractérisait était sa phénoménale réserve d'énergie. Il faisait tout intensément, épuisait son entourage à enchainer constamment livres, rencontres et projets, dans un genre de boulimie constante de vie et de savoir. Bouder et faire la gueule étaient enfin pour lui, à l'instar du sommeil qu'ils remplaçaient, une bulle tendre et molle où il se retirait quelque temps pour refaire le plein, avant de repartir de plus belle. Il était fait du même bois que son arrière-grand père, et ce dernier était mort d'épuisement à 41 ans.

Si je vous fais son portrait, c'est pour que vous compreniez que ce qui suit n'est pas uniquement de ma faute. Michel et moi avions l'habitude de la violence. Il avait tué deux de mes hommes, lors de cette triste soirée à la Baronne de Paname. Ils étaient morts salement, mais bon, nous avions fait des choses pires au front. Après, c'était Michel, et, comme je l'ai dit plus haut, il ne fallait pas le chercher. Et puis il y avait bien là un mobile de légitime défense.

La plupart de mes troupes rêvaient de vengeance, mais je ne voulais pas me mettre à dos la Maison de Vie. Il n'était pas prévu qu'ils nous découvrent. Ces maudits crocodiles avaient été une requête de mon druide Celte, Leno. Je savais bien alors que cette connerie allait finit par nous retomber dessus. Ce qui était le plus ennuyant, c'est qu'à cause l'intervention de la brigade de magiciens, Alice m'avait échappée. Elle nous aurait été d'une grande aide, c'était une mine précieuse d'informations. Je soupçonnais qu'elle fréquentait des magiciens, en plus des nordiques, mais impossible d'être sûr. Elle était douée pour disparaitre, et il était inutile de l'attendre à la sortie de ses concerts. Des héros, voire des dieux l'accompagnaient toujours.

Bref, ce jour-là, je le retrouvai dans une auberge de Ljubljana, en territoire neutre. Je m'étais préparé mentalement à une discussion difficile. Nous nous installâmes dans un coin retiré, et il attaqua directement en évoquant les évènements à Venise. Bien sûr, il était au courant des moindres détails et savait parfaitement qui était Orsini. Les fameux yeux du Per Ankh. J'avais poussé un profond soupir :

« Je ne comprends pas comment il se fait que tu es au courant de tout cela, mais soit.

– Une Italie déstabilisée causera forcément des remous dans ma région. Il est tout à fait naturel que je sois au courant. » Il me fit très posément.

Cela me rendit instantanément dingue.

« Ce n'est pas le pourquoi, c'est le comment qui m'inquiète, je répliquai. »

Il haussa les épaules : « Laissons ça là. Je suppose que tu y étais en personne. »

J'étouffai un grognement. Je pensai au début pouvoir faire alliance avec Michel, mais il avait changé. Il avait toujours été circonspect, il était désormais parano. Surtout, il me traitait comme si j'étais un genre de dynamite instable qui pouvait lui péter à la figure.

« Quelles sont tes intentions ? Il me demanda sans détour.

– Dieux, nous sommes amis, Michel. Une fois dans ta vie, est-ce que tu pourrais juste me faire confiance ?

– Et est-ce que toi tu pourrais juste essayer d'inspirer cette confiance et d'agir de manière raisonnable ? » Il répliqua.

Est-ce qu'il pourrait réagir comme un être humain et pas comme un bouquin pour une fois ? Pourquoi c'était toujours aussi difficile de traiter avec lui ?

« Je t'ai posé une question. Tu comptes les rejoindre, non ? »

J'évitai de répondre. A la place je lui dis, avec un peu d'amertume :

« Quoi qu'il en soit, je suppose que tu vas te contenter de rester en retrait et de regarder, comme d'habitude…

– Qui parle de rester en retrait ? Tu as une idée de ce qui arrive ?

– La révolution, je souris. La révolte, la liberté sans doute. Ils sont de ton côté Michel, ce sont des démocrates et des anars. »

Il roula ses yeux comme il le faisait toujours avant de me traiter d'idiot.

« N'importe quoi, Jean. Ils parlent d'ouvrir des livres, et ils égorgent un homme. Ils fustigent la théâtralité du régime fasciste, mais mettent au point un spectacle sanglant. Ce sont des païens, pas des avant-gardistes, ni des novateurs. Ce sont des théocrates, pas des démocrates.

– Ils sont ce que nous avons de mieux. Ils sont la meilleure option possible. Reconnais-le au moins. Reconnais qu'ils ont raison sur bien des points. »

Il fit l'effort d'essayer de se calmer et de réfléchir.

« Oui, il admit en soupirant, ils ont bien raison sur un point : Rome. Son comportement envers les créatures et les autres peuples devait se retourner contre elles. Tous les humains sont des sales races avec les esprits de la nature, mais eux le sont tout particulièrement. Nous aussi d'ailleurs. »

Mais c'est pas vrai, il est complètement à côté de la plaque ! Je me remis à crier involontairement :

« Je te parle de lutte contre le fascisme, tu me parles de satyres et dryades !

– Tu m'as posé une question, je te réponds !

– Tu es bouché ? Tu le fais exprès ?

– Tu vois bien qu'ils se servent de toi ! Tu es déjà hors-la-loi, ils pourront t'attribuer tous leurs méfaits.

– Qui te dit que je ne me sers pas d'eux moi aussi ?

– Tu joues avec les Celtes mais tu ne les connais même pas !

– Parce que toi, tu les connais ?

– Et sinon, tu comprends que tu fais aussi affaire avec la famille Bellini ? Et qu'ils s'en foutent complètement de vos principes à la con ou des fascistes ? Leur seul intérêt dans l'affaire c'est d'aller massacrer les Sforza de Naples pour prendre le contrôle du Nome. Oh, et s'enrichir aussi, parce qu'ils ont des problèmes d'argent !

– Bien sûr, la seule chose qui vous intéresse dans votre putain de baraque, c'est de vous massacrer mutuellement.

– Je n'ai jamais dit que j'étais d'accord avec ça.

– Ah oui ? Tu ne donnes pas beaucoup de signes du contraire.

– De quoi tu m'accuses ? C'est vous qui allez mettre le feu au poudre, qui précipitez un pays dans la merde. Une guerre civile, ce n'est pas une guerre comme les autres : c'est sale. Ça laisse des traces sans précédent.

– Toutes les guerres se valent Michel, sauf les guerres totales.

– C'est bon j'en ai marre ! Pourquoi tout le monde agit comme une bande de tarés ? C'est quoi votre problème à tous ?

– Parce qu'on a vécu la guerre putain ! Parce qu'on ne veut pas la revivre, alors il vaut mieux en tuer les sarments dans l'œuf.

– La guerre est finie Jean ! Arrête maintenant, arrête !

– Pas pour moi ! Pas tant qu'un seul responsable…

Arrête maintenant avec ces conneries ! C'est arrivé parce que c'est comme ça et c'est tout. Arrête de projeter sur tes dieux ce qui n'est arrivé qu'à cause de nous. C'est lâche de te débarrasser des problèmes de l'humanité en les collant aux autres.

– Pourquoi tu ne veux pas m'écouter ? Pourquoi est-ce que…

– Parce que tu racontes tes conneries partout sur mon territoire, et qu'après on n'a que des problèmes. Putain ! J'ai une dizaine de panthéons dans les Balkans, s'ils ne se calment pas ils vont s'entretuer. Il faut que tu arrêtes d'emmerder les gens !

– Laisse-moi parler merde ! »

Il s'arrêta net. Je repris mon souffle, puis expliquai :

« J'essaye de te dire quelque chose, de te faire comprendre que le risque qu'on court dépasse une guerre civile ! On a vécu une guerre mondiale ! Et si ce n'était qu'un instant de répit maintenant ? Un entre-deux-guerres ? Tu sais où ça mène les nationalismes, tous les nationalismes ! Si on agit maintenant, on peut l'éviter.

– En faisant la guerre civile on évite des guerres totales ? Tu te fous de ma gueule Jean ? C'est la grosse déconne là ! Tu déconnes vieux ! Tu fais de la merde !

– Tu es un modéré, je réalisai. Tu l'as toujours été. Tu ne comprends pas.

– Mais tu n'es même pas italien espèce de taré ! Ça ne te regarde pas leurs histoires !

– Tu crois que c'est un problème italien ? C'est un problème Européen, ça peut arriver en Allemagne, ça peut arriver au Royaume-Uni et ça va arriver en France. Mais, bon bien sûr, tu t'en fous toi, tu t'es barré de ton pays !

– Traite moi de lâche pendant que tu y es ! »

Soudain la colère explosa et ma rancœur ressortit.

« Parfaitement, espèce de sale lâche ! Même à la guerre tu ne t'es pas mouillé ! Tu aurais dû nous filer un coup de main, avec ta magie et tout. On aurait pu arrêter plus de monstres, on aurait pu sauver plus de vies. Mais tu es comme les autres, tous ceux de votre Nome de merde là, de votre putain de Maison. Vous avez juste regardé, vous avez rien foutu. Vous n'êtes pas mieux que l'Olympe ! »

Je finis de hurler. Tout mon corps pulsait de cette putain de rage dont je n'arrivai pas à me débarrasser. Desjardins parla alors très lentement, avec une colère froide.

« Je veux bien qu'on me traite d'assassin. Je veux bien qu'on dise que j'ai été inutile, ou que je me suis foiré, ou que j'ai été cruel. Mais je ne veux pas qu'on dise qu'à la guerre, je n'ai rien foutu. Parce que ce n'est pas vrai. »

Je restai silencieux un temps, puis commençai, plus doucement :

« Ecoute Michel, je ne voulais pas vraiment…

– Non, j'en ai marre de t'entendre dire de la merde. Voilà ce qui va se passer : l'Olympe et vos histoires, je n'en ai rien à foutre, et je n'ai pas encore la permission d'agir sur les territoires italiens ou autrichiens. Par contre, un mot de mon Chef Lecteur, et je viendrai te chercher par la peau du cul. Alors, fait gaffe à ce que tu fais. Aussi, si tu remets ne serait-ce qu'un pied sur mon territoire, je t'enterrerai, tu m'entends ?

– Tu penses pouvoir me battre ? » Je sifflai aussitôt.

Magicien contre demi-dieu ? Soit, on verra bien.

« Tu n'es pas à la hauteur, j'ajoutai. Tu n'es pas un guerrier.

– Ca, il n'y a qu'un seul moyen de s'en rendre compte, il sourit. »

Et son maudit sourire m'enragea plus que tout le reste. Très bien, je vais me le faire. Un genre de remords me vint cependant, donc je continuai de crier pour ne pas avoir à en passer aux mains :

« Je n'ai pas envie de te tuer. Donc ne m'oblige pas à le faire !

– Faudrait d'abord pouvoir !

– Je suis deux fois plus un homme que tu ne le seras jamais.

Jean D'Aubigné, fils de Zeus, le fléau de l'Olympe !

– Ta gueule maintenant, ta gueule ! Mais ta gueule !

On a été méchant avec moi, donc je vais mettre des baffes !

– Tu veux jouer à ça sale pédé ? Très bien. Il y en a qui ont pensé à s'entrainer pendant que d'autres se mettaient des bites dans le cul !

, ça va être le bain de sang ! »

Après, on a fait exploser l'auberge.

Ce sont les magiciens Slovènes qui sont venus nous séparer. Ils ont dû s'interposer physiquement, puis nous ont ordonné d'aller foutre le bordel sur un autre territoire. Le Viennois était avec eux, c'est lui qui a trainé Desjardins loin de moi. L'autre lui a filé une droite en le traitant de sale Boche et s'est finalement barré. J'ai aussi foutu le camp de Ljubljana, avant que les autres de la Maison de Vie ne m'achèvent. Ce fut plus ou moins la fin de nos relations pour un bon moment.