Chapitre introduction au nouvel arc narratif, parce que j'avais envie de faire un petit tour dans l'histoire russe et l'histoire plus ancienne du Per Ankh.


XXXIII. Or le chagrin nous trouva jeunes


Janvier 1917 : Environs de Pinsk, Biélorussie ; Front de l'Est

Anna

Vladimir avait cette qualité des bons généraux : il savait garder son calme.

« Les enfants, je crois que nous avons de nouveau une visite d'un héros du folklore national. Pourrais-je avoir quelques archers ? »

Le rugissement qui répondit signifiait deux choses : Zmei Gorynitch était en forme, et il n'appréciait par trop son petit surnom. Depuis la forêt voisine il étira l'un de ses trois cous aux écailles vertes et grises, et déplia deux grandes ailes noires qui obscurcirent un instant le ciel.

Les yeux de Serguei Menchikov s'arrondirent comme de grandes soucoupes :

« Nu ty dayesh bliat' ! (Putain, la vache !)

– Serioja, a nu ka davay bez mata ! Tak, gde properlis' Slaviany ? Timafey, tche za nakh ? (Serioja, on peut se passer de grossièretés ? Où sont passés les Slaves ? Timafey, c'est quoi ce bordel ?)

Nie znayu otkuda vzyalsia, lui répondit le magicien Slave. Mojet Polyaki nas predali ? (Je ne sais pas où ils l'ont trouvé. Peut-être que les Polonais nous ont trahi ?) »

En cas de doute toujours tuer des Polonais, c'est la solution à tout. Zmei rugit une nouvelle fois. A priori il semblait encore hésiter entre notre direction et la tranchée sud. L'aube s'approchait, le monde brulait autour. Les combats faisaient rage depuis plus d'une journée. Les Allemands devaient être en train de sortir leurs dernières réserves. Je hais les dragons. Ils n'appartenaient pas à notre panthéon, nous étions mal formés à leur faire face. Les demi-dieux slaves ont tous détalé. Ou bien ils sont morts. Pourquoi faut-il qu'ils aient des ailes ?

« Bon, ce n'est jamais que comme si on avait une armada de canons Chau chats et un avion mitrailleurs sur nos têtes. Ca va aller, relativisa Vladimir avec optimisme. »

Tu te moques de qui ? Nous venions de subir de lourdes pertes, les combats faisaient rage depuis le matin dernier. Au même instant Zmei s'élança dans les airs et tournoya au dessus de la forêt, commençant à déverser des flammes et de l'acide sur les troupes qui s'étaient engagés dans les bois. La forêt prit feu.

« En plus mobile, bien sûr, il ajouta. Anna, bouge la cavalerie hors de son champ d'action. Timofiey, gde tvoi boytsy ? (Timafey, où sont tes guerriers ?)

– Chtchas, chtchas… (Tout de suite, tout de suite)

– On a le temps d'aller faire un tour à Vladivostok, le temps de ton ''tout de suite''. »

Je me dirigeai vers mon cheval. Les magiciens Slaves arrivèrent enfin dans la tranchée. « Allez Pépi, on va faire un tour. » Je l'enfourchai d'un bond. J'avais possédé de nombreuses montures dans ma vie, mais peu avaient le panache de celle-ci, un arabe au crin alezan lustré, aux pieds légers et au chanfrein concave. Vladimir m'attrapa par l'étrier :

« Pas de bêtises.. »

Je le regardai d'en haut et lui lançai :

« Occupe-toi plutôt de charmer ton petit serpent. » Puis, après un regard vers le bois : « Tes trois petits serpents plutôt. »

L'instant d'après j'étais partie, savourant, malgré le danger, le retour de l'action. Rien n'était plus pénible qu'attendre dans une tranchée sous des obus. L'unité de cosaques du Don était déployée au sud du bois et n'avait pas reçu l'ordre de dégager. La logistique n'arrivera jamais jusqu'à eux. Je pressai mon coursier voyant la bête obliquer dans leur direction.

Je savais que je devais être là une sacré apparition, dans mon habit rouge, au milieu des flammes, sur un cheval qui paraissait fait de la même matière. Je comptais là-dessus. Rien de tel qu'un peu de spectacle pour faire obéir ces bourrins. En réalité ils n'attendaient que mon ordre pour détaler.

« Retraite, tirez vous ! »

Au même instant, le ciel pâle s'obscurcit à nouveau. Merde ! Je talonnai ma monture, à temps pour échapper au jet d'acide qu'avait annoncé l'ombre de la bête. Elle tournoya un instant au dessus de ma tête, poursuivant les rangs brisés des cosaques qui fuyaient dans toutes les directions.

Des éclairs de lumière lui répondirent depuis la tranchée où s'étaient postés les magiciens Slaves, et le monde s'effaça un instant dans un éclat blanc et gris. Quand la fumée se dissipa, la bête s'effondra, enfin pas exactement. Elle partit d'abord d'un vol chancelant et maladroit, avant de venir s'écraser dans le reflet des flammes en contrebas. Ils ont visé ses ailes. C'est le moment, je compris, en la voyant tenter péniblement de se redresser, sans grand succès. La bête ouvrit alors la gueule, d'où jaillit un torrent de flammes bleues.

C'est du feu de dragon, fit une petite voix en moi, tu ne le maitrise sans doute pas. Ce n'est que du feu, lui répondit la mienne, j'en suis l'impératrice. J'attrapai une lance cosaque fichée au sol, et je lançai mon cheval au galop.

oOoOoOo

Il y a, sous la lumière de l'aube, un petit cavalier rouge qui avance et qui avance, qui court à perte allure, dans les marées, dans les flaques qui reflètent l'incendie du soleil écorché et plombé. Au bout de sa main cuivrée, la fine hampe d'une lance qui qui se fraye un chemin dans la pâle lueur du matin.

« Dois-je t'appeler tueuse de dragon maintenant ? » lui demandera son chef de Nome, devant le cadavre de Zmei Gorinytch, tué d'un coup unique, dans la première gueule, avant d'être hachée par un sabre cosaque.

« Tu peux, elle répond. Ca fera un joli titre de plus. »


23 septembre 1767 : Bériozovo, Sibérie Occidentale

Vladimir

Nous étions des enfants. Les premières neiges étaient tombées, celles de la fin septembre, blanches et fines, qui ne tiennent pas. Avec mes frères et sœurs, nous jouions à la guerre.

Nous avions construit un fort dans la neige mouillée, et entamé une bataille de boules. Nina était restée à l'intérieur pour aider notre mère. J'étais censé « surveiller » mes frères et sœur. C'était devenu une belle bataille rangée avec Micha.

Les inconnus étaient venus à cheval. Ils avaient remontés le fleuve depuis Tobolsk, puis bifurqué un peu vers l'Ouest jusqu'à Beriozovo. Notre izba était la dernière du village, à la lisière de la Taiga.

La boule de neige de Sacha avait une pierre cachée en son sein. Je ne m'en aperçu que trop tard. Elle visait remarquablement bien, et la lança sur l'un des étrangers, sombre et vêtu de fourrures. La pierre l'atteignit au sommet de son crâne rasé.

Ma mère nous cria quelque chose. Je pris Alexandra par la main, et la trainai jusqu'à l'entrée de l'izba. « Viens t'excuser ». Elle fit quelque pas vers l'individu au crâne entaillé, et présenta ses excuses. Je lui soufflais les mots en Grec. Il ne lui répondit pas, mais nous vîmes alors une forme bouger dans notre direction, ondulant dans la neige.

Horrifiée, Sacha se cacha derrière moi. Celui qui accompagnait l'homme, au même visage sombre, dit quelques mots, l'air désapprobateur. Le serpent cependant, avançait toujours dans notre direction. A un mètre de nous, il commença à se dresser, ses deux dents avancées dégoulinantes de venin. Ma petite sœur me serra la main. « Abdias, that's enough ! » ajouta le deuxième homme. Mon cœur battait juste Les yeux du reptile étaient noirs et froids. Il n'y avait pas de lumière dedans, juste des petites fentes d'obscurité. « Recule. »

Sans que je ne sache jamais s'il avait entendu ma supplique ou si Kane avait relâché l'enchantement, il se rallongea dans la neige et disparut. Mais je me rappelle la peur.


Mars 1917 : environs de Tver

Anna

Nous avions trouvé une isba, désertée de ses habitants. Nous nous y arrêtâmes pour attendre la fin de la tempête qui nous avait surpris sur le chemin de Petrograd. J'avais mis un feu dans le poêle qui se passait de combustible. Nous enlevâmes nos vêtements trempés et nous emmitouflâmes dans une fourrure brune posée sur le poêle massif.

« Général Hiver est bien motivé.

– Profites-en. D'ici peu, Dame Raspoutitsa l'aura remplacé. »

Ce pourrait paraitre une blague, mais nous autres magiciens russes connaissions bien les deux larrons. Le Père Gel, et la Dame Boues étaient nos anciens alliés, mais ils n'avaient pas un caractère commode.

Je caressai le duvet blond un peu bouclé sur sa poitrine. Vladimir était presque imberbe. Comme un enfant vraiment. Il en avait même gardé les joues rondes et un peu rose que je pinçais légèrement avant de l'embrasser. Les premières années, je ne l'avais même pas calculé.

C'était bien sûr un cliché, mais j'aimais ses yeux, ils tranchaient avec le reste. Ils étaient d'un bleu peu commun, pâle et presque électrique, qui donnait à son regard un côté un peu fantastique, détaché aussi. Je me disais qu'il charmait comme ça, avec sa voix douce et ses beaux iris clairs.

« Ce n'est pas un poil irrespectueux de donner un nom de pharaon à ton cheval ? Il m'interrogea.

– Tu ne t'es pas plaint quand j'ai appelé mon borzoi Akhénaton pourtant. »

Tous mes chiens s'appelaient Akhénaton, chacun avec un numéro. On en était au 78ème du nom.

« Akhénaton c'est différent il répondit.

– Tu m'étonnes… je murmurai. »

Nous restâmes un instant allongés l'un sur l'autre dans le silence, à écouter le hurlement de la tempête.

« Plus de chasses au dragon, d'accord ? Plus de charges héroïques et suicidaires. On s'en tient au plan maintenant.

– Vous êtes un bon commandant Vladimir Alexandrovitch. Ca ne laisse pas ses soldats mourir. Hé, mais qui gagnera la guerre pour nous alors ?

– Anya… »

Je me levais, lui lançai un dernier regard amusé et ouvrit grand la porte.

« Anna, il fait moins trente dehors ! » Il protesta, se glissant sous la fourrure.

J'étais élémentaliste de feu, je m'en moquai. Je sortis faire ma toilette avec la neige, sentant son regard s'attarder sur mon dos, puis glisser le long de ma chute de reins.

Des loups sortis des bois. Voilà comment on les avait appelés. Ils avaient grandi sur les terres d'exil de leur aïeul. Des enfants. J'avais trente ans de plus que lui. J'avais grandi dans la famille de ma mère, des nomades yakoutes, puis rejoint mon père à Kazan vers l'âge de quatorze ans. J'avais ensuite connu la cour impériale, sous Elisabeth Petrovna, et le Caire, après mes vingt ans, pour compléter mon éducation.

C'était un gamin le jour où je l'ai rencontré, qui prétendait être un homme. Il allait sur ses seize ans et ne connaissait rien du monde. Un petit paysan, avaient rit les autres du Nome, quand il avait débarqué à la Cour, s'était planté devant l'impératrice et lui avait réclamé : je veux servir. Je me souviens alors du sourire de l'impératrice qui avait fait mourir les rires. Le sourire de Catherine. Il n'y en eut jamais d'autre comme elle, la seule digne de reprendre le surnom de Pierre le Grand.

J'ai côtoyé tous les tsars de Russie depuis la fille de Pierre. Je n'ai jamais connu que cela, les empires. La paix est tenu par une main ferme, celle du pouvoir, qu'elle lâche un peu les rênes et l'équipage va se fracasser contre les bas côtés de la route. Les empires chutent, et ils sont remplacés. Les Pharaons vont et viennent laissant de gros cailloux derrière eux. Les Assoulmiratov sont de leur sang, ils viennent de la XXIIème dynastie, d'origine Berbère à l'origine.

Mes ancêtres, issus des restes de la Horde d'Or, étaient venus en Russie après l'éclatement de l'empire des steppes. Ils s'installèrent à Kazan à l'époque du joug tatar, vers le haut Moyen Âge. Une autre partie des anciens sujets de Gengis Khan remontèrent vers le Nord, vers Sakha, donnant naissance au peuple Yakoute. C'est la famille de ma mère. Je suis née à cheval, le visage face au vent, le galop sous ma selle.

Rien ne compte que cela, le cheval, le vent, la course. C'est pour cela que j'ai fini par l'aimer. Parce qu'il avait grandi au fin fond des forêts. Parce que nous étions deux Sibériens, et que le monde était toujours trop petit maintenant. Parce que nous manquions d'air et que nous sommes devenu oxygène l'un pour l'autre. Parce qu'enfin il était le seul homme à connaître et charmer la nature sauvage, et qu'il me laissa libre, d'aller de venir, d'aimer. Jouer avec les hommes m'est facile. Pas avec celui là, il ne m'en donnait plus l'envie.

Les années ont passé, légères comme les sabots d'un coursier turkmène. Et l'empire s'est abîmé peu à peu, nous voyons le monde changer tout autour, à grande allure. Quand la révolution industrielle est enfin arrivée en Russie à la fin du XIXème siècle, tout est parti en éclat. Le pays a démarré comme un de ces nouvelles locomotives d'acier, et nos gouvernements n'ont pas su le rattraper. La guerre nous acheva.

Nous avions pourtant tout tenté pour le retenir. Je me rappelle surtout, quand ils ont tué Alexandre Nicolaievitch d'une bombe. Je me rappelle sa bouche sanglante murmurant à mon oreille « A la maison, au palais, mourir ». Nous avions un seul souverain libéral, l'abolisseur du servage, le réformateur de la justice et de l'éducation et bien sûr, nous avons voulu le tuer. C'était la veille du jour où il aurait donné à la Russie son premier embryon de Constitution. Vous comprendrez que nous soyons assez désespérés de nous même à présent.


Décembre 1918 : Moscou, Russie

Michel

En décembre 1918, grâce à l'aide d'Hannibal, j'échappai aux agents du Per Ankh, et prit le train pour Moscou. C'était le début des jours du démon, aucun portail ne fonctionnait plus. Les envoyés du Premier, Aaron Kane et Yassine Mazrui ne pouvaient plus me suivre. Le temps qu'ils me rattrapent, il serait déjà trop tard, bien trop tard. J'avais glissé dans le tourbillon de ce qui avait été le puissant empire russe et qui n'était plus qu'une coupe renversée, dont les éclats de verre partaient à la dérive dans son liquide sanglant.

Moscou était blanche et rouge et jaune, de ce jaune un peu dingue des aubes de guerre civile. J'ai erré entre ses pavés, en essayant de m'imaginer la grande armée prise au piège des incendies. Je me suis souvenu toutes ces histoires de Borodino et Bérézina et je m'y suis trouvé à ma place, dans le débâcle et les défaites. Il y avait entre ce monde et mon humeur, entre mes pierres tombales et ces lendemains de boucherie quelque chose qui se répondait, un écho qui me comblait le cœur.

Un enfant m'a fait signe de la main, et je l'ai suivi à travers les rues de Moscou, jusqu'à un vieil immeuble, au Sud de la Moskova, dans le vieux quartier des forgerons faisant face au Kremlin. C'est là que je l'ai trouvée.

De ma vie, je n'avais sans doute pas vu de plus belle femme qu'Alexandra Menchikova. Elle était l'incarnation de ce que l'Occident pensait être la femme russe. Grande, pâle, blonde. Mais ce qui frappait chez elle, c'était l'air d'absolue dureté, une sorte d'aisance, de lumière qui allait de pair avec absence de chaleur. Elle était comme une étoile bleue, brulant si fort qu'il n'en ressort qu'une absence de sensation équivalente au froid, à l'éclat des glaciers, désespérément brillant et gelé. Elle avait un genre de beauté cruelle, et dans sa voix, la même folie dure des idéologies et des massacres.

« Tu n'es pas à ta place. Ce pays s'effondre sur lui-même, il te tuera.

– Votre Nome à Pétrograd était vide.

– Il l'est depuis plus d'un an. Mon frère est à Tsarytsyne. Il y a rallié les cosaques du Don. Ils marchent vers Kazan à l'heure qu'il est.

– Je suis en mission, de la part du Chef Lecteur.

– Oh, la Maison de Vie, c'est vrai… Distrais-moi, enfant. Est-il vrai qu'à Héliopolis a eu lieu un grand procès auquel nous étions convoqués ? Et que tous ont été acquittés ?

– Presque ? »

Elle rejeta sa longue tresse derrière elle pour en rire.

« L'éternel spectacle. La miséricorde du Chef Lecteur face à l'immensité du mal. Y avez-vous cru ?

– Pas vraiment je suppose.

– Et ceci doit nous trouver Sekhmet. Iskandar organise-t-il des jeux du cirque ? Remarque, ça ne m'étonnerait pas de lui.

– Je dois vous prévenir. Ma tête est potentiellement mise à prix…

– Potentiellement ?

– Elle est mise à prix.

– Quel dommage, nous n'avons pas accès au Nome, donc aux communiqués du Premier Nome. Ne t'inquiètes pas, je ne pense pas que mes camarades de Nome s'empresseront de t'exécuter. Par contre, il y a des chances pour qu'on te tue pour le sport.

– Magnifique. Vraiment splendide, j'adore.

– Nos mœurs sont quelque peu rudes par ici.

– Oh, je ne prétendrai jamais imposer mes coutumes en terre étrangère.

– Votre politesse vous honore. C'est très Français tout ça, vous savez comment Dostoïevski les caractérise ? L'hypocrisie incarnée. Voyez-vous, toutes les nations ont leur vices, le russe se noie dans l'alcool, la paresse, la contemplation des ses propres échecs, mais vous restez de cette superficialité, de cette légèreté incarnée.

– J'ai lu Dostoïevski, merci.

– Dans le pitoyable torchon que vous nommez traduction vers le français ?

– En fait, je l'ai lu en allemand.

– Tiens donc, vous êtes un drôle de type.

– C'est tout ce que j'avais sous la main surtout.

– On dit que les Allemands sont toujours égal à eux-mêmes, c'est bien vrai : ils font la guerre comme ils font la paix, méthodiquement, de même pour les Anglais. Pour les Français, c'est fort différent, il y a une scission massive au sein de votre caractère même. En temps de paix vous êtes des petits bourgeois et paysans, proches de leurs sous, attachés à leurs affaires, méfiants, casaniers. Mais à la guerre, vous changez totalement de visage, vous êtes des fous furieux, inconscients, teigneux, bagarreurs. C'est pourquoi je corrigerai bien l'affirmation de Dostoïevski. Le Français est lunatique à tendances schizophréniques par essence.

– Eh bien, merci pour cet éclairage, je m'y retrouve mieux. Que ferai-je sans vos lumières madame ?

– Dieu, quelle conviction vous mettez dans vos paroles ! Vous auriez-fait un bon courtisan.

– Est-ce moi ou bien vos paroles contiennent un brin d'ironie ?

– Il vous arrive de croire à ce que vous dites ?

– Parfois, mais pas souvent. »

Elle rit et changea de sujet :

« Je pense qu'Aaron Kane ne passera jamais Moscou. Ou du moins, il ne saura pas vous retrouver dans l'immensité au-delà. Un message pour lui en passant ?

Da Svidaniya tête de con, ça ira ? »

Alexandra retrousse ses deux lèvres roses avec un air félin, appréciative.

« C'est parfait, je transmettrai. Bon voyage Frantzuz. »


Avril 1919 : environs d'Ijevsk

Anna

J'aimais résumer ainsi les Panthéons : chez les Grecs c'était vive le sexe et le vin. Chez les Egyptiens, c'était vive le sexe et la mort. Chez les Slaves, juste vive la mort. Chez les nordiques vive l'alcool et le sexe, je suppose, et la baston éternelle sans la mort. Les Romains attendaient juste de pouvoir piquer des idées à tout le reste.

En repassant près d'Ijevsk, revenant de Ekaterinbourg, je m'égarai dans une forêt Oudmourte. Epuisée, j'entendis la rumeur d'une fête au milieu des bois. Je dirigeai ma monture dans cette direction, à travers les rangées de bouleaux dénudés. Je compris mon erreur en pénétrant dans la clairière.

Marena et sa suite. Difficile de faire pire comme rencontre. Derrière l'Oural, les dieux étaient autres. Mais ici nous avions encore affaire aux Slaves, sous leurs formes le plus déesse de l'hiver, de la mort et de la renaissance était attablée sur la neige, entourée de Biessi, de démons aquatiques, de sorcières et d'oiseaux à visage humain. Sa table était décorée de houx séché et d'ossements humains. Devant la table, sur un feu gigantesque, trois bœufs entiers rôtissaient sur des broches.

« Marena, cela faisait bien longtemps… »

Je lui fis une révérence à la mode de la Cour. La déesse n'eut même pas un sourire. Sa mince bouche blanche faisait une mince fissure sur sa figure blafarde. Elle était vêtue d'une robe d'épines et d'une couronne de houx.

« Tatare, elle cracha, Asiatique. Viens-tu nous conter tes mensonges toi aussi ? »

L'odeur du bœuf grillé me parvint et mon estomac se mit à grogner. J'avais chevauché toute la nuit, mon cheval était épuisé, et moi-même affamé.

« Pourquoi pas, si vous m'acceptez en votre compagnie bien sûr.

– Que croit-elle faire ? Siffla le Bies, assis à sa droite. Nous voler notre pain ? Nous attirer dans votre guerre ? – Qui parle de guerre.

– Ton maitre a bien essayé. Essayeras-tu de nous charmer aussi ?

Maitre, je reniflai dédaigneusement. Je lui laisse le soin de la diplomatie. Je préfère ce qui vient après, voyez vous.

– Et qu'est-ce donc que cela ? Cria un démon hivernal.

– Le châtiment pour les traitres. »

Je les pointai du doigt.

« Vous avez abandonné le front avant même l'armistice.

– Après Février, cela n'en valait plus la peine. Nous avions juré fidélité au Tsar, et le Tsar fut déchu, répondit la déesse yeux mauvais. Le peuple reprend ses droits. Et il réclame la paix. »

Ils soutenaient Pougatchev. Et Stenka Razine.

« Où la voyez-vous donc votre paix ? Ils brulent les campagnes. Les rouges, les blancs, tous…

– Qu'est-ce qu'elle a à parler comme ça l'Egyptienne ? Ricana un démon de l'hiver.

– Elle mendie notre soutien, lui répondit une sorcière, tournant une des broches où rôtissait un bœuf entier.

– Elle ferait mieux d'écarter ses jambes, et de nous montrer ce qu'elle vaut. »

Je me tournai d'un bond vers celui qui venait de s'exprimer. Il s'agissait du colosse, revêtu d'acier, assis à la droite de Marena. M'adressant à la déesse, je lui désignai l'homme à sa droite :

« Cet animal , il aurait bien besoin d'être dressé. »

Un rictus se dessina sur ses lèvres. Il se leva et se dirigea vers moi, dans l'espace vide devant le feu. Le cercle des païens se referma autour de nous. Le Bies dégaina deux énormes sabres cosaques. Je décidai de l'achever sans magie, il n'en valait pas la peine. Je sortis mon fouet. Au travail.

Il chargea, mon fouet l'atteint au visage et j'esquivai sa course d'un bond. A peine eut il pu se retourner que mon fouet s'enroula autour de son poignet gauche et l'envoya à terre. Attrapant la corde, il me fit valser dans les airs. Je me réceptionnais souplement après une roulade et me relevai d'un bond. Alors qu'il tentait de à son tour de se remettre d'aplomb, prenant appui sur le sol de mes deux mains, je lui fauchai les jambes de mes pieds, d'un mouvement circulaire. Je sortis de la Duat un autre fouet, cette fois un Knout, à tripe lanière et lui lacérai le visage d'un mouvement sec. Une fois. Je recommençai. Deux fois. C'est ce qu'on fait aux bêtes sauvages. Trois fois. Tu t'es pris pour qui ?

Une fois son visage et son torse tout à fait en sang, je lui posai mon genou sur le cou et sortis mon couteau. En un mouvement j'arrachai son oreille, comme un toréador l'aurais fait à un taureau à terre. Il poussa un hurlement. Un grand sourire aux lèvres, je me relevai d'un bond et montrai à la foule mon trophée sanglant. Elle m'acclama. Je l'envoyai au démon de plus proche qui ravit, se mit à la mastiquer.

Il se passa alors quelque chose d'immensément rare. La dame de l'hiver me sourit. Se tournant vers son guerrier à terre, elle lui lança :

« Il semble bien que tu aies reçu là une leçon d'humilité. Estime-toi heureux, tu n'as perdu qu'une oreille. »

Puis se tournant vers moi elle ajouta.

« Tu as mon attention, je t'invite à ma table. »

Elle me désigna le siège à sa droite, désormais vaquant. Hé, c'est maintenant que j'aimerais bien avoir mon prêtre Sem avec moi. La diplomatie me gavait. Encore qu'un seul regard vers Marena me convainquit que la diplomatie habituelle ne serait pas pour moi d'une grande aide. Je pris place. On me servit un colossal morceau de viande, accompagné d'une épaisse sauce aux baies. Enfin.

« Tu ne perds pas la main, me complimenta la déesse. »

Je ne lui avais pas adressé la parole depuis 1863, lors des remous qui avaient accompagnés l'abolition du servage sous Alexandre II en 1861.

« Je suis hargneuse quand j'ai faim, je répondis calmement.

– Nous parlerons après, dit la déesse. »

Me désignant le reste des convives d'un coup de tête, elle ajouta :

« Aucun d'entre eux ne veut prendre partie. Nous sommes de nouveau au Temps des troubles, il n'y a plus d'équité, que de la haine. Quelque soit le parti que nous prendront cette terre saignera.

– Elle saigne déjà. Et je ne suis pas sure qu'il y ait jamais eu de justice en ces lieux.

– Tu ne crois donc pas en votre saint des saint, en votre balance à vous, Ma'at ?

– Approximativement, comme je crois en toute chose égyptienne. J'ai beaucoup voyagé, mon sang aussi a beaucoup divagué, de pays en pays, de panthéons en dieu unique. »

J'étais une Séthienne, le chaos filait dans mes veines depuis toujours. « Les enfants de l'orage », appelait ça mon père. « Dieu pris le vent du Nord et le nomma cheval et le confia aux fils du tonnerre. Tous ces dieux, ces petites normes ne sont rien. Que des mots et des chants sous le grand ciel bleu des hommes. Il n'y a que Tengri qui compte vraiment, que ce grand ciel vide qui porte la tempête. Et quand la tempête parvint en Egypte, elle prit le nom de Set, dieu du chaos, dieu des crises, des cruautés, et de toute chose qui vient troubler Ma'at. »

Marena plissa les yeux :

« Je n'aime pas les Tatares.

– Bien sûr, ils vous ont battu. Leurs ancêtres ont conquis la terre entière.

– Tu ne manques pas d'audace dans tes mots. Oh, l'arrogance de la Maison de Vie. Il serait temps que l'Egypte cesse de se voir l'origine des peuples.

– Les habitudes ont la vie dure.

– Surtout celle de mépriser les dieux.

– Tous des pions sous Tengri, des rivières qui passent. »


Aout 1919 : Moscou

Anna

« Arrête de jouer avec mon frère. Je sais que ça t'amuse.

– Ca, qu'en sais-tu vraiment princesse ? Alexandra Menshikova. Comme si je ne connaissais pas les saletés que tu faisais toi, dans le dos des autres. »

Elle fit un pas vers la moi. On n'aurait su avoir contraste plus frappant. Alexandra Alexandrovna faisait une tête de plus que moi, avait un visage comme sculpté dans le marbre, j'étais petite, brune, les yeux bridés et le visage rond.

« Il y a des hommes faits pour des femmes comme nous. Il y en a tant qui ne demandent que ça : tromper et être trompé, abuser et être abusé. Pas mon frère.

Oh, parce que tu le penses pur et tendre ? C'est ton ainé, et pourtant tu le vois comme un enfant. Tu ne le connais pas, ne l'as jamais connu, ne le connaitra jamais.

Il a toujours été l'homme d'une seule femme, il n'a jamais été avec personne d'autre que toi. »

Je le savais, beaucoup de rumeurs circulaient à ce compte. Il y en a beaucoup que ça faisait rire. Il prenait la chose avec une diplomatie incroyable. La seule chose qu'il ait jamais vraiment désiré était venger l'honneur de sa famille et servir son pays. Ce n'était pas quelqu'un d'avide de pouvoir, ou épris de richesses. Il aime les siens. Il aime son Nome parce qu'il considère chaque magicien comme un frère ou une sœur. Il chérit sa patrie, car ce sont des gens qu'il comprend et qu'il aime profondément. C'est bien rare de trouver quelqu'un comme lui dans nos rangs.

« Tu ne comprends rien, ni de ce que nous avons, ni de qui nous sommes.

– Je me rends bien compte de ce que tu manigance. Je connais tout sur tes tractations secrètes avec le prince Youssoupov et sa bande de félons. Tu as trempé dans l'assassinat du moine.

– Et dans combien de complots toi as-tu trempé ? Je n'ai jamais agis sans l'accord de notre prêtre Sem, c'est là où je ne suis pas comme toi.

- Le Tsar avait placé sa confiance dans cet homme.

– Je n'ai jamais voulu affaiblir l'empire, princesse, je voulais le sauver.

– Comme Moscou… Tu l'as bien sauvée la ville sainte.

– J'y ai allumé l'incendie contre le plus grand tyran du monde. Toi, où te cachais-tu quand nos soldats tombaient tels des mouches à Borodino ? Et regarde tout autour, n'est elle pas bien vivante, encore plus belle qu'auparavant notre ville ? Malgré les affiches rouges bien sûr. »

Tu es trop attachée aux choses, princesse, tu ne sais pas te défaire, ni des gens, ni des palais, ni des perles, ni des parchemins, ni de rien en fait. Tu ne t'es jamais mariée car tu as peur qu'on te possède avec la même rage que tu mets à posséder. Tu ne sais pas bruler des villes, tu ne m'as jamais pardonné d'avoir brulé Moscou. Ton frère, lui, a plus de courage car il connaît la valeur du feu.

« Vois tu princesse, je travaille, pendant que tu fais tes déclarations. Je défends mon pays.

– Et mon frère… Mon autre frère, tu l'as bien défendu lui ? Tu devais le retrouver à Yekaterinburg, il n'est jamais revenu. Je ne te laisserais pas perdre les autres.

– Son temps était venu. Mikhaïl s'est toujours cru au dessus de tout. Cela a fini par le rattraper. Ce n'était pas à moi de m'en soucier. Je ne suis pas le bon pasteur des moutons Menchikov. »

Il leur est toujours resté loyal malgré leurs trahisons à tous les deux. Il n'y a qu'envers sa famille qu'il agit ainsi. Mais sa loyauté cachait quelque chose de plus dur. Avant que Vladimir ne prenne la tête du Dix-huitième, les deux ainés Menchikov avaient servi au premier Nome plutôt que de se soumettre à l'autorité de l'ancien prêtre Sem. Nina y chassait les dieux, Vladimir, les magiciens rebelles. Des loups, jeunes certes, mais comme toute chose sauvage, il y demeure un fond de cruauté. Sa curiosité avait quelque chose de menaçant. Lors de notre dernière guerre avec les Kane… Tu as toujours eu une tête d'ange avec ses boucles d'or. Peut on être gentil et cruel ensemble ? Je crois que je connais ta faiblesse. Tu es gentil, tu es loyal jusqu'à l'extrême ! Les Menchikov, vous êtes les fidèles des fidèles. Et tu aimes la vengeance. Et c'est comme ça que vient la chute.

« Il est à moi tu comprends ? A moi ! Et tu ne pourras jamais changer ça quoi que tu fasses et dises. »


Mai 1773 : Bériozovo, Sibérie Occidentale

Vladimir

Mikhaïl Andreievitch était le seul à être resté, le dernier des fidèles. Il avait servi sous mon grand père. Il nous avait tout appris, la magie, l'histoire, les traditions. Mon père avait donné son nom à son deuxième fils. « Tu portes le nom d'un archange, du pourfendeur du dragon. » Il ne manquait pas une occasion de le rappeler. « Des dragons j'en ai tué, c'est quand que tu possèdes le monde ? » Nous n'avions jamais connu que Beriozovo, mais Mikhaïl Andreïévitch nous avait conté ce qu'il y avait au-delà : les capitales de l'empire, et plus loin, l'Europe, l'Afrique, Héliopolis, et plus haut, Thèbes. Le berceau de nos ancêtres. Partir, je ne rêvais que de ça. Rejoindre un jour l'Egypte. Le monde était devant vaste et rutilant.

Il avait fallu courir vite, quand ils étaient venus. « Fils de pute, sors de là. Je vais te faire la peau. » Je n'ai eu les détails que plus tard. Nous étions au village avec ma petite sœur. Nous avons vu la fumée de loin et les ombres devant la maison. Nous avions fui à travers les bois, erré des jours dans la taiga, charmant animaux et esquivant les monstres.

Nous avions enfin trouvé le grand fleuve, l'Ob. C'était le printemps. Le soleil sur la glace était déjà chaud. J'avais toujours aimé le soleil. Vous êtes les fils d'Amon, nous avait appris Mikhail Fiodorovitch. Fidèles d'entre les fidèles. Quand aveuglé d'hybris, Akhénaton l'impie se tourna contre Râ, vous maudirent sa lignée. Mais ce soleil là n'était pas notre allié. Il fendait la glace. Le courant en emportait d'énormes blocs de glace qui dérivaient vers le Nord. Le fleuve était si large qu'on en distinguait à peine l'autre rive. Je ne sais pas comment nous avons fait, mais nous avons réussi. Nous sommes parvenu à la rive Est. Le bord des vivants.

Quand nous sommes revenus au village tous les deux, nous ne l'avons pas reconnu. La maison avait brûlé entièrement. Il ne restait que de la cendre grise et des poutres effondrées. Nous nous arrêtâmes un instant devant les décombres. Je vis alors une silhouette noire près du perron voisin. En quelques pas, j'avais contourné les cendres et interpellé la voisine.

« Lydia Ivanovna ? »

Elle fit tomber son sceau, et l'eau se répandit au sol.

« Vivants ? Elle souffla.

– Où sont-ils ? » Je fis un geste vers les ruines. « Est-ce que… »

Je n'achevais pas, incapable de prononcer les mots fatidiques. Lydia me regarda gravement et mon cœur manqua quelques battements.

« Tobolsk. Ils sont partis vers Tobolsk. Le long du fleuve, vers le Sud. »

J'étouffais un soupir de soulagement. Ma sœur trépigna a côté de moi.

« On y va ?

– Bien sûr qu'on y va. »

Nous allâmes au port caché sur la berge. Mikhaïl Fiodorovitch nous avait taillé de grandes barques égyptiennes pour nous apprendre la navigation. Je caressai les hiéroglyphes pour les réveiller. Je pris ensuite ma sœur contre moi, l'emmitouflai dans une fourrure et nous embarquâmes.

« Prête ?

Mmm... elle fit. Est-ce qu'on va revenir ? »

Je jetai un œil autour de moi, vers la maison brulée et Lydia sur la berge.

« Non.

– D'accord. »

Mais ses yeux brillaient d'un éclat satisfait.


Mars 1929 : Léningrad, URSS

« Du coup, pour les permissions d'accès à l'armurerie...

– Oui, suivez-moi Timofey Panfilovitch. Voilà ici. »

Serguei Menchikov commença à fouiller dans les papiers entassés sur son bureau d'acajou. En l'attendant, le magicien slave caressa la peau d'un tambour de la garde posé sur un coin de la table encombrée.

« Vous aimez ?

– Bel objet.

– C'est l'anniversaire de ma nièce d'ici peu, notre héritière, Zinaida Vladimirovna. Je lui offre un tambour.

– Ses parents vont vous faire la peau, non ? »

Serguei le regarda fixement, puis ouvrit un tiroir, en sortit un document et s'assit sur le grand fauteuil de cuir :

« J'ai eu quatre enfants, comme vous les savez sans doute, des fils. Beaucoup d'anniversaires en tout. Et depuis les quatre ans de l'ainé, mes chers frères, notre regretté Mikhaïl et notre chef de Nome, leur ont offert : »

Mettant ses lunettes sur le bout de son nez, il commença à lire :

«…une flute droite en métal, une salamandre estropiée, un hamster, un serpent en peluche chantant jingle bells (la version anglaise) quand on lui tire la queue, des maracas, un tambourin, des boites à meuh, des dizaines d'arc et flèches dans les matériaux les plus divers, une trompette, une boite de chimie, etc, etc… »

Rejetant la liste sur la table il déclara, à son interlocuteur amusé :

« Mais maintenant que mes neveux sont en route, l'heure de la vengeance a sonné ! La guerre a été déclarée. »


Février 1933 : Léningrad, URSS

Vladimir

« Nous vivons sans sentir de pays sous nos pieds.
Nos paroles à dix pas ne sont même plus ouïes… »

Je le coupai avant qu'il n'arrive à la suite de l'épigramme, aux doigts gras comme des vers, aux exécutions qui lui sont des fêtes.

« Serguei, je t'en supplie arrête. Pas de Mandelstam ici. Tu veux nous faire arrêter ?

– Bah, au bout d'un moment j'ai passé les cents ans. Il faut bien savoir mourir un jour non ? En récitant des épigrammes contre Staline ça garde une certaine classe. »

Serguei était comme moi. Alexandra et Mikhail se morfondaient à la campagne, toute leur enfance ils avaient rêvé de rejoindre Saint Petersbourg. Mais les bois me manquaient, le fleuve me manquait, et cette vie loin des fastes aussi. Avec lui nous allions chasser. Il était simple franc, le genre qui se plaisait loin des dorures et qui tournait dans les palais comme une bête dans sa cage. Je savais combien cette demi-captivité à Léningrad lui pesait.

« Pourquoi Vladimir, gémit-elle, pourquoi faut-il que tu commettes, siècle après siècle, toujours la même erreur ?

– Laisse tomber Nina, déclara Serguei, c'est sans espoir. Il ne peut pas se passer de ses frères et sœurs, il n'a jamais su. Même quand il en a perdu un, il est allé chercher un remplaçant.

– Ca ne marche pas exactement comme ça je crois… murmura ma sœur

– Mais si, c'est très simple, c'est juste du Freud. Regarde, nous avions un frère chéri Mikhail. A peine est-il mort qu'un autre Michel a fait son apparition, à peu près aussi timbré que le précédent. Déplacement du désir et de l'affection, hop !

– Mais qu'est-ce que tu me chantes ! je réagis.

– Elémentaire… »

Je regardai ma sœur, interloqué :

« Il a juste lu un seul livre dans toute sa vie et il me sort des trucs pareils !

– Hé, protesta Serguei, j'ai lu deux livres dans ma vie, pas un.

– C'était quoi le deuxième ? Réclama Ninna.

Les nouvelles aventures érotiques du lieutenant Rjevskiy, héros du folklore national.

– Dégage !

– Okay. »

Il se leva et quitta la pièce, toujours rigolant. Nina semblait prête à revenir à la charge, me dévisageant, de son visage sans chaleur. Comment elle fait ça ? Elle arrive à t'envoyer des regards comme s'ils étaient des couteaux. Micha faisait ça aussi.

Je pensai à mon premier frère. Mikhaïl avait toujours eu un caractère compliqué, tempétueux, colérique. Le monde devait toujours aller dans son sens, sinon il piquait des colères monstueuses. C'est toi l'ainé, disait Nina. Impose-toi. Toute sa vie j'avais été en conflit avec lui. Il n'en faisait qu'à sa tête, il buvait, courait les actrices, jouait à la roulette russe, se battait en duel. Un Menshikov, un vrai regarde la mort en face aimait-il répéter.

Il courait à la mort, sur les champs de bataille, dans ses courses ivres en troïka, à provoquer toute la terre, il courait devant mais elle ne l'attrapait jamais. Lors il s'est cru invincible. Sacha était fascinée, elle le préférait à nous tous. Il lui a donné son fanatisme, son amour de l'empire et des jeux dangereux. Ils étaient proche, trop proches peut-être. Elle n'aurait jamais pu pardonner à ces assassins.

« Alexandra a renié ton autorité, l'autorité de cette famille. Tu as pris la décision de rejoindre le Parti, c'était à toi seul de le faire, elle n'avait qu'à obéir. »

Pour Nina, l'affaire était simple, entendue.

« Je ne peux pas la renier.

– Elle n'a pas hésité, elle. C'est la fois de trop. Il suffit. »

Il y avait eu l'époque de la révolution manquée des Décembristes déjà. Un de mes magiciens avait été impliqué, je m'étais arrangé pour qu'il ne soit pas condamné à mort, juste à l'exil. Vingt cinq ans de Sibérie, ce n'était pas grand-chose pour un magicien. Mécontent de cette clémence, Mikhaïl l'avait quand même assassiné sur le chemin. J'avais du le bannir pour trente ans de la Maison de Vie, un compromis pour ne pas avoir à l'envoyer en Antarctique. Alexandra m'en avait voulu, elle avait enchainé toutes sortes de machinations pour me faire destituer. Avant cela il y avait eu l'époque, en 1801, où elle s'était mêlée de faire asssassiner l'empereur Paul Ier, ce qui nous avait plongé dans la tourmente et la guerre avec les fils d'Horus. Après il y avait eu de nombreux complots quand Alexandre II tenta de faire passer des réformes libérales, et une tentative d'assassinat dans laquelle elle avait trempé après la défaite dans la guerre de Crimée. Trop vraiment ? Selon qui ? Selon quelles normes ?

Je savais qu'elle était quelque part, dans l'ombre de Jabari Kane, murmurant à son oreille, lui livrant des informations sur moi, sur le Nome, oeuvrant à ma destitution. L'idée me rendait nauséeux. Plus résigné qu'en colère cependant. Je n'ai pas vengé sa mort. Quel homme laisse son frère assassiné de la sorte et ne cherche pas à le venger ? Quel homme pactise avec les assassins de son propre frère, dessus son cadavre encore fumant ? C'était une guerre fratricide, des frères, nous en avions tous perdus. Il fallait en sortir, et il fallait avancer pour sauver tout le reste, et il fallait cracher sur nos morts.

Je pensai à ma sœur, perdue parmi le contingent de ces russes blancs exilés, dispersés de par le monde, sachant pertinemment que le jour où il me serait donné de la revoir, je ne saurais que lui ouvrir mes bras et accueillir son retour.


Septembre 1920 : environs d'Orenbourg

« Я не спал пять лет и у меня под глазами мешки
Я сам не видел (Но мне так сказали)
(Я солдат) И у меня нет башки
Мне отбили её сапогами

Je n'ai pas dormi depuis cinq ans et j'ai des poches sous les yeux
Je ne les ai pas vues (mais quelqu'un me l'a dit)
(Je suis un soldat) et je n'ai pas de tête
On me l'a cassée à grands coups de bottes.

Ё-ё-ё комбат орёт
Разорванный рот у комбата
Потому что граната
Белая вата, красная вата
Hе лечит солдата

Yo-yo-yo Le commandant du bataillon hurle
Bouche déchirée du commandant du bataillon
Parce qu'une grenade
Coton blanc, coton rouge,
Ne guérit pas un soldat »

J'entammai avec Serguei le refrain, d'une voix plus sonore alors que ses doigts agiles couraient sur les trois cordes de l'instrument.

« Недоношенный ребёнок войны
(Я солдат)
Мама залечи мои раны
(Я солдат)
Солдат забытой Богом страны
(Я герой)
Скажите мне, какого романа

Un bébé prématuré de la guerre
(Je suis un soldat)
Maman, vient guérir mes blessures
Je suis un soldat
Un soldat d'un pays oublié de Dieu
Je suis un héros
Dites moi de quel genre de roman

О-о-о-о-о-о-о
У-е
У-е-е
О-о-о-о-о-о-о »

Toujours plus fort, sortant nos flasques, accompagnés du chœur nous poursuivîmes.

« Мне обидно, когда остаётся один патрон
Только я или он
Последний вагон
Самогон
Нас таких миллион

Je suis triste quand il ne me reste plus qu'une cartouche
C'est ou lui ou moi
Le dernier wagon
L'eau de vie
Nous sommes des millions comme ça

(Я солдат)
И я знаю своё дело
Моё дело, стрелять
Чтобы пуля попала
В тело врага
Это рагга для тебя мама война, теперь ты довольна

Je suis un soldat
Et je connais mon affaire
Mon affaire c'est de tirer
Pour que la balle atteigne
Le corps de l'ennemi
C'est une chanson pour toi maman Guerre, maintenant tu es contente. »


1767 : Bériozovo, Sibérie Occidentale

Alexandra

Ils parlent tous de moi, dans mon dos, ces grands magiciens et espions. Ils parlent tout autour sans jamais égratigner un peu la surface du vrai.

Je suis née pour survivre. S'il n'en reste plus qu'un, je serai ce dernier.

Quand nous étions enfants il n'y avait que nous et le monde. Et ce monde se réduisait à la forêt immense autour de Bériozovo et aux grandes prairies qui descendaient en pente jusqu'au fleuve Ob.

A cette époque, j'aimais me réveiller très tôt et courir au bout du champ pour y cueillir l'aurore. Je n'arrivai jamais à me réveiller avant mon frère. Vladimir était toujours en mouvement. Il parlait avec les Khantys des campements voisins, apprenait à charmer leurs rennes et manier leurs troupeaux. Il parcourait la forêt des nuits durant, charmait les animaux, chantait aux éléments.

Nous avions grandi là, depuis l'exil de notre grand-père et de sa famille. Mon père avait été élevé dans le visage voisin, il s'était marié jeune avec une jeune magicienne de Tobolsk et nous avait eus vite, à l'échelle d'une vie humaine. Je n'ai aucun souvenir de lui. Un jour il est parti chasser dans la taïga et n'est jamais revenu. La forêt l'a pris et l'a gardé. Oh les Menchikov, jadis les maitres de l'empire, à présent, quelques pauvres paysans disséminés sur les prairies à l'Est des monts Oural.

C'était une vie dure, mais une vie tendre aussi. Je me rappelle des lumières surtout, elles frappaient différemment, avec plus d'acuité, des contrastes plus durs succédant à des cieux plus pastels. Je me rappelle de l'espace aussi, toute ma vie je me suis sentie à l'étroit dans les plus grands palais du monde, car aucun d'entre eux n'égalaient les champs du bord de l'Ob et le ciel renversé qui nous offre ses larmes.

Vladimir était assis près de la lisière. Ce jour-là, il avait réussi à charmer un ours. Nina lui avait défendu de s'en approcher, non seulement ils étaient particulièrement dangereux, mais c'étaient les animaux sacrés des Khantys, et il ne faisait jamais bon mélanger les magies. Qui plus est, mieux valait ne pas aller dans la taïga, il n'y avait pas seulement des bêtes sauvages, mais tout un tas d'esprits malicieux et de dieux moqueurs qui jouaient aux humains leurs tours cruels.

Mais mon frère était curieux, il n'avait jamais su écouter ce genre de recommandations. Il était assis devant les arbres, lové contre la fourrure de l'énorme animal. Je m'approchai prudemment. « N'aie pas peur, il me promit. Il ne te fera aucun mal. » Je m'approchai de l'animal avec d'infinies précautions. « Tu peux le toucher. » Mon frère guida lentement ma main, et je caressai le museau doux et brun de l'animal sacré.

Ils sont venus dans la nuit. Les incendiaires je le les appelle. Je n'ai jamais vu leurs visages, juste leurs torches, et les flammes qui léchaient les rondins de bois de ma maison d'enfance. Mon frère m'a pris par la main, et nous avons couru, dans la forêt, jusqu'au fleuve en contrebas. Il fallait traverser, nous avions vécu et grandi du mauvais côté, les territoires de l'Est, et il fallait nous sauver maintenant. II a charmé la forêt entière, et comme un grand cocon, elle nous a abrité, nourrie et porté jusqu'au fleuve.

Qu'importe la suite, les trahisons, les complots, les disputes. Je me souviens de ça surtout : quand la maison brula, mon frère me prit par la main pour me porter jusqu'à l'autre rive.

Je n'oublie jamais, c'est bien le problème.


Mai 1932 : New York

Alexandra

« I have questions.

– I'm not sure you'll like the answers. Assied-toi ! » Je lui ordonnai en Démotique, une langue que j'avais mis un point d'honneur à parler à la perfection.

Il faisait beau. La nuit de mai tombait sur New York. Notre terrasse dominait Time Square déjà illuminé. L'Olympe scintillait au loin. Je me demandai bien pourquoi les dieux avaient choisi ce lieu, repaire du clinquant et du faux, la victoire de l'esprit bourgeois, de sa rapacité avide sur les valeurs d'antan, fierté, honneur, virtus. Mais après tout, cela en disait long sur les dieux eux-mêmes, sur ce qu'ils étaient devenus.

« C'est difficile Alma, et c'est normal. Ce n'est pas donné à tous de porter le poids de la descendance de Narmer.

– Et comment dois-je vivre sachant ça ?

– De quoi te doutais-tu ? Il y a des squelettes dans chacun de nos placards. Tu aurais été une oie blanche de penser que ton époux en était dépourvu.

– Mais s'il est né avec un alignement propice à Isfet…

Tu me demandes que faire ? C'est à toi de t'endurcir ! Tu as épousé un Kane. Et pas n'importe lequel, ton fils sera un jour à la tête de votre famille, un des plus hauts dignitaires de la Maison de Vie. Tu te dois de te plier à leurs règles. Ces sont les fils de Narmer. Et tu as cessé d'être une Mazrui le jour où cette bague fut passée à ton doigt.

Je connais bien mon devoir. Je ne connais que lui.

Rien ne vaut tant la peine qu'on se batte que sa famille, il n'y a qu'elle.

Tu l'as pourtant quittée.

Oui. »

Une ombre de regret fila sur son visage.

« J'ai quitté mon pays surtout. Enfin son cadavre.

– Ton frère y est toujours prêtre Sem.

– Et comme souvent, je complote contre lui, c'est vrai. Et il me pardonne à chaque fois. C'est très horripilant.

– Je ne comprends pas.

– Tu ne peux pas. Tu as toujours vécu dans vos palais de Zanzibar et d'Oman. Tu connais l'histoire des Menchikov ? La lignée des prêtres d'Amon a plongé dans l'ombre, ils n'étaient plus rien, des fantômes du peuple. Alexandre Menchikov était un mendiant, il volait sur les marchés. Et notre Tsar à l'époque était un va nu pieds lui aussi : exilé dès l'enfance dans un petit village, livré à lui-même. Sa sœur Sophia qui s'était arrogé le pouvoir voulait en faire un incompétent, un moins que rien. Mais l'enfant a grandi, et il s'est vengé. Et Menchikov, son ami de toujours, le petit mendiant qui vendait des brioches sur les marchés, est devenu le second personnage du royaume : mon grand-père. Et l'empereur n'a pas pardonné, lui, il n'a jamais pardonné à sa sœur. Elle a fini enfermée à vie dans un monastère. Et tous ses suivants, ses amants, ses compagnons ont été passés au fil de l'épée.

– Tes histoires n'ont pas de merci.

– Qu'est-ce que c'est que la merci ? Quelle merci ? Quand l'empereur Pierre le Grand est mort, Menchikov a gouverné le royaume au nom de sa femme Elisabeth Ière, puis de son petit fil, Pierre II. Il pensait que ce ne serait qu'un gamin malléable, mais il s'est fait doubler par un autre courtisan, du jour au lendemain, lui, l'homme le plus riche et puissant du pays est retourné là d'où il était venu. Il n'était plus rien. On lui prit ses biens, on lui prit ses titres, on cracha sur son nom, on le relégua avec toute sa famille en Sibérie. Une épidémie de variole sévissait là-bas. Il est mort la même année, suivi de sa fille ainée. Mon père et sa sœur ont survécu à la variole, pour mourir à leur tour quand je n'avais que trois ans. »

Quand nous étions enfants, nous n'avions rien. Que nous six, et nous avions juré ensemble de reprendre tout ce dont le monde nous avait privés.

« Il n'y a pas de merci Alma, mets-toi bien ça dans la tête. »

Nous bûmes en silence. Les devantures illuminées des théâtres de Broadway projetaient des formes fantastiques. Ce nouveau monde avait quelque chose de faux et d'inquiétant, comme une fête foraine maléfique.

Rien ne nous unissait toutes les deux, si ce n'était peut-être cet intime sentiment d'être déplacées ici, en dissonance. Peut-être était ce la cruauté de cette heure sombre et de ces devantures qui nous rapprochèrent l'une de l'autre, à notre insu, assez du moins pour que je lui confie :

« J'ai eu une fille jadis. »

Les beaux yeux d'Alma s'arrondirent de surprise.

« C'est donc vrai.

– Oui, les rumeurs ont ça de vrai. Un ange. Quand je l'ai vu j'ai su, qu'il n'y aurait jamais rien de plus parfait dans ma vie, d'égal à elle. J'ai su que toute ma vie après ça me paraitrait très sale et très laide.

» Le seul moyen qui existe pour garder tes enfants est de faire d'eux des petits fantômes. De cette manière, ils resteront toujours à tes côtés. Dehors, dehors ils t'échapperons toujours, ils iront de leur côté, dans la boue du monde qui n'épargne personne. »

Ma petite Irina le savait bien elle aussi. Un défaut de constitution avaient dit les guérisseurs. Elle n'aurait pas vécu. Je ne l'ai pas pleurée. Je ne sais plus comment j'ai fait. Il faut tout réapprendre après ça, vivre blesse à chaque pas.

C'est dans notre sang aussi, ces malformations de naissance. Vanya a ça, notre frère caché, il a toujours été un débile, un malade. Mikhaïl avait déclaré un jour « les loups achèvent leurs infirmes. Ce n'est que pitié. » Serguei l'avait roué de coup, c'est la seule fois que je l'avais vu se mettre en colère. C'était le plus grand et le plus fort de mes frères, il était bâti comme un chêne. Mais moi j'y croyais aussi. Et puisque j'y crois je dois tout accepter.

Le monde entier crève tout autour mais je ne capitule pas, je refuse de le croire. Prorviomsya kak nibud'. (On s'en sortira d'une manière ou d'une autre). Rentrer ? Les cyprès, les palmiers et l'azur d'ici ne nous sont plus une armure. Et comment donc faire taire le regret du lieu où nous ne sommes pas ? Et que faire si le cœur vainc la tête ? Alors voilà, le paradis est derrière, si nous sommes kamikazes, le futur est un monde de chambre à gaz, d'armée, exécutions de masse mais nous voulons quand même ce retour. Que faire ? Les cafards du départ courent derrière, Paris – Istanbul, trois cents grammes de cognac, l'avion vole plus haut et, mais là-bas, les forêts…