XXVII. Cinq femmes (3)


Desdemona Sforza


Naples, Italie


I. 13 mai 1931

Mon père mit du temps à mourir. Des années pour être précise. Je ne sais pas ce qui est pire. Je l'ai vu s'éteindre peu à peu. D'abord sa mémoire immédiate commença à lui faire défaut. Cela passait par de petites choses, un rendez-vous oublié, des objets perdus… Mais bientôt il commença à oublier les visages, et cela, cela était le plus douloureux. Puis vint la démence. Notre courte arrestation eut raison de ses dernières lumières. Il était aigri, paranoïaque, violent dans ses dernières années. Il est mort sans reconnaitre mon visage.

Je n'ai jamais connu ma mère, je n'avais que lui. Le plus dur c'est de laver ma mémoire pour ne garder en moi que les souvenirs d'avant, les souvenirs du meilleur. Quand j'étais toute petite et qu'il me prenait dans mes bras. Quand il m'emmenait escalader les pentes du Vésuve pour cueillir les bourrasques et me disait à l'oreille : « Tu es ma princesse chérie et le monde sera exactement ce que tu voudras ! »

La guerre était aussi laide que sa mort. Un corps que nous trainions, des escarmouches de vieillard séniles et débiles, incapables de livrer réellement bataille, incapables de conclure la paix. Nos querelles étaient des radotages éculés, des histoires sans queue ni tête que nous nous ressassions inlassablement. D'aussi loin que je me souvenais, on m'avait élevé dans la haine. Des objets de haine, il y en avait beaucoup : les Bellini d'abord, ces empoisonneurs ! Les Phéniciens et leur amour de la chair d'enfant. Les espions d'Iskandar prêts à tout pour ronger nos griffes. Les familles combattantes et leur orgueil démesuré.

Le jour où Gian me pris dans ses bras pour la première fois, je trouvai en lui mon propre reflet, les mêmes démons inversés. Comme tous les enfants de grande famille, nous avions étudié ensemble à Héliopolis, dans les mêmes classes. Quand nous avions dix ans, il me tirait les nattes et j'ensorcelais ses affaires. Quand nous avions quinze ans, nos bagarres étaient devenues légendaires. A l'âge de vingt ans, alors que nous nous disputions au sujet d'un duel ayant opposé son cousin bâtard Livio Sabbia à mon propre oncle Azzio, je l'embrassai contre le mur pour l'empêcher de finir une de ses phrases. En 1919, quand mon père pris la décision, contre l'avis de tous, de nous entrainer dans la guerre d'Amérique, je couru le trouver, lui en premier.

Gian connaissait personnellement Samuel Keane, le cousin d'Abdias et Jabari. Il avait accompagné son propre cousin Giacomo, pour les retrouver à Paris, et discuter d'une alliance avec la famille Kane. J'en avais d'abord ri :

« Les Kane ne voudront jamais de vous, vous n'êtes que de la boue sur leurs sandales. Ce sont les fils de Narmer, vous êtes les fils de la pute d'un roi Hyksos.

– Abdias pense différemment. Il voit plus loin que Jabari. Et le sang de pharaon reste le sang de pharaon qu'il vienne du côté droit ou gauche du lit.

– Tu es soucieux pourtant…

– Nonna veut cette alliance. Nous allons vers une nouvelle guerre, sur le sol Américain cette fois. Giacomo est un Bellini pur souche, narcissique et vain. Il cherchera juste à instrumentaliser son nouveau réseau d'alliance pour vous couper l'herbe sous le pied. Pauvre fille… Elle ne sait pas dans quoi elle s'engage. »

Il me disait encore :

« C'est une lutte fratricide qui nous oppose. Nous ne pouvons y mettre fin qu'à un poste de pouvoir. Cela implique des sacrifices et des mensonges. »

Tu t'es trompé sur cela Gian, tu t'es trompé sur bien des choses à vrai dire. Où es ton corps ? Pourquoi ? Tout s'enchaine et je ne sais plus rien, ni que faire, ni où aller, ni que croire.

Abdias Kane, je me rappelais de lui. Un homme étrange. Il aimait s'entourer de nécromanciens et de voyants de toutes sortes. Il parlait aux Grecs, aux Celtes, aux Romains... Il connaissait toutes sortes de secrets : il avait vu mourir son oncle Nahum ; il avait porté son coup fatal à Champollion. Il n'était même pas vraiment mort, il avait juste disparu. Parti comme il a vécu. C'était un homme du silence, taciturne et brillant.

Où était-il le corps de Gian ? L'avait on embaumé comme il se devait ? Dans quel cimetière, quelle terre, quel Occident reposait-il ? Un jour il avait cessé de m'écrire. Et puis, il n'y avait eu que ces quelques lignes dans une coupure de journal, et l'habituel silence mensonger de la famille Bellini. Le secret n'est pas mort. On peut toujours faire parler les morts. Les corps ne sont pas condamnés au silence éternel.

Debout dans la galerie, je remuais toutes ces pensées dans ma tête. Tante Leticia m'appela, interrompant mes réflexions :

« Desdemona. Viens, c'est la fin. »

Il était temps. Je rentrai dans la chambre. Le corps de mon père était étendu sur le lit, enfin paisible. Le soulagement m'étreint. Je n'en pouvais plus. Voilà des années qu'il fallait en finir ! Ma tante Leticia Voiello et mon grand oncle Horatio étaient à son chevet. Je m'approchais du grand lit. Il rouvrit alors ses yeux, une dernière fois, poussa un long râle, puis rien. Je lui fermai les paupières.

Il n'y avait plus personne à Naples. Tous étaient partis, en Sicile, en Vénétie, aux îles Eoliennes… Te voilà mort dans l'indifférence générale, mon petit papa. Une boule dure se forma dans ma gorge, mais je retins mes larmes. Mon père n'aurait pas voulu de ça. Mon père m'avait toujours dit qu'il fallait laisser les morts, on avait déjà bien à faire avec les reste.

« Il faut réunir la famille souffla Horatio. Pour les funérailles.

– Et demander un cessez-le-feu ? Ce n'est pas ce qu'il aurait voulu, tu le sais !

– Leticia, je t'en prie.

– Son testament, je demandai. Où est-il ? »

Le silence me répondit.

« Qu'en as-tu fait ? J'accusai Leticia.

– N'as-tu pas honte, petite sotte ? Ton père git là, mort, et tu n'es concernée que par son héritage ?

– Tu l'as détruit, avoue-le.

– De quel droit…

– Ne mens pas. Je sais que tu as écris à Azzio, avant les autres. »

Leticia me dévisagea, les narines frémissantes.

« En effet Desdemona, j'ai écrit au chef de nos opérations militaires pour l'avertir du décès de ton père. Nous sommes en guerre, le moindre relâchement nous sera fatal. La conquête de la Sicile est presque achevée. Il ne nous reste qu'à prendre Catane, et… »

Pauvre idiote. Catane est fortifiée, aux mains de Phéniciens. C'est un piège, et nous sommes en train de tomber dedans. A moins qu'ils n'attaquent Palerme. Ce serait téméraire, mais bien une audace dont ils seraient capables. Je quittais la pièce, furieuse.

« Desdemona, attend. »

Je me retournai dans la galerie. Horatio m'avait suivie.

« Ton père a fait modifier son testament. Il y a deux ans. Tu n'y étais plus mentionné. C'est moi qui l'ai fait disparaitre.

– Oncle, vous…

– Ce massacre doit prendre fin, il appuya. Nous n'avons plus les moyens de cette guerre. »

Il ajouta, suppliant :

« Girolamo est à Palerme. C'est le seul magicien en statuaire de notre famille. Tu ne dois pas laisser Azzio le sacrifier, je t'en prie. »

Girolamo, bien sûr. Il avait toujours été son petit-fils préféré. C'était un garçon doux, curieux, absolument terrifié par mon usurpateur d'oncle. Je l'aimais bien. Il aurait dû naitre ailleurs, une autre famille, un autre continent, loin de nos histoires et tombeaux.

« Bérénice Koité est en ville. Rencontre là, parle-lui. Tu dois prendre le commandement, nous sortir de l'impasse. C'est ce que ton père aurait voulu. »

Je lui touchai le bras et murmura :

« Rassurez-vous oncle. Je n'ai aucune intention de me laisser marcher dessus. »


II. 17 mai 1931

On avait retrouvé le corps de mon oncle sur une plage à l'Ouest de la vile, lavé par les vagues. Il avait été tué d'une lame grecque. C'était un travail propre, un travail d'assassin confirmé. Alors cher oncle ? Qu'en penses-tu ? Tu ne l'attendais pas celle-là, ordure ! Je fis quelques pas sur la terrasse et inspirait profondément, humant avec délices l'air marin.

Attendre jusqu'au soir maintenant. J'ai placé ma confiance dans mes ennemis. Si les Bellini nous attaquent, je suis mains vides, exposée comme un Christ. Venez me prendre. C'est un risque par lequel il me faut passer. Cependant s'ils touchent à un seul cheveu de Girolamo, je les… je les… Ne pas y penser, surtout pas…

Je me tenais sur la terrasse déserté du palazzo, au-dessus de la mer, juste après le départ de la fille Kane. Jelila, drôle de fille... Elle a un grain, ça c'est sûr, elle tient de son père. En tous les cas, elle n'a pas froid aux yeux. Mais je ne m'en sortirai pas sans elle. Elle seule a étudié la Nécromancie à ce niveau. Elle est brillante, étonnement érudite. Et puis vraiment jolie en réalité.

J'aimais me moquer d'elle, mais malgré son étourderie apparente, il y avait quelque chose qui m'impressionnait chez elle. Sa lucidité, sa droiture aussi, sa loyauté aux siens. C'est compliqué, les pères. Mais à la fin du jour, il nous revient d'honorer leur mémoire. Les Kane comprennent cela, ils sont les fils d'Horus. Mais les Bellini eux… La famille Bellini était pavée d'assassinats et de meurtres intestins. Le pire ennemi d'un Bellini reste toujours son frère, me disait mon père. Ils ont misé sur un dieu terrible. Et Baal se nourrissait d'enfants, enfin Baal-Moloch.

C'était curieux cette ambivalence. Baal et Set, le même dieu aux deux visages. Baal était venu avec les Orientaux à l'époque des Pharaons Hyksôs, les ancêtres des Bellini, et avait alors été assimilé au dieu rouge. Et si les Bellini parvenaient à calmer les Phéniciens, c'est qu'ils ont un pouvoir sur eux, et s'ils ont ce pouvoir… Pas étonnant qu'Iskandar soit allé négocier avec Lucrezia en personne.

Je fis quelques pas, nerveusement. L'attente était insupportable. Elle ne devrait pas tarder, où sont-ils tous ? Azzio était mort dans la nuit. Tante Eleanor et mes cousins avaient aussitôt décidé que je devais prendre la tête des troupes en attendant. Le nouveau prêteur romain, Marco Paolini, un descendant de Mars, m'avait aussitôt assuré son soutien. Ils comptent sur moi, je dois achever la partie maintenant, les tirer de là, sain et saufs… Dieux, ce que j'ai peur quand même ! Surtout ne pas l'avouer, ne jamais l'avouer.

Je sursautai en entendant des pas dans mon dos. Un homme me rejoignit sur la terrasse. Il était grand, blond vêtu d'un costume brun. Je me détendis un peu en le reconnaissant.

« Tu vas bien Arthur ?

– Plutôt bien, oui, me sourit Chase avec son habituelle chaleur.

– Tu es en avance.

– Je n'aurais pas voulu manquer cela.

– Notre massacre ?

– La conclusion d'une paix historique.

– Tu en as de l'espoir !

– Je n'ai que ça. Si nous n'arrêtons pas l'inéluctable, mes jours sont comptés.

– Je t'ai promis ma protection Arthur. Les Bellini n'oseront pas te toucher.

– Ils ne sont que des pions, comme nous tous ici… Les jouets des dieux.

– C'est ici l'Egypte ! Les dieux sont nos jouets. Il en a toujours été ainsi.

– Pas Set, il est fait d'un autre bois, d'une autre essence devrais-je dire, que ses frères. »

Il y avait quelque chose de dur et caché chez les Bellini, un secret, une chose qu'ils protégeaient. Un secret que les Kane partagent en partie. Sinon pourquoi cette alliance ? Set est là quelque part, affleurant, caché… N'importe quel Sethien est suspect désormais. Depuis les jours de Nahum Kane, le monde entier sait qu'ils sont mêlés à ça…

Je pensai aux magiciens du Nome, ceux du rang, dont l'existence n'était nullement troublée de nos rites et cultes. Cela devait être facile de n'être qu'un simple pion, sans secrets ni héritages. Pas de devoirs envers les dieux, nul sacrifice à accomplir.

« Tu as peur ?

– De mourir ? Je ne sais pas.

– On sait toujours ce genre de choses. »

Il ne répondit rien.

« D'Aubigné a disparu, j'ajoutai. »

Horatio m'avait contacté. Leur campement sur le continent était désert. Ses troupes avaient disparues dans la nature. Toutes les troupes de l'état païen s'étaient comme évaporées.

« C'était couru d'avance. » se moqua Chase.

La frustration m'envahit. Tout était presque parfait. A présent me voilà là à attendre. Je resterai la fille qui n'a pas su venger son oncle. Je ne puis me permettre de commencer mon règne sur une faiblesse.

« Iskandar a envoyé un homme le traquer, repris Chase. Votre Maison de Vie se chargera de lui. »

J'étais au courant. La pensée ne m'enthousiasma guère.

« Et qui donc ? Koité ? Desjardins ? Je crachais. Des moins-que-rien. Comment pourraient-ils réussir là où Orsini a échoué ? »

Quel mépris. Il aurait pu un magicien habitué à traquer les rebelles, un Menchikov, ou Aaron Kane. Même un Bellini tiens. Qu'avons-nous là ? Un petit élémentaliste qui n'a obtenu son poste qu'à la faveur de la tricherie et de la sédition et une gamine fugitive qui fait honte à sa propre famille !

« Tu attends quelqu'un ?

– Oui. » Je fis sèchement, me retenant de faire à nouveau les cent pas.

Reste là sans bouger. Quand tu auras à affronter le Nome, tu devras être capable de demeurer aussi stoïque qu'une statue. Chase demeura à mes côtés, savourant le silence. De nouveau, j'entendis des pas.

Esme Sabbia entra à son tour. Elle avait l'air épuisée, comme si elle n'avait pas dormi depuis deux jours. Ses vêtements étaient sales, déchirés, un de ses bras bandé. Chase fit un mouvement en la voyant. Sabbia eu un geste de surprise.

« Vous vous connaissez ? Je demandai.

– Nous nous sommes croisés, répondit juste Sabbia.

– Dans les Balkans précisa Chase. »

Je n'insistai pas. J'avais un souci plus urgent :

« Girolamo ? Je demandais, accusatrice.

– En sécurité. »

Je cachai mon soulagement. Dieux merci. Elle l'o tiré des griffes de Cosimo Bellini. Je connaissais le troisième fils de Cesare de réputation, il était le plus cruel de tous. Duccio, l'ainé, savait encore observer les convenances. Maurizio et Cosimo étaient deux assassins entrainés. Et Giacomo… Il avait toujours été un peu différent, un excentrique, un fou disait-on, mais l'instabilité courait dans les veines de leur famille. Il y en a encore un dernier, Orfeo, plus les deux sœurs, Chiara et Laura. Je ne les connaissais que de loin, mais j'allais devoir leur faire confiance, ce qui ne me ravissait pas. Dieux, et combien de cousins et bâtards encore ? Ils se reproduisent comme de petits lapins, c'est une guerre que nous ne pouvons pas mener.

« Il vous sera rendu une fois à Rome, en présence du Chef Lecteur. »

A mon élection. Je tentai de cacher mon inquiétude, maitrisai le ton de ma voix et demandai :

« Comment va-t-il ?

– Secoué mais bien portant. Mes cousins ne l'ont pas trop abimé.

– Pas trop ? »

Sabbia croisa mon regard glacial.

« Il est intact, c'est cela que je veux dire. »

Reste à voir quel sens vous autre donnez au mot intact.

« C'est bien vrai ce que l'on dit, il ne faut ne jamais confiance à un bâtard. »

Sabbia releva fièrement la tête.

« A l'instant, ta vie est entre mes doigts, elle rappela.

– Je ne le sais que trop, je murmurai avec amertume. L'assaut est-il annulé ?

– Nonna en a donné l'ordre. »

Pas de messe sanglante ce soir… C'est fini. J'en tremblai presque.

« Le Grand Prêtre… A-t-il trouvé ce qu'il recherchait ?

– Leno Cervos a filé. L'Etrusque également. »

Amateurs.

« Ce sont des histoires de Celtes. Bon débarras.

– Ce ne sont pas que des histoires de Celtes, soupira Chase, que j'avais presque oublié. C'est l'histoire de l'Europe qui s'écrit à présent.

– Si le prêtre…

– Judicaël, coupa Sabbia.

– Si le Celte voulait vraiment son druide, il n'avait qu'à s'en saisir lorsque vous parcouriez la campagne, assassinant nos hommes. »

Les yeux de Sabbia brillèrent.

« Il voulait le raisonner.

– Les touchantes histoires de nos collègues païens ne m'intéressent guère. Jelila t'as chargée d'une mission de ma part.

– Que j'accomplirai répondit Esme. Fais-moi confiance. J'ai besoin d'un peu de temps. A Rome, quand je reverrai toute ma famille… »

Alliance improbable, mais il devait en être ainsi. Quand on veut la paix on se retrouve à discuter avec ses ennemis, non ses frères. Esme Sabbia me fixait de ses yeux gris sombre. Des yeux de Bellini je frissonnai, ils m'en rappelaient d'autres.

« J'ai été injuste avec toi, je me repris. Excuse-moi. »

Ses yeux s'écarquillèrent.

« Etrange amabilité pour une Sforza.

– Ne me confond pas avec mes oncles. Nous ici qui servons le Per Ankh sommes tous du même bord. »

Sabbia me regarda, regarda Chase, puis hocha la tête avant de rebrousse chemin.

« Ensemble, elle me rappela. Je ne te ferai pas de coup fourré. »

Je la laissai repartir. Mon cœur battait un peu plus vite. Rome m'attendait. A mon tour maintenant.


3. 16 juin 1931

Quand il avait saboté les portails du territoire, Girolamo n'avait pas osé pénétrer sur le territoire du Deux Centième Nome. Des Treize obélisques antiques seul celui du Vatican, directement relié à Héliopolis était resté fonctionnel. Il s'était jadis fièrement tenu sur le Cirque Maxime. Il avait vu Saint Pierre être crucifié sous son ombre. Rebaptisé comme tous les autres pour signifier le triomphe de la papauté, il faisait désormais office de cadran solaire sur la place Saint Pierre.

Debout face à lui je regardais défiler un à un les membres de notre Nome, venus de toute l'Italie. Ils étaient quelques centaines. Ma poitrine se gonfla involontairement de fierté en voyant leur nombre, plusieurs centaines. Trois cents magiciens et treize obélisques pour une seule ville. Eternelle Rome. Et ils voudraient que j'aille chercher ma fortune ailleurs ?

Un autre était en construction, un bien plus grand, en marbre de carrare. Quels qu'ils soient, les hommes cherchent toujours à imiter les nôtres. Les Egyptiens étaient morts mais leurs magiciens étaient restés. Nous connaissions encore le secret des Obélisques. Nous avions promis d'aider les architectes à l'achever, en échange de quoi on nous laisserait notre indépendance. A la gloire de Mussolini. Peut-être pourrons nous nous entendre, après tout, mieux vaut un pouvoir laïque que la toute-puissance du pape. Il n'a que trop prouvé que l'Eglise entend encore lutter pour conserver son autorité de jadis. Même si on commence à la rogner de toutes parts. Déjà en France, depuis 1905…

Je sortis soudainement de mes pensées. Une jeune femme à la longue robe noire et aux bijoux d'obsidienne s'approcha de moi. Un grand silence se fit. Elle était la première Bellini à être venue. Le pas léger, comme une danseuse, elle parcourut l'espace qui nous séparait sur la place.

« Laura Bellini, je la saluais.

– Desdemona Sforza» elle fit en retour.

Puis, remuant à peine les lèvres, de manière à ce qu'on ne puisse discerner ses mots :

« Esme m'a parlé de toi. Ma grand-mère a accepté la main tendue du Chef Lecteur. Moi, je choisis de saisir la tienne.

– Nous devons cesser cette guerre. Elle ne nous porte que la ruine. Mais un avenir radieux ne peut avoir qu'un prix : la vérité.

– A ce qu'il parait. Es-tu sûre de la vouloir ?

– Je veux payer mes respects aux morts, à nos morts. »

Laura me sourit tristement.

« Après ton couronnement alors, princesse. Je n'aurai rien à te refuser. Si c'est le prix à payer pour notre absolution, alors je suis prête à me salir les mains.

– Notre haine n'aura pas lieu d'être dans le nouveau Huitième Nome. Il est de la place pour tous au rendez-vous de l'histoire. Mais vous jonglez avec le feu. Vous finirez tous en Antarctique ou sur l'échafaud sans mon aide.

– Les miens ne pensent pas tous comme nous. Nonna les fera taire, mais elle n'est pas éternelle.

– Je le sais bien. J'ai les même sous notre toit. »

Nous nous dévisageâmes en silence, comme deux miroirs affrontés.

« Peut-être est-il bien revenu alors, le temps de l'alliance » rêva soudain Laura Bellini, et je tressaillis en la dévisageant.

Si seulement elle pouvait prendre la place de sa grand-mère… je me surpris à penser. Lucrezia était vieille, son fils Cesare lui succéderait, puis Duccio… Laura les surpassait autant en sagesse qu'en sens politique. Mais elle se ravisa soudain et se moqua de moi :

« Quel pouvoir me penses-tu avoir ? L'oreille de Lucrezia ? Les secrets des Bellini ? Du vent tout cela. Nous n'avons rien à cacher, nous ne faisons que semblant d'avoir des secrets, cela nous rend plus effrayant.

– Peut-être… j'admis.

– Les miens seront là dès demain, à l'ouverture des votes. » Elle conclut avant de me tourner le dos ; et je la regardai longuement redescendre les marches avec son pas de danseuse.

J'avais déjà les voix de ma famille et de ses alliés. Jelila et le premier Nome, grâce à l'accord passé avec Lucrezia, m'avaient assuré une partie des voix des soutiens de Bellini. Je pouvais réunir les deux tiers nécessaire. Ensuite, il ne me resterait plus qu'à être confirmée par le conseil du deux-centième Nome et le Chef Lecteur. Je touche au but.

Je reçu les plus importants de mes soutiens dans notre résidence jouxtant le Nome romain. Iskandar s'était déjà retiré à Héliopolis après son voyage à Venise, ce qui lui avait valu de nombreux murmures, beaucoup s'inquiétant de son état de santé. Jelila Kane et Isaac Jacobi le représentaient. Ils étaient assis à ma droite. A ma gauche, Laura Bellini, unique représentante de ma famille faisait face à Jelila, témoignant de la bonne volonté des siens et de leur engagement à respecter le résultat des votes. Mon oncle Horatio occupait le siège suivant, juste à sa gauche. Laura Bellini, dans une robe de soie pourpre, se tenait droite, avec cette élégance naturelle, mêlée d'arrogance qui caractérisait les femmes de sa famille, dardant un regard moqueur sur le reste de l'assemblée. Toujours vêtus de rouge. Juste de la provocation, Gian aussi portait par jeu des cravates écarlates.

La fille Kane était comme à son habitude étonnamment silencieuse. Je me demande ce qu'elle en pense elle, de ce genre de manière. Mon père disait toujours que les Kane ne voudraient même pas de rouge dans leur mobilier ou leurs bouquets de fleurs. Quand même, le sang de Narmer et ses lubies ! Enfin, ils restent les meilleurs magiciens au monde…

Je fis la conversation à Jacobi, le complimentant sur son récent mariage. Jacobi était un des éléments les plus brillants de notre maison. Il était un des plus grands spécialistes de la Duat et l'un des seuls parmi nous à fréquenter le dieu Thoth. Jelila avait jadis été son apprentie. Entre nous deux, elle demeurait plongée dans ses pensées.

« You're so quiet, Kane girl. »

Jacobi s'était retourné et s'adressait à sa voisine de droite. Nous étions côte à côte, Jelila occupait la place d'honneur, par respect pour son nom.

« What's to be said ?

– Tell me something. I am sure you have seen hundreds of political gathering, like this one.

– I might have. » Elle dit juste, l'air rêveur, promenant son regard sur les convives assis dans l'ombre des colonnades. Son regard s'arrêta sur la chevelure dorée d'Arthur Chase, placé en retrait. Un sourire me vint. Je dévisageai Laura et Jelila tour à tour. Pourquoi sommes-nous tous là, à faire semblant ? Je m'adressai à mes deux voisines, la Bellini et la Kane :

« So, the two of you could have been sisters-in-law. How does that make you feel ?

– It's old history now, répondit Jelila.

– Yes, and I am sure that Jelila's heart is already full of desire for another, ajouta Laura.

– I beg your pardon ? » elle rougit.

Laura et moi échangeâmes un regard entendu. Je changeai de sujet pour ne pas l'embarrasser davantage.

« Esme is a smart girl. »

Le compliment m'avait échappé. Comme tous les bâtards, elle était toujours demeurée dans l'ombre, et je ne m'étais pas attendue à trouver autant de talents chez elle.

« She sure is. »

Laura bu une gorgée de vin rouge et repris :

« You owe her.

– Don't we all ?

– You and I are not the same.

– Keep telling yourself that.

– You fucked my cousin, my dear, that does not make us familiar.

– I am giving you a way out, for his sake.

– At least something good he did in life then, elle soupira. »

Jelila nous regarda successivement, l'air ennuyée.

« Doesn't it get boring ?

– You couldn't possibly understand, corrigea Laura. »

Mais elle souriait de nouveau.

« Sicilian blood is thick, j'ajoutai. »

Ma pauvre mère était de là-bas.

« When we were kids, we'd spend our summers in Sicilia, with Uncle Ignacio, Sabbia's father, se remémora Laura. He was a gentle man. He'd play music for us and read poetry in the evenings. The three youngest, Giacomo, Chiara and Esme would always stick together. Three spoiled little brats they were. Chiara is the worst, she has always been. She won't come, she can't bear to vote for you. Usually I'd be the one to babysit them, though I had a lot to do, already.

– Believe me, I know the feeling, fit Jelila.

– Your dear Gian was an ass with them. He was probably jealous of Esme, who, though only a bastard, was her father's favourite and was aduled by her Spanish aunts. Once, he lost Giaco in the Madunii woods. Poor boy was only five. We found him two days later. I still believe he did that on purpose. »

Je tachai de rester impassible. Elle me teste. Laura avait cette lueur dure dans le regard qui ne trompait pas. J'allai répliquer, quand Jelila s'excusa soudain et quitta la salle, à la suite d'un homme. La Bellini la suivit du regard, avec sévérité, mais une certaine compassion m'envahit, mêle d'un autre sentiment moins louable. Ce que je peux être jalouse de toi ma belle. Profites-en un peu alors. Les choses ne durent jamais, ni le bonheur, ni les triomphes.

Le vin qui tournait de plus en plus vite sur mon palais était teinté de cette amertume. Elle me suivit tout du long, bien après la fête. Elle pénétra avec moi dans la salle de l'assemblée, alors même que les trois cent quarante-huit magiciens scandaient mon nom en cœur. Elle résonnait en cadence avec leur main et leurs chants. Elle s'incrusta dans les enseignes du prêtre Sem qui m'étaient tendues. Ma petite amertume gâta même ma saveur de la victoire et du règne ; et je sus alors que je venais de gouter à l'ultime poison de mes mortels alliés.


4. 29 juin 1931

Johann Orsini-Rosenberg m'attendait dans une des salles de réception du Nome. Je me hâtai de le rejoindre. Les affaires du Huitième avaient accaparé mon attention toute la journée et j'avais un peu de retard. Et il ne faisait pas bon faire attendre le fils préféré de Poséidon, surtout en ces temps troublés.

J'entrai cependant sans me presser. L'homme, vêtu d'un costume bleu sombre était assis négligemment sur un des sofas. Orsini était le plus bel homme qu'il m'ait été donné de rencontrer. Ses cheveux sombres indociles encadraient parfaitement un visage angulaire et aristocratique. Ses yeux aux couleurs changeantes avaient une profondeur inhabituelle. Il exsudait la confiance et le pouvoir, avec ce rien de sauvagerie qui était propre aux héros grecs. Orsini leva en me voyant et, se baissant, embrassa le dos de ma main.

« Assassiner votre oncle. Quel outrage ! Je ne peux qu'imaginer votre chagrin.

– En effet. Pareille outrecuidance venant de chez vous ne s'était pas vu depuis des siècles. »

Il me jeta un regard, et je sus aussitôt qu'il ne fallait pas pousser loin la comédie.

« Enfin, cela est derrière nous.

– Jean D'Aubigné sera mené à la justice comme il se doit, il me promit. »

Puis ajouta, une ombre sur le visage :

« Les guerres entre cousins sont bien amères !

– Etrange… Vous autres, fils du dieu des mers, êtes connus pour être des rebelles, plus que les fils de Zeus. »

Orsini me regarda avec une petite flamme dans les yeux, quelque chose à mi-chemin entre l'amusement et quelque chose de plus dangereux. Il a des yeux à la Bellini lui aussi, comme Gian. C'est un imprévisible.

« Combien d'entre eux demeurent en vie ? J'ajoutai, pensant aux autres fils de Zeus.

– Une vingtaine, il dit négligemment.

– Et pourtant c'est à vous que l'Olympe a accordé sa confiance. »

Un guerrier, je me souviens, et un ancien combattant. L'exact opposé de D'Aubigné. C'est un Autrichien, il était dans la tranchée adverse.

« Jean a toujours été difficile, susurra Orsini. J'en aurais vite fini avec lui. Il semble s'être réfugié chez lui en France. Les Celtes de Gaule en ont après lui ; ils contrôlent le pays et auront tôt fait le capturer et de vous le livrer, si le Per Ankh s'en révèle incapable bien sûr... »

Je frémis sous l'insulte.

« Vos insinuations vous déshonorent. Soyez assuré que nous en aurons vite fini avec lui.

– D'Aubigné a survécu à une guerre. Vous l'avez fuie.

– Et vous l'avez perdue, je relevai. Où est l'empire Austro-Hongrois à présent ? Qui s'en souviendra encore, quand il aura disparu des mémoires, tel Mitanni ou Koush ? »

– Alors que vous êtes toujours bien là, il admit. Amorphe et silencieux, mais présent. Il admit. Vous n'avez jamais songé à secouer un peu la poussière de vos bandelettes ?

– Nous ne sommes pas comme ces jeunes Grecs, qui babillent à tort et travers.

– La grande muette, il rit.

– J'en ferai un compliment.

– Enfin jusqu'à Champollion bien sûr.

– Vous paraissez l'admirer, disant cela.

– A vrai dire, j'admire le fils plus que le père. Cela arrive parfois. Il y a les savants, et il y a les révolutionnaires. Barthélémy aurait pu changer le monde.

– Mort avec ses Communards, je lâchais.

– C'était un beau rêve.

– Une bande de gueux, j'haussais les épaules. Ils n'ont que trop mérité leurs morts.

– Ce devait certes être insultant pour une… institution aussi vieille que la vôtre d'être tenue en échec par quelques militants, des Gitans et un bâtard.

– Occupez-vous de vos vagues, fils de Poséidon. Vous aimez trop les secrets des autres.

– Fils du dieu des mers. Cela fait de moi un vagabond je le crains. Ou un roi ? »

Encore un mégalomane, j'analysai aussitôt. Orsini reprit :

« D'Aubigné a séjourné quelque temps dans les Balkans, depuis 1923 je crois, il reprit. Un territoire placé sous l'autorité de cette même famille.

– Qu'importe les descendants : des bohémiens et des prostituées.

– Le rêve de Champollion demeure intact dans ses mots, non dans son sang.

– S'il n'a jamais été autre chose qu'un cauchemar. Vous pouvez manier les Oghams à ce qu'il semble, mais touchez seulement à nos hiéroglyphes et vous obtiendrez en retour le châtiment mérité.

– Je n'oserai pas me les approprier. Il est des tabous qu'il ne faut pas briser. Des magies qu'il ne convient pas de mélanger.

– Sur ce point nous sommes d'accord.

– Bien, chère lady Sforza. Ce serait un plaisir de continuer cette petite joute avec vous, mais j'ai fort à faire, et je crois que tout est dit. J'userai de mon influence pour calmer les autochtones et Celtes d'Italie. Toutes les bandes armées seront désarmées et pacifiées. Nous présenterons nos excuses à l'Eglise également. Un petit détail m'inquiète encore cependant…

– Je ne mangerai pas mon pain dans la paume de Mussolini, de cela je puis vous faire la promesse.

– Vous lui offrez un obélisque pourtant, il releva.

– Juste un lot de consolation face à notre prise d'indépendance. Quant aux légions ne vous en faites pas. Elles migrent déjà vers le Nord. Hannibal leur fera bon accueil. Il entend contrebalancer grâce à leur aide la montée en puissance des Germains et Nordiques.

Friedwald. J'ai entendu beaucoup de bien à son sujet. Un homme modéré. Il saura faire rempart aux communistes aussi bien qu'aux nazis je l'espère. Bien, une fois D'Aubigné attrapé, je vais retourner aux Etats Unis pour quelques temps. Ma tâche est ici achevée.

– Votre tâche ? Pensez-vous que j'ignore comment vous avez d'abord mené les révoltes. Vous pouvez vous estimer heureux que je me montre clémente !

– Oh la clémence des Sforza ! Je commence à connaitre la chanson. Je ne vous dois rien, vous ne m'êtes rien. Si d'Aubigné échappe à la Maison de Vie, l'Olympe lui en fera grief. Faites votre travail, pour une fois, et faites le bien ! »

Une fois Orsini sorti, je m'assis une minute, posant ma tête sur un coussin. J'inspirai lentement et laissai mon dos se détendre. Quel lien entre ce maudit demi-dieu et l'assemblée des Carnutes ? Quel lien entre son père et leurs dieux ? Que m'importe. Ils quittent nos terres, c'est tout ce qui compte à présent. Je sortis de mon corsage la lettre en partie froissée de Judicaël Restugenos que je relu.

« Chère Desdemona Sforza,

Au nom de la Confédération des Carnutes, je salue votre accession à la tête du 8ème Nome d'Italie. Notre collaboration, bien que brève fut certes fructueuse. Soyez assurés de l'apaisement des peuples Vénètes et Senon et de ma bonne amitié.

En cette période de troubles je ne saurais que trop vous conseiller de garder vos distances aussi bien avec eux qu'avec toute forme de gouvernement mortel. Nos peuples sont faits pour vivre certes côte à côte, mais jamais ensemble. Ce sont des évidences tant de fois ressassées, mais jamais comprises.

En réponse à vos interrogations, je puis vous confirmer ceci : un Bellini tenta de négocier avec nous un libre accès à l'antique et secret site d'Uxellodunum. Il accompagnait un magicien nommé Abdias Kane, celui que vous recherchez également. Ce qu'ils cherchaient exactement je ne le sais, et quand bien même j'en avais la connaissance, il ne m'appartiendrait pas de vous le révéler. Il est vrai également qu'ils se rendirent ensuite à Figeac. Quant à la teneur exacte de leurs conversations avec la veuve Zoraïde, nul ne la connait. J'ai entendu dire que sa vieille servante réside toujours en la maison, peut-être en saura-t-elle davantage à ce sujet ?

Enfin, je vous déconseille formellement d'user de magie ou de nécromancie pour localiser un corps en territoire français. Il est impossible pour vous de le faire en toute discrétion et mon ordre ne peut vous accompagner dans cette hasardeuse tentative. Sachez toutefois que notre terre est vieille et en partie brisée, que cacher un corps dans une zone d'ombre jetée par un antique champ de bataille est chose aisé. Et nul autre pays n'a mené autant de guerre que le nôtre. Ce que le feu prend, le feu garde toujours. Notre terre d'amertume cache bien ses caveaux. »

La lettre était signée d'un sobre « Judicaël ». Grand-prêtre de Sucellos, druide vénérable, doyen de l'assemblée des Carnutes je rajoutai mentalement. Il valait mieux l'avoir comme ami.

Je rangeai la lettre et regagnai mes appartement jusqu'à mon boudoir, où m'attendais ma vieille amie, qui venait de revêtir une robe de soirée en velours sombre assortie d'une magnifique rivière de diamants.

« Maria, je la saluai avec un grand sourire. Désolée, j'ai été très occupée.

– Ne t'en fais pas. Je comprends.

– On s'est bien occupé de toi j'espère ?

– Je n'ai manqué de rien.

– Il me reste quelques jours pour profiter de ta présence j'espère.

– Ma famille ne va pas revenir de suite à Venise, pas tant que le palais sera en travaux. Mon père retourne aux Etats-Unis, je vais l'accompagner pour quelque temps. Cela nous laisse une semaine.

– Et ces bijoux, c'est pour ton bel amant ?

– Je dois le retrouver ce soir.

– Alors nous serons au même endroit. Prie pour moi ma belle, ce soir je vais retrouver des morts.

– Je ne suis plus vraiment la meilleure personne pour porter tes prières, mais je m'efforcerai.

– Oh, je pense que tu connais tout à la mort ma belle.

– Et qu'est-ce que cela veut dire…

– Oh, rien. Demande-lui qui est vraiment Orsini en passant. Et quelle est sa réelle allégeance. »


5. 5 juillet 1931

Rien, cela ne sert à rien. Il n'y a rien à faire, rien à en tirer. Un pâle rayon de lune perçait la lucarne. Nous étions dans une des pièces secrètes du Nome, uniquement accessible au Prêtre Sem. Mon corps était usé par les nuits sans sommeil. J'étais au bord des larmes, frustrée de nos échecs répétitifs. Jelila avait l'air tout aussi épuisée que moi.

« I'm sorry, I thought I could do something.

– I suppose I just need a better necromancer, je répliquai dépitée.

– Who ? You can't just publish an add in some newspaper. Hannibal is a great Statuary magician, but he knows nothing about necromancy. »

C'était vrai. C'était vrai et ça me rendait folle. Jelila releva ses yeux sombres vers moi et me promit encore une fois :

« I'll try again Desdemona. I just need time. And books. And to experiment things.

– I've waited long enough.

– 'tis the best we can do. I need to study more. I'll find a way, I swear it.

– How can I even trust you ? »

Elle eut cet air éminemment mélancolique si bien que l'espace d'un instant, elle ressembla à son père. C'était l'air résigné et navré d'une personne attendant un destin tragique et inéluctable :

« Have you ever met my cousins ? »

Sa question me surprit. J'haussai mes sourcils :

« I know that there's a lot of them. We all thought your house would go extinct, and suddenly, all of your women decided to give birth. »

« Julius is a good boy, elle lança presque à brûle-pourpoint, a little piece of trash sometimes, but he tries. Izel and Inaya are so kind and gentle, Marwa likes to sing. The four Huysmans girls are wild little creatures. Salvador is an angel, Ella is such a pretty girl. There's little Amos also, he likes to draw. I gave him his first chalk box. He gave Thot's sculpture a makeover with it.

– What's your point ?

– This. »

Elle montra le corps.

« This is what fucking awaits all of them, all of us. I have to study more, but you can't tell people what we're doing here. We can't take the risk. »

Elle avait raison, c'était de la nécromancie non autorisée. Je restai silencieuse un long moment. Finalement je clignai des yeux, et murmurai, la voix lasse :

« We should get some rest. We'll try again when you are ready. »

Lucrezia sait. Elle connait tout, mais se tait. Pourquoi ne venge-t-elle pas le meurtre de l'un des siens ? Pourquoi ce corps bardé de sorts protecteurs reste-t-il désespérément muet ? Hé bien soit, Orsini fait chanter les Oghams, Champollion a bien lu ses Hiéroglyphes, moi je ferai parler les morts. Même si je dois y passer des siècles !