Dernier chapitre de la série. J'en avais quelques uns sous le coude, partiellement écrits, donc j'ai pu en poster beaucoup.

Philippe Burrin fournit dans la troisième partie de son livre la base du lien que je ferai entre l'idéologie nazie et son rapport à la fin du monde. Burrin, P. Ressentiment et apocalypse, Paris, Seuil, 2004.

Pour les liens entre néo paganisme et nazisme, voir le mysticisme nazi, la société secrète Thulé et le mouvement Völkisch.


XXXVII. Le Ventre de l'Europe (4)


Sarajevo, Royaume de Yougoslavie : 1934

Michel Desjardins

Après avoir raccompagné Anna, j'amenai Julius Kane jusqu'à Split, pour lui faire regagner le Caire par portail. Trop d'ouvertures de portail, je râlai intérieurement. On en abuse. Les portails secondaires, généralement des obélisques neufs fabriqués par des magiciens en statuaires s'usaient rapidement, à l'inverse des vieilles reliques. Le sphinx de Split n'avait pas bougé depuis deux mille ans et était en parfait état. Le reste de nos petits relais était déjà abimé et peu sûr, alors qu'ils n'étaient en activité que depuis quelques années. Et vu la pénurie de spécialistes en statuaire, il nous faudra attendre au moins dix ans avant d'en avoir de nouveaux.

Je laissai donc le reste de la maisonnée rejoindre l'île par leurs propres moyens et fis un crochet par Sarajevo. C'est là que je découvris, m'attendant devant la porte du Nome, mon Einherjar mal-aimé. Il avait gagné en carure depuis qu'il était mort. Des macchabées, j'en avais eu ma dose, aussi je ne fus pas particulièrement ravi de croiser celui-là, m'attendant devant la porte.

« Marc Ancel, je le saluai froidement. »

Ancel, tas de merde ! Nous l'appelions avec Jean. Des trucs de gamin.

« Desjardins. » Il répondit avec la même froideur, avant de me toiser. « Tu t'habilles comme un gitan. »

J'haussai les épaules. Je portai une chemise et un pantalon de lin, un gilet de couleur, et mes amulettes métalliques habituelles.

« Tu es descendu de ton au-delà pour donner des conseils de style ? »

Jean m'avait apprit sa mort au front, à Verdun comme tout le monde, il y a quelques années de cela. J'avoue que j'avais complètement oublié jusqu'à son existence. Drôle comment notre inimitié de gamin n'a jamais disparu. Je dois être particulièrement rancunier. Et lui aussi.

Nous nous étions retrouvés il y a cinq ans de cela, dans des circonstances bien particulières, je devais le préciser. Tout avait commencé comme d'habitude avec une connerie d'Alice et de Giacomo, ça avait fini en longue errance à travers divers enfers et au-delà. En fin de compte, nous nous étions retrouvé à chasser le trésor d'un dragon Slave, pour rembourser au dieu des enfers Grecs les dégâts causés dans son palais souterrain. Tous ça bien sûr pour éviter que le responsable des relations diplomatiques avec le Mont Olympe, j'ai cité Jabari Kane, ne se saisisse de ce prétexte pour m'envoyer en Antarctique. Bref, c'était une longue et complexe histoire que je raconterai à l'occasion.

« J'aimerais bien continuer cette vieille querelle, mais le temps presse. De plus je suis venu accompagné. »

Il me désigna son compagnon de voyage.

« Hannah, je reconnu la jeune femme à sa droite. Tu as grandi, je m'étonnais. »

La dernière fois où je l'avais vue, elle n'avait pas quinze ans. Sans elle, nous serions encore quelque part à errer entre la Duat, le Tartare et Nav', l'enfer Slave par delà la rivière Smorodina. Je me souvins alors que nous étions dans la rue, et qu'une longue et pénible conversation s'annonçait. Je déverrouillais la porte du Nome.

« Entrez. »

Ils ne se firent pas prier. Nous nous installâmes dans la cour, sous les palmes.

« Tu as manqué mon frère de peu, lâcha Hannah. J'ai rêvé de lui, il est en fuite. »

Les fameux rêves de demi-dieu…

« Le nécromancien…

– Un fils d'Hadès.

– Ton frère donc…

– Hariton Kostelic. Mon frère.

– Tu ne le portes pas dans ton cœur à ce que je vois.

– Est-ce surprenant ?

– C'est un Oustache ? »

Elle eut un sourire las.

« Les Oustachis considèrent que les Serbes et autres Slaves s'arrogent le pouvoir en Yougoslavie. Ils souscrivent aux thèses nazies selon lesquelles les Croates seraient d'origine germanique. Mon frère, considère que la région devrait appartenir à lui-même. »

Le 5ème Nome considère la même chose.

« Ils me fatiguent, je murmurai. A vouloir toujours la même chose.

– Le pouvoir et la gloire, prononça Marc Ancel, comme s'il disait un gros mot.

– Fais attention, m'avertit Hannah. Il te déteste. Après la guerre, il a grandi au sein d'une de ces bandes, mi monstres, mi héros déchus qui erraient dans les montagnes. Tu en as tué le chef, puis démantelé l'organisation. Du brigandage il est passé à la politique.

– Chez les ultranationalistes.

– Un Gitan de la maison de Vie qui se permet de dicter sa loi aux fils des dieux. Tu m'étonnes qu'il s'énerve.

– Vous vous mêlez de tout aussi, râla Ancel.

– Nous avions foutu le bordel en laissant Setne s'échapper. Il fallait bien le réparer.

– Certaines personnes préfèrent le chaos, constata la grecque. Kostelic est de ceux-là. Il laisserait le monde bruler avec plaisir non pour en gouverner les cendres, mais pour apprécier le spectacle. Je pense qu'il est en Allemagne. Dans mon rêve les bâtiments m'évoquaient Göttingen.

– Tout le monde se retrouve en Allemagne ces derniers temps.

– Tu ne crois pas si bien dire. Il y a une réunion de trous du cul qui se prépare grimaça Ancel.

– La forteresse, vous avez réussi à passer les protections… »

C'était moitié une constatation, moitié une question. Anna s'y connaissait, elle s'y connait en tout.

« Je suppose que les défenses dataient d'il y a 20 ans, l'époque de Setne, lui expliqua Ancel.

– Trop récentes pour ça, je le contredis. »

Matei me l'avait confirmé.

« Trop récentes ?

– Un magicien qui s'y connait en statuaire l'aide, ou bien Setne n'est pas aussi mort qu'on pourrait l'espérer. »

Voyant l'expression qui se peignait sur son visage, j'ajoutai :

« Je sais, ça me rend aussi dingue que toi.

– Tu ne le montres pas vraiment. »

Hannah eut la présence d'esprit de me couper à ce moment là :

« Setne a déclenché une guerre. Je n'hésiterai pas à dire qu'il est un plus grand danger pour l'humanité qu'aucun dieu n'a su l'être jusqu'à présent. Où est-il? »

De retour dans l'autre monde, j'eus envie de répliquer, mais je m'interrompis net, sentant bien la connerie de cette declaration. L'autre monde était vide, le trône renversé. Nous n'avons plus d'au-delà. Où vont les morts ?

« Le chaos vient de vous, de vous en premier lieu. » Me dit Ancel, qui semblait comme à son habitude avoir lu dans mes pensées.

– En l'absence de dieu des morts, qui gouverne votre au-delà ? ajouta Hannah »

Vous le savez bien pourtant, vous avez vu comme moi l'état de la Septième demeure.

C'était mot pour mot la question que j'avais posée à Thomas Huysmans, dans la salle secrète du 77ème Nome, après avoir enfin échappé au multivers. Il ne m'avait par répondu que par une formule évasive :

« Disons que nous autres nécromanciens y mettons un peu d'ordre de temps à autre. Juste assez pour que l'édifice ne s'effondre pas. »

Thomas Huysmans avait lui-même un air fantomatique, une peau laiteuse un peu verdâtre, des yeux verts comme de la mousse.

« Ce que tu as vu, ne le répète jamais. – Sinon ? – On t'arrachera la langue. »

Je n'ai jamais compris si c'était là une métaphore ou non. Un drôle d'homme lui aussi. Il m'avait interpelé, alors que je m'apprêtais à rentrer :

« Nous ne sommes pas l'ennemi, tu sais ? »

Alors pourquoi avoir tenté de m'enterrer dans une fosse ?

Pourtant il y avait de la sincérité dans les yeux de Huysmans, comme j'en avait rarement vue.

« Iskandar te fais confiance. Obéis aux lois de la Maison de Vie, respecte tes ainés, et tu seras traité comme ses autres membres. Un parfait magicien. Un égal.

– J'ai donc besoin d'être parfait pour être votre égal ? »

Comment suis-je censé expliquer le Per Ankh à d'autres quand je ne le comprends pas moi-même ?

« Je ne sais pas. » je répondis sincèrement à la sang-mêlée.

Et le peu que je sais, je n'ai pas le droit d'en parler. Un magicien comme Setne peut-il ressusciter à sa guise en l'absence de dieu des morts pour le garder ? Que feraient les autres Panthéons ? J'ai tellement l'habitude de traiter avec des magiciens, que j'en oublierai presque que les autres dieux sont des personnes conscientes, agissantes…

« Tu es pourtant chef de Nome…

– Non, tu ne comprends pas, je dirige un avant poste de la Maison de Vie, d'où j'exécute les ordres qui me sont donnés.

– Et le peu que tu sais, tu ne le diras pas, avant d'être sûr de ses implications. Je ne t'envie pas Desjardins, on m'a dit que pour les autres Égyptiens, du venais d'une famille de pouilleux. Je suppose que certaines choses ne changent jamais. Laisse tomber Hannah, on ne peut pas plus compter sur lui que sur les autres. »

Hannah l'ignora complètement, ce qui m'arrangeait bien.

« Le Chancelier… il a rallié les tribus germaniques. Demi-dieux et autres… Et certains Einherji sont sensibles à ses mots… Les nazis… Ils s'attribuent un rôle de prophète. L'apocalypse est pour la révélation de la lutte finale dans laquelle l'humanité est selon eux engagée. Ils préparent la guerre. Ce n'est plus de la politique, c'est de la religion. Ils accordent à leur idéologie guerrière un schéma apocalyptique. Ils arrêtent les communistes depuis l'incendie de janvier, le feu du Reichstag. Ce sont des Einherji gagnés à la cause qui les interrogent. Ils ne se contentent pas de militants, ils traquent les magiciens Slaves…

– Est-ce vrai Ancel ? »

Celui-ci eu la réaction que j'escomptai le moins. Il mit sa tête entre ses mains.

« Je ne sais plus quoi faire. »

Un poids tomba sur mon estomac. Pour que Marc Ancel s'abaisse ainsi devant moi, la situation ne pouvait être que gravissime.

« Ils invoquent les dieux ancestraux, une partie de la SS pratique le paganisme. Les nazis viennent de sociétés secrètes, infestées de spiritualité. Et tu connais bien les dieux… Tout ce qu'ils veulent c'est être vénérés. Ils sont ce que les croyants font d'eux.

– Ce sont leurs terres ancestrales, aux dieux du Nord, Germaniques et Vikings. Pour la première fois depuis mille ans, ils ont l'occasion de faire revivre leur grandeur. »

Les Germains et Vikings étaient les mêmes divinités, à deux détails près, plus proche même que les Grecs et Romains.

« C'est un mouvement général, de plus en plus d'hommes croient que le Ragnarök est sur nous. Ils pensent que le monde est faussé et perverti par des sectes obscures. C'est une idéologie qui court à la fin du monde

– Qui affronteront-ils?

– Les dieux Slaves d'abord, les Latins aussi, le monde entier ensuite. Ils rêvent d'êtres purifiés par un ultime combat.

– C'est tellement…

– Idiot ? Futile? Il ne peut y avoir qu'un seul arbre de vie. » Murmura la jeune fille.

Avec ses cheveux bouclés, sa peau légèrement mate, Hannah aurait pu être l'une de mes cousines. Elle me semblait à bout : ses yeux étaient largement cernés, son teint fantomatique, aussi gris que le fer de l'étoile de David qu'elle avait comme toujours au cou.

« Nous entrons en résistance, elle murmura. Contre le régime, contre les dieux du Nord, et contre mes demi-frères surtout. »

Le pluriel ne me ravit pas.

« Il y en a d'autres ?

– Juste les jumeaux Hess. Il y a toujours peu d'enfants d'Hadès, et encore moins qui survivent. Les autres demi-dieux ne nous aiment pas vraiement. Helga et Hans sont très jeunes, mais ils font déjà parler d'eux… Leur beau-père est Rudolph Hess.

– Le Dauphin d'Hitler.

– Et le troisième personnage du régime. Je pense que Kostelic est allé se réfugier auprès d'eux.

– Qu'attendez-vous de moi ?

– Un abri, elle dit. Cette maison est cachée, et les autres Nomes peuvent nous lâcher à tout moment. Lehman nous a dit qu'il te faisait confiance. »

Bien étrange ça. Lui et moi nous vouions une animosité réciproque. Je ne comprenais pas ce qui l'obsédait autant chez Hannibal, mais qu'il rejoigne un mouvement de résistance souterraine ne m'étonnait pas. Et pourtant il a la gueule parfaite du nazi. Mais je suis injuste, ce n'est pas un nazi, juste un sale Boche.

« Pourquoi Hannibal… je commençai. Je devrais lui écrire, si le nécromancien est sur son territoire, c'est sa responsabilité de le mettre aux arrêts.

– Hannibal, Rome, je ne sais pas où tu étais, mais tous jouent un jeu trouble. La nouvelle Rome veut sa revanche, et le monde, et l'empire… On l'a déracinée de l'Italie où elle voulait s'étendre. Elle fera tout pour reprendre ses terres ancestrales. Quant à Hannibal, je ne sais pas pour lui, mais je pense qu'il n'a plus grand-chose à voir avec l'homme que tu as connu un jour.

– La réunion des trous du cul, c'est une bonne formule, je grimaçai. Tu penses que tes frères pourraient partir en guerre contre l'Olympe eux aussi ? »

Hannah haussa les épaules.

« Facilement, ils font ça tout le temps. Ils sont déjà en guerre larvée avec Orsini sur la question Autrichienne. Il est au cœur de ces nouveaux réseaux de résistance. »

Orsini en bon demi-dieu se mêlait de politique mortelle. Malheureusement, il n'avait plus de pays à la hauteur de ses ambitions depuis que l'empire Austro-Hongrois avait implosé de l'intérieur. Après l'échec de sa lutte contre le fascisme, le départ des Légions vers l'Allemagne, abandonné par le Huitième Nome réconcilié, il était rentré en Autriche. Cette dernière avait, sous l'égide de Dollfuß, à son tour basculé dans le fascisme. Pour résister aux pressions d'Hitler, voulant annexer le pays, elle faisait front commun avec l'Italie Mussolinienne et la Hongrie. Au début de l'année, le pays avait connu une mini guerre civile lors de la répression du parti socialiste. Puis était venus une tentative manquée de Putsch du parti Nazi Autrichien et l'assassinat du Chancelier Dollfuss. Une partie de la population Autrichienne voulait rejoindre la Suisse ou l'Allemagne. Comment se consoler d'être devenu si petits, eux naguère héritiers de Charles Quint et des Habsbourg ? Et l'annexion de l'Autriche était inscrite dans le programme du parti Nazi Allemand. Le Nome de Vienne, confronté à ces difficultés avait cessé depuis longtemps de nous causer des problèmes. Des problèmes ils en ont assez. Est-ce qu'Hannibal va réclamer la fusion des Nomes si l'Allemagne annexe son voisin du Sud ?

S'il fallait en croire Alice, Orsini avait rejoint le parti fasciste du Front Patriotique de Dollfuß. Encore un qui retourne sa veste. Il leur faisait la guerre il y a cinq ans de cela. Enfin, je suppose que les fascistes Autrichiens sont ironiquement le seul rempart qu'il reste face à une possible annexion nazie. Apparemment, il était en même temps en train de mettre en place des réseaux de résistance, recrutant entre autres des anciens membres de la bande païenne de Jean. Il a démantelé son réseau, l'a fait passer hors la loi pour en prendre le contrôle. Pas sûr que l'autre se laisse faire.

Orsini se rêvait probablement en sauveur, en nouveau Napoléon. Ils sont tous comme ça, Nazis fascistes, socialistes, ils veulent sauver le monde. Cela justifie tout, tous les actes. Alice a bien choisi elle, mieux vaut une gloire artistique que devenir un grand Homme. On se souviendra d'elle pour les bonnes raisons.

« Tu lui fais confiance ?

– Non, mais je suis prête à collaborer avec lui. D'une frontière à l'autre nous avons le même ennemi. Et il n'est pas antisémite. Mais je te fais confiance à toi. Orsini rêve d'une guerre de libération qui dévoilerait sa valeur et ferait chuter les dictatures. Toi, tu ne vas en guerre qu'à contre-cœur.

– Et celui-là, tu t'en portes garante de celui-là ?

– Hé ! protesta Ancel.

– Oui, elle fit dans un souffle.

– Alors j'ai confiance en toi. Ce toit est à vous. »

Quelque chose comme de la reconnaissance brilla dans ses yeux bruns.

« Tu as l'air épuisée. Tu devrais rester pour la nuit.

– Je ne dors plus, elle avoua. Sinon je rêve d'hommes vêtus de noir qui rédigent des lois. »

Elle le leva, et se dirigea vers la porte.

« Nous nous verrons à Prague, dit-elle à Ancel. Merci encore, elle s'adressa à moi. Je te ferais transmettre un liste des personnes du réseau, ceux à qui on peut se fier. »

Elle quitta ensuite le Nome, sa silhouette se fondant dans les ombres. Je demeurai seul avec Marc Ancel.

« Pourquoi ils n'aiment pas les fils d'Hadès ?

– Chacun son truc. Vous, vous n'aimez pas les magiciens rouges. »

Et ça non plus, je ne l'ai jamais bien compris.

« Ce qui les amène à créer des contres-états, je soupirai. »

Système de débiles.

« Tu t'es amolli ici, dans ton petit coin de paix.

– La paix, j'eus un sourire las. Nous avons mis bien des années à l'avoir.

– Tout jardin commence par l'arrachage de plantes. Tu as fini ta petite expérience. Le territoire est pacifié. Tu t'attardes maintenant. Rentre à Paris.

– Ça ne dépend pas de moi, crétin.

– Stavisky, ça te dis quelque chose ?

– De l'antiparlementarisme, on en a depuis la Commune, depuis bien avant même.

– Rentre à Paris, trouve Jean et achève-le. Avant qu'il ne nous porte un malheur plus grand encore.

– Et toi? Puisque tu es si pressé de tuer un homme, charge-t-en !

– Je suis un Einherjar, ce serait un acte de guerre. »

Et moi ? J'eus une pensée lasse. Ce ne sera pas un acte de guerre peut-être ? Mais contre qui ? L'Olympe l'a abandonné, ses alliés l'ont trahi. C'est un homme seul et acculé.

« La Maison de Vie te couvrira. » ajouta Ancel, comme s'il avait lu mon doute.

Oui, et qui me couvrira de la Maison ?

« Si tes dieux sont favorables à une Allemagne puissante, cela fait-il de toi un traitre ? je lui demandai à la place. S'allier avec des Grecs, des Juifs, contre d'autres Einherji ?

– Je suis mort pour la France, mort sur un champ de bataille abreuvé du sang de mes camarades. Et voici qu'à peine j'ai rouvert les yeux, une Valkyrie m'a saisi, et que je suis passé au service des Dieux germaniques. » Il cracha par terre. « Quel déshonneur !

– Ta famille vient de Lorraine, non ? Tu as du sang allemand. Il y a eu les grandes invasions aussi, la présence des dieux Germains en France est ancestrale.

– Et alors ? Après l'invasion des allemands en 70, ma famille a fui la Lorraine. Toute ma vie j'ai été un Républicain fervent. C'est une comédie, et je refuse d'y prendre part.

– C'est toi qui me fais pitié Ancel. Ton au-delà n'offre aucun repos, ce n'est qu'un long esclavage.

– Les Nordiques appellent ça le paradis : la guerre éternelle, le combat permanent, la bouffe et la boisson ! »

Je bénis brièvement le Dieu catholique de mon enfance de m'avoir fait naitre sous le regard de l'Égypte. Tu m'étonnes que Jean se soit soulevé contre ses dieux. Il fait bien, tant qu'il est vivant. Mais si les enfants d'Hadès eux aussi se dressent contre l'Olympe, ne risque-t-il pas de les rejoindre ?

« Jean n'a pas… il n'est pas….

Est un crétin crédule, acheva Ancel. »

Je serrai mes poings de colère. Jean et moi avions beau être ennemis, cela n'autorisait pas le Nordique à s'exprimer ainsi.

« Ou il les rejoindra, ou bien ils l'élimineront. Ils ont probablement tué Arthur Chase de la même manière.

– Pourquoi ils auraient fait ça ?

– C'était un espion russe. Il a combattu avec les autres Slaves, sous les ordres du 18ème Nome pendant la guerre. Si tu veux mon avis, une bombe dans la nacelle, et hop.

– Je ne sais pas… Elle m'a dit que c'était l'œuvre d'un dieu. Et puis elle est repartie.

– Qui ça elle ? »

Je me grondai intérieurement, ça ne regardai pas Ancel. Jelila avait débarqué un soir chez Esme, échevelée et le regard fou. « ¡Muerto! ¡Está muerto! » J'avais entendu dire qu'on l'avait plus ou moins bannie de sa famille. Un gosse hors mariage. Il pourrait être de lui. Qui aurait eu avantage à s'en débarrasser ? Si elle l'avait épousé, l'enfant ne serait pas un bâtard.

« Enfin qu'importe, il reprit, sa mort s'est fait ressentir de toutes parts. Il nous connaissait tous, tu comprends ? Et maintenant, il est parti. Il avait trop de secrets.

– Le monde entier avait une bonne raison de tuer Chase, j'achevai. Tu comptes rester longtemps ? Ou je peux civilement te foutre à la porte ?

– Pas d'inquiétude, je ne vais pas t'imposer ma présence plus longtemps. Bon dimanche Gitan. »

Enfin débarrassé, je fermai le Nome et empruntai le portail d'appoint qui reliait directement notre Nome à Split, le portail central. De là, je n'avais plus qu'une demi-heure de bateau jusqu'à l'île. Giacomo était en train de remettre en place la table de la terrasse après la leçon d'escrime de Jeanne. Il me fit signe de le rejoindre :

« Michel, viens voir… Voilà pourquoi la forteresse était déserte. Ils étaient en France. Ils ont tué le roi. »

Je lui pris le journal des mains. Pendant qu'il me servait le café, je lu l'article qui décrivait en détail l'assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie en visite à Marseille. Apparemment les Oustachis s'étaient alliés avec l'organisation révolutionnaire intérieure macédonienne, à laquelle appartenait le nationaliste bulgare qui avait tiré. Louis Barthou, le ministre français des affaires étrangères était mort également. Je reposai lentement le journal sur la table et repris ma tasse de café. Giacomo guettait ma réaction.

« Le 14ème doit être sur les dents… Et le prince n'a que 11 ans, ils vont devoir mettre en place une régence.

– Ca ne te fait ni chaud, ni froid.

– Je n'ai jamais porté les monarchies dans mon cœur. Et je n'ai aucun problème avec les régicides. »

Je reposai la tasse sur la table. Combien de cafés j'ai bu à cette terrasse en lisant des nouvelles du monde ? Je chassai cette pensée et regardai mes ongles. Un peu de terre était restée fichée sous les cuticules. Je me mis à la gratter. Quand même, l'autoritarisme, c'est comme une grande vague. Au moins, en France, la République est toujours debout.

« Ce qui m'inquiète, c'est que ça soit les Oustachis qui l'aient fait. Et que leurs rangs comptent un certain fils d'Hadès. Cela m'empêchera certainement de dormir.

– Je ne sais pas quelle collusion m'inquiète le plus. Celle des demi-dieux et des mortels ou celle des Panthéons entre eux ? Mais après tout, les deux ont toujours existé.

Je secouai la tête, pensant à Ancel.

« Je crois que le monde est cassé depuis la guerre. Et je ne sais pas bien quoi faire des morceaux. »

Je racontai à Giacomo ma rencontre avec l'Einherjar et la fille d'Hadès.

« Tu as quoi ?

– C'est juste un toit.

– Tu fournis un local aux ennemis des Germains, et de Rome, et d'Hannibal ! Tu n'as pas assez d'ennemis déjà ? Tu t'ennuies c'est ça ?

– Giacomo… Je ne peux pas me cacher éternellement. Et tu fais un peu vite le saut des Germains vers Hannibal et Rome.

– C'est le nécromancien, c'est ça ? C'est ta maudite bonne vieille culpabilité catholique ? Tu cherches à sauver ton âme ?

– Arrête… J'ai pas la tête à ça. »

Il se leva d'un bond et se mis à marcher de long en large sur la terrasse, en grommelant et gesticulant :

« Hannibal a invité les Légions sur les terres du 16ème Nome, et maintenant, plus que jamais il doit maintenir sa position coûte que coûte. Les Germains vont chercher à évincer les autres Panthéons. Pourquoi tu crois que son Nome prospère? Ils ont forcément un accord. Le bond est vite fait.

– Tu n'as que du vent, et tu fais des bonds logiques. Oui, il veut probablement se servir des Légions comme contrepoids à a puissance Germanique, et après ? Ça ne fait pas de lui un nazi.

– C'est un fils de Narmer, tu crois que ça ne lui parle pas ces histoires de restauration ?

– Comme tant d'autres familles au sein du Per Ankh.

– Ah oui, et tu ne les trouve pas fêlées elles aussi ? C'est un homme désespéré, il est prêt à tout. Et puis, il y a quelque chose qui cloche, tout est tellement parfait chez lui : un négociateur, un chef, un soldat, un amant légendaire… Mais au final, au final ce qui s'est passé… »

Sa voix se brisa comme s'il avait réalisé quelque chose au milieu de sa tirade.

« Ils disent qu'Alma Kane a sauté.

– Qui ça ils ? »

Il ne répondit rien

« Giacomo, tu ne peux pas toujours parler à demi mot. »

C'est tout un art, avait dit Anna. Pratique-le !

J'ai l'impression de ne jamais les comprendre, et pourtant j'essaye. Mais les magiciens et moi nous parlons deux langues différentes. Ils parlent en symboles et je parle en règles logiques. Quand ils disent rouge je pense à la couleur, et ils pensent à des réseaux de personnes, de sortilèges, de dangers et de signes. J'avais repris cette vieille habitude des années d'avant guerre de distinguer les magiciens de moi. Nous, je me réprimandai. Et tu as encore beaucoup de choses à apprendre.

« Le garçon là, Julius Kane…

– Qu'est-ce que vous avez tous avec lui !

– Mes intuitions payent toujours. Il a la mort accroché à ses talons. Sa mère l'avait aussi.

– C'est un enfant, et vous êtes tous là, comme des charognards, à tourner dessus sa tête ! Vous devriez avoir honte. »

Il haussa les épaules peu convaincu.

« Tu vois, tu ne m'écoutes jamais. J'essaye de t'expliquer des choses compliquées, mais ça te passe par-dessus la tête.

– As-tu une idée de ce que ça fait, de grandir avec mille yeux attachés à ta tête ?

– Arthur, il avait un peu de ça aussi, mais différemment. Du destin triste, tu comprends ? »

Je pensais à Chase dans son dirigeable en feu. Je tentai de changer de sujet.

« Ancel accuse les panthéons germaniques. Ils auraient eu intérêt à le voir disparaitre. C'était un espion russe non ?

– Le connaissant plutôt un agent double. Voir triple. Mais les Germains… Je ne sais pas, ça ne colle pas… »

Il s'interrompit, s'étant manifestement souvenu d'une chose :

« Il y a un magicien errant qui te cherchait. Il y a une semaine de cela, avant notre expédition. Affilié aux Hogan je crois.

– Et tu l'as...

– J'étais avec le gamin Kane, bien sûr que je l'ai envoyé bouler.

– T'es pas croyable ! Et si c'était important ?

– Si c'est important, il reviendra. Je n'aimais pas sa tête. Ça pourrait être un assassin, ou un espion, ou encore…

– Mais tout le monde est toujours un assassin avec toi ! Ou un traitre, ou un…

– Et tout le monde mérite toujours d'être écouté selon toi ! Et tu finis toujours, dans les embrouilles des autres à mettre ta vie en jeu ! Et les gens continuent de venir te demander de l'aide parce qu'ils savent que tu l'accordes.

– C'est pour ça que tu m'as menti ? Parce que je mets ma vie en jeu ? Et qu'elle n'appartient qu'à toi, c'est ça ?

Menti ? Menti sur quoi ? Menti quand ?

Tout va bien au Nome, rien à signaler. Pourquoi alors Milos m'écrit deux jours plus tard pour me dire qu'un type qui me cherchait s'est fait assassiner la nuit même ? Un magicien errant qui comme par hasard t'a adressé la parole la veille ! »

Il se figea, et contempla ses pieds.

« Ce n'était pas moi, murmura-t-il.

– Mais tu sais qui c'était ?

– Des suppositions, rien d'autre. Je ne t'ai pas menti ! Je t'ai juste… J'ai juste…

– Oublié ? »

Ma bonne vieille colère revint grogner en moi. Je me levai d'un bond.

« Ça ne sert à rien de parler alors ! »

Au moins il y a une personne, une personne qui ne me raconte pas de bobards ! Alice était à l'étage. A peine revenue de Vienne elle faisait déjà ses valises dans sa chambre. Je lui trouvai l'air fatiguée. Un peu de poudre cachait un reste d'hématome sur sa tempe.

« Vous vous êtes encore battus ?

– Bonjour à toi aussi.

– C'est un malade.

– Je ne suis pas mieux.

– C'est quoi ce genre d'excuse ?

– Sérieusement, si j'avais besoin d'un commentaire, ce n'est pas à toi que je m'adresserai. Ca ne t'est jamais arrivé de te battre avec Giacomo?

– Si, mais plus depuis des années. Quand on a un problème on se soigne.

– Pour ça il faut du temps, vous vous avez des siècles. Pour nous autres mortels, les années sont plus rares. »

Je m'arrêtai net. Alice mentionnait de plus en plus souvent son âge. Peut-être était ce le depart récent de Louis, peut-être ces nouvelles rides qui attaquaient le bord de ses yeux. J'abandonnais immédiatement la conversation, je n'avais pas le courage d'aborder dès le matin l'éventualité de son vieillissement. Alice était immortelle dans mon esprit, les choses étaient mieux ainsi.

« J'espère que Louis va bien, elle murmura.

– C'était son choix.

– Oui, mais pas le mien. »

Que lui dire ? Qu'on va prendre soin de lui à la Colonie ? Qu'il ne court pas de danger ? Alors que les fils des Trois Grands sont à couteaux tirés ?

« Tu t'en vas ? »

Je me rendis compte que j'avais une boule dans la gorge.

« J'ai une série de concerts aux États-Unis. Ca fait des semaines que j'en parle.

– C'est juste passé très vite. Je pensai que tu t'arrangerais pour attendre Louis, il doit rentrer dans une semaine. »

Elle marqua une pause. Sa robe lui échappa des mains et se déplia sur le plancher. Je la ramassai et la rangeai pour elle.

« Je crois qu'il me déteste.

– Je crois que comme tous les enfants de son âge, il fait sa crise d'adolescence et déteste ses parents.

– Non, tu ne comprends pas… Il m'a dit... Je l'ai vu cet été, il a été avec des demi-dieux, d'autres qui connaissent mon passé. Ils ont du lui raconter… Je ne sais pas ce qu'ils ont été lui raconter.

– Il comprendra, laisse lui juste le temps.

– Le temps, toujours le temps… »

Elle leva les yeux de ses affaires et me jeta un regard en coin.

« Bah t'en tire une tronche ! Qu'est-ce t'as ? »

J'haussai les épaules.

« Vous vous êtes disputés.

– Il me ment, et ça n'arrête pas.

– Il t'aime, c'est pour ça.

– Génial, ça fait vachement sain comme relation dis moi. »

Alice referma d'un coup sec sa valise.

« Tu t'attendais à quoi avec les vies qu'on mène ? Ne cherche pas la perfection. Tu veux toujours changer les choses. »

Elle alla jusqu'au secrétaire et en tira une enveloppe.

« Regarde j'ai retrouvé une photo en rangeant mes affaires. »

J'y jetai un œil. C'était un cliché du cabaret. Tom Baptiste posait devant la façade, avec quelques musiciens. La phographie avait du être prise à l'occasion d'une visite des Robba, je reconnu mes oncles et quelques cousines. Je me souvins que je n'avais pas vu mes lointains cousins depuis des années.

« Je voulais passer en France, voir Aimé et sa famille. J'ai complètement oublié.

– Tu devrais y aller. Il se fait vieux.

– Il a eu une petite fille je crois. »

Aimé Robba était le cousin germain de ma mère, mais il avait été élevé comme son petit frère. C'était lui qui m'avait appris à aimer la musique. Mon père ne le supportait pas, mais il n'avait jamais supporté la famille de ma mère. Des maquignons et des mendiants.

« Garde-là, me proposa Alice. Et pense un peu à eux. »

Je déteste ma famille Manouche, j'ai pensé. Ils ont des mœurs médiévales. Mis à part Aimé, aucun d'entre eux n'a voulu nous aider avec ma mère. Elle a bien fait de se barrer de chez eux adolescente. Je mis la photographie dans ma poche, à côté de celle du Boche de Verdun. Mais je déteste encore plus les gens qui en disent du mal.


Notes Historiques :

Le roi de Yougoslavie Alexandre Ier a été assassiné le 9 octobre 1934 à Marseille par un nationaliste Bulgare, apparemment avec l'implication du mouvement Oustaché.

L'affaire Stavisky, en janvier 1934, du nom d'un escroc apparemment associé à des membres du gouvernement, fut d'une ampleur comparable à l'affaire du Panama et déboucha sur de violentes émeutes antiparlementaires en France, menées en entre autres par l'Action Française et les royalistes.