XLIV. Les demi-dieux
Printemps 1936
Alice Huet
Long Island
Les bâtiments scintillaient en bas devant la baie aux eaux turquoises. Mon cœur manqua son battement. C'est maintenant, c'est le moment. En contrebas, le village Grec s'animait avec l'aube.
"Maman, ça va aller. "
Je suppose qu'il n'y a rien de plus embarrassant qu'une mère qui vous accompagne à l'école pour le premier jour. Et si l'école en question est un camp d'entrainement militaire pour demi-dieux grecs, c'est encore pire.
"Je t'ai dit que c'est ce que je voulais.
– Je sais, c'est ton choix, pas le mien, je répondis, avec une grimace.
– Exactement. "
Nous avions eu cette conversation une vingtaine de fois au moins à la maison, en Dalmatie.
"Et je n'ai pas à m'en mêler. Tu vas me manquer mon chéri.
– Mamaaan, ça suffit maintenant. "
Impossible de me sortir cette image dans la tête. Je cherche à la noyer dans mon gin, mais encore et encore, mon fils dévale la pente et m'échappe.
"Trop de boisson te tuera.
- Ca te va bien de dire ça. "
Le dieu du vin se glissa à mes côtés.
"Ne fais pas l'ingrate. Qui t'as donné le billet pour la France, après que tu as saigné ton jeune amant comme un porcelet?
- Je dois rencontrer Ganymède d'un moment à l'autre, que me veux tu?
- Il te fait ficher tous les demi dieux du continent, n'est-ce pas? Tu es devenue la documentaliste officielle de papa Zeus.
- Et encore, tu devrais voir mes portraits, je me suis améliorée mine de rien. Sans parler de mes cadrages photographiques.
- Je ne désire qu'une fiche, en souvenir du bon vieux temps.
- Quel bon vieux temps pépère? "
Le dieu ne se formalisa pas. Nous avions entre nous ce genre de langage. Dionysos avait un point faible pour les héros Français et Italiens, cela tenait à notre goût pour le vin je crois.
"Kostelic. Je veux voir son visage. "
Sans un mot je lui tendis le cliché.
Venise
Le palais des di Angelo luisait faiblement dans la pénombre. Nous nous engageâmes sur l'allée centrale, entre les buis et les illuminations. Ma robe blanche semblait une cascade d'argent dans la lumière presque liquide. Le bras d'Orsini était fort, comme toujours, mais dur.
"Tu es sûre?
- En doutes tu? "
Nous marchâmes ensemble à travers les salles dorées, entre les miroirs de cristal qui nous cernaient de part et d'autres, immenses, menaçants. Je repérai les visages, prenait des notes mentales. C'est alors que je le vis, pâle, les yeux sans couleur, l'air immobile autour de lui.
"Qui est-ce Johann?
- Hariton Kostelic, il a mauvaise réputation. Un enfant d'Hadès.
- Tous les enfants d'Hadès ne sont pas...
- Des criminels en puissance? Cela reste à prouver.
- Que fait-il ici?
- Desdémone Sforza l'a invité.
- On dirait qu'il cherche quelque chose. "
je suivis son regard. Les yeux de Hariton Kostelic demeuraient fixés sur Maria di Angelo qui saluait des invités, debout devant l'escalier. Une petite fille brune, dans une jolie robe rose était à ses côtés. Sa fille je notais, étudiant son visage. Bianca je me souvins, fixant ses traits dans ma mémoire pour un futur portrait.
"Ils rassemblent en Allemagne tous les enfants demi dieux qu'ils peuvent identifier. Les légions font de même. La Colonie perd est de plus en plus dépeuplée. Je suppose qu'ils préparent la guerre."
"C'est un travail formidable me dit Ganymède."
Hermès était avec lui, j'évitais de le regarder. Mars et Hermès. Belle pioche, quand je pense qu'on me traitait de laideronne à la colonie. J'aimerais voir leurs têtes à ces pimbêches, dommage qu'elles soient mortes prématurément. Comme tant d'autres. J'ai couché avec toute l'Olympe, mes amants défilent par paquet, mais impossible de revoir mon père.
"Comment as tu pu prendre cette photographie d'Hannah Anders? C'est bien la première fois que je vois son visage.
- Facile, quand mon meilleur ami tient le tripot de la résistance païenne en Europe de l'Est.
- Est-il au courant?
- Nous nous utilisons mutuellement, cela a toujours été ainsi. "
De mes enfants cependant, aucune trace, aucune fiche. J'y avais veillé. Mais il a fallu que Louis parte.
New York
"Maman, pourquoi? Pourquoi tu ne m'as rien dit?
– Je ne savais pas comment t'en parler. De toute façon, les gens ici n'ont pas de mémoire.
– Oui, parce qu'ils ne vivent pas longtemps. Et ils n'en ont pas vraiment l'occasion puisque des gens comme toi les tuent. "
Ma mère pris une gorgée de sa coupe et détourna les yeux pour ne pas avoir à croiser mon regard.
"Tu n'as pas tous les éléments, tu ne peux pas me juger.
– Non, c'est clair, je ne peux pas, puisque tu ne me dis rien. Tu as abandonné la colonie, comme tu nous as laissé.
– Louis!
– C'est pas vrai?
- Non, ce n'est pas, ce n'est pas ça…
- Remarque je ne t'en veut pas, c'est peut-être mieux comme ça. Au moins Michel a été là lui. Et c'est peut-être un Egyptien, mais lui aussi à des monstres à combattre.
- Ton oncle possède quelque chose que je n'ai pas.
– Quoi, le sens des responsabilités? Ils me disent tous que j'ai de la chance, de grandir avec une mère comme toi. Belle et célèbre. Ils ne savent pas ce que c'est, ils ne savent pas que tu es une meurtrière aussi! "
"Hannah Anders, murmura Hermès le visage rêveur, on parle d'elle comme d'un danger potentiel.
- Hannah n'est pas son demi-frère."
On ne saurait imaginer haine plus profonde.
Sarajevo
Je rentrai de Vienne à Sarajevo. Le Nome fourmillait d'activité. Dans la cour, sous les palmiers Hannah Anders, Milos, notre ami Slave, Mattei Didilescu et Anita étaient plongés dans un grand débat.
"Nous avons besoin de l'Olympe, d'une manière ou d'une autre," expliquait Johann à Hannah.
Celle ci secoua la tête.
"L'Olympe ne se préoccupe plus que de l'Amérique.
- Nous avons besoin de l'Olympe, insiste Johann, contre les fils d'Hadès.
- Nous risquons de diviser les dieux en entités grecques et romaines, comme cela s'est déjà produit, elle objecte. Rome, Hannibal et la Germanie marchent main dans la main. "
Anita et Mattei se regardèrent ennuyés. Milos consultait les portraits des différents chefs païens nazis. Ils nous étaient fournis de l'intérieur, par Marc Ancel. Je les reproduisais pour les envoyer à Ganymède. Anita soupirait en contemplant ses ongles. Elle avait quitté l'état païen libre, l'ancienne bande à Jean, quand celui-ci avait été déclaré hors la loi par la Maison de Vie. Depuis elle vivotait, orpheline d'idéal, espionnant de ça de là, donnant un coup de main dans la résistance qui se mettait lentement en place.
"Une prêtresse de Tanit, un fils de Péroun, un einherjar et les enfants de Poséidon et Hadès, murmura Ganymède. Qu'importe de quel bord ils sont, cela ne plaira pas au maitre du ciel.
- Zeus n'est jamais content, je marmonnai. Il n'aime pas les mélanges. "
Il y avait des éléments que je ne transmettais pas. Pas de fichage de magicien, sur ce point Michel avait été catégorique. Mattéi Didilescu, notre transfuge du Nome roumain était ainsi hors des radars. Je documentais en détail tous les romains que je croisais en revanche.
New York
"Pourquoi Jeanne ne peut pas venir à la colonie?
- Louis...
- Ne répond pas, j'ai compris. Je sais que le père est Romain. '
Choquée, je ne sus que répondre.
"Et ça tu ne me fais pas confiance pour l'entendre? Je suis assez grand pour risquer ma vie, mais le père de ma sœur, ça ne me regarde pas? Et le mien?
- Louis, mon chéri... Tu ne verras pas ton père. C'est comme ça, il faut mieux t'y faire. Parce que le mien, je ne l'ai jamais vu qu'une fois."
Je baissai la tête sur l'assiette que je n'avais pas touché.
"Tu es en colère?
– Bien sûr, tu vas faire quoi? "
"C'est un très bon travail, mais ce n'est pas tout ce que nous t'avons demandé.
- Jean... J'ai cherché sur tout le continent, mais rien à faire, rien. A croire qu'il est mort.
- Son âme n'a jamais atteint le royaume d'en bas.
- Je chercherais encore, Orsini a essayé, la Maison de Vie elle-même n'a pas su mettre la main dessus. "
Paris
"Monsieur Paul Renard, ou bien devrais-je dire Jean d'Aubigné?"
L'autre sourit et retira sa croix de baptême, en réalité une amulette déguisée. Ses traits changèrent et instantanément les mèches blondes, les yeux gris, le sourire impertinent réapparurent. Il ressemble à Louis.
"Tu t'es bien recyclé. On dis que tu es l'éminence grise de Léon Blum et de la SFIO.
- Comment ai-je pu vous connaitre, chacun de votre côté, Michel et toi et ne jamais faire le lien? Vous m'avez bien eu, c'est vrai!
- Tu vas vivre ainsi indéfiniment, caché par des sortilèges celtes?
- C'est une drôle de vie, je te l'accorde. Mais elle en vaut la peine. Nous allons gagner, le fascisme reculer et le Front Populaire vaincra! Un beau matin prolétaire. Que vas tu faire maintenant?
- Rien, comment pourrais-je te reconnaitre? Jean d'Aubigné est un félon, Paul Renard un homme politique respecté de la Troisième République. "
Sur ses lèvres je lus un sourire.
"Je te l'avais bien dit, je ne suis avec personne."
Louis Huet
Pour l'instant, malgré mes origines, j'avais réussi à échapper à la quête maudite. La quête maudite, c'est comme ça qu'on appelait une fameuse quête, en territoire Français, qu'avaient tenté des générations de demi-dieu depuis la Grande guerre, sans aucun succès. Il s'agissait d'attraper et de mettre aux arrêts un fils de Zeus rebelle, Jean d'Aubigné. Celui-ci avait mené après la guerre une rébellion ouverte contre l'Olympe, enfreint tous les interdits restreignant les contacts entre Panthéons et tenté d'élaborer un état transnational et interconfessionnel, contre l'autorité des dieux eux-mêmes. Pourchassé aussi bien par l'Olympe, les confédérations celtes que la Maison de Vie, on le soupçonnait d'avoir trouvé refuge quelque part en Europe. Ses troupes avaient été démantelées, mais lui-même et son principal associé, un druide rebelle, Leno Cervos, demeuraient introuvables.
J'avais envie de rentrer à présent. Le monde des demi-dieux ne me semblait plus aussi attirant qu'avant. Je voulais me blottir dans mon lit à la maison, avec Jeanne, à rire sous la couette en écoutant le bruit des vagues et les cris des mouettes. Je voulais entendre la rumeur des conversations monter du rez de chaussée, un joyeux brouhaha de langues mélangées, entendre le rire clair et haut de Giacomo répondre à un commentaire de Boris, dans sa voix chevrotante. Je voulais gouter à la cuisine de Michel, dont la nourriture ici, bien que conforme à nos souvenirs n'étaient qu'une lointaine réplique. Je voulais qu'Esme monte à l'étage avec un nouveau livre et me le lise à la lueur de la lanterne bleue qu'on allumait avec la tombée du jour.
La barque s'échoua sur la jetée pratiquée au bout de la plage, là où elle rejoignait la roche cendrée qui plongeait dans l'Adriatique. Une volée de marches avait été taillée à même la pierre menant à la maison qui scintillait, perchée au dessus des rochers. Ma sœur était assise au soleil, sur la terrasse de bois. Je gravis à toute allure les quelques marches et la soulevai dans mes bras.
"Tu as faim?
- Je suis affamé. Où est Giacomo?
- Il travaille, me répondit mon parrain."
Il me servit un peu de ratatouille parfumée aux herbes accompagné de boulettes turques.
"Ca m'avait manqué.
- Tu as grandi, constata Michel. Il te faut une nouvelle veste.
- Attend un peu, bientôt, je serai plus haut que toi.
- Quelle horreur, il grimaça.
Il resta assis à côté de moi, à me regarder manger. Je finis mon assiette, la repoussai devant moi. Je pris une profonde inspiration avant de déclarer:
"Michel, je veux aller au lycée. "
Je vis aussitôt une ombre glisser sur son visage.
"La plupart des sangs mêlés ne vont pas à l'école, je repris aussitôt. La plupart d'entre eux meurent jeune. Je ne veux pas être ce la plupart. "
Il ne disait rien, hâtivement, je poursuivis.
"Je sais bien que j'ai des difficultés, mais je sais lire, écrire, j'ai même une orthographe correcte malgré tout. Et je parle quatre langues, cinq avec le grec. Et je sais qu'aller au lycée est un risque. Mais même les mortels doivent en prendre, des risques. Je veux être pilote. "
Je le vis sourire, et je sus que la partie était gagnée.
La nuit je fis un rêve. Un homme et une femme se faisaient face dans un wagon blindé. L'homme avait les yeux pâles et une dent en or. La dame était blonde et belle comme une statue d'albâtre.
"Vous aimez jouer à l'apocalypse, sir Kostelic.
- Que puis-je dire Lady Menshikov? C'est un jeu digne de dieux.
- il est un peu tôt pour se proclamer dieu.
- N'est ce pas un jeu qu'affectionne la Maison de Vie? Que faire de votre cher Hannibal sinon?
- Ce n'est pas "mon cher" Hannibal. J'étais proche de son amante, nos relations s'arrêtent là. Mais les fils de Narmer sont prompt à l'hybris, cela est bien connu.
- Vous devriez vous méfier, les pharaons se cherchent des esclaves.
- C'est une menace? Voyons, qui menace en pleines négociations?
- Il n'y a rien à négocier, vous êtes arriérés technologiquement et la guerre d'Espagne est déjà perdue pour vous. je ne fais qu'une constatation.
- Si cela est vrai, prenez garde, vous autres grecs êtes les premier dans son chemin.
- Je me ferais plus de soucis pour vous autres Slaves et magiciens russes. Après tout, vous êtes des Utermensch, faits pour servir…"
Lady Menshikov rejeta en arrière sa tête et eut un rire haut et franc.
"Si on en croit votre logique, le plus fort est le plus légitime. Soit, jouons à ce jeu. Mais je crois bien qu'après des années d'efforts, vous ne soyez contraint de reconnaitre que les Slaves sont les plus légitimes d'entre tous.
- Ce ne sera qu'aux prix d'un tel nombre de morts que jamais votre pays ne s'en remettra.
- Notre pays se remet de tout, personne n'est meilleur que lui au jeu de la souffrance. Et quand Berlin sera en ruines après la guerre totale que vous appelez de vos vœux, vous n'aurez d'autre choix que de vous incliner. Et nous serons impitoyables."
