XLII. Les nuages étaient rouges… (2)
Giacomo Bellini
Rome
Le sombre fronton de la chapelle se détachait en contrejour sur le ciel clair et dur. Un soleil aveuglant me fixait de derrière la croix massive. La tête me tournait. L'effet de la liqueur se mêlait à la légèreté causée par la perte de sang. Mon bras était encore endoloris et raide, malgré le bandage et la potion. D'une main j'effleurai ma blessure à travers le tissu. Une douleur vive me fit grimacer à l'instant et je pris une autre gorgée du brandy aux poires que je tenais à la main. La terre sous mes pieds brulait, mais peut-être était ce juste mon imagination. Dans un réflexe enfantin, j'effectuais le signe de croix avant d'entrer dans le lieu sacré.
La fraicheur de la chapelle était un soulagement. Je poussais un grand soupir. Des flots de lumière colorée traçaient de larges fresques lumineuses sur le sol de pierre sombre. Je m'avançai en titubant dans l'allée. Je me laissai enfin tomber sur un banc et admirai l'autel de pierre brute. On était loin des fastes Renaissance et des ornements du Vatican. Mais à vrai dire, j'étais peu sensible à l'architecture et m'occupai plutôt de vider la bouteille avec application. Une fois vidée, j'étouffai un hoquet et la laissai rouler à terre avec regret.
"Figlio mio, m'interpela une voix. "
J'entrevis une ombre du coin de l'œil, entendis un froissement de tissus. Un homme en soutane noire, qui lui donnait l'air d'un corbeau, passa rapidement à ma droite et fit un geste de sa main, avant de s'enfermer dans le confessionnal. Après tout, pourquoi pas? Je dévisageai le meuble de bois sombre. Je me levai, trébuchai et m'agrippait in extrémis au dossier d'un des bancs. Je repris ma marche et me laissais finalement tomber sur l'un des bancs du confessionnal. Le souffle du prêtre me parvint à travers le grillage.
"Sembra che tu abbia un'anima pesante, figlio mio. Ma il Signore ascolta e perdona.
- Non ho niente da confessare, è troppo tardi.
- Non è mai troppo tardi. Pensa al buon ladrone sulla croce.
- Il avait péché par le vol et le crime, et le seigneur lui remit ses péchés, oui. Amen je te le dis, tu seras ce soir avec moi au paradis. Hé oui, mon père et que faire donc de mes péchés? Quel est donc le châtiment pour le fratricide et pour la sorcellerie?
- Prononce l'acte de contrition.
- C'est inutile.
- Ne doutes pas de la puissance de Dieu, doutes tu réellement que la noirceur de ton âme n'est pas à la mesure de la profondeur de sa miséricorde?
- Je pisse sur ton dieu prêtre. Je suis un fils de Baal. "
Je me levai d'un bond et ouvrit grand les portes du confessionnal. Le prêtre se recroquevilla voyant mon air dément.
"Je suis de l'ancien sang, fils des rois Hyksôs, bien avant que vos prophètes ne foulent les déserts et ne s'adressent aux foules. Je je revendique ces lieux à présent, ancien sanctuaire païen, je les reprend au Dieu unique. "
De ma main valide j'attrapai le prêtre par le col de sa soutane et l'arrachai au confessionnal. Il chut avec un bruit sourd sur le sol de pierre.
"Ce qui était consacré, je le déconsacre, et toi, dehors, si tu ne veux pas participer au festin."
Le prêtre se leva et partit en courant, l'horreur dans ses yeux comme s'il avait vu l'enfer lui-même. Je me redressai, mon cœur tambourinait dans mes tempes. Il me semblait que sous toute la voute éclataient des rires déments.
"Baal, écoute moi maintenant! "
Je pris autant de cierges que j'en trouvais, les fit tous fondre avant d'user de la cire pour tracer deux larges cercles. J'étais en train de briser l'un des plus grands tabous de la Maison. je m'en moquai bien.
"Baal, Maître de l'Egypte et du Levant, Père de tous les Hyksôs. Seigneur rouge aux faces doubles, maître du désert, roi de l'orage, souverain de guerre, entends mon appel et réponds à mon invocation. Je décline tous tes noms à présent: Setesh, Seth-Montou et Seth-Amon !"
Les rires explosèrent de toute part, chaotiques, sans mesures, avant de s'imbriquer peu à peu l'un en l'autre. Les beaux vitraux volèrent en éclat et retournèrent à leur état premier. Au milieu de la tempête de sable, une forme s'assembla et un homme de feu se matérialisa dans le cercle près de l'autel.
"Sutekh "
Seul le rire me répondit.
"Sutekh, quand je t'ai fait entrer il y a des années de cela au sein du palais Bellini, tu as passé un accord avec ma grand-mère. Quels étaient tous les termes de cet accord?
- Giacomo Bellini, quel plaisir! Tu ne m'as pas gardé le prêtre? Ce n'est pas du tout comme ça qu'on accueille un dieu, voyons, il faut bien une petite collation!
- Occupe toi de me répondre?
- Pourquoi donc? Sans mon nom tu n'as aucun pouvoir. Je suis venu de mon plein gré, je peux aussi bien repartir. "
C'était vrai et je le savais. Mais je n'avais aucun autre espoir.
"Tes mains sont rouges. "
Je baissai les yeux. Mes doigts étaient tachés de brandy et un filet de sang coulait dans ma manche.
"Félicitation pour le fratricide! Ca libère d'un poids non?
– Tu le sais bien toi!
– Quel Hôte tu aurais fait!
– Je n'aurais jamais du te laisser entrer.
– Agir avant de réfléchir, je connais ça aussi. Ne t'en fait pas, j'aurais trouvé quelqu'un d'autre. "
J'inspirai à pleines narines.
"Tu pourrais dire merci pour le coup de main, j'ai failli y laisser des plumes.
- Le coup de main?
- Le pont, les nuages, tout ça… Hier soir j'étais ta bonne fée. A défaut de berceau, je viens bénir ton tombeau. Bon parlons collation maintenant."
Il pointa du doigt la bouteille vide.
"Tu ne m'as pas attendu dis donc. Tu es tombé bien bas.
– Arthur Chase, je murmurai les yeux embués. C'était toi aussi? Pourquoi ? Pour les noms qu'elle a demandé ?
– C'était assez joli, il a suffit d'une étincelle, et la nacelle est tombée du ciel. Tu vas me pleurer dessus ? Pourquoi enfreindre les lois les plus graves de la Maison de vie si tu connais déjà les réponses?
– Rend moi les noms alors, les noms échangés.
– Tu sais bien que les choses ne marchent pas comme ça. Va me chercher du vin. Je sais qu'il en ont, ils l'utilisent dans leurs petites cérémonies. "
Obéissant, je me dirigeai vers la sacristie pour aller chercher les bouteilles de vin de messe. Je compris mon erreur à l'instant où je quittais mon cercle protecteur. Mais le seigneur de la foudre ne me réduisit pas à néant, il éclata juste de rire me voyant détaler.
"Allons Bellini, nous nous connaissons bien, nous passons notre temps à nous rendre service. Sympathique le coup de main de l'autre fois, avec les deux mouchards. Les Kane et Menshikov vont peut-être partir en guerre civile tant qu'à faire! Ca nous ferait des vacances."
Je revins les bras chargés de bouteilles que je fis rouler une à une jusqu'à lui. D'un coup de dent, il fit sauter le bouchon de l'une d'entre elle et se mis à boire à même le goulot.
"Quel festin, il rit. Bacchus a bien choisi son domaine."
Je pensai à Alice et Michel qui s'étaient un jour cachés dans l'église pour goûter du vin de messe. J'aurais aimé les avoir connu enfants. J'aurais aimé l'avoir connu toute ma vie. Mon cœur se noua.
"Tu ne serais pas venu si tu ne voulais pas quelque chose de moi.
- Correct.
- Une vie pour une vie alors. Rend moi le dernier nom. "
Set sourit, ou ce qui ressemblait à un sourire derrière le masque de feu.
"J'y consens, mais moi seul pourra dire quand ta vie aura été usée jusqu'au bout."
Gravement, je hochai la tête.
"Il existe un endroit sur terre, un endroit qui est gardé même de mon hôte. Tu vas t'y rendre pour moi.
- Où ?
- Le Vatican. "
oOoOoOo
C'est l'endroit le plus prodigieux et le plus triste au monde. Triste parce que l'obélisque est surmontée d'une croix, et que les prêtres vinrent fermer nos temples trois fois millénaires. Beau pourtant parce que l'humanité a cru toucher ici l'éternel, et que le divin s'est fondu dans les chefs d'œuvres incomparables, inégalables qui parsèment les murs. Chaque pierre ici est une histoire d'amour et de philosophie. Saint Pierre est devant moi, plus magnificiente que le Hall des Âges ou le trône déserté d'Osiris, sans pareille.
Chacun de mes pas était une folie, chaque minute me rapprochait du désastre. C'est parce que nous sommes des Sethiens. Blesser les personnes que nous aimons et commettre toutes les félonies pour les reconquérir. Je me répétais les mots d'Anna comme une comptine d'enfant.
La sueur dégoulinait dans mon dos, mais je passai les enceintes. Je déambulais de couloir en couloir, évitant les gardes, cherchant les salles des archives. Je passais ensuite la moitié de la nuit à fouiller la bibliothèque du 200ème Nome, à chaque geste un peu plus fébrile.
« Il n'est pas là mon fils. »
Je sursautai et me retournai. A l'autre bout de la pièce se tenait une silhouette vêtue d'une robe écarlate d'où dépassaient deux petits chaussons rouges. Je mis un genou à terre.
"Monsignore Mezzofanti.
- Suis-moi."
je suivis le secrétaire du 200ème Nome et nous remontâmes le long escalier de marbre qui menait à un salon privé. Il m'y fit entrer et referma la porte derrière moi.
"Tu n'es pas le premier à être venu.
- Qui ?
- Les anciennes familles sont après le parchemin. Le Huitième Nome fait pression de même.
- Desdémone ? "
Que veut elle encore? Ils ont profané la tombe, je répétai et la terreur ploya sur moi. Les morts ne peuvent ils donc rester morts?
"Nous ne l'avons pas, depuis un siècle! Il y a eut ce général, Bonaparte, la guerre d'Italie de 1796. Quand les Français ont pris la ville, ils ont tout pillé, tout retourné. Le parchemin est parti avec eux.
- A Paris, il doit être à Paris alors. "
Le cardinal secoua la tête. "
"Quand les Russes ont occupé Paris, en 1814, Menchikov l'a cherché, il a tout fouillé, retourné chaque pavé de la ville, mais rien. Disparu comme de l'air. "
Je dois le trouver. Je n'osais imaginer ce qui se passerais si je ne le trouvais pas. Ils mettront la main dessus. Qui étaient ce ils? L'autre hôte, les autres dieux. Je les veux tous ensemble, disait Iskandar. Il restait une possibilité, une chance infime d'accomplir cette tâche.
"Je ne vais pas te retenir, fit le cardinal. Je ne suis pas un combattant.
- Que vas tu dire à Desdémone?
- Un Bellini en rupture de ban. Tu penses que je ne me doute de rien? Je vois bien qui tu sers. Prend garde, d'ici peu ton sang sera sur les pavés de Rome."
S'il rachète mes erreurs je veux bien.
