Les dialogues avec Julius sont dits en anglais, même si je les ai écrits en Français.


XXXVI. Le Ventre de l'Europe (3)


Dubrovnik, Royaume de Yougoslavie, 1934


Anna Menchikova

Le soleil réchauffait les pierres blanches de Dubrovnik. Avec sa dentelle de pierre, ses vignes et la mer turquoise derrière, la vieille ville était aussi belle que dans mes souvenirs. L'air sentait le jasmin et l'encens. Esme Sabbia, la bâtarde, nous attendait en ville avec la petite Jeanne, la mère de cette dernière et un de ses amis de cœur, comme on disait jadis à la Cour, ramené de Séville.

Nous les rejoignîmes devant une vieille auberge dominant les montagnes. Une grande table de bois et quelques chaises avaient été installées sous une tonnelle recouverte de lierre, devant la vieille bâtisse. Une quantité énorme de nourriture et des bouteilles de vins y étaient placées. Des musiciens Tziganes, plus bas dans la rue, jouaient un air Klezmer mélancolique, de cette étrange tonalité douce amère.

Je pensai à la montagne tombée sur elle-même. Nous avons du forcer la dose avec la magie élémentale. Mais lui doit être mort, personne ne résiste à une montagne qui s'effondre. Je savais cependant, que les présomptions de ce genre s'avéraient souvent fausses. On a tout retourné pourtant, chaque pierre, chaque caillou, rien. Pas de portail non plus.

« Tu retournes déjà sur ta banquise ? M'interpela Giacomo. Ou tu restes boire un verre d'abord ? »

Nous étions restés un peu en retrait à l'autre bout de la petite place médiévale, près d'une fontaine. Le reste du groupe s'était rassemblé près du comité d'accueil.

« Hé, pourquoi ce visage sombre ? Il s'intrigua. Qu'est-ce qui se passe là-bas ? »

La faim, je pensai. Mais j'haussai juste les épaules.

« Une énième guerre des chefs. Comme toujours.

– Avec une jolie guerre de panthéons je suppose.

– Trotski avait des alliés, ils ne se sont pas tous rendus. Mais il y a bien près de deux cents Panthéons sur notre territoire, il y a toujours une petite guerre divine en cours quelque part.

– Vous avez pris parti ?

– Non.

– Et vous avez le droit de faire ça ? »

Je poussai un profond soupir.

« A ton avis ? Le nécromancien, ma main au feu qu'il n'est pas mort.

– Tu paries toujours ta main au feu, c'est assez facile venant de toi.

– Je ne vois juste pas comment il aurait pu s'échapper… Qui donc possèderait des dons de téléportation ?

– Qui sait de quoi sont capables les Grecs ? Ils n'ont pas de règles magiques, ils font des miracles.

– A propos de miracles… Desjardins a prévu quoi pour renforcer la région contre notre invasion de dieux bien à nous ? »

Le visage de Giacomo se ferma d'un coup. Je le regardai l'air ahurie.

« Tu ne lui as pas dit ?

– Michel… Je lui cache tellement de choses. Ça a commencé sur un rien, sur Set.

– Un dieu échappé de la Duat, tu appelles ça un rien ? Pas qu'un d'ailleurs, puisque Iskandar cherche à chopper le deuxième.

– L'invasion n'est pas officielle. Personne n'est sensé le savoir.

– Alors donne-lui une longueur d'avance ! Il faut bien que tu serves à quelque chose ! »

Il ne réagit pas, alors j'enfonçai le clou :

« La moitié de la Maison murmure, tout le monde s'interroge. Il y a de plus en plus de remous, ma belle sœur a été convoquée, elle va reprendre du service pour le traquer, comme à l'époque... Et nous, nous sommes en plein dedans, mêlés à tout ça.

– Bons dieux, j'essaye pourtant mais ça ne va pas. Ce sont des trucs de ma famille, des histoires de Rouges. Comment pourrait-il comprendre…

– Tu sais, je crois qu'il comprend beaucoup plus de choses que tu ne le penses, surtout à ce sujet. Parfois j'ai l'impression qu'il comprend plus de choses que nous d'ailleurs. Il a grandi en dehors, il a un regard neuf sur tout ça : les familles, les dieux, les rituels, les alliances…

– Il voudrait faire du parlementarisme dans ce qui est en fait une oligarchie oui, il grommela.

– Tu sais ce qui me frappe ? Il est presque toujours horrifié quand il apprend un nouveau détail. Nous prenons pour de la normalité ce qui devrait indigner parfois. La manière dont nous sommes traités, et nous traitons les autres.

– C'est de ça que tu parles avec ton mari ? Les fois où vous lisez Marx et que vous apprenez à parler comme Lénine ? »

Je refusai de répondre à cette provocation. Il ne fallait jamais alimenter le jeu de celui là.

« Il a toujours été communiste, un peu au fond de lui, il lança. Ça se voit. Lui aussi possède d'autres idées, d'autres mœurs, il cache bien son jeu, mais au fond, il ne s'est pas rallié au régime que par nécessité. Une part de lui y croit.

– C'est un bel idéal. »

J'eus un sourire très las.

« Tu sais les Menchikov sont une ancienne famille, mais Vladimir et les autres n'ont pas grandi selon les même principes que nous. Notre Nome est plus étroitement lié aux affaires mortelles qu'aucun autre. Et Vladimir… Il a prêté allégeance à tous nos souverains, mais il a marché avec Pougatchev, avant même de rejoindre notre Nome. Son cœur est aux paysans, au peuple.

– Je m'étonne que ses frères et sœurs supportent un tel penchant.

– Difficilement. Mais ils suivront. C'est une famille aimante, c'est ça qui m'a touchée. Ma fille, elle aussi, nous voulons l'élever avec amour, en la laissant libre. Sans toutes ces conneries qu'on s'impose dans nos familles anciennes. C'est une génération nouvelle tu comprends, elle doit être bien meilleure que la nôtre.

– Vous en faites une bonne communiste. »

Je levai les yeux au ciel.

« Tu divises toujours le monde en deux, Giacomo. Je pensais que fréquenter Michel te rendrait plus sage. Mais rien ne semble te changer vraiment.

– Pourtant j'ai arrêté de fuir.

– C'est vrai. Ca m'épate, je ne pensais pas que ça serait possible un jour. »

Il regarda dans le vide.

« Moi non plus, il murmura, plus pour lui-même.

– J'aurais aimé être Italienne. Chez nous on dit que les Italiens sont nés pour le bonheur. Ils ont une âme plus légère.

– Tu aurais pu épouser mon père.

– Mais tu vois, je ne l'ai pas fait. C'était trop… évident. »

Les paysans, les communistes, tout tournait dans ma tête. Je posai une main sur mon ventre.

« Je vais tout foutre en l'air, je murmurai.

– Tu n'en sais rien. Ce n'est pas une fatalité.

– Oh si, c'est ce que nous faisons, parce que nous sommes Sethiens : Lancer au hasard des grenades. Blesser toutes les personnes que nous aimons, puis commettre tous les crimes possibles pour les reconquérir. Bruler les ponts derrière nous, ouvrir nos corps et retourner nos organes pour les repeindre en rouge. »

Je regardai le groupe à l'autre bout de la place, sous la tonnelle, avec un pincement au cœur d'envie. Personne ne s'était encore installé, tout le monde discutait debout en bout de table.

Nous nous rapprochâmes d'eux, et je sentis alors un regard posé sur mon dos. Je me retournai, et le gamin m'interpela :

« Anna ?

Anna Yegorovna je le corrigeai. »

La différence culturelle ce n'était pas encore ça. Il me regarda avec des yeux ronds. Je soupirai juste :

« On n'appelle pas les gens juste par leur prénom. Surtout ses ainés, c'est impoli. »

Il eut l'air embarrassé, mais semblait surtout perdu. Les Américains, il faut tout leur expliquer…

« La petite fille est à qui ? »

J'ai eu envie d'éclater de rire.

« Oh, à tout le monde plus ou moins. »

Le gamin allait sans aucun doute faire son rapport à son père. Ce dernier se méfiait déjà de Sarajevo comme du nouveau repère de la corruption en Europe. Coller une image de décadent à Desjardins irait strictement dans ce sens. Il écarquilla ses yeux, mais renonça à demander une explication. Il s'adressa plutôt à l'Espagnol.

« Vous, vous êtes de la Maison de Vie ? » Il demanda suspicieux.

L'homme le regarda les yeux vides. Il ne comprenait pas un mot d'anglais.

« Êtes-vous magicien ? » Je lui demandai avec des souvenirs d'Espagnol.

« Pas du tout » Il me répondit.

Il entreprit d'expliquer qui il était et ce qu'il faisait.

« C'est juste un toréro, j'expliquai à Julius.

– Un quoi ?

– Quelqu'un qui combat des taureaux dans des arènes pour le show. C'est une star.

– Mais… pourquoi ? »

Esme annonça quelque chose à Giacomo qui répliqua en italien. Avant peu, la conversation s'envenima et Michel, Giacomo et Esme commencèrent à s'engueuler.

« Viens gamin, fuyons ce bout de table. »

Je saisis une des bouteilles et m'installai le plus loin possible d'eux, mini Kane s'empressa de me suivre. Les trois s'exprimaient à leur manière habituelle : parlant fort et très vite, sautant de l'italien, à l'espagnol, au français, gesticulant avec leurs mains.

« Les Latins, je soupirai. »

Je me servis un large verre de vin italien, puis servis Julius. L'amant de Sabbia était assis près de nous, mais ne parlait pas un mot d'arabe. Je le servis quand même et il me remercia en espagnol.

« Pourquoi est-ce qu'ils parlent toujours aussi vite ? Gémit Julius. »

J'acquiesçai avec compassion. Ils me donnaient mal à la tête.

« Parce que leurs langues idiotes ne sont pas aussi synthétiques que les nôtres, il leur faut plus de mots pour dire quelque chose. Du coup ils compensent. Aussi, c'est leur tempérament qui est comme ça. »

Dans le lointain, je les entendis échanger en latin, ce qui était signe que les choses dégénéraient finalement.

« Et puis, Sabbia est Andalouse, Desjardins du Sud de la France. Ce sont les pires. »

Julius hésitait devant son verre.

« Tu as quel âge ?

– Quinze ans.

– Oh, je souris. Alice tu as commencé à boire à quel âge ?

– Non, mais Michel et moi on n'est pas des exemples, on ne représente pas la norme acceptable. On avait du vin rouge à la cantine scolaire, elle lança en s'asseyant près de Didilescu.

– Après c'est nous qu'on traite d'alcooliques. »

Julius sourit et porta le verre à ses lèvres.

« Vous avez fini de vous engueuler ? » je demandai à Bellini.

Lui haussa ses sourcils, l'air surpris.

« On s'engueulait pas on discutait.

– Allons bon. Qui avait raison ?

– Moi bien sûr, il roula ses yeux agacés. »

Julius les regardai rapidement, tour à tour, son verre à la main. Desjardins s'en aperçut, et, furieux, se tourna vers Bellini :

« Mais tu lui as donné de l'alcool ? Tu te fiches de moi ?

– Comment ça je ? C'est Anna ! il me désigna.

– Oui, c'est toujours la faute d'Anna avec toi !

Michelangelo, gattino, je t'ai donné mon âme, mon cœur, et c'est comme ça que tu me remercie ? En m'accusant de pervertir la jeunesse ? il rala, avec de grands gestes outrés.

– Mais regardez-vous, je ris, vous étiez déjà dès ivrognes à treize ans ! Vous n'allez pas lui faire la leçon !

– Ce n'est pas la même culture, répliqua Michel. En plus ils sont musulmans !

– La prohibition a été abolie, tout va bien ! lui dit Giacomo. Arrête de te faire des cheveux blancs. »

Il attrapa Jeanne et l'installa sur ses jambes, et lui souffla gentiment dans le coup. La petite fille se tortilla pour se libérer. Julius fixa les deux magiciens, puis Alice qui commença à triturer les cheveux de Michel à la recherche probablement de cheveux blancs.

« Ils sont en ménage à trois ?

– Oui, je répondis. Tu sais ce que ça veut dire au moins ?

– Quoi ? Sursauta Giacomo.

– C'est une orgie. Ils sont tous ensemble, j'ajoutai en désignant la table.

– Mais arrête tes conneries tu vas le rendre dingue ! » Michel me lança bras croisés, mais plus amusé que fâché.

« En même temps si vous autres Latins arrêtiez de vous embrasser et de vous tripoter à tout bout de champ… soupira Didilescu

– Oh, bah quand même, plaisanta Alice, ça te dérange pas qu'on se fasse la bise de temps en temps. Et puis tu fais partie du gang toi aussi. Sers-moi un peu plus, voilà.

– Et puis, pour le coup, en Russie vous avez tous vos dirigeants qui se roulent des pelles.

– Ah oui, le baiser de fraternité socialiste renchérit Esme.

– Hé, ça c'est culturel, tu n'as pas le droit d'y toucher, je protestai.

– Tu as une copine ? » Demanda Bellini au gamin. « Non ? Bah comment ça se fait ? Aie ! »

Michel et moi lui avions chacun donné un coup de pied exactement au même moment.

« Tu as bien combattu, j'appréciai. On fera peut-être quelque chose de toi. »

Il regarda ses pieds, l'air gêné. Foutez vous de sa gueule pendant toute une semaine, il endure, mais faites lui un petit compliment et le voilà qui perd ses moyens !

« C'était marrant de se trimballer une bande d'élémentalistes, non ? Ça ne t'a pas donné des idées ? »

Il eut l'air gêné. Je savais qu'il pensait à dire une vacherie, du style, la magie élémentale n'était pas très noble, mais il s'est sagement abstenu. Très sagement.

« Est-ce que Bellini est vraiment un élémentaliste ? il demanda à la place.

– De feu, oui. Mais il est juste trop paresseux pour en être un bon.

– Je t'entends tu sais.

– C'est le but. »

Je mangeai autant que je pu, bu un verre ou deux, et me changeai avant de rentrer. Il était de bien mauvais ton de me promener en habit cosaque dans la ville. Desjardins me raccompagna jusqu'au portail d'appoint placé derrière la cathédrale. Nous reprîmes notre conversation autour du nécromancien sur le trajet.

« Grec donc, tu en es sûre ? il me demanda.

– Absolument. Les Grecs n'ont pas vraiment de magie, mais des bribes de divin. Bien plus incontrôlable. Potentiellement plus puissant, surtout si c'est l'enfant d'un des Trois.

– Mort ?

– Je n'en sais rien. Mais je n'y crois pas trop.

– Moi non plus.

– Mieux vaut rester sur notre garde. S'il refait surface, ce n'est certainement pas l'Olympe qui va s'en charger. Tu as vu comment ils se sont vautrés avec D'Aubigné ? Il est toujours en fuite, introuvable.

– Tu n'en a pas marre de payer pour les pots cassés des autres ?

– La Maison se prétend la plus ancienne de tous. Elle revendique un droit d'ainesse. S'occuper des dégâts des autres est une responsabilité que l'on paye pour la grandeur.

– L'Europe devrait être organisée différemment. En mieux.

– Comme la Société des Nations tu veux dire. »

Desjardins eut un sourire moqueur.

« Quel genre de pouvoir a donc la SDN ? L'Allemagne et l'URSS l'ont quittée. Les États Unis n'en ont jamais fait partie.

– Tu n'as pas tort, je soupirai. »

Je marchai à côté de Michel le long des remparts. Les pierres claires avaient pris dans la lueur du couchant une lueur fantastique orange-mauve.

« Sois prudent.

– C'est bien la première fois que tu me réclames ça. Moi ? Quand donc ne suis-je pas prudent ? »

Il parvint à m'arracher un sourire.

« Tu n'as aucune idée de ce que tu représentes, de combien tu es haï.

– Ça, en effet, je n'ai jamais bien compris d'où ça vient.

– Tu es un gamin qui a grandi dans l'égout et qui a décidé un jour qu'il se hisserait aux plus hauts rangs de la Maison de Vie. Ils ont peur de toi. »

Il ne croisa pas mon regard mais fixa l'envol des mouettes fuyant notre approche.

« Tu as plus d'ambition pour moi que je n'en ai réellement.

– Et tu es toujours aussi peu sûr de toi qu'avant. Tu te méconnais, et tu méconnais tes désirs.

– A quoi bon Anna ? J'ai tout ça, regarde.

– C'est déjà beaucoup trop pour certains. Tout cela comme tu dis, ils voudraient bien te l'arracher. »

Il ne répondit pas mais s'arrêta et tourna sa tête vers la mer.

« Pourquoi tu penses que ce gamin est là ?

– Parce que le premier Nome aime me coller des stagiaires. Ce n'est pas le premier.

– Mais le premier portant son nom.

Julius ? C'est un bon garçon.

– L'autre nom. Tu penses qu'il va rapporter quoi à son père ?

– Que nous faisons du bon travail. Encore que ce jour-ci n'a pas été si profitable. Nous n'avons pas trouvé le corps.

– Tu te crois invincible. Mon beau frère était comme toi, persuadé de ne jamais mourir. Il traversait des champs de bataille en marchant, persuadé qu'aucune balle ne saurait l'atteindre. Bien sûr c'était aussi un petit imbécile, et je n'ai aucun regret pour sa mort. »

Il est encore si jeune, aussi brun que l'autre était blond. Mais il y avait quelque chose dans lui qui me le rappelait à moi. Cette folie, cette impertinence, cette façon qu'il avait de courir à la mort sans regarder autour. Cette sorte de conviction folle que rien ne pouvait le tuer. C'était un homme, plus un enfant, parce qu'il avait arpenté les crêtes des tranchées bras ouverts, et vu les obus tomber tout autour, jamais sur lui. Quelque chose avait du vriller en lui à ce moment précis.

« Tu te défoules parce que tu es loin de la belle famille ?

– Oui, mais ne changeons pas de sujet. Le fait est, ne commets pas son erreur. Tu ne le mérites pas.

– Tu parles comme une mère, il plaisanta.

– Et tu es notre enfant terrible.

– C'est beaucoup dire.

– Tu n'aurais pas tenu une année ici, sans l'aide du Dix huitième Nome.

– Je sais ce que je vous dois.

– Michel, ce n'était pas un prêt… C'était un cadeau. »

Une expression mi-amusée mi-reconnaissante se dessina avec lenteur sur ses lèvres.

« Et nous pourrons commencer à compter les services rendus quand tu seras tout à fait grand. Pas avant, j'ajoutai. »

Nous marchâmes un moment en silence, avant que je ne remarque :

« Je t'aime bien tu sais, j'aime l'idée que tu n'en fasses qu'à ta tête.

– Ça te ressemble bien de dire ça, il soupira.

– Parce que je suis Sethienne ?

– Parce que tu es toi, il dit simplement. Tu aimes l'indiscipline. Et les orages, et les courses rapides…

– Et les volcans, j'achevai le sourire aux lèvres.

– C'est vrai. Et tu aimes davantage les petits paysans que les fils de pharaons. »

Il s'assit sur le parapet, son visage à ma hauteur. Je le couvai d'un regard maternel et murmurai :

« Mais je suis ton maître aussi, je t'ai tout appris ces dernières années. Tu vas écouter ton maitre, n'est-ce pas ? Ne meurs pas ici, loin de tout.

– Je n'y suis pas seul. »

Un poids plus lourd tomba sur ma poitrine.

« Alors ne meurs pas ici avec les tiens. »

Il remua nerveusement, comme il avait l'habitude de faire avant de poser une question qu'il valait mieux laisser là (mais au final il les posait toujours) :

« Anna, qu'est ce qui se passe vraiment chez vous ? »

Je ne répondis pas.

« Anna…

– Le Nome Ukrainien nous a appelés à l'aide. Ce sont des frères.

– Et vous…

– Nous sommes des servants de l'Union, je le coupai. Nous sommes tenus au secret.

– Ils vous surveillent.

– Ils nous ont toujours surveillés.

– Le premier Nome…

– Que peut le premier Nome ? »

Je revis la salle du palais, les délégations. Un par un, les représentants de chaque peuple, de chaque Panthéon s'étaient avancé. « Je jure de servir le peuple. » Quand était venu le tour du Nome russe, Vladimir s'était avancé. Je le jure sur le Styx, ou Ma'at ou Péroun… Nous nous sommes enchainés, sang et âme à cette Utopie. Où elle ira, nous irons, où elle plongera, nous plongerons… Je pris une grande inspiration.

« Ils n'ont aucune de idée de tout ce que nous avons du subir de ce que nous allons traverser. »

Avant qu'il ne poursuive ses interrogations, je changeai de sujet :

« Tu te souviens quand je t'ai trouvé, au milieu de la guerre civile ?

– Tu ne voulais pas m'exécuter, tu étais bien l'une des seules.

– Tu n'avais pas vraiment la gueule d'un mec dangereux. Plus d'un chiot affamé et perdu.

– Frigorifié surtout.

– Tout ça semble si loin. Une éternité a passé. » Ma main au feu. « J'avais prévu que tu irais loin. Tu penses que j'accepte d'enseigner à tous les gens qui me le demandent ?

– Je crois qu'il n'y a pas grand monde qui ose te demander des choses.

– C'est vrai… Toi tu avais envie d'apprendre, tu avais la rage dans l'œil. »

Nous étions arrivés devant le portail, un petit obélisque fonctionnel érigé là. Rien de comparable au principal portail des Balkans, le sphinx de Split, mais il ferait l'affaire. Je me retournai vers mon interlocuteur :

« J'ai misé mes pions sur toi, Desjardins. Je te le dis maintenant pour que tu t'en souviennes un jour. Tu as du sang neuf. »

J'espère que ça sera toi, parce que sinon… Le ciel nous garde des vieilles querelles et des fils d'Horus, avec leurs purges et guerres civiles.

« Je ne comprend jamais rien à ce que tu dis, mais c'est assez récurrent chez vous les magiciens.

– Chez nous les magiciens, je corrigeai. Parler à demi-mot est un art, pratique-le.

– Anna ! » Il me retint alors que je m'apprêtai à emprunter le portail. « Pourquoi ? »

La suite de sa question était contenue dans son regard. Les crimes interrogés étaient bien trop nombreux pour pouvoir les énumérer. Je le regardai longuement et lui déclarai juste.

« C'est parce que nous voulions voir le visage de Dieu. Et quand nous comprîmes qu'il n'était pas là pour nous, nous tentâmes de nous emparer de son royaume à la place. »

Je lui serrai la main, et empruntai le portail qui me mena à l'Obélisque de Léningrad, dans le square à côté du palais. Avant de pouvoir y rentrer, je fis cependant un long détour par Bolshoy Dom, la Grande Maison avenue Liteyny, pour y faire tamponner par le département païen mon autorisation d'emprunt de portail, et mon passeport intérieur. Je passai ensuite à l'armurerie du Nome. Épuisée, sur les nerfs, je ne rêvai que d'un bain. Malheureusement, je croisai Narguiza dans le vestibule.

« En haut, elle souffla, salon historique, tu as une visiteuse qui t'attend. »

Je la remerciai, soupirai dépitée et gravit l'escalier à la hâte. J'ouvris d'un geste un peu trop brusque les portes qui claquèrent contre les murs tendus de bleu. La jeune femme assise sur une des ottomanes ne broncha pas.

« Tiens donc, qu'est-ce qui me vaut cet honneur ?

Gospoja Assoulmiratova, elle me salua. Ou devrais-je dire Knjajna Menchikova désormais ?

– Les deux conviennent. Mais c'est en vertu du nom de jeune fille que tu es venue, n'est ce pas ? »

Contrairement à nombre de jeunes Bellini, elle n'avait jamais été mon élève. J'avais vu en revanche défiler nombre de ses frères et cousines. Une fois l'examen général du Per Ankh passé, les magiciens qui en ont les capacités et les moyens peuvent poursuivre leurs études de spécialité. Généralement, ils se forment directement auprès d'un maitre dans un des Nomes régionaux. J'ai formé des dizaines d'élèves vivant en Europe, beaucoup de Sethiens élémentalistes de feu. L'Europe était gaie alors. C'était le siècle des possibles, celui du progrès et de la foi en l'homme, comme une adolescence qui se serait étiré sur plus de cent ans, de l'éveil révolutionnaire français au traumatisme de 1914.

« Je suis bien contente de te voir, je mentis. »

J'étais épuisée, je voulais aller me laver et embrasser mes enfants et mon époux. Mais je devais y mettre les formes, malgré mon envie d'envoyer tout balader.

« J'ai besoin de ton aide Chiara.

– Vous ne vous en sortez plus, c'est ce que nous avons cru comprendre.

– Il y a une alliance entre nos familles.

– Vous êtes nos vassaux, corrigea Chiara. »

Elle recula en voyant mon visage.

« Ne joue pas à cela. Il n'y a pas une personne dans toute votre famille qui soit à ma hauteur. Pas une. Vous le savez vous-même. »

Elle ne flancha pourtant pas. Bien. Je commençai à aimer cette gamine.

« Vous en appelez à nous pourtant, vos protecteurs. Parce qu'il n'y a que les Bellini qui sont habilité à traiter avec les puissances d'en haut. Soit, nous honorerons l'accord. Rappelez-vous juste les liens antiques qu'il implique. »

Comme sa grand-mère. Elle avait la beauté méditerranéenne de sa famille, Carthaginoise avant d'être Vénitienne. Tous les traits Bellini sont là : les yeux gris, le sourire narquois, les tares mentales aussi. Nulle autre famille du Per Ankh ne comptabilisait un aussi grand nombre de meurtres entre ses membres. Sauf peut-être Sforza. Encore que les Kane et leur manie du sang rouge ne sont pas loin non plus. Et que dire de ma famille...

Comme sa grand-mère vraiment ? Mais a-t-elle sa carrure pour le reste ? Lucrezia était issue d'une branche mineure des Bellini, mais avait épousé l'hériter du sang. Elle n'était plus très jeune, elle avait atteint cet âge incertain où Ma'at pouvait à tout instant déserter le corps, condamnant à une mort rapide. Personne n'oublie comment le vieux Julius Kane a dépéri en l'espace de quelques années.

« Les femmes ont toujours gouverné la famille Bellini, n'est-ce pas ?

– Toutes les familles magiciennes, malgré leurs grandes gueules qui se pavanent à la tête des Nomes ont des femmes pour tirer les ficelles dans l'ombre, rit Chiara. Ma sœur Laura est de cette trempe.

– Et non pas vous ? Je m'étonnais. »

J'avais cru comprendre que Lucrezia comptait faire d'elle son héritière auprès des familles rouges. Laura Bellini, la sœur ainée était un mystère aux yeux de tous. Une sunu d'un rare talent. Une empoisonneuse aussi.

« L'ombre me sied bien, murmura Chiara, mais on s'en lasse. Un jour viendra où je réclamerai ma place au soleil. Qu'importe mon sexe, les temps ont changé. »

Tiens donc. Je pressentais une guerre civile à venir chez les Bellini. Celle-ci n'est pas comme Jelila Kane, elle n'hésitera pas à supplanter ses frères dès que l'occasion se présentera.

« Nous parlerons plus tard. Je vais demander à ce qu'on vous attribue une chambre. Le diner est d'ordinaire servi à 21h. »

Elle acquiesça et je quittai enfin la pièce. Sans même prendre la peine d'aller me changer, je descendis à l'entre-sol, au niveau des cuisines.

Les enfants mangeaient à part chez nous, avant le repas des adultes. Je retrouvai mon époux avec Zinaïde et Alexandre. Vladimir était en train de nourrir ce dernier, âgé d'environ dix-huit mois. Je ne pu m'empêcher de remarquer les nouvelles mèches grises qui éclaircissaient encore un peu plus ses cheveux.

Son regard s'éclaira un peu en me voyant, et je l'embrassai sur le front. Zinaïde cria de joie et me sauta dessus. Son éclat de voix me fit mal à la tête et je vis mon mari faire la grimace.

« Doucement ma chérie, doucement.

– Tu m'as beaucoup trop manqué.

– Toi aussi ma puce. »

Je la rassis gentiment et l'incitai à manger. J'allai embrasser Alexandre, ébouriffant sa touffe de cheveux noirs au passage. A part ses yeux bleus d'européen, il avait pris après moi.

« Comment ça s'est passé ? me demanda Vladimir à mi-voix.

– Après, je répondis. Tu as vu Korolenko ? »

Comme tous les vendredis, il avait du passer au Nome de Kiev. Et comme tout les vendredis, il a une fois de plus constaté notre impuissance. Il ne me répondit pas, et monta à la bouche d'Alexandre une autre cuiller de purée. Nous observant du coin de l'œil, Zinaide ronchonna parce qu'elle ne n'aimait pas les morceaux de gras dans la soupe et se mis à touiller son assiette du bord de sa cuiller métallique. Le bruit me fit grincer des dents.

« Arrête ça, je lui dis. »

Elle la reposa sur la table, poussa un grand soupir et continua de ronchonner. Soudain, Vladimir se leva et hurla :

« Et les enfants morts de faim en Ukraine, tu crois qu'ils n'en voulaient pas eux, de ta soupe ? »

Zina éclata en sanglot. Il se figea, l'air apeuré, comme s'il n'était pas bien sûr de ce qui venait de se passer.

« Volodya… Perestan', ya tebya umaliayu! »

Je pris Zina dans mes bras.

« Neuf ans, je lui rappelai. Elle a neuf ans. »

Lui resta pétrifié. Alexandre se mit à pleurer lui aussi. Attiré par les cris, ma belle sœur Katya débarqua dans la cuisine. « Viydi », elle lui fit signe et il quitta la pièce. Elle ramassa l'assiette qu'Alexandre avait faite tomber, et m'aida à calmer les enfants.

Un peu plus tard, je rejoignis Vladimir, au bout du couloir, assis sur l'escalier de service qui menait au premier étage. Il regardait le mur fixement.

« Je ne sais pas ce qui m'a pris, il avoua. »

Je m'assis à côté de lui.

« Je ne sais pas…

– C'est là-bas. Ici c'est différent. C'est comme à la guerre, il faut différencier l'arrière du front. Sinon on ne s'en sort plus. On devient des bêtes.

– On devait en parler, à l'Assemblée des Nomes. J'aurais du en parler.

– Et faire quoi ? Envoyer des élémentalistes relever les récoltes ? Pour qu'on les confisque elles aussi ? Risquer une guerre générale entre la Maison de Vie et les autres gouvernements ? S'humilier pour rien, parce que rien ne les oblige à bouger ? Ils n'ont rien fait durant la Grande guerre, qu'est-ce qu'une dékoulakisation à côté ? Ou une famine ? »

Je vis bien qu'aucun argument ne le touchait. Je soupirai, m'assis à côté de lui et pris sa main. Elle était brûlante.

« Arrête. Ça ne sert à rien. Les gouvernements vont et passent. Nous aurons d'autres famines. Nous aurons d'autres tyrans. »

Son visage était ravagé d'angoisse et de nuits sans sommeil. Et d'autre chose encore. Est-ce qu'ils l'utilisent ? Qu'est-ce qu'ils lui font à lui aussi ? Je l'embrassai sur la joue.

« Je vais finir de leur donner à manger, va dormir. Je te rejoindrai. »

A ma grande surprise, il m'obéit sans protester.

Après le coucher des gosses, je du encore endurer un long et pénible dîner (personne au Nome n'était d'humeur particulièrement gaie), je rejoignis la jeune Italienne dans un des salons du Nome :

« Comme vous avez pu vous en rendre compte, l'humeur n'est pas trop à la fête.

– J'ai cru le comprendre. »

C'est avec réluctance que je lui avouai :

« Ils ont commencé à arrêter nos magiciens.

– Pourquoi ?

– Besoin de main d'œuvre magique. Il y a un canal à construire, pour relier deux mers. Vladimir témoignera contre eux.

– Mais il…

– Ils ont son nom. »

Le choc se peignit sur le visage de la gamine.

« Comment… »

Ce que je suis capable de faire quand même, pour ce maudit prêtre d'Amon.

« Ce que tu es capable de faire pour lui quand même murmura Chiara. »

Je clignai des yeux, surprise.

« Personne ne pensait qu'il se trouverait un jour quelqu'un pour t'apprivoiser ainsi.

– Pas apprivoiser, charmer, je corrigeai. »

Comme toutes les choses sauvages, il n'essaye pas des les dresser.

Tout ça n'est qu'un vaste jeu de survie.

« Tu as choisi le mauvais moment pour enfanter. »

Les enfants sont le signe, sans eux, plus rien ne fait sens.

Je peux invoquer des démons, bruler des villes, lancer les hordes du chaos sur les têtes de mes ennemis, mais je ne peux même plus nous sauver. Nous coulons verticalement dans un abîme inconnu, parce que l'humanité n'a jamais tenté le meurtre à cette échelle. Tout l'Est de l'Europe est recouvert d'un suaire mais nous ne voulons rien voir. Et en face ? En face ça ne va pas bien mieux..

Cette nuit je rêvais de deux arbres sur des collines se faisant face. L'un large, doré, un magnifique chêne germanique. L'autre plus petit, plus nerveux, un joli bouleau, long et cassant, dont les rayures semblaient autant de blessures de sang noir.


Notes historiques :

De 1931 à 1933 ont sévi en URSS une série de grandes famines faisant entre 6 et 8 millions de mort, en particulier en Ukraine, dans le Caucase Nord, dans la région du Don, autour de la Volga au Nord du Kazakhstan, en Russie Centrale du Sud, au Sud de l'Oural et en Sibérie Occidentale. En Ukraine, le Holodomor a fait et est considéré chez certains historiens comme ayant été dirigée ou empirée par l'état dans le but de briser les reste de Nationalisme Ukrainien et les résistances paysannes à la collectivisation des terres.

Dès 1928, et surtout après « la loi des cinq épis de 1932 » punissant de mort ou de Goulag toute escroquerie au préjudice d'un kolkhoze l'état mène une campagne de « dékoulakisation » soit l'anéantissement de la classe des Koulaks, les paysans riches.

Trotski est exilé dès 1928, puis quitte l'URSS en 1929. Staline se tourne ensuite vers son ancien allié de la droite du parti Boukharine, qu'il écarte du pouvoir et lance un culte de la personnalité dès 1929.

En décembre 1934, l'assassinat de Serguei Kirov est le prétexte du début des grandes purges qui toucheront l'ensemble de la société soviétique, la Grande Terreur culminant dans les années 1936, 1937 et 1938.


Traduction du russe :

Perestan', ya tebya umaliayu! : Arrête je t'en supplie.

Viydy : sors.