XXV. Cinq femmes (1)


Esme Sabbia


Environs de Palerme, Sicile


I. 10 mai 1931

Des champs de citrons entouraient la ferme, perchée sur une colline. La vieille bâtisse avait un toit de tuile et des murs ocre. Quatre cyprès l'encadraient, un jardin poussait en contrebas. Du haut de la colline, on apercevait sans doute Palerme et la mer.

Nous étions sept : trois magicien, deux druides, un barde, et une prêtresse de Tanit. Leno, un des deux druides Français et Anita, la prêtresse portugaise, étaient de l'état libre païen transnational. Le barde, Guido, était un local, originaire du peuple Sénon, et vivait à Bologne. Cosimo, mon cousin, était accompagné de Vincenzo, le fils ainé de Duccio, lui-même fils ainé de Cesare, soit un des héritiers Bellini. Judicaël, l'autre druide, était le plus mystérieux de tous. Il venait de France, mais de quelle confédération exactement ? C'était peu clair. Il connaissait la Morrigan, qu'il appelait de son nom Gaulois, Nantosuelte, et agissait en son nom.

Judicaël était très grand, taillé comme un guerrier. Ses boucles étaient châtaines et souples, une courte barbe taillée ombrait son menton. Il avait un visage constellé de tâches de rousseurs, et une scarification sur la pommette droite. Son torse était couvert de tatouages et il portait un anneau à l'oreille droite. Il était vêtu comme un paysan sicilien, sans autre armes si ce n'est une faucille qui pendait à sa ceinture. Il ressemblait à un Hercule oublié chez les irlandais. C'était le plus beau de la bande, il faut dire. Oui, même en plein raid je continuais d'admirer les hommes. En même temps, rien de plus beau aussi qu'un guerrier dans la bataille.

Cosimo avait les traits Bellini, leurs cheveux sombres, des yeux marron pâle. Vincenzo ressemblait à sa mère avec ses boucles claires d'une couleur indéfinissable, et des joues encore enfantines. Les deux portaient des tuniques de lin Egyptiennes, teinte dans un brun sombre, des khopesh et couteaux. Anita avait deux tresses marron sombre, une peau café au lait, une robe brune. Le visage de Leno était couturé de cicatrices, ses cheveux fins et clairs. Il portait un uniforme de milicien fasciste, avec une chemise noire qu'il avait volée au cours d'un raid. J'étais vêtue de même, en tenue d'homme.

Palerme avait été un bastion Carthaginois au cours des guerres puniques. La ville, comme le reste de la Sicile était aux mains des Romains. Quelques cohortes s'y étaient repliées après la mort d'Arabella Sharp. Ils y assassinaient tous ceux qu'ils soupçonnaient être membre du Fronte di Liberazione dell'Italia Pagana, ou Front de Libération de l'Italie Païenne, comme nous appelions notre grande alliance. Nos alliés Phéniciens et Carthaginois, quant à eux, étaient basés à Catane. Notre brigade de choc avait été envoyée en éclaireur avant notre attaque sur la ville.

Nous surveillions les allées et venues vers la ferme depuis une faille de terrain, au pied de la colline. Les pauvres Romains ne verraient rien venir. Cosimo nous fit un geste de la main et nous nous rapprochâmes de lui. Il donna ses instructions :

« Vincenzo et moi passerons par la porte centrale. Guido et Leno, les fenêtres, Judicaël et Esme, prenez par la porte de derrière. Anita, tu nous couvriras. »

Nous hochâmes la tête.

« Personne ne doit quitter les lieux. Tuez-les vite, gardez en quelques-uns pour les interroger. Anita donnera le signal quand nous serons en position ; un chant de tourterelle. »

Tout était dit. Nous nous dirigeâmes vers la ferme. Judicaël et moi profitâmes de l'abri d'une haie pour la contourner par l'Est. Je dégainai mon khopesh. Le druide sortit des jetons de pierre gravés d'oghams de sa poche. Il murmura dans une langue inconnue ce que je savais être une prière au Dagda, ou comme lui l'appelait, Sucellos, son dieu tutélaire. Les Celtes étaient très religieux, ce qui ne manquait pas de nous surprendre. Nous avions perdu l'habitude. Une fois en position, nous attendîmes le signal.

Quelques instants plus tard, on entendit le chant d'une tourterelle. Aussitôt, les portes et fenêtres de la ferme volèrent en éclat sous l'effet de nos sorts conjugués. D'un revers de la main, Judicaël fit exploser la porte arrière du bâtiment. Nous nous y engouffrâmes. Dans la pièce, une dizaine de guerriers étaient retranchés. Mauvais pioche. Il y en a beaucoup trop. La plupart étaient des Légionnaires. Ils se ruèrent sur leurs armes.

Fort heureusement nous bénéficions toujours de l'effet de surprise. Je me jetai en avant sur le premier venu et le transperçai d'un coup de khopesh avant qu'il ait le temps de réagir. Judicaël était resté près de la porte. Sans se presser, alors que la troupe fondait sur nous en escadron, il lança avec lenteur un objet métallique dans les airs, puis chanta : la salle ondoya sous son chant, et s'emplit d'un éclat mordoré. Un fourmillement m'envahit. Le temps se figea, non pas comme une image arrêtée, mais plutôt un sentiment d'intoxication où le temps se distord. J'ouvris la bouche et aucun son n'en sortit.

Quand je bougeai, il me sembla être sous l'eau, un, deux, trois, mon khopesh sifflait très étrangement. Je tentai de lancer un mot divin, mais il fut à nouveau noyé dans l'épaisse lumière ondoyante. Ma tête tambourinait, saisie par une ivresse douce, un, deux, trois, j'attaquai un autre ennemi, alors que le druide demeurait immobile, toujours chantant. C'était comme une valse brûlante, où tous les danseurs finissent par rouler sur le sol l'un après l'autre. Un, deux, trois, plus que trois debout, plus que deux, plus qu'un seul, un, deux, qui es-tu Judicaël ?

Le sort se dissipa. Je retrouvai mes esprits, et clignai les yeux. A genoux sur le sol de terre battue, Judicaël pria et frappa le sol, trois fois. Un genre de peur nouait mes entrailles. J'avais croisé beaucoup de druides cette année passée. Je n'avais jamais rien vu de tel. Tous les ennemis étaient à terre, sauf un. Mon compagnon claqua des doigts et des cordes apparurent à ses chevilles et poignets. J'étais toujours secouée mais la fatigue qui tombait sur mes épaules émoussait un peu le choc. Je venais de d'égorger neuf légionnaires. De ma vie, je n'avais jamais connu pareil déséquilibre de forces. Ce n'est pas grâce à moi. Il aurait pu en défaire bien plus.

Nous traversâmes la ferme. Le gros des ennemis était massé dans la pièce où nous étions entrés, les autres avaient vite eu raison du reste. De l'autre côté du bâtiment, un homme était captif d'un épais massif de ronces vivantes, enlacées autour de son corps. De la magie de druide, toujours, je frissonnai.

Je reconnu alors Girolamo Sforza. Bonne prise ça ! Girolamo est leur expert en statuaire. Mais qu'est-ce qu'il faisait dans le coin, à découvert, comme ça ? Cosimo et Leno se le disputaient à grands cris. A priori, c'était Leno qui l'avait capturé, mais Cosimo était le chef de notre raid :

« Bas les pattes ! C'est un magicien, ça nous regarde !

– L'homme est un prisonnier de l'état païen, il est sous ma protection, refusa Leno.

– Nous n'allons pas nous battre pour un Sforza, je protestai.

– D'autant plus, nous fit Judicaël, que si Horatio Sforza est bien à Palerme avec un contingent d'hommes, vous aurez de quoi vous servir. »

Il me fit un clin d'œil.

« Vous en avez eu combien ? demanda Cosimo.

– Une dizaine, je fis.

– Onze, précisa Judicaël.

– Onze ? »

Les yeux de Cosimo s'arrondirent. Il me dévisagea, toujours haletante et rouge.

« Pas de blessures ?

– Non, pas vraiment. »

Judicaël fit avancer notre prisonnier. Anita le dévisagea puis déclara :

« Ce type, est un Etrusque.

– Sale vermine, depuis quand avez-vous rejoint les Romains ? S'enflamma aussitôt mon cousin.

– J'agissais en mon nom propre !

– Tu as une tête de menteur, il répliqua. On va le cuisiner un peu avec le Sforza. Finissez de sécuriser le terrain. On campe ici, on descendra vers Palerme demain, dès que notre belle prise sera mise en sureté. »

Nous nous dispersâmes sur le territoire de la ferme. Leno resta avec les prisonniers. Cosimo me prit à part :

« Un joli coup de filet. Ce n'est pas n'importe quel Sforza que nous avons, mais un de leurs éléments clés. Ils vont venir nous le réclamer. Tu as été bien informée, c'est du très bon travail, il me complimenta. »

J'étais celle qui avait conseillé cette opération.

« Ecoute maintenant : j'ai reçu un message de Venise. Iskandar a bien débarqué à Rome. Il n'a pas d'armée, juste quelques experts du 4ème Nome. »

Je fis semblant d'être surprise.

« Pas de remous tant que nous n'aurons pas des ordres explicites de Nonna, continua Cosimo. Il faudra explorer Palerme discrètement, repérer les points faibles.

– Risquent-ils d'envoyer des scribes ? Ici en Sicile ?

– C'est possible. A priori, parmi ceux du 4ème, sont présents Jacobi et Jelila Kane... La fille Kane n'est pas son oncle, mais elle pourrait nous poser problème. S'ils creusent trop il faudra envoyer Orfeo, ou Chiara. »

Orfeo était le dernier des fils de Cesare. Avec Maurizio toujours en Antarctique, Gian mort, et Giacomo banni, nous n'avions plus de tueur entrainé dans la famille. Du moins aucun de suffisamment compétent pour percer les défenses Sforza et celles des Romains, ou d'assez jeune pour être sacrifiable. Nonna avait donc pris la décision de commencer à former Orfeo, Livio Sabbia, et de manière plus surprenante, ma cousine Chiara.

Cosimo jeta un regard autour de nous et me glissa :

« Les Celtes m'inquiètent. Guido a laissé échapper des choses sur la présence d'Iskandar. Ils s'y intéressent de trop près.

– Qui sait ce que veulent les Celtes ?

– Judicaël t'accompagnera dans Palerme même. Surveille-le, il m'ordonna.

– C'est un haut gradé Cosimo, pas un druide régulier. Et ce qu'il vient de faire aux Romains... »

Je ne voulais en aucun cas l'avoir comme ennemi.

« Nous sommes prêt du but, il déclara.


II. 11 mai 1931

La guerre avait éclaté après le coup d'éclat des fêtes de Samain. Enfin, en pratique, il était absolument impossible de prouver l'implication des Bellini dans la triste fin de Bonifacio Voiello. Officiellement, il avait été enlevé par une bande de prêtres phéniciens, puis torturé au cours d'un rite sanglant. C'était pratique pour ne pas avoir de procès, mais bien sûr personne n'était dupe. Surtout pas les Sforza et le reste du Nome.

Voiello était un ancien allié des Romains. Ils nous déclarèrent la guerre en premier. Les forces policières du régime fasciste nous traquèrent également. Et bien entendu, le reste du Huitième Nome leur prêta main-forte. Enfin, la partie alliée aux Sforza. Nous nous enfonçâmes dans une guerre civile de Panthéons. Il fallut peu de temps à l'Italie pour devenir ce que les Balkans avaient été après la guerre : le ventre mou des Nomes Européens.

Les Celtes contrôlaient alors la majeure partie du territoire, après avoir pris l'ascendant sur les autochtones. Ils s'affrontaient entre eux également, sans que nous comprenions le pourquoi du comment. C'était un dôle de paquet : il y avait d'abord les Celtes italiens, à différencier d'autres Celtes étrangers, venus dans les rangs de ceux de l'état libre, sous les ordres du demi-dieu fils de Zeus. Enfin, d'autres Celtes encore étaient venus en renfort de France, à la demande des Vénètes (qui étaient des autochtones, et non des Celtes) et des Sénons qui, eux, étaient bien un peuple celte, jadis présent en Gaule et patrons de l'ancienne tribu des Parisii. Tout ceci remontait à des millénaires, mais les druides vivaient des siècles, leurs mémoire étaient longues.

Les Celtes ne nous disaient jamais rien, et réglaient leurs affaires entre eux, sans nous alerter ; je ne les blâmais pas : de notre côté, nous autres Egyptiens faisions exactement la même chose. Les autochtones, soit les Ligures et Italiques étaient dispersés, peu puissants, uniquement dangereux sur leur territoire. Les Etrusques nous inquiétaient le plus, car s'ils se contentaient d'observer le tout, ils semblaient être en passe de s'allier à Rome. Et voici que nous venons d'en capturer un. Ça sent mauvais.

Une bande alliée, comportant des gens de toutes nationalités et de tous horizons, dont les Celtes étrangers que menait Jean D'Aubigné, était la véritable force de frappe de notre Front de Libération. Ils affrontaient fréquemment les cohortes romaines leur bloquant la route vers la Vénétie.

Johann Orsini coordonnait les mouvements de notre résistance, ou du moins essayait. Orsini avait été élu généralissime des forces armées du Front de Libération, un titre en réalité assez creux. Jean D'Aubigné, son rival et allié transforma alors sa bande en Etat Libre Païen Transnational, démontrant ses velléités de chef d'état, mais se fâchant avec la plupart des autochtones dans le processus.

Contrairement à ce qu'on peut s'imaginer, il n'y eut pas de grande bataille ou de chevauchée épique. Notre guerre était une guerre d'escarmouches et d'embuscades. Lucrezia ne permit pas qu'on attaque le camp romain directement.

Le premier dimanche de Novembre 1929, j'avais été convoquée au palais Bellini par ma grand-mère Lucrezia. C'était mon cousin Cosimo qui m'avait accueillie à l'entrée, tout juste rentré d'Antarctique après y avoir purgé sa peine. Il y avait d'ailleurs laissé trois doigts au cours d'une tentative d'évasion. Ne vous y trompez pas, j'étais toujours affiliée au Nome espagnol. Je faisais du « mi-temps » dans l'armée des Bellini. C'était du foutage de gueule, je sais. Après, ma vie était toujours un peu à la marge. C'est pour ça que je me plaisais tant au Nome de Sarajevo.

Au printemps 1930, après l'échec des élections d'un nouveau chef de Nome (nous l'élisions aux deux tiers des voix) Iskandar envoya une médiation menée par le chef du Nome de Toronto, Ali Rehataka. En effet, à l'inverse du Nome de Madrid, le chef du Huitième n'était pas nommé directement par Iskandar, mais élu puis confirmé. C'était une prérogative de certains grands Nomes comme Paris, Londres, Jérusalem, Khartoum, Athènes... etc. Après des mois de discussions, la médiation d'Ali Rehataka échoua. Nous recommençâmes donc à traquer les hommes des Sforza et massacrer les Romains qui nous tombaient sous la main.

C'est alors, qu'en décembre 1930, les deux prêteurs romains, Agrippa Arminius et Arabella Sharp moururent subitement. L'armée romaine se disloqua. Des bandes de monstres pullulaient dans le pays. L'anarchie régnait dans le pays.

Parmi les Italiques, les Osques et les Samnites avaient rejoint les rangs des Romains. Les Ligures et Etrusques restaient neutres. La plupart des légionnaires, des pauvres Américains qui n'y comprenaient rien, les confondaient avec les Celtes, ce qui ajoutait à la confusion.

Que voyait la population ? Beaucoup d'explosions soudaines et de phénomènes météorologiques je suppose. Encore que je me demandai souvent s'il restait des gens qui n'avaient aucun lien avec le paganisme. Le gouvernement civil demeurait très stable. Les dictatures étaient parfois plus solides que les républiques. Le 200ème Nome avait alerté le Pape, et les églises avaient été sanctuarisée pour assurer la protection des populations civiles. Aucun d'entre nous ne pouvait y mettre les pieds.

Voilà donc où en étaient les terres antiques ! Il y avait bien une raison, si les dieux eux-mêmes imposaient aux héros d'Amérique un tabou sur l'ancien continent. J'avais pitié des Légionnaires, à vrai dire. Beaucoup ne parlaient même pas italien. Le conflit les dépassait totalement. Ils n'auraient jamais dû revenir.

Mais l'Italie avait toujours été ainsi. Quand Rome s'était effondrée, elle avait laissé à sa place une sorte de grand tourbillon noir, un gouffre aspirant héros et peuples dans une fièvre de pouvoir. Des millénaires de querelles et de guerre avaient longtemps empêché l'unité italienne. Il avait bien fallut un héros, comme Garibaldi pour dépasser ces querelles. C'était le temps de la gloire, un de ces rares temps où nous avions combattu main dans la main avec Sforza. Mais le temps de la paix avait passé, et les fruits lourds de la guerre et du chaos avaient muris dans nos jardins.

Iskandar s'était enfin décidé à venir en personne. La nouvelle était étonnante. Le chef Lecteur ne quittait presque jamais le Premier Nome, à cause de sa santé déclinante. Sauf qu'il y a quelque chose de nouveau, quelque chose d'autre, que toute cette guerre et ce chaos.

La nuit était déjà avancée. Cosimo montait la garde vers le Nord de la ferme, je surveillai le côté Sud. La lune était montante, rien ne bougeait dans les champs de citrons. On entendait juste chanter les grillons. C'est alors que deux mains gantées me couvrirent la bouche, étouffant mon hurlement.

« Esme !

– Salut cousin. »

Je cachai mon trouble. Bien sûr, Giacomo était formé à ce genre d'approches silencieuses. N'empêche, que ça aurait été quelqu'un d'autre, je serai déjà morte.

« La pêche a été bonne ?

– Très bonne même. Merci pour l'info. »

Je lançai un coup d'œil autour de moi. Nous parlions très bas, mais il me semblait tout de même que nos voix résonnaient dans les environs.

« Tu ne devrais pas être là. Si Cosimo te voyait…

– Il m'arracherait la tête. Du nouveau ?

– Pas ici, je le suppliai. A Palerme. Je m'arrangerai pour partir de mon côté.

– Les choses avancent très vite. Je t'y retrouverai directement avec une des envoyées. Dans trois jours, chez Pablo.

– Attend ! Un des Celtes, Judicaël…

– Quoi ?

– Ce n'est pas un druide ordinaire, un grand prêtre sans doute. Leno et Guido aussi cachent quelque chose.

– D'accord, je vais me renseigner.

– Clairement, ils jouent leur propre jeu. Apparemment, leur alliance pour ce raid était de circonstance, ils sont de deux bords opposés. Ils viennent tous chercher quelque chose à Palerme. Et ils s'intéressent d'un peu trop près à Iskandar. Il est possible que les envoyés du Premier soient menacés…

– Koité les accompagne. Iskandar l'envoie nous surveiller. Mais c'est un bon garde du corps. »

Il eut l'air soucieux.

« En tout cas, j'espère.

– Qui vient ? »

Le visage de Giacomo était fermé.

« Esme, moins nous en savons sur ce que fait chacun…

– Mieux ça vaudra… Si tu savais comme c'est frustrant.

– Chacun a son rôle à jouer et tout va être très serré.

– Je sais. Putain, si on m'avait dit que je me retrouverai à agir pour le plus grand bien.

– Pour le moindre mal plutôt. Prend soin de toi s'il te plait. »

Il m'embrassa sur le front.

« Ça sera bientôt fini.

– Jusqu'au prochain Nome et à la prochaine guerre.

– Ca ne sera plus ton affaire Esme. »

Je serrai doucement sa main. Toi aussi sois prudent.


III. 14 mai 1931

Palerme était un joyau. Elle avait été d'abord une cité phénicienne puis Carthaginoise, avant d'être rattachée à l'empire romain. Puis, elle était ensuite passée des mains des Byzantins à celles des musulmans de l'émirat de Sicile. Elle avait ensuite valsée de nation en nation, Normands, Germains, Aragonais, Autrichiens, Bourbons de Naples avant de rejoindre enfin le royaume d'Italie. Chacun de ses occupants avait laissé sa marque dans son architecture, ses mœurs, la beauté de ses rues passantes. La mer derrière les murs blancs et beiges était d'un bleu translucide sous la lumière si particulière de la Méditerranée. L'ensemble était d'une beauté à briser le cœur, et l'idée même de verser le sang entre ses murs semblait blasphématoire.

Je revis en y déambulant mon enfance joyeuse. Je n'avais jamais été chez moi à Venise. Ma mère m'avait élevée à Grenade. Mon père avait longtemps résidé à Taormina, vers le Sud de l'île. Mon enfance sentait bon l'iode et l'orange, avait été bercée de clapots et du son de la tarentelle. La Sicile était alors une terre neutre entre nos deux familles, une terre de paix. Je crois que je hais la guerre. Je crois que c'est très banal de dire ça.

Cosimo comptait sur moi qui connaissais bien la ville pour en évaluer les forces et faiblesse. Nous fûmes répartis par groupes. Leno alla avec le barde, Guido, et Vincenzo. Cosimo partit avec Anita. J'étais toujours avec Judicaël. Une fois l'ennemi identifié et localisé, nous transmettrions nos informations au camp de base, et donnerions le signal. Aussitôt, nos troupes fondraient en essaim sur la ville. Si nous agissions vite et bien, elle serait libérée de ses occupants en une seule nuit. Enfin, « libérée ». Ce sera un bain de sang, semblable à nul autre depuis le début de la guerre.

Judicaël était peu causant et très professionnel. Les Celtes étaient de loin les meilleurs pour repérer les Romains, ils les affrontaient depuis des millénaires. J'étais très douée pour identifier des traces de magie égyptienne. Nous eûmes tôt fait de cartographier la ville et d'y indiquer les troupes en présence. Globalement, nous soupçonnions deux centuries d'occuper les remparts, une autre de tenir la gare. Peut-être le port aussi, il venait d'y avoir du grabuge, et des traces de magie y étaient très puissantes.

Les Sforza étaient basés au Palazzo Mirto. J'avais entendu les rumeurs. Bartolomeo Sforza venait de mourir à Naples ce qui expliquait leur inaction. Ils étaient probablement désorientés. C'était le bon moment pour frapper, et frapper fort. Je devais retrouver les autres le lendemain. Il me fallait encore trouver un moment pour m'éclipser et retrouver Giacomo.

Nous avions pris deux chambres pour la nuit dans un petit hôtel près du Theatro Massimo. Mon cousin m'attendait dans le quartier du port. Je souhaitais bon soir à Judicaël, verrouillai la porte, et me préparai à m'éclipser par la fenêtre.

« Inutile d'en venir à là, il suffisait de de prendre l'escalier. »

Je sursautai. Judicaël m'attendait dans la rue, un sourire aux lèvres.

« Qu'est-ce que…

– Tu as peut-être du sang Bellini, mais ils ne t'ont pas appris leur légendaire discrétion.

– Je dois y aller, je fis sèchement. C'est une affaire privée qui ne regarde que la Maison de Vie.

– Je m'en doute. Mais une belle demoiselle a toujours besoin d'une escorte, surtout dans une cité en état de siège. »

Il m'attrapa le bras.

« Ne restons pas ici. »

Il parlait en Français. Je me dégageai brutalement.

« Rentre !

– J'ai aussi quelques mots à dire aux envoyés d'Iskandar.

– Comment sais-tu que…

– Vous vous prenez pour les seuls maitres de l'espionnage ? »

Il partit devant moi et je couru pour le rattraper. Au bout d'un moment, je vis ce qu'il cherchait. Nous montâmes sur les marches devant une église. Le sol brulait sous mes pieds. Nous ne pouvions pas rentrer dans le bâtiment, mais personne ne pouvais nous entendre ici, ils ne s'approcheraient pas d'aussi près. Judicaël regarda autour de nous et reprit :

« Nous avons nos sources au sein de votre Maison. Nous savons qu'Iskandar est en Italie, et nous savons ce qu'il recherche. Nous savons aussi que ses envoyés viennent d'arriver à Palerme. Bien sûr, s'ils sont arrivés à destination. Guido, ainsi que mon cher compatriote, sont partis à leur rencontre. Leno, a un compte personnel à régler avec l'un d'entre eux.

– Et ce n'est que maintenant que tu le dis ? Tu as laissé faire ! »

Je m'enflammai aussitôt, mais lui haussa juste les épaules en réponse.

« Prend le comme un test. Je ne fais pas affaire avec des faibles. Aussi, vu la situation, un petit échauffement ne leur fera pas de mal.

– Qui te dit que nous allons faire affaire avec toi ?

– Vous n'avez pas vraiment le choix. Cette jolie ville va bientôt vivre de nouvelles vêpres siciliennes. Quel dommage. Une cité si paisible… A peine aurons-nous donné le signal que vos troupes fondront sur Palerme. Ce sera une large rivière rouge qui coulera là avant la fin du jour. » Pas si j'agis comme il se doit.

« Vous avez voulu ces noces sanglantes ! A présent, vous cherchez à éliminer les seuls agents de paix qu'il nous reste. »

J'étais terrifiée. Si nous n'avions même plus les scribes du Premier Nome, toute négociation était perdue d'avance avec les Sforza. Et si les négociations de la dernière chance échouaient, rien n'empêcherait le massacre d'avoir lieu.

« Leno et Guido ont en effet tout avantage à ce que la région demeure déstabilisée, confirma Judicaël. Ils ne veulent pas qu'on élise un nouveau chef de Nome pour l'Italie. Le Chaos leur profite. Mais ils ne sont pas mes alliés, et nous ne sommes pas ennemis Esme. J'ai mes propres comptes à régler avec eux.

– Pourquoi être venu ? Depuis la France ?

– Pour faire le ménage dans nos rangs. Nous réglons toujours nos problèmes en interne, comme vous-même d'ailleurs. »

Il soupira et s'assis sur les marches. Le sol était de plus en plus chaud, comme s'il cherchait à nous chasser, mais cela ne parut pas le déranger outre mesure. Il cherchait visiblement une manière de m'en dire le moins possible, tout en rendant les choses plus claires. Il reprit :

« Vois-tu, Leno était un druide exceptionnel. La guerre l'a changé. Il est devenu est un félon, comme tous ces de ce prétendu Etat transnational. Il a trahi nos dieux. Je me dois de le ramener à la forêt des Carnutes pour son jugement.

– Et Guido ?

– C'est un autochtone, je n'ai pas de pouvoir sur lui. Mais c'est lui aussi un autre félon. Si besoin est, je le détruirai. Tu peux me faire confiance Esme. Je suis là uniquement pour cette mission précise et puis je repartirai.

– Te faire confiance ? »

Mais je lui faisais confiance. Peut-être était-ce cette aura de calme qui se dégageait de lui, peut-être était-ce quelque chose dans sa voix, son timbre grave, un peu rauque, ses inflexions étranges. Je reconnu là quelque chose que j'avais entendu une fois chez la doyenne du Quatorzième que j'avais eu l'honneur de rencontrer. L'accent médiéval ? Il ne peut pas avoir plus de de cinq cents ans, il fait beaucoup trop jeune... Nos âges étaient des leurres soit, mais à ce point ?

« Laisse-moi t'accompagner. Vous pourrez toujours me tuer si ce que je vous dis ne vous satisfait pas. »

Ça j'en doute. Ni moi ni Giacomo n'en sommes capable dans le temps présent. Mais je finis par céder. Peut-être était-ce cette chaleur douce qui émanait de son visage. Peut-être était-ce cette impression de sécurité que j'avais près de lui. Et même si la trêve ne durait qu'une nuit, j'avais le cœur plus léger en marchant à ses côtés dans les rues de Palerme.


IV. 15 mai 1931

Minuit était passé depuis longtemps. Mon cousin n'était pas à l'auberge, alors nous parlâmes de nos vies en l'attendant. A l'instant où j'avais fait confiance à Judicaël, une sorte d'accord tacite s'était instauré. Nous parlâmes de musique et d'art, des sujets qui restaient neutres. Nous dansâmes aussi au son de l'orchestre. Passée une heure, Giacomo nous rejoint enfin, suivie par une belle femme en robe sombre. Judicaël et moi étions attablés avec une bouteille de mousseux. Nous étions encore rouges de notre tour de danse. Un grand poids tomba de mes épaules en les voyants. Ils avaient échappé à Leno et Guido.

« Jelila ! Cousin ! Nous vous attendions. »

J'étais heureuse de la voir Jelila était une femme d'une intelligence redoutable. Si les Kane n'étaient pas réputés pour leur maitrise des langues étrangères, elle était pour sa part une linguiste accomplie. Cela avait dû jouer un rôle dans son admission au sein du Nome de Jérusalem à un si jeune âge.

Je l'avais un peu fréquentée durant les deux ans qu'elle avait passés au sein du Nome de Madrid. Mon oncle Lindor avait fait preuve de beaucoup de prévenances envers elle et m'avait demandé de l'aider à s'adapter à la vie espagnole. J'avais eu peur au début qu'elle ne me regarde de haut – les Kane faisaient souvent cela avec les bâtards – mais mes craintes s'étaient vite révélée infondées.

A vrai dire, j'avais de la compassion pour elle. S'il n'était sans doute pas facile d'être un Kane, il était plus difficile encore d'être l'unique héritière d'Abdias Kane. Et mon cousin l'avait quittée de manière scandaleuse. Sa famille ayant beaucoup d'ennemis, ils ne manquèrent pas une telle occasion pour s'en gausser, et Jelila dû affronter une nuée de remarques et moqueries. Ce qui était d'autant plus immonde qu'elle n'y était pour rien. A l'époque, j'étais encore fâchée avec Giacomo. Il avait été élevé en Bellini, c'est-à-dire, en enfant gâté, ne se souciant jamais des conséquences de ses actes.

Après l'assassinat de Lindor, elle avait cessé toute relation avec moi. Je crois qu'elle m'avait jugé complice, ce qui était à la fois assez juste et imprécis. Est-ce que j'aimais mon oncle ? Oui, énormément. Pourtant il était prêt à massacrer la moitié de mon Nome. Il n'avait pas vraiment laissé le choix à Iskandar. Ce n'aurait pas été Giacomo, ça aurait été un autre. Du moins, c'est ce que je me disais. Il ne fallait pas laisser de prise au tragique, il ne fallait pas baisser ses gardes. J'avais souvent l'impression que ma vie n'était qu'une vaste farce, que je n'étais qu'un personnage perdu dans un engrenage tragique, une machine à produire du spectaculaire. Pour émouvoir qui ? Pour la distraction de quelles âmes ? Les dieux sans doute. Nos dieux s'amusent. J'avais décidé de rire aussi, de vivre, de jouir puisqu'autour de nous tout filait, tout nous échappait et que jamais rien ne demeurai à l'identique. Voilà comment je me retrouvais à la veille d'un grand massacre à danser au son des orchestres avec un ennemi. Contre le chaos, le rire. Il ne nait pas de lui. Il lui est une réponse.

Jelila s'assit un peu méfiante, dévisageant Judicaël. Mon cousin n'avait pas l'air plus confiant. Je réalisai soudain qu'ils avaient dû faire un bout de chemin ensemble. Et ils ont réussi à ne pas s'entretuer ? La situation est vraiment grave dis donc !

« Et lui ? »

Giacomo pointa sur le druide un index accusateur.

« Nous avons des choses à nous dire, lança Judicaël. »

– J'en doute. Comment se fait-il que Jelila Kane, ici présente ait eu à repousser l'assaut fourbe d'une bande de vous autres dégénérés des campagnes ? »

Je me tournai vers Jelila pour être sûr qu'elle n'avait pas besoin de traduction, mais elle leva une main d'un geste sec, et se tourna vers Judicaël, attendant une réponse :

« Vous avez rencontrés nos amis Guido et Leno je présume, il dit avec un sourire affable.

– Et quelques autres, elle jeta. Le barde est mort. Le druide est en fuite.

– Bien, il aurait été fâcheux qu'il meure. Voyez-vous, mes ordres sont de le capturer vivant. »

J'enchainai avant que la situation s'envenime :

« Le temps presse. D'ici quarante-huit heures, sans doute moins, les Phéniciens et Bellini vont lancer un assaut sur Palerme. La ville est bien défendue, mais nous avons capturé Girolamo Sforza ce qui réduit à néant la plupart de leur fortifications. Les Sforza doivent négocier si nous voulons éviter les combats. Mais leur nouveau chef, Azzio ne négociera jamais.

– C'est un autre problème, dit Giacomo. Nous nous en occupons. D'ici quelques heures, Sforza sera de retour à la table des négociations.

– What assault ? demanda Jelila.

– I told you! Rouspéta mon cousin. The Bellini and their Phoenician allies are going to storm the city.

– No, you didn't tell me!

– I forgot then! You were too busy smashing furniture on me! Esme ? Aucun moyen d'annuler l'assaut ?

– Tu en as de bonnes toi ! Le côté Bellini…

– Iskandar s'en charge en personne. Notre seule mission est de s'occuper des Sforza. Toi le druide. Dis-nous ce que tu veux puis part !

– La paix assurément ! Comme je l'ai expliqué à votre charmante cousine, je suis là pour faire le ménage dans mes propres rangs. Les Celtes qui vous ont attaqués, il se tourna vers Jelila, font partie d'une faction rebelle qui aspire à vous voir déstabilisés. Tant qu'il n'y a pas de Nome en Italie, aucune autorité ne les entrave.

– L'Italie est plongée dans le chaos. Il va falloir beaucoup de bouc émissaire pour nous sortir de là et faire la paix. Vous aussi avez besoin d'un exutoire. Il y en a un de tout trouvé : L'état païen transnational, cette aberration ! Fédérer les Panthéons, les organisations supra nationales… Ils veulent l'impunité, face aux dieux et aux hommes. »

Giacomo hocha lentement la tête. Jelila plissa ses yeux, concentrée.

« Voilà ce que je vous propose : je me chargerai des Celtes. Je capturerai ceux de l'état païen et négocierai avec les autres. Les légions romaines, elles, devront quittent l'Italie et renoncent définitivement à leurs terres ancestrales ! Orsini imposera le calme à tous les autres.

– Orsini ? Tu le soutiens ? » Il réagit violemment. « C'est lui qui a commencé tout ceci.

– Orsini et moi cherchons la même chose, éliminer les traitres dans nos rangs. Certes, comme tous les demi-dieux, il a une orientation idéologique un peu plus approfondie. Je ne doute pas qu'il soit sincère dans son combat contre le fascisme. Cependant, sa priorité reste de faire tomber D'Aubigné.

– En s'alliant avec lui ?

– En l'utilisant pour ses propres intérêts, avant de l'affaiblir et de le livrer à l'Olympe.

– On murmure qu'il manie des Oghams. Comment se fait-il?

– Question interne, répliqua sèchement Judicaël. »

Giacomo et lui s'affrontèrent du regard.

« Je réglerai ce problème avec Orsini en temps voulu, il ajouta. Pour l'heure, ce n'est pas le souci de ma confédération.

– Dieux, que vous êtes procéduriers vous autres !

– Qui parle ? Je vous offre les Romains et l'état libre. Voilà les boucs émissaires dont vous avez besoin !

– Et Girolamo Sforza ? » Demanda Giacomo.

Je m'éclaircis alors la gorge :

« Capturé par Leno. Nos alliés Phéniciens l'ont récupéré le lendemain. Je crois qu'il est aux mains des forces de l'état libre.

– La bande à Jeannot, corrigea Giacomo. Assez de leur accorder le titre d'état. Ce sont juste des brigands. »

Il soupira : « Merci Esme, tu as fait de ton mieux. Nous prenons le relai. Quitte la ville. Récupère Girolamo et mets-le en lieu sûr. Loin de la bande et des Bellini.

– Je vais avoir besoin d'un coup de main. »

Je me tournai vers Judicaël.

« Leno va vouloir récupérer le prisonnier également. Nos chemins se rejoignent.

– En effet, il concéda. Et notre duo marche bien. A toi le Sforza, et à moi le druide.

Jelila avait cette expression sur le visage qui disait très clairement « Qu'est-ce que je fous ici ? » Elle était restée silencieuse jusque-là, essayant d'assimiler ce flux nouveau d'informations. Enfin, elle demanda :

« Êtes-vous en train de me dire depuis toute à l'heure qu'une organisation, au-dessus des Panthéons, des lois, des pays essaye de déstabiliser le processus de paix de l'intérieur ?

– Euh… oui ? » J'avouais.

Elle eut l'air choqué.

« Comment cette situation s'est-elle installée ? demanda-t-elle.

– Je pense faire plaisir à tout le monde en déclarant c'est la faute au Quatorzième ? Ils font de bons boucs émissaires eux aussi ricana Giacomo. »

Se moquer du Quatorzième était son sport préféré.

« Des incapables ! » Lâcha Jelila.

Elle était furieuse. Judicaël riait à grand éclats.

« Le Quatorzième est plus obsédé par l'idée de nous barrer l'accès à Paris qu'il ne s'occupe d'arrêter les vrais fauteurs de trouble. C'est un motif récurrent chez eux.

– Et la Saint-Barthélemy, ce n'était pas à cause de vous ? » Pointa Giacomo.

Judicaël rit un peu plus fort, avec cette expression de si vous aviez vu toutes les choses que j'ai vues... Il se leva et quitta l'auberge. Je sortis un peu plus tard le rejoindre. Il m'attendait dehors. L'aube pointait, rose-orangée, comme une orange sanguine. J'embrassai mon druide avant le lever du jour et nous rentrâmes à l'hôtel pour les quelques heures qu'il restait. Après, il nous fallait retrouver Cosimo et les autres, trouver un prétexte pour l'absence des deux autres Celtes. Puis, ce serait un long chemin jusqu'à Catane.


V. Conclusion : 15 mai 1931

Jelila nous rattrapa juste avant que nous quittâmes la ville. Nous étions restés un jour de plus, avec Cosimo et Anita pour tenter de retrouver Leno et Guido. Vincenzo était parti devant transmettre les informations que nous avions collectées. Judicaël me couvrit le temps de notre entrevue. Comme toujours, elle alla droit au but :

« There is something important that we still need to discuss. Urgently.

– Have you talked to Desdemona?

– I did. She will work with us. But there is something you need to tell me.

– What is it Jelila?

– It's about your late cousin, Gian Bellini. Desdemona wants to see his body.

– He died years ago. Why does she care?

– Believe me, she cares.

– What use will she have of it?

– She says you are hiding him. He died in a mysterious way. Why haven't your grandmother started an inquiry?

– Most of our family members were facing arrest at this time. We couldn't take the risk. Anyway we never do that.

– Why so?

– You should know why, as a Kane. Our families are full of skeletons and murders. It's better to let the dead sleep in the ground. You never know what you might find.

– What about the truth?

– Sometimes, if not often, peace is more valuable than truth.

– Well, now you can't have peace without this. Where is he buried?

– I don't know. I'm just a bastard Jelila. Those were troubled time. But maybe… See, Laura is the closest person to our grandmother. She might now… she's the only person who might know. And she will do anything to buy peace.

– She seems quite a reasonable person.

– She is. A kind person. I will talk to her. As soon as I can. Give me a week. Will it be enough for Desdemona?

– It will be.

– You seem quite fond of her after all.

– I dare say I am. She promised clemency and amnesty for your kin. Can't rebuild a Nome on a graveyard.

– What about you Jelila? You did a lot for us, why?

– I am a scribe of the Fourth Nome and a Kane. I serve Ma'at.

– It's quite a rare and splendid thing really. A magician that really works for peace inside our house.

– Well, I do not work for peace, I ache for truth. You can't have one without the other.

– I just hope the future won't prove you wrong dear girl. »