Merci pour toutes les review jusqu'à présent, elles me font toujours énormément plaisir. j'ai ajouté les noms égyptiens des divinités que je cite pour éviter les confusions. Bonne lecture.

Ausir : Osiris
Aset : Isis
Herou : Horus
Nebet-Het : Nephtys
Sutekh : Set


Puisque demain est écrit


Anna Menshikova

Procès de Moscou, 1935


Ne le laisse pas gagner.

Les colonnes s'ébranlent vêtues de brun, étoiles au couvre chef. Là-bas, en haut à la tribune, les juges se déchainent, les marteaux s'abaissent, secouant la salle d'un bruit d'ouragan. Derrière les grandes bannières rouges tristement affaissées filtrent la lumière.

Ne le laisse pas gagner, la voix reprend, et je ne sais plus vraiment ce qu'elle est, la mienne ou celle de l'Autre, comme j'appelle la colère. Je serre mes poings dans mes poches. C'est à peine si j'entend la sentence qui m'incite à témoigner. Si je n'obtempère pas, ils useront son nom contre lui. Et ils n'ont pas besoin de ce témoignage, ils en trouveront cent autres.

Au banc des accusés, Timofey m'observe le regard vide, atterré. La Sibérie, donnez lui la Sibérie, épargnez lui les fusils. Ma bouche s'ouvre comme un automate et je parle, parle, des mots honteux qui coulent malgré moi. Là haut, derrière les juges, le portrait du Secrétaire Général me toise.

Après le procès je me suis assise près de mon époux, vidée, dégoutée. Nous n'avons pas parlé. J'ai posé ma tête sur son épaule et fermé les deux yeux. Nous avons eu déjà toutes les conversations possibles.


"Pourquoi tu n'as rien dit? Pourquoi tu l'as fait? C'était ton nom, merde!

- C'était le seul moyen possible, la condition de la paix. Tous les autres meneurs, quand ils ont juré fidélité, ont aussi du laisser une garantie. Je ne voulais pas qu'ils prennent des otages humains comme ils ont fait avec d'autres. "


"Je dois être à l'aérodrome dans deux heures, il me rappelle soudain."

Je grimaçai. Alexandra Menshikov était de retour sur le sol soviétique.

"Je sais que tu ne lui fais pas confiance, mais s'il te plait, sois gentille avec elle. Ce n'était pas facile non plus pour elle.

- Pas facile, je réagis, et pour nous alors? C'était quoi? "

Il ne dit rien.

"Elle a passé un accord avec le parti pour pouvoir rentrer. Une espionne de plus.

- Elle ira en Allemagne après. Travailler pour le parti, et pour moi.

- Je ferais de mon mieux pour être aimable. Mais ne me demande pas de lui faire confiance."

Après tout ne suis je pas hypocrite? Moi aussi je suis devenue une sorte d'électron libre. Je regardai Vladimir de biais. Que sait il, lui qui sait tout de moi? J'avais surpris une discussion entre Nina et lui au Nome.


"Ils ne peuvent pas trouver Set, il est venu sous ses deux aspects, Baal cache l'Egyptien, disait Nina.

– Tu en es sûre?

– Absolument sûre. Les Bellini cachent quelque chose, avec plus ou moins l'accord du chef lecteur.

– L'hôte?

– Aucune idée. Nous devons évaluer tous les magiciens du Nome. Des rouges, nous en avons plein.

– Discrètement alors.

– De toute évidence. J'ai besoin de la liste. Je vais faire le tour du pays. Aaron ira en Indochine. Mieux vaut prendre notre temps et tout passer au peigne fin, même si ça prend des années."


Les choses prennent le temps. Le divin grandit comme une fleur, il doit prendre ses racines, peu à peu. A quoi ressemble donc mon démon? Au bouleau de mes rêves, celui qui fait face à l'arbre des Germains?

Chiara pendant ce temps là courait toutes les villes et campagnes, à la recherche de la clé de sauvegarde. Ma seule chance. Face à la terreur abattue sur le pays, devant Hannibal et les fils d'Horus, et tous ceux qui nous encerclent, criant mort au Bolchévisme alors que celui ci, semblable à Saturne, dévore déjà tous ses fils un à un.


"Bienvenue. je lui dit sans surprise. "

Le dieu revêt devant moi la figure de l'empereur Pierre, immense, le visage torturé. Et pourtant je n'étais pas née pour amuser les tsars. Je me rappelle moi jeune, déclarant ces mots à la face de toute la cour, devant Paul Ier en personne, puis tournant les talons et marchant loin de tout cela, le sourire aux lèvres alors que le souverain se répand en imprécations.

"Anna Assoulmiratova, gronde l'empereur Pierre."

J'aimerais être brave, mais je tremble et il gronde haut et fort.

"Si Herou met la main sur les parchemins, je ne saurais pas l'arrêter. Rappelle à ton mari son devoir de prêtre d'Amon.

- Il ne le connait que trop bien. "

Je me mord violemment la lèvre. Les prophéties sont une arme terrible.

"Ils viendront bientôt le chercher, avec des armées et des bombes. J'ai besoin de ton aide. je suis une Menshikov également, nos devoirs sont les même envers le dieu soleil. "

Pierre fait le tour de la pièce puis saisi un drapeau rouge qui flanque les murs du Nome. Il en soupèse l'étoffe, une étincelle amusée dans sa prunelle écarlate. Je n'ai jamais vu rien de plus étrange qu'un empereur de jadis affublé des emblèmes de la révolution internationale. Il s'empare de l'étoffe, rit et proclame:

"Soit, je choisis toujours les rouges."


Vladimir va à l'aérodrome, et je rentre au palais. Sur la console un mot. "J'ai trouvé - Chiara. "


Minuit au Nome. Je suis dans la chambre de notre fils, Alexandre. Mon mari entre en trombe dans la pièce. Nous dévisageons. Son visage est dur et fermé. Il a compris je réalise. J'embrasse Alexandre sur le front et lui fait signe de me suivre. Nous descendons dans les salles secrètes du Nome, là où personne ne nous entendra.

"Je vais te dire un secret."

Je lui tend un morceau de papier où est consigné le secret de Nephtys.

"J'aurais aimé te rendre ton propre nom. A la place je n'ai que cela. Jour mauvais.

- Anna…"

Il s'assoit sur l'unique chaise au centre de la salle, l'air las. Dans ses yeux, je vois la terreur.

"Les temps sont d'acier. Nous devons devenir chacun la sauvegarde de l'autre."

J'escalade ses genoux et prend son visage entre mes mains.

"Promets moi que tu l'utiliseras au besoin."

Il ne dis rien d'abord, ses yeux bleus sont d'une tristesse effarante. Puis doucement il embrasse ma clavicule.

"Dis quelque chose au moins! "

Mais il ne me dis rien et continue de fixer le mur derrière mon épaule.


Sutekh

Le monde se déployait en dessous de moi, un enchevêtrement de cultures et de maraichages, de larges plaques brunes et grises et quelques rivières enflammées des lueurs du couchant. L'hôte filait à grande vitesse esquivant les cumulonimbus qui se massaient sur l'horizon sombre. En chemin, je rêvais à des temps perdus.

Car il y avait un petit détail que j'avais raté : le temps qui passe. J'avais dissimulé le parchemin à Gebel Barkal, devant les ruines de l'antique Napata. La Maison l'avait repris. Quand ? Pourquoi ? Ce devait avoir été une décision prise par les prêtres d'Amon, les seuls qui auraient pu avoir connaissance de son emplacement. Sans doute a-t-il été menacé. Les chiens ne reculeront devant rien.

Ma chère grande sœur, je t'arracherai le cœur et puis les ailes si tu oses troubler son repos.

Bien entendu ma première décision fut d'aller rendre visite à l'autre emplumé, lequel avait déménagé à Memphis. Ce fut assez long de le trouver, Thoth avait construit une ridicule petite pyramide pour s'y remurer avec ses parchemins et ses livres. Il n'avait pas su m'en dire beaucoup.

Je t'arracherai le cœur, je me répétai comme une petite chansonnette. Comme j'ai arraché celui de cette ordure. Ausir, si tu m'entends, je n'ai pas oublié.

Est-ce qu'il savait pour le poison ? Je ne lui avais jamais demandé, je l'avais juste assumé. Il devait le savoir, j'en conclus comme toujours. Il en crevait d'envie cette ordure. Mère le lui avait répété maintes et maintes fois, la couronne est pour toi. Menteur et faux roi.

J'étais allé voir Sobek également. Il se cachait en Louisiane, son nouvel endroit favori. Cela faisait quelques siècles qu'il avait quitté la Duat, se trainant de part la terre, vivotant de reliquats d'offrandes et de lambeaux de prières.

Paria, ont-ils dit. Traitre. Je pensai à Herou. Où étais tu quand l'Egypte tomba ? Certains posaient de bonne question. Ne le laisse pas gagner me dit la voix, celle de l'Autre, et je ne puis qu'acquiescer. Une vague d'enthousiasme me traversa et je sentis l'Hôte tressaillir.

La fusion entre nous n'était pas parfaite, pas encore, il restait un dernier nom, un dernier échange. Voiello n'était rien, juste un môme comme tant d'autres. Je l'avais déplacé d'un souffle et livré aux Bellini. Ce sont de gentils servants, ils méritaient bien cette friandise. Que m'importe… Après il y avait eu les Romains… J'adorais poursuivre les fils de Rome. Ils étaient mes ennemis depuis toujours. Hannibal, toi non plus je ne t'ai pas oublié. Et la terre qu'ils ont retournée, les enfants jetés dans le feu… Ils ont cru en moi, jusqu'à la dernière seconde.

Le sel était noir, la terre en était toute balafrée. Il se mélangeait aux cendres. Carthage brulait. J'en ai vu des centaines de cités en feu, mais celle-là… Une pleine année de siège. Les éléphants couraient dessus la terre balafrée. Les Romains firent appel, et nous répondîmes. Les dieux abandonnèrent Carthage. La ville détruite fut consacrée aux dieux souterrains.

Tous les carnages s'assemblent, le sang qui compose l'Histoire est assez universel, les variations de surface ne vont jamais très loin. Pourquoi ne parvenais-je pas à fermer la valve à souvenirs Puniques ?

Il y a des règles même pour nous, nous ne sommes pas libres de nos faveurs. Et si moi, j'avais envie de demeurer dans la ville ? Respecter la loi c'est trahir les uns, l'enfreindre, c'est trahir les autres. Pas de serment qu'on ne dût briser.

C'étaient les mensonges que j'aimais retourner, que j'avais répétés jusqu'à la nausée. Mais cela ne changeait rien, les murs étaient tombés, les ruines empoisonnées de sel, et la ville resterait à jamais silencieuse. Et les yeux d'Hannibal ne cesseront jamais de pleurer du sang.

Hani-baal, qui a la faveur de Baal, l'avait appelé son père. Un nom pour attirer les augures, pour gagner les bonnes grâces des dieux. Il avait certainement les miennes. Tout se mêlait dans ma tête. Pourquoi je bloque dessus, avance.

Le Vatican était un des seuls lieux à être gardé non seulement contre les dieux mais également contre leurs hôtes. Le palais du Dieu unique, l'endroit le plus sûr de la terre, disait-on. Et pourtant cela n'a pas empêché ce petit général français d'en piller les lieux. La rumeur faisait de Bonaparte un fils de Mars, ou d'Hadès, tout dépendait des versions. Je savais qu'il n'en était rien. Les mortels sont toujours plus présents, les panthéons, relégués dans les tréfonds de l'histoire. Même les héros n'ont qu'une place accessoire. Je songeai au sac de l'Olympe sous la Révolution Française. Ils ne l'ont pas volé. Où étais tu quand l'Egypte tomba, reprend la voix. Hôte agaçant.

Le dernier nom maintenant, Chase… Je revis les cordes en feu. Tuer d'une petite étincelle, c'était assez élégant. Suis-je autant abaissé que les Bellini ? On vient passer commande de meurtre auprès de moi, comme on commanderait un petit verre de vin. Si ceux-là sont mes servants, qu'est-ce que cela fait de moi ? Je ne sais pas ce qui mettait en moi cette humeur larmoyante. La faute à Râ, il était le seul à provoquer en moi ce genre de questionnement éthique.

La nuit rougeoyait, ou bien peut être était-ce juste mon aura qui brulait devant les pupilles de mon Hôte. Le monde grossissait en dessous de moi. Les plateaux de calcaires montaient à une allure vertigineuse. Le Quercy baignait dans un brouillard grisâtre. Tout le paysage était noyé de cette brume ancestrale. Les villes antiques de Martel, Figeac, Limogne, Cahors, et les nombreux villages dormaient encore du dernier sommeil qui précède l'aube. A l'ouest des causses s'étendait une terre plus ancienne encore : le Périgord Noir et la vallée de la Dordogne. Des hommes étaient là avant que l'Egypte n'émerge. Cette pensée me mettait mal à l'aise. L'Aveyron, le Lot, la Célé, la Dordogne se faufilaient entre les éperons rocheux ; les coteaux escarpés étaient plantés d'une vigne qui donnait un vin sombre, presque noir, aux arômes de sous bois, dense et velouté.

Ce n'était cependant pas tant les obélisques de Figeac ou le vin de Cahors qui m'attirait, mais l'à-pic où se tenait Rocamadour. La cité mariale s'accrochait à la falaise abrupte au dessus de la vallée de l'Alzou. Les maisons agrippées à la roche s'enfonçaient dans celle-ci, comme une vaste ruche de pierre. Les pointes de ses églises dentelaient la falaise d'une rangée de pics acérés.

Terre sacrée, je sentais comme que tout mon être se tendait comme je passais les nombreuses barrières. Celles-ci grésillèrent à mon contact. Quelques décennies plus tôt, ce territoire m'aurait été tout bonnement inaccessible. Mais la puissance du Dieu Unique s'était effondrée depuis la Révolution, elle était devenue négligeable en ces lieux.

Je connaissais ces lieux isolés un peu trop bien à mon gout. La région était infestée de Celtes. C'était là où les derniers d'entre eux s'étaient réfugiés face à Jules César, après la chute d'Alésia. Un point lumineux scintillait sur l'éperon rocheux qui dominait le sanctuaire. Ils m'attendent. J'amorçai ma descente, la lampe me guidant tel un phare les navires.

Le Celte me faisait face. Lui, toujours, je ne l'avais pas revu depuis bien des années, quatre cents ? Cinq cents ? Aucune idée. Le monde avait une autre gueule, les hommes portaient des colliers blancs au cou. Ils appelaient ça des fraises… Quelle drôle d'idée. En tout cas, les vêtements étaient pllus somptueux, maintenant, c'est un vrai désastre : les hommes s'habillent tous comme des croquemorts. Ou des bourgeois flamands.

Lui n'avait pas bougé, il demeurait planté devant moi, semblable aux roches qui hérissaient les lieux. Je restai prudent, celui-là ne se laisserait pas marcher dessus comme ceux d'Egypte.

« Set, je savais bien qu'il s'agissait de toi. »

Esus, Sucellos ou Taranis. C'est l'un de ces trois, en Gaule, le Daghda se scinde en trois divinités. Ah, les indo-Européens, et leurs schémas tripartites ! Les Celtes avaient tant de variantes régionales que j'en avais mal à la tête. Aucun des autres dieux n'essayait de suivre, moi je n'avais pas trop le choix c'était mon boulot, les relations diplomatiques. Et je m'en sortais à merveille, c'était bien simple, il suffisait de leur taper dessus avant qu'ils n'aient le temps de faire quoi que ce soit.

« Sucellos ou son prêtre ?

– Qu'importe. L'un a rejoint l'autre en cours de route pour un bout de chemin. Le Daghda règne sur le temps et l'éternité. »

Les frontières chez les Celtes entre l'être et la chose étaient bien plus floues que chez nous. Leurs dieux ne faisaient pas d'alliance particulière avec des hommes, mais s'incarnaient tout entiers dans des castes et fonctions. Les trois visages du Daghda parlaient par n'importe lequel de ses druides, à n'importe quel moment. Lui-même adorait ce jeu de cache cache et de métamorphose. Comme les Indous, avec leurs jeux d'avatars. Les Celtes étaient un peuple de chariot, migrant jusqu'au bout de la terre (et maintenant par delà les mers). Nous n'avions jamais quitté le fleuve.

La Saint Barthélémy. Je me rappelai que c'était là la dernière fois que je l'avais croisé. Le monothéisme s'arrachait les entrailles, et nous autres païens, avions saisi l'occasion pour le faire plonger plus bas. C'était bien ça, la dernière fois que je suis venu dans ce charmant pays.

« Tu n'es toujours pas mort toi ? Depuis le temps ?

– Je l'ai été une fois depuis que nous nous sommes vus.

– Une fois…

– La vie n'est qu'un manteau qu'on porte par-dessus l'âme, il murmura. Les dieux comme les hommes meurent et renaissent. Il n'y a bien que vous pour prétendre à l'immuabilité. Vous êtes d'entre nous tous, ceux qui résistent le plus au changement. »

Judicaël eut ce sourire un peu triste. Pas juste un druide, quelque chose de plus ancien. C'est sa malédiction je me souvins. Avant même les Grecs et Romains, les Celtes avaient été les premiers de nos élèves. Ils avaient un jour été mes étrangers préférés. Un de nos principaux points communs était la division de l'univers en deux sphères, le monde terrestre et l'autre monde, qui fonctionnait comme un miroir et le séjour des dieux, davantage qu'un monde des morts, comme chez les Grecs ou Romains.

« Tu as raté la Révolution, me lança Sucellos par sa bouche. Tu as même raté Versailles et tous les Bourbons, avec leurs poignards et poisons.

– J'ai entendu dire que ça a été quelque chose !

– Ca t'aurait plu je pense.

– Pas sûr. Je vous préfère Gaulois, sauvages et brailleurs à votre version précieuse et civilisée.

– Tu oublies que par ici on ne sépare jamais l'un de l'autre. Tu cherches ton frère et ta sœur, n'est-ce pas ? J'étais sûr que c'était toi. Je ne te laisserais pas te nourrir sur ce territoire !

– Moins crédule que les débris du Quatorzième à ce que je vois. Tu ne vas pas m'arrêter ?

– Tu es loin de chez toi, et tu as la gueule d'un chien mouillé. Viens avec moi. »

Je ne sais pas quelle lassitude s'empara de moi, mais docile, je le suivait dans le sein de la montagne. Dans une ancienne cellule de moine, taillé à même la pierre, le druide avait allumé un feu qui se consumait sans fumée. Dessus, un énorme chaudron de fonte exhalait une odeur apaisante. Sans un mot Sucellos remplit une écuelle qu'il me tendit. La première gorgé était tout à la fois, amère comme les souvenirs de Carthage, chaud comme le ventre d'une mère, doux comme les rêves de vengeances, tendre comme un sourire de Râ.

« Si ce chaudron peut vraiment sustenter l'humanité entière pourquoi ne se distribue-t-il si peu ?

– Pour la même raison que tu es là comme un petit clébard à quémander dans la pluie. Les temps ne nous sont plus favorables, et les hommes oublient vite. Tu cherches le parchemin de ton maitre n'est-ce pas ?

– Paris. »

Ma voix tremblait involontairement, et je maudis cette faiblesse. Je baissais les yeux sur mon écuelle vide.

« Il n'y a rien, aucune trace. Mais si Menshikov a cherché partout, il a du être déplacé en un lieu… un lieu où lui n'avait pas accès. »

Le grand prêtre soupira et mangea une cuillerée supplémentaire.

« Certains d'entre nous autres Celtes ont soutenu les révolutionnaires, d'autres non. Mais nous nous étions tous ralliés à l'empereur pour un temps. Nous espérions qu'il lève le tabou sur la capitale. Il ne l'a jamais fait.

– Donc vous l'avez trahi et vendu aux Anglais. »

Le visage du prêtre s'assombri.

« Les druides de Brocéliande l'ont abandonné. Les Bretons étaient des royalistes, des Chouans. Et les Armoricains ont des liens privilégiés avec l'ancien royaume de Logre. Nous sommes restés fidèles, nous autres druides des Carnutes.

– Ils ont pillé le 14ème Nome.

– Le Quatorzième, dit précautionneusement Sucellos, a été pillé une dizaine de fois en l'espace des Vint-cinq-ans de Révolution, de Directoire et d'Empire. Cependant, il est vrai que les druides de Brocéliande ont mis la main sur votre parchemin.

– Il est ici, ma voix trembla de fébrilité. A Rocamadour. Ils ont pris soin de le cacher dans un sanctuaire protégé ! »

Avant même que l'autre ne me réponde, je sus que je m'étais trompé.

« Ils l'ont emmené, je réalisai. »

Où qu'ils soient sur cette terre, les chiens n'accorderont aucun répit. Tout ce qui est juste et bon, ils le piétinent et le couvrent de boue. Autant tout bruler, en finir une bonne fois pour toute.

« Je vais te donner l'emplacement, en geste de bonne volonté. Nous n'avons aucun intérêt à conserver vos reliques. D'autant plus qu'avec tous ces gens qui le cherchent, ce papier est devenu un disque brulant. Nous ne sommes par prêts à une guerre générale des panthéons, comprend le bien. Pas avec les loups de Germanie penchés dessus nos têtes.

- Si Herou et sa mère mettent la main sur les parchemins...

- Peut-être veulent ils juste s'assurer du sommeil de l'ancien roi?

- Il y a un pouvoir immense dans ces parchemins. Le pouvoir de Khépri est un pouvoir qui restaure.

- Et ils pourraient le canaliser pour restaurer quelqu'un d'autre. "

Je ne pris pas la peine de répondre;

"Je me souviens de Moscou en 1812 fit Sucellos, plongeant ses yeux dans de mon hôte. Menshikov fit bruler la ville pour convoquer le général hiver. Ici, la Révolution a emmagasiné une énergie nouvelle, démente. Si Paris brulait, il y aurait de la nourriture pour tout un festin de dieux. Comment restaurer sans sacrifice de sang? J'ai peur du prix à payer. Le jeune roi osera tout.

- Où est Hérou ?

- Il se cache dans le sang qu'il a toujours hanté. Il y a un autre péril pourtant, dit le Daghda, Rome, notre fléau à tous. Celtes, Carthaginois, Egyptiens… Seul la Germanie a toujours su lui résister. Et si les deux s'allient… Nous ne saurons les arrêter.

- L'Egypte s'est cassée. »

Les serpents enserraient les chevilles de la reine. Un filet de bave suintait à ses lèvres… Aucune larme à ses yeux cependant. Moi aussi j'avais une saveur salée dans la bouche, comme la terre après le désastre.

« Cela dépend et tu le sais. Isis a toujours été proche des Romains. Ils la vénéraient. Alors que toi… »

Carthage était noire et salée elle aussi, comme le port s'enfonçait dans la mer. Delenda est, c'est une fatalité. J'étais Set et j'étais Baal, et ma chère sœur couchait avec nos conquérants. Elle s'est bien recyclée là-bas, une bonne petite romaine.

« Je n'ai que faire de l'Egypte, je grognai. Elle m'a reniée et j'ai craché sur son nom !

– Tu te mens à toi-même. Tu ferais mieux d'expier tes fautes et de courir vers elle.

– Et toi, tu ferais bien de te déchristianiser ! Depuis quand ce genre de morale a-t-elle cours chez vous ? »

Sucellos eut un sourire amusé.

« Il est vrai qu'on se perd vite noyé dans le monothéisme. On en vient vite à ne plus trouver le chemin de chez soi. »

Chez soi. J'eus une vision fugace, de grands bras ouverts, ce sourire solaire qui illuminait à lui seul toute la pièce, un aboiement, l'odeur des lotus dans le jardin de Nebet-Het. Perdue elle aussi.

Hannibal, je pensai, et le nom blessait comme une plaie infectée. Comment ose-t-il voler son nom ? C'était un prétexte suffisant à ce que je le détruise.