XXIX. Cinq femmes (4,5)


III. Toulouse, 5 juillet 1931

Comme toujours avec eux, nous étions au bistrot. La conception que Desjardins et Le Bihan semblaient avoir des missions était quand même centrée de manière assez monomaniaque autour de la bouffe.

Une fois, Anne de Montpensier avait demandé à ce qu'on modifie le compte rendu d'une arrestation qui pourtant s'était déroulée de manière exemplaire. Anatole et La Barre avaient, selon elle, passé beaucoup trop de temps à chercher des renseignements sur les comptoirs. Je l'entendais encore crier « Les magiciens au bistrot, c'est le déshonneur ! » Mes deux partenaires n'avaient apparemment pas ce genre de scrupules. Tel maitre, tel élève.

Le plan était fin prêt. Nous allions utiliser l'amie d'enfance de Michel, Alice Huet, comme appât, pour attirer et piéger Jean d'Aubigné. Une fois capturé, nous n'aurions plus qu'à le faire parler pour achever de démanteler sa bande. Jean ne connaissais pas la profonde amitié qui reliait les deux. Alice avait promis de le tirer d'affaire. La rencontre devait avoir lieu dans l'un des antiques châteaux cathares.

Erwan et Nucia devaient nous quitter pour descendre en Provence. Attablé dans une auberge, dans la vieille ville de Toulouse, nous attendions Alice, ainsi le magicien du Quatorzième qui devait les remplacer. Nucia était partie devant, devant faire un détour par Marseille pour faire son rapport à la Montpensier (l'administration, toujours…). Installés dans un coin de la salle, nous avions ouvert une bouteille de merlot et récapitulions les évènements des derniers jours. A un moment Michel lâcha une énormité : Esme Sabbia, une des magiciennes du nome d'Espagne, aurait eu une amourette avec le grand-prêtre des Carnutes.

« J'y crois pas, c'est juste pas possible ! Non, j'y crois pas.

– Esme et Giacomo. L'insupportable duo… grommela Michel.

– Il a arrêté de casser ton mobilier dans ses crises de colère ? Ton Rital ?

– Tu le juges mal, il soupira. Il a juste besoin d'être rassuré. Et non, il ne détruit plus mes meubles.

– Tu l'as réparé alors ?

– C'est un adulte, il se répare tout seul.

– Il n'est plus persuadé que tu vas le quitter sans fondement ?

– Justine ! cria alors Erwan.

– C'est vrai, un jour il t'adule, un jour il te gueule dessus, tous les jours il est possessif à mort. »

Erwan me pris par le bras et m'entraina plus loin.

« Tu n'as aucun tact ! il me reprocha.

– Oh ça va, le moine. Je m'inquiète pour lui.

– Eh bien, tu t'inquiètes pour les mauvaises raisons.

– Il vit avec un taré.

– On est tous tarés ici.

– Ne me refais pas le coup de l'ancien combattant. Lui, il est en état limite permanent.

– On fait de la psychiatrie maintenant mademoiselle Vasseur ?

– Lâche-moi.

– Fous-lui la paix !

– T'es pas son père. »

Il me lâcha le bras l'air pensif.

« Non, heureusement d'ailleurs. »

Michel nous regardait de loin, l'air fatigué. C'était la première fois qu'Erwan me gueulait dessus. Tiens, il a réagi finalement. Mais cette mini victoire ne me fit pas vraiment jubiler. Nous rejoignîmes le troisième à sa table. Il s'adressa à moi !

« Justine, ça fait dix ans que je vis avec lui, s'il était si difficile que ça, je serais parti.

– Bon, de toute façon, ça fait des années que j'ai décidé que je ne comprenais pas ce que tu foutais dans ta vie et que c'était comme ça.

– Mais il va mieux ? »

C'était Erwan qui avait posé la question. Michel hésita un instant puis expliqua :

« Au début… c'était difficile. Ça dépendait des jours en fait, parfois c'était merveilleux, parfois l'enfer. Mais avec le temps ça s'est calmé.

– Comment ça se fait ?

– Tu sais, il se rend compte qu'il a un problème, moi aussi j'en ai pas mal en soit : des cauchemars, des réactions inappropriées. On a discuté, on en a beaucoup parlé. Et puis il faut que je le rassure en permanence. Sinon, ça va.

– Des fleurs bleues et des bisous ? Je ris.

– Voilà.

– Quel joli cœur.

– T'es marrante toi. Salut Alice.

– On parle encore de toi ?

– Pas ma faute, je suis trop populaire.

– Crétin.

– Aie ! »

Alice lui avait donné un coup sur la tête. L'atmosphère se détendit d'un coup avec son arrivée.

« On se fait vieux, vous trouvez pas ?

– Parle pour toi, je lui lançai. »

Qu'est-ce que j'ai fait de ces années ?

« Qu'est-ce que j'ai fait de ma vie ? » gémit soudain Michel.

J'éclatai de rire.

« Je me demandais la même chose » j'expliquai.

Je fronçai les sourcils, récapitulant :

« J'ai travaillé dans un job de merde, après un autre job de merde, j'ai fait la révolution un peu, je suis retournée à l'école pour cinq ans, après j'ai encore essayé de faire la suffragette sans aucun succès…

– Et tu as fini magicienne de combat.

– Ouais, pas fou, non ?

– Et toi Michou ? demanda Alice

– A part tuer des gens et apprendre le Serbe ?

– Hahaha. T'es marrant toi.

– Y a bien un truc dont tu es fier non ?

– J'ai trouvé l'amour de ma vie ?

– Bien joué.

– En vrai tu es devenu un vrai bourgeois, souligna son amie. Des gosses, un mec, une baraque, un jardin…

– Après il y a Alice, je plaisantai : agent secret, vedette mondiale, artiste accomplie, des amants, du champagne, des paillettes…

– Merci, merci, je sais…

– Des rides… rajouta perfidement Michel

– Oh, ça va hein ! Occupe-toi de tes Hiéroglyphes.

– Vous êtes vraiment un kit, quand on en fréquente un on se coltine aussi l'autre, je constatai.

– Je suis le père Noël, lui c'est père fouettard! M'expliqua Alice.

– Tes gosses tiennent de toi, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Faut bien que quelqu'un les punisse de temps en temps…

– Ils tiendraient de toi, ce serait un combat perdu d'avance, murmura le Bihan. »

Erwan couva son ancien élève d'un regard tendre. Puis il attrapa sa casquette et se leva.

« Bon je vais devoir y aller. Le travail ne va pas se faire seul. Bonne chance avec D'Aubigné.

– Force et honneur lui lança Alice. »

Il nous embrassa tour à tour avant de quitter l'auberge. C'était sans doute le vin rouge, mais une bouffée de chaleur m'envahit, suivit d'une sourde excitation à l'idée de la traque à venir le lendemain.

« T'as vu ? je demandai à Michel. J'ai réussi à le faire gueuler !

– C'est ça, oui ! Contente ?

– Il me pète les cou… euh, casse les pieds.

– Mmm… je vois ça.

– Arrête ça !

– De quoi ?

– Le sourire, arrête.

– Tu sais ce que j'en pense ?

– Je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.

– Ecoute notre Michel, intervins Alice, c'est un spécialiste, c'est le seul qui sait garder ses relations.

– Bon les amis, je crois qu'on a du travail.

– Déni… chantonna Desjardins.

Je veux pas l'savoir, tu veux pas l'savoir maintenant, chanta Alice.

Tout le monde le sait ce qui nous faudrait faire maintenant, poursuivi l'autre.

– Oh, arrêtez maintenant ! je commençai à m'échauffer.

– Mais qu'est-ce qui se passe encore ici… fit une voix familière. »

Nous nous retournâmes d'un bon.

« Arsène !

– Comment vas-tu ? Le salua Michel, avec son habituel sourire impertinent.

– Oh, je crois que ça ne m'avait pas manqué, votre duo à tous les deux.

– Menteur, se moqua Desjardins.

– Peut-être un petit peu, il avoua.

– Tu viens finir le travail comme il a commencé ? je lui demandai.

– Exactement dit Arsène. Madame, bonjour, il s'adressa à Alice.

– Mademoiselle, elle corrigea.

– J'en prends note, il répondit.

– Doux Jésus ! je soupirai. »

Arsène murmura quelques mots et fit pousser des accoudoirs à sa chaise avant de s'y installer négligemment.

« Comment tu fais ça ? Admira Desjardins

– Secret professionnel.

– Il est trop fort avec ses hiéroglyphes, non ? Continua-t-il. Je le trouve trop inventif.

– La flatterie ne marche pas sur moi.

– Apprend moi le mot qui fait ça !

– Non !

– Arsèèèène !

– Non ! Tu as quel âge ?

– Alleeeez… »

J'ai cru qu'Arsène allait se frapper la tête contre une table.

« Tu pètes la forme ces dernier temps toi, je remarquai.

– C'est l'effet Vasseur soupira Arsène. Il est comme ça quand tu es dans le coin.

– N'importe quoi !

– Ca la fait rire se défendit Desjardins. Et puis ce n'est pas tout à fait vrai, je suis comme ça quand je suis avec toi.

– C'est vrai, il a fait la gueule toute la journée, et dès que tu es arrivé, il s'est animé.

– Ça te rend si heureux que ça d'aller casser la tête à des gens ? il lui demanda.

– De manière assez surprenante, oui.

– Juste quand c'est Jean alors ? demanda Alice. »

Michel ne répondit pas. A la place il commença à attaquer la table avec la pointe de son couteau, ce qui eut vite l'effet d'agacer Lupin.

« Bon, tu as fini de faire le clown ?

Apprend moi le mot !

– Non ! »

Je le regardai se disputer quelque temps. Desjardins était toujours particulièrement animé en présence d'Arsène. Alice mangeait ses côtelettes d'agneau en les ignorant. Son appétit m'ébahit. Il n'était même pas encore l'heure du diner.

« Tu as faim à ce point ?

– J'ai rien mangé depuis deux jours.

– Il serait temps qu'Alice apprenne que le champagne n'est pas une nourriture à lui seul, soupira Michel, interrompant sa joute verbale.

– Pouët, pouët, elle fit juste.

– Au moins elle mange quand elle est avec nous, je le consolai.

– A se demander si elle n'est pas mon amie juste pour ma cuisine.

– Ça te vexe ?

– Un peu.

– Je suis devenue ta pote grâce à ta cuisine moi aussi, j'ajoutai.

– Alors, tu vois ? se moqua Alice.

– Par contre je n'ai toujours pas compris pourquoi je suis ton ami à toi.

– Vous n'avez vraiment pas changé, soupira Arsène.

– En vingt ans ? je m'étonnai.

– En trente ans, il rectifia. Je me souviens de ta bouille avec tes tresses. »

Je rougis à ce souvenir. Arsène était venu me chercher pour m'emmener au Nome quand je n'avais que neuf ans.

« Tu étais instituteur au Nome ? demanda Alice.

– Ramasseur scolaire, il corrigea.

– Et quel ramasseur ! ajouta Michel. »

Disparut l'air blagueur et complice. Une froide animosité brulait à présent dans ses yeux. Les deux magiciens se regardèrent un instant en silence, une tension lourde dans l'air. Je gigotai, me sentant de trop.

« C'est clair qu'avec toi il y a des baffes qui se sont perdues, soupira Arsène.

– C'est vrai qu'il y a toujours deux manières de voir les choses, il répondit avec une froide ironie. Qu'est-ce qu'un gamin peut comprendre de vos histoires politiques ? »

Il se leva d'un bond, et quitta la pièce. J'haussai les épaules, il m'avait habitué à ses mouvements d'humeur. Le visage d'Arsène se fendit d'un sourire attendri après son départ.

« C'est surtout lui qui n'a vraiment pas changé, il constata.

– Toi, tu l'aimes bien, souligna Alice. »

Arsène ne répondit pas.

« Il était comment enfant ? Je leur demandai.

– Très mignon, répondit Arsène. »

Je levai un sourcil, amusée.

« A vrai dire, je regrette un peu. Il avait encore des boucles d'enfant et un visage d'ange. Très trompeur en fait, pour le reste c'était une terreur. »

Alice s'étouffa de rire dans son verre. Elle m'avait déjà fait la liste des conneries qu'ils avaient faites ensemble à l'occasion.

« Comme Jean… » Ajouta Lupin, mais pour lui-même.

Dans les yeux d'Alice brilla alors un éclat de compréhension, comme si elle venait de résoudre une énigme longtemps demeurée obscure.

« Tu devais être marrante toi aussi, me lança Alice.

– Non, j'étais une enfant sage.

– Sans blagues ?

– Juré. C'est à l'adolescence que je suis partie en couilles. Je n'étais pas comme vous deux à voler du vin de messe et porter le bonnet d'âne.

– Et encore, ça ce n'est rien, rit Alice. Sa mère m'a raconté qu'une fois, quand il avait sept ans, il a décidé de repeindre son frère en bleu pour qu'il soit assorti au papier peint. »

Lupin et moi éclatâmes d'un fou rire incontrôlable. En essuyant mes larmes je m'adressai à lui :

« Et toi, tu as bien été jeune un jour, non ?

– Non, je suis né en uniforme.

– Tu as fait la révolution, non ? lança Alice Huet. Quand tu étais jeune. Il me semble que ça peut compter comme une bêtise. »

Les yeux de Lupin s'arrondirent de surprise.

« Mais comment…

– Ca me paraissait évident. Tu étais forcément un jeune homme sous l'empire, sinon tu n'aurais pas fini Bonapartiste.

– Sans blague Arsène ? Tu avais quel âge sous la Terreur ?

– Vous n'en saurez rien.

– Adolescent je dirai, proposa Alice.

– Je me rends mademoiselle, vos talents de déduction rendraient monsieur Holmes envieux.

– Vous êtes trop bon, Citoyen Lupin, elle lui lança. Payez-moi un verre.

– A vos ordres, Citoyenne. »


IV. Quéribus, 11 juillet 1931

L'air du petit matin était vif et mordant comme une pomme trop acide. Nous montions le flanc de l'éperon rocheux en savourant la fraicheur trop courte des matins cathares. La pente était raide sous mes pieds, je faisais de mon mieux pour ne pas trébucher. J'avais revêtu ce matin un pantalon et une tunique de lin traditionnels, et de petits cailloux se glissaient à chaque pas dans mes sandales ouvertes. Ma nuque était déjà toute poisseuse et collante de sueur.

Un instant je m'arrêtai pour reprendre mon souffle et levai les yeux. Le château de Quéribus nous dominait du haut de son éperon rocheux, d'où il surveillait tout le plateau. Aussitôt je maudis mon impulsion. Les à pic vertigineux me donnaient la nausée. Je fermai les yeux un instant puis repris mon ascension.

Arsène et Michel ne s'étaient pas embarrassés et avaient préféré voler directement au sommet du donjon. Bien sûr, ils devaient aussi surveiller Alice avait refusé leur proposition de se laisser transformer en un petit animal pour l'emmener et avait préféré braver la pente. Je m'étais donc retrouvée à crapahuter à sa suite. Pas gênée par le soleil toujours plus fort, elle gambadait de pierre en pierre.

Nous parvînmes enfin au château fort. Il avait été restauré au siècle dernier et son imposante carcasse couvrait la vallée de son ombre. Quelques curieux s'affairaient dans son enceinte, des touristes anglais pour la plupart. Arsène finissait de barder les murs de sortilèges. Michel alla interpeller le guide, un paysan du coin. Je les vis échanger quelques mots en Occitan, puis il se volatilisa, les visiteurs à sa suite.

« Ça va aller ? » Je demandai à Alice.

Je la trouvai un peu pâle.

« Nous sommes là, à côté. Appelle nous s'il y a le moindre souci. »

Michel et Lupin parlaient le long du parapet. La brise chaude ébouriffait leurs cheveux noirs. Avec leurs vêtements de lin, ils avaient un côté antique et déplacé. Un passage secret, une poterne munie d'une échelle permettait de fuir le château, en contournant le donjon par l'à pic. C'est là que Michel devait aller se poster. Il me fit un signe puis se changea en merle et s'envola. Arsène me rejoignit. A la suite d'Alice, je pénétrai dans le corps du château.

« Je n'aime pas cet endroit, murmura Lupin.

– Juste un château Cathare. Des vieilles pierres.

– Pas n'importe lequel. Les Cathares étaient des hérétiques. Quéribus fut leur dernier refuge après le siège de Montségur. On venait d'y bruler vif des centaines d'entre eux. Ils se sont tenus là, ils savaient ce qui les attendait. »

Le ciel dégagé était bleu et dur. Je regardai la plaine autour, imaginant un instant comment de là où je me tenais, les derniers Cathares, femmes et enfants, avaient vu s'avancer vers eux les armées royales. Derrière le haut donjon, il n'y avait que le vide et le ciel. Dernier refuge avant la chute. Lupin fronça les sourcils.

« Il y avait des magiciens parmi eux. Les druides les ont massacrés.

– Comment…

– Saint Louis était le roi sous le chêne. Il avait dans ses guerres le soutien des derniers Celtes, avant qu'on ne leur rogne les crocs. Les croisades contre les Albigeois sont restées pour nous le lieu d'un grand échec. »

Nous nous changeâmes en souris et rentrâmes à la suite d'Alice à l'intérieur du donjon. Elle en monta les marches jusqu'à la grande salle gothique, reprit un instant son souffle. Puis elle monta tout en haut du donjon, sur la vaste plateforme d'observation. Je la regardai un instant. Dans sa grande robe perle, ses cheveux lâchés capturant la lumière, elle ressemblait à une princesse en haut de sa tour. Une de ces beautés de conte de fée, qui restent là à attendre leur prince. Jean la rejoignit enfin, après de longues minutes. Vêtu d'une armure grecque, son épée en bronze battant sa hanche, il semblait avoir renoncé à se fondre dans le monde moderne.

« Bonjour Alice.

– Bonjour Jean, cela faisait longtemps.

– Tu n'as pas changé.

– Toi si. Tu as vieilli. »

Ils se mirent à parler très doucement, et même en tendant l'oreille, je ne discernai plus leurs paroles. Je pris le risque de me rapprocher d'eux.

« Jean, écoute-moi, s'il te plait. Il n'est pas trop tard. Tu peux encore t'amender, te réconcilier avec eux.

– L'Olympe ? Il y a trop de morts derrière moi.

– Comment t'es-tu caché ?

– C'est chez moi ici. Ce pays, ces gens... J'ai pris le maquis. Personne ne sait mieux disparaitre que moi. »

Alice fit quelques pas le long du parapet et s'assis dans un rayon de soleil.

« Tu te souviens ? Quand on était des gosses, là-bas, en Amérique. Les deux seuls à venir d'ici. A parler notre langue.

– Je me souviens, il dit. »

Et un genre de tendresse orna sa voix pour la première fois. Il reprit :

« Tu n'étais pas commode. Tu fuguais sans cesse.

– Mais tu me retrouvais toujours.

– Dans un bar crasseux ou sur une scène délabrée, dans tous les coins mal famés de New York.

– Toi, tu étais le brave petit soldat, toujours premier à l'entrainement, le petit chouchou de Chiron.

– C'est lui qui était venu me trouver aussi, dans mon pensionnat, à côté de Grenoble.

– Il t'a sauvé la vie.

– Pas que la vie. Là-bas les professeurs étaient pires que les monstres. Il m'a donné un avenir, c'est vrai.

– Il a essayé de te couvrir, il essaye encore maintenant d'intercéder en ta faveur, Jean, s'il te plait…

– Tu te souviens de ce jeu aussi qu'on avait ? Capture l'étendard, c'était bien ça.

– Je m'y faisais défoncer, ce n'est pas un super souvenir.

– Oui, c'est vrai, tu n'étais pas très bonne à la guerre.

– La vie est ailleurs. La vie est dehors. »

Il y eut un moment de silence.

« Oui, tu avais raison sur ça aussi.

– Alors, pourquoi ne pas me faire confiance une fois de plus ?

– Je me suis mis dans de sales draps. J'ai des soucis avec les magiciens Egyptiens, tu te souviens d'eux ?

– Je les connais bien Jean.

– Tu regardais vers l'Ouest, je t'avais dit de te méfier. Ce sont les pires psychopathes que je connaisse. Je les connais depuis l'enfance en fait, j'avais un ami… Dire qu'il a fini comme eux. Quel gâchis.

– Ils essayent de bien faire.

– Tu parles ! Ma proposition tiens toujours.

– Regarde toi Jean, tu te crois encore en mesure de proposer ? »

Il y eut un moment de silence, lourd et dur.

« Soit tu es avec moi, soit tu es contre.

– Je suis désolée Jean. Je te l'avais dit. Je ne suis avec personne. »

Elle lança un regard involontaire dans notre direction. J'hésitai un instant, mais Jean comprit avant. Il se tourna vers Alice, et, de toutes ses forces, la gifla. Puis il sauta par-dessus un parapet. Arsène bondit, dans leur direction. Un fils de Zeus, ça vole. Mais avant qu'il n'aille bien loin, une forme sombre, volant dans le soleil, s'abattit sur lui. Le merle était devenu un rapace. Les deux formes s'affrontèrent un instant dans les airs puis chutèrent vers la seconde cour.

« Justine… »

Alice se tenait les côtes. Un filet de sang coulait entre ses doigts. « Je m'en occupe » me cria Arsène et il courut l'attraper. Je tentai de me changer en oiseau moi aussi, mais j'étais nulle en métamorphose. Je partis en courant, tentant de rejoindre la seconde cour. J'empruntai le grand escalier et atteignit en quelques minutes la cour la plus haute, celle du Donjon.

L'air se fit soudain froid et électrique, l'obscurité tomba. Fuyant à grande allure dans le ciel des nuages noirs et épais cachèrent le soleil. L'orage, je pensai. Le métal… dans une impulsion dictée par mon instinct, je jetai loin de moi mes armes. Juste à temps. La foudre tomba sur Quéribus. Je vis comme au ralentit un éclair s'abattre sur ma lame, attirée par le métal.

Je restai un instant sonnée. La foudre était passée à quelques mètres de moi. Il pleuvait, d'une pluie drue et violente. J'entendis des cris dans la cour en contrebas. Michel et Jean échangeaient des coups. Le demi-dieu avait dégainé sa lame de bronze. Un nuage dense l'entourait. Tout se déroulait trop vite, le magicien répliquait en écartant ses assauts de son bâton. Ce n'est pas un épéiste, il va fatiguer. Qu'est-ce qu'il fout ? Un autre éclair tomba. Les pierres brillèrent d'un éclat malsain. Je compris qu'il utilisait toutes ses forces magiques pour contrer la tornade que le Grec amassait autour de lui, mais il n'était pas un élémentaliste d'air. Une lueur anima de nouveau les pierres du château puis s'éteignirent. Les pierres sont scellées ! La terre ne lui répond pas, elle a été maudite par les Celtes à l'époque du siège. Le Grec devait se douter de quelque chose. Il glissa et tomba.

Soudain un grand flash blanc se fit, et le château disparut dans la lumière. Quand je rouvris les yeux, je sentis l'odeur de la chair brulée. J'avais quelque chose dans l'oreille, un son aigu qui agaçait mon tympan. Quelque chose de gluant coulait de ma tempe, j'y portai ma main mais ne la sentis pas toucher mon visage. En les approchant de mes yeux, je vis sur mes doigts, un liquide rouge, mon sang. Aie. Je clignai des yeux. Dans la cour en bas, Michel était inconscient. L'autre, debout, hésitait, sa lame suspendue dans un rayon de soleil qui perçait à travers les nuages sombres. Je tentai de ramper jusqu'à lui. Le Grec était devant moi, de biais. Sa lame de bronze, brillante dans la lumière m'envoya un rayon qui m'aveugla un instant. Je fis la première chose qui me passa par la tête, je lui lançai une pierre. Des années de manifestations, d'émeutes et de grèves ouvrières portèrent alors leur fruit. Mon projectile l'atteignit sur le côté de sa tête. Il tomba à son tour.

Je m'appuyai sur mon khopesh et descendit vaille que vaille les quelques mètres qui me séparaient de mon partenaire. Jean s'était déjà redressé et cherchait sa propre lame. Le dégager d'abord. Une mauvaise plaie saignait sur son bas ventre. Je le saisis par les épaules, et le trainait sur le côté de la cour, évitant in extrémis un nouvel éclair. Combien lui en reste-t-il en réserve ? Le demi-dieu avait des yeux fous et lumineux, la gueule de quelqu'un qui avait tant joué avec la foudre qu'elle était partie intégrante de lui. Je posai Michel, il saignait à la tête également, ce qui m'inquiéta. Je tendis la main, appelai mon khopesh. Je peinai à me tenir debout.

Un mur lumineux apparu soudain entre nous et le Grec. En même temps, la terre trembla. Les pierres, je n'aurai pas dû nous approcher des pierres. Quelque chose tomba alors devant mes yeux, et tout devint noir.


V. Conclusion : Paris, 14 juillet 1931

Ce furent les voix qui me réveillèrent d'abord. Des voix ronchonnes, comme celle de mon instituteur en sixième. Il me fallut un certain temps pour saisir leur sens.

« Je n'en ai rien à faire, tu retournes te coucher, allez ! Tu es alité jusqu'à nouvel ordre, qu'est-ce qui est pas clair là-dedans ? » ronchonnait la voix bien connue de Nucia Contreras.

J'entendis un bruit de vaisselle cassé.

« COUCHÉ ! » hurla Nucia.

Je me réveillai d'un bond.

« Ah, tu vois ce que tu as fait crétin ? »

Je me frottai les yeux.

« Depuis quand les guérisseurs réveillent leur patients en hurlant ?

– Oh, la ferme hein ! »

Nucia se précipita à mon chevet.

« Je vous ai laissés une semaine seuls, et voilà le résultat !

– N'exagérons rien.

– On t'a foudroyée ! C'est un miracle que tu sois même en vie.

– J'ai le crâne solide. »

Ce même crâne bourdonnait d'ailleurs. Les sons m'arrivaient un peu distordus, comme si on maintenait ma tête sous l'eau.

« Nucia ! » hurla à son tour le guérisseur en chef, Sylvestre. « Non mais ça va pas ? »

Je clignai des yeux. Sylvestre était accompagné de Lupin. Il prit Nucia à partie et commença à lui passer un salon. Michel profita de la distraction pour se relever et aller s'asseoir au pied de mon lit. Lupin poussa un soupir dépité et nous rejoint.

« Qu'est-ce qui s'est passé, après ? Je lui demandai en me frottant la tête.

– Je suis arrivé juste à temps. D'Aubigné s'est enfui, je ne pouvais pas le poursuivre avant de vous vous avoir amené à un guérisseur.

– Et Alice ?

– Sa blessure est superficielle, Jean ne voulait probablement pas la tuer, juste détourner notre attention.

– Elle va mieux, m'assura Michel. »

Lupin lui envoya un regard féroce.

« Toi tu es censé être au repos.

– Pas le temps, fit juste l'autre. »

Arsène hésita un instant puis lui annonça :

– Iskandar veut te voir. Quand tu seras remis. »

Michel devint pâle comme un linge.

« On l'a sous-estimé. C'est de notre faute, oui, mais on ne peut pas dire qu'on n'a pas fait notre maximum, je tentai de le rassurer.

– Tu ne comprends pas, il marmonna. »

Lupin voulu ajouter quelque chose, mais il tapota son épaule, puis, m'embrassa sur le front. Il voulut ébouriffer la tête de Michel, mais celui-ci arrêta son geste :

« Tu vas bien ? lui demanda Desjardins.

– Très drôle.

– Non, sérieusement, tu n'as rien d'autre à faire? La fête par exemple ?

– Pourquoi la fête ?

– On est le 14 dit Lupin. Tu as dormi longtemps.

– Quoi ?

– Et oui, ça fait mal d'être foudroyé ! me lança Nucia.

– On va draguer des pompiers Michel ? »

Blague à part, j'étais à peu près sûre que mes jambes ne me porteraient pas jusqu'à la caserne la plus proche.

« Vous avez vraiment besoin d'une nourrice tous les deux, murmura Sylvestre dépité.

– Arrêtez de dire des conneries ronchonna Nucia. »

Je reposai ma tête sur l'oreiller. Quelqu'un avait laissé de la bruyère en fleur sur ma table de chevet. Qui ça peut être ? Le gout du sang était toujours dans ma bouche et je décidai soudain que dormir 48 heures était aussi un bon moyen de célébrer sa fête nationale.