XLVI. La ville brulait


Fin aout 1936, Dalmatie, royaume de Yougoslavie


Michel Desjardins


Les deux bougainvilliers sur les bords de la terrasse étaient encore en fleur. Leur feuillage sombre faisait une ombre parfumée qui grandissait avec la fin du jour. Assis, le nez plongé dans ses livres, Louis préparait sa rentrée au lycée de Belgrade. Nous avions pensé le laisser y étudier une ou deux années avant de l'envoyer à Paris. Erwan ou Justine devraient pouvoir l'héberger pendant les absences d'Alice. Debout sur les marches de pierre, Jeanne répétait des mouvements d'épée. Je la surveillai du coin de l'œil, tout en reprisant la veste de cuir de Louis, qu'il avait déchirée dans une quête. Elle était encore un peu grande pour lui, mais il y tenait énormément.

Ce fut sur ces entrefaites qu'une barque s'amarra à notre petite digue de bois. Giacomo en descendit et remonta lentement le sentier vers la maison. Contrairement à son habitude, il prit tout son temps pour amarrer le bateau, puis remonter en flânant le sentier qui serpentait dans les dunes. Jeanne bondit à son approche, il l'attrapa et la souleva haut dans les airs. Je souris à leur vue, il y avait là quelque chose de charmant. Le lien qui les unissait tous les deux était particulier, sans pareil.

Giacomo la reposa lentement, leva la tête dans notre direction et aperçut alors Louis. Il se dirigea vers nous à grandes enjambées.

"Louis, tu es rentré! "

L'enfant était devenu bien trop grand pour qu'on puisse le soulever, mais Giacomo se glissa à côté de lui et passa son bras autour de son cou.

"Alors l'Amérique?

- Grande et sale" répondit Louis et Giacomo éclata de rire.

"Mais étonnante, il ajouta.

- Je n'en doute pas, Zuccherino. "

Il pris une chaise, se décala un peu, et se cala contre moi, de biais, comme Louis commença à lui raconter son été dans tous les détails. D'une main, Giacomo arrangeait ses mèches blondes tout en l'écoutant. A un moment donné il s'arrêta, et demeura impassible, juste à le regarder en souriant.

Le jour décrut peu à peu. Jeanne nous rejoint et nous demeurâmes là, sans bouger à observer la nuit d'août qui montait dans le ciel adriatique. A la fin, nous nous levâmes et nous dirigeâmes vers la cuisine, où je servis à manger aux deux gosses et à Giacomo.

La maison était étonnamment déserte, il n'y avait que nous quatre. Alice était au Brésil, Esme en Espagne, Milos quelque part du côté de Podgorica, et Boris à Belgrade. Le Nome de Sarajevo était lui en pleine ébullition, je venais de le quitter après m'être longuement engueulé avec Klaus Lehmann. Ce dernier avait passé quelques mois à infiltrer les rangs de l'Abwehr, le service de renseignement de l'état major allemand, où se préparait l'annexion de l'Autriche. Il avait réussi à se procurer un exemplaire de la circulaire de redistribution des Nomes européens.

Le document m'avait foutu un choc. Jusque là je ne croyais pas les rumeurs. Hannibal veut une refonte des Nomes Européens, dont la fusion entre les Nomes de Vienne, Berlin et Prague. Il s'agissait d'obtenir des Nomes plus puissants, capable de faire contrecoup au poids du 18ème Nome. Cependant je n'étais pas dupe. Centraliser les Nomes d'Europe Centrale, cela ressemble bien trop à la politique Nazie. Pourquoi Hannibal?

Pour Lehmann, le caractère secret du document était une preuve de la culpabilité de son auteur. Il prétend demeurer séparé des agissements de son gouvernement, et que fait-il? Hannibal doit être traduit en justice, d'une manière ou d'une autre, disait il. Dans le fond, Lehmann n'avait peut-être pas tort, mais cela m'arrachait la langue de l'avouer. Je travaillai avec lui depuis l'époque des grèves, où il avait menée celle du 16ème Nome. Impossible cependant d'oublier 1915, son visage au détour du bois, le canon de sa baïonnette pointé sur mon estomac.

Je remuai ces pensées en lavant la vaisselle. Louis et Jeanne, derrière chantaient un air d'Offenbach à tue tête. Je sentis deux bras entourer ma taille.

"Tu es préoccupé.

- Pas plus que d'habitude, je soupirai.

- Nous avons assez fait, le territoire est pacifié. Ce qui se passe ailleurs en Europe n'est pas de ton ressort. Agis sur ce qui dépend de toi, et laisse faire le reste.

- Depuis quand tu me cites les Stoïciens? "

Il me serra contre lui. Je le laissai faire. Je voyais que quelque chose s'était passé. Cela se lisait dans ses yeux, dans ses gestes, dans l'étincelle du regard et le léger tremblement qui pointait entre les mots. Giacomo emmena Jeanne se coucher. Louis resta un peu plus longtemps, à travailler son algèbre, puis se leva à son tour, nous embrassa et monta. le regard de Como s'attarda un long moment sur l'escalier.

"J'avais peur de ne pas le revoir, il confessa à mi-voix.

- Bien sûr que tu devais le revoir. tu l'as entrainé toi-même, il a beau être un demi-dieu, il ne va pas disparaitre comme ça. "

Je me levai et donnai une pichenette au journal qui était resté trainer sur la table du salon.

"Qu'est-ce qui se passe de beau en France ? "

Il avait lu le grand sourire qui devait surement orner mon visage à l'instant.

"Le Front populaire vient de passer la loi sur les allocations chômage! "

Je vis pourtant que dans le fond la nouvelle ne le touchait pas. J'aurais aimé en parler, encore et encore, comme j'avais crié de joie à la nouvelle des élections. Mais je changeai de sujet, quelque chose me disait qu'il n'était pas vraiment d'humeur.

"Ton cher Front populaire... Les congés payés, la semaine de 40h, les retraites pour les mineurs... A quand le basculement du socialisme au communisme?

- Oh, Giacomo, il y a un monde entre un gouvernement socialiste réformiste et des révolutionnaires bolchéviques.

- Ils gardent des couleurs communes.

- Je croyais que tu aimais le rouge.

- Tu sais ce que je veux dire, alors ne joue pas.

- Encore et toujours... Le monde n'est jamais binaire, quand voudras tu l'admettre... "

Cette dispute était si vieille qu'elle me faisait presque sourire.

"Jamais mon amour, il y a nous et il y a les autres. "

Malgré l'absurdité des mots, il m'arracha un sourire. Nous sortîmes dehors, à l'arrière, dans le jardin, pour se griller une cigarette. Il prit une large bouffée, remua nerveusement en jetant des regards aux alentours, avant de chuchoter.

"Je vais arrêter. C'est la dernière mission.

- Qu'est-ce qui se passe?

- Je traque des dieux. "

Pardon? Un instant, je cru à une blague, mais il me regardait fixement, avec grand sérieux.

"Excuse moi, j'aurais du te le dire plus tôt

- Des?" je relevai.

Il acquiesça. Je sentis mon irritation monter, mais tentai de la contenir. Je voyais bien à son regard que ce n'était pas le moment.

"Set. Il doit nous mener à ses frères et sœurs.

- Tu veux dire...

- Les dieux majeurs du Panthéon ont quitté la Duat. Nous sommes en situation d'urgence absolue. Iskandar ne dit rien pour ne pas inquiéter les foules, mais il cherche à les coincer. "

Je jetai ma clope quelque part, ce qui était inhabituel, mais je n'en avait rien à foutre à l'instant.

"Depuis combien de temps?

- Un peu plus de deux ans. Mais Set a en fait quitté la Duat en 1929.

- Quoi? Tu te fiches de moi?

- Michel, je ne veux pas me disputer, pas aujourd'hui.

- Tu es sûr que tout va bien? je marmonnai, incrédule.

- C'est la dernière fois, la dernière mission, je te le promets. Après j'arracherai ma retraite comme prix de mon silence, et je reviendrais ici pour toujours, vivre avec toi. Si tu veux toujours de moi bien sûr. "

Gentiment, ma main traça le contour de sa joue.

"Ce que tu peux être bête parfois. "

Il avait les yeux dans le vague comme il me dit.

"Tout ira bien, je te l'ai toujours dit, je veux juste vous protéger tous. "

C'est donc ça. A chaque départ en mission, Giacomo se conduisait ainsi. Anxieux, dramatique, câlin. Il revenait toujours, et, à chaque retrouvailles, il me semblait qu'il revenait de l'enfer. Mais du moins il revient, il tient ses promesses.

"Je t'aime, j'espère que tu l'as compris avec le temps. "

En y regardant bien, j'aurais du me méfier, j'aurais du comprendre. Il y a une foule de choses que j'ai ici manquées, et d'y repenser m'amène immanquablement au bord des larmes. Mais il y avait autour de lui cet air de destin, de fatalité sombre accrochée à chacun de ses mots, à chacun de ses geste. Comme nous faisions l'amour, c'était avec une passion, et presque un désespoir que nous n'avions pas connu depuis quelques années. Chaque sourire s'accompagnait d'un baiser d'adieu. Qu'ai je à dire de plus? Le bonheur est lent, le malheur s'abat soudainement et bouleverse tout en une fraction de minute.


Oviedo, Asturies, Espagne

Octobre 1936, début de la guerre d'Espagne


Giacomo Bellini

Ici aussi la guerre avait tout retourné. Les troupes franquistes cherchaient à établir un corridor terrestre entre la Galice et Oviedo, occupant les régions montagneuses voisines de l'ouest des Asturies. Dès juillet, les syndicats ouvriers et partis de gauche avaient commencé à former des milices armées et à s'armer afin de combattre la révolte. À Oviedo, capitale de la province des Asturies, le général Antonio Aranda avait rejoint le camp Franquiste, et transformé Oviedo en forteresse du camp nationaliste.

Les républicains donnèrent l'assaut et bombardèrent la ville. Le grand avantage des milices républicaines était leur supériorité numérique. Au cours du mois de septembre, l'encerclement se fit de plus en plus étroit, l'eau commença à manquer, provoquant de nombreuses maladies parmi les civils. Début octobre, les républicains avaient réussi à entrer dans la ville. Les combats de rue faisaient rage.

Debout sur une des collines, je regardais fumer la ville en contrebas. Esme m'avait permis de parvenir jusque là, en me donnant un laisser passer pour les troupes républicaines qui tenaient la région. Le Quinzième Nome était en train de s'entre déchirer. Une partie de ses membres avait rejoint les phalanges nationalistes et affrontaient ceux restés fidèles au gouvernement républicain. J'avais peur, et pourtant, la peur ne m'était pas commune.

Je revenais de Galice, où j'avais fouillé le sanctuaire de la Compostelle. C'était l'emplacement qu'avait fourni un dieu Celte au seigneur rouge. A mon grand désarroi, je ne trouvai rien. Je menai ensuite une longue enquête, et compris que la parchemin avait disparu en chemin, de la France à Compostelle, dans les troubles qui avaient suivi la chute de l'empire napoléonien. Des brigands l'avaient alors dérobé, et amené ici, au cœur des Asturies.

Je fumai une dernière fois, contemplai les minces volutes bleues qui se fondaient dans les airs, écrasai le mégot sous ma botte et descendis la colline en direction de la ville. Il doit être là, combien de temps encore allons nous courir la terre? Il faut en finir.

Je m'engouffrai dans les rues d'Oviedo, silencieux, discret comme une ombre, cherchant à m'éloigner des coups de feu. Le parchemin était très certainement dans la cathédrale. Cette technique, dissimuler des reliques dans des lieux saints du monothéisme, permettait de masquer leur aura.

Manque de chance, plus je m'approchai du centre ville, plus les combats s'intensifiaient. Je me tenais sur mes gardes, on n'était jamais à l'abri d'une balle perdue. Longeant les bâtiments ruinés, je laissai passer une troupe de soldats qui traversèrent la rue, trainant une mitrailleuse mobile avec eux, avant de se poster derrière un muret et de faire feu.

Enfin, je parvins au parvis. Je venais de bruler une quantité considérable d'énergie dans un sort d'invisibilité et je haletai. Reprenant mon souffle, je jetai un œil au travers de la Duat et repérai comme une légère bosse. Ce pourrait être une cachette, voire la cachette.

L'intérieur de l'église était frais et paisible. Il tranchait avec le chaos du dehors. J'étais mal à l'aise, j'avais vu bien trop d'églises pour le restant de mes jours. A genoux, devant l'autel, je fis léviter les dalles, cherchant le coffre fort où devait être dissimulé la relique. La cachette s'ouvrit, elle était vide. Désespérément vide. Des larmes commencèrent à monter. Ca ne va donc jamais finir, jamais?

Un rire éclata derrière moi, et je sursautai. D'ordinaire, le rire annonçait toujours la même entité. Mais cette fois-ci, je vis un homme plutôt petit et maigre, au nez de faucon, et aux cheveux noirs et épais, lissés en arrière avec de l'huile.

"Tu cherches quelque chose? Quel boulet que ton dieu, vous faites vraiment la paire. Tu m'as mené tout droit à Saint Jacques de Compostelle. Je n'ai eu ensuite qu'à mener l'enquête jusque ici. "

Je vis alors le fin rouleau qu'il tenait entre ses mains.

"Le parchemin...

- Hannibal en a un, le dernier est en Russie. "

La terre alors trembla et tout devint blanc l'espace d'une seconde. Un obus venait de tomber juste en face de la cathédrale.

"Allons voir le spectacle. "

Je courus à sa suite, il ne devait pas m'échapper.

"Setne! "

Car c'était bien lui, ça ne pouvait être que lui, je connaissais son portrait. Je le rattrapais sur la place. Les soldats de tout à l'heure avaient été réduits en charpie. Un vaste trou remplaçait ce qui avait jadis été un immeuble cossu, les bâtiments voisins brulaient.

"On est venu te chercher, rit Setne. "

Emergeant des décombres, des magiciens s'avancèrent de toute part. J'en connaissais la plupart. Le Quinzième, et le Huitième aussi.

"Je dois te remercier Bellini, enfin une monnaie d'échange convenable. Isis se damnerait pour l'avoir. Quant à toi tu es déjà mort. "

Il rit une dernière fois et disparu dans l'air enfumé. Derrière moi, Oviedo brulait. Ma tête brulait aussi. Le parchemin, le parchemin du dieu soleil. A la tête de ses magiciens, Desdémone Sforza s'avança, en tenue militaire, ses cheveux dorés rassemblés en une longue tresse qui pendait jusqu'à sa taille.

"Le parchemin, demanda Sforza, vite! "

Je crachai par terre.

"C'est pour Hannibal que tu demandes? Pour toi-même ?

- Tu vas mourir Bellini, elle m'annonça avec un calme impressionnant. "

Pas de colère, juste ce calme qui brulait plus qu'un éclat d'obus.

"Jour de vengeance? je lui demandai.

- Les morts ont parlé. "

Le sang d'Oncle Lindor crie depuis l'au-delà je suppose. Un obus tomba à nouveau. Nous nous couchâmes tous à terre. Quand la fumée se dissipa, je courais déjà à travers les ruines. Encore un peu, et je serai hors des murs. Je courais dans les flammes maintenant, au cœur des combats, et les façades craquaient tout autour comme des lambeaux de peau s'arrachant de la ville morte.

L'ordre de Desdémone claqua dans l'air et sept rubans de perle arrêtèrent là ma course. je tombai et les flammes autour furent pour mes yeux leur dernière image.