Je suis enfin parvenue à ce chapitre. Ceux qui vont suivre, jusqu'à la seconde guerre mondiale ne vont pas être très joyeux non plus, mais j'essayerai d'alléger une peu le ton de temps en temps.
j'ai utilisé un poème de Louis Aragon, "il n'y a pas d'amour heureux" et deux extraits de l'Ancien Testament, tirés du livre de Job et du livre des lamentations.
XLVII. Les fusils
10.
Alma Kane
Je vais laisser ici quelques mots, qui seront tout ce que je ne dirai jamais. Je suis la fille du silence. Celle qui n'élève pas la voix. La muette. Comme les sphinx du désert avant que les savants ne s'acharnent sur eux. La parole détruit. J'ai sauté de la scène avant d'avoir à parler. Je ne témoignerai pas. Je vous laisserai la parole des autres : chacun gardera de moi un morceau de souvenir et si vous les assemblez, vous obtiendrez peut-être une coquille vide. Car cette pièce manquante est mienne pour toujours. Elle est ma seule puissance, ma seule obscurité, la seule part insoumise, pure, intacte de mon âme. C'est bien peu un petit morceau d'âme, mais dans cet arpent de rien du tout qu'il ne faut jamais, jamais lâcher, nous sommes libres.
9.
L'image qu'Hannibal garde d'Alma, c'est quand ils se revoient pour la dernière fois, peu avant sa chute fatale. Elle s'accroche à lui en le suppliant encore et encore. Il se rappelle de l'odeur de ses cheveux parfumés, de l'empreinte de la peau sur la sienne.
Pour Jabari, il y a des fragments. Le jour du mariage, il soulève son voile blanc dans la chambre à coucher, et pour la première fois, contemple ses beaux cheveux noirs, étalés sur l'oreiller de soie, il y a la naissance de Julius, précipitée, désastreuse, au beau milieu d'un champ de coton que le couchant éclaire. Mauvais signe pour un Egyptien, que de naitre au crépuscule.
Julius se souvient des disputes surtout, il y avait toujours un motif de cris et de larmes. L'une d'entre elle l'a marquée, c'était juste avant qu'on ne l'envoie au Caire, faire ses études enfant. Sa mère a protesté, a dit qu'il était trop jeune Après ça a dégénéré, et tout y est passé. Le comportement de sa mère, la lourdeur des traditions familiales, les longues marches vers Manhattan, et eux, les enfants, sous toutes les coutures, leur niveau de développement, leurs caractères différents, le nombre de mots de vocabulaire qu'ils connaissent. Au bout d'un moment, Innaya s'est levée discrètement, a pris Amos dans ses bras, Julius par la main et les a entrainés hors de la pièce.
Pour Amos, il y a un souvenir, longtemps effacé, qu'il n'a retrouvé en lui qu'après une longue errance. C'est à New York, dans la bibliothèque de sa maison d'enfance, il y joue à l'écriture sacrée. Les deux bras levés il lance des mots avec enthousiasme les regarde s'inscrire dans les airs, en hautes lumières. Il joue à faire comme son frère, ce magicien, imite ses gestes et attitudes et s'émerveille de voir en réponse les jolis signes rouges tourner autour de lui. « Amos ! » l'appelle Alma. « Now, whenever you will draw hieroglyphs, I want them to be blue, only blue. Can you do that ? » Alors il acquiesce sans bien comprendre, mais pour sa mère, il est prêt à s'appliquer. Il essaye sans succès, encore et encore. Alma s'agenouille et prend sa petite main gauche entre ses longs doigts, la referme en un poing. « Clutch your hand when you do magic and let it be blue. » Il se concentre et, enfin, en dessine un dans les airs d'une belle teinte turquoise : kapou, crocodile. Alma l'embrasse sur le front et le serre contre elle de toutes ses forces. « Now it will be just fine. »
8.
Jean D'Aubigné
J'ai fait une croix sur mon passé. Je me suis dit que peut-être, avec beaucoup d'efforts, j'arriverai à oublier un jour. Beaucoup d'efforts : voilà que tout est dit.
Dès la naissance mes jours ont été marqués du regard des dieux, d'un dieu pour commencer, et pas des moindres. Le Seigneur de la foudre daigna s'intéresser à une jeune mortelle, Thérèse d'Aubigné, et engendra un fils au cours de leur brève union d'une seule nuit. Dès la naissance j'étais un enfant à problèmes. On me renvoya de toutes les écoles que je fréquentai, une histoire ordinaire. C'était une enfance comme tous les demi-dieux, monstres et échecs, sentiment d'être déplacé. C'est comme ça que j'échouai dans ce pensionnat près de Grenoble avec tant de mes semblables. Même pour là-bas, je restai un gamin turbulent. Avec mon meilleur et seul ami, j'animai un trafic de cigarettes volées et de bonnes copies à vendre, nous rêvions d'acheter assez de toile pour construire une montgolfière. Nous creusions un tunnel qui partait des cachots.
Nous avons tous quelque chose à dire, nous étions des centaines, nous ne sommes qu'une poignée. Nous venons de partout, de l'Olympe comme du Walhalla, de la mine et de la tranchée, du désert et des forêts de Gaule. Nous voulions vivre libre, et plus important nous voulions vivre ensemble. Mais tout cela est perdu n'est-ce pas ?
Ils jouent aux jeux du pouvoir, les Slaves et les Germains, nous jouons au jeu de la division, nous autres Grecs et Romains. Quand aux Egyptiens et Celtes, ils jouent à être des dieux. Ils ont brisé mon rêve, une entente au delà des nations, au delà des dieux et des religions... A la place nous reçûmes le doux baiser d'une nouvelle guerre.
7.
Klaus Lehmann
Raconte-moi tes cauchemars, je te dirai les miens. Moi aussi je me rappelle bien des attaques de gaz chimique. Qu'étais-je venu y faire aussi sur ce maudit front de l'Est ? Je me rappelle surtout d'une après-midi - c'était en Roumanie - nous marchions dans d'épais nuages de chlore. Il y a eu cette lumière verticale qui tombait dans la brume, et ma vision tremblait un peu à cause des obus. Et puis, au détour du sentier, nous avons retrouvé le jardin des dieux. Des feux de détresse rouges s'allumaient un à un dans le ciel, comètes inversées remontant vers les étoiles. Alors je me suis demandé encore et encore, comment était-ce possible que la mort fût si belle ?
Nous ne pouvons plus vivre. Le souvenir hante chacun de nos gestes. Le monde a tourné le dos, mais pour nous le temps est resté pétrifié. Nous ne sommes que des fous, des monticules d'ordures qui vous font honte, alors vous nous laissez sur le pavé et poursuivez loin vos rêves de gloire. Pour nous la terre s'est arrêtée en 1918.
Peu s'en sortent encore. Il y a toi, et puis cet autre aussi, Hannibal. Comment vous en sortir ? Même toi Desjardins, tu as fui ton pays plutôt qu'y affronter tes démons de tranchées. Tu as planté ton jardin sur ton île. Tu as bâti cet abri envers et contre tous, et regarde comment nous en sommes venus à graviter autour de toi. Tu te caches mais l'autre court. Il court devant, Hannibal, et ne se retourne jamais. Il trahit ses allégeances, une à une, pour que le souvenir ne s'acharne pas sur lui.
Je me souviens de vous deux à Héliopolis. L'un mince et brun, l'autre blond et athlétique, vous étiez là très esthétiques, très propres sur vous, comme une jolie gravure de mode. Et plus tard, je me rappelle de vous ensuite, au Noël 1917, gelés, rapiécés, l'un gris, l'autre bleu, et vous étiez devenus une de ces peintures d'histoire, de ce genre édifiant sur les gestes des héros. Puis au procès vous voilà photographies judiciaires, et encore à Berlin, un petit tableau expressionniste d'après-guerre, formes éclatées, longues ombres, cernes sombres autour des silhouettes, visages verts, couleurs hallucinées, jets déments de peinture, bouches noires qui hurlent ces sons qui ne s'expriment jamais : l'angoisse, la mort, les abattoirs.
Mais alors, cette unité symétrique qui faisait votre charme a volé aux éclats. Vous que tout unissait, le talent, l'envie de paix, et l'avenir, avez été jetés par vos vies et idées aux coins opposés de la carte. Non pas distants dans la géographie mais dans l'échelle des valeurs et ambitions, dans l'idée opposée de ce qui devrait être. L'utopie s'est offerte en bandage pour vos blessures, et elle a rempli les parcelles de vos êtres, malgré vos dénégations : « Moi je ne crois en rien ! » « Ce continent est mort ! » « Le communisme est un leurre ! » « Une nouvelle guerre vient ! » « Rien de pire que les idéologues ! » « Penser tue ! » « L'avenir tue ! » Chaque phrase est au-dessus de vous comme un masque de chair. Drôle comme vos utopies concrètes s'enlacent et s'opposent pourtant.
Tu danses à deux pas du chaos Français. Le rouge à ta porte n'est pas une superstition de ton amant, c'est un acte de révolte ou un appel à l'aide. Quand on évoque les voies anciennes, tu voir le règne de l'Eglise et des prêtes, quand on te parle de l'ORDRE DU MONDE, toi tu entends conscription et numéro d'appel, toi tu vois les rassemblements de chemises et les poings levés. Quand on te dit qu'il existe un autre arrangement possible, que le retour de l'antique s'impose, tu penses à tous ces nobles qui se réclament de l'histoire. Montmartre était rouge quand tu y grandissais, mais tu as vite appris. Rien à foutre de lutte des classes : les systèmes sont tous dégueulasses. Alors tu t'es vêtu de noir, pour la terre et le deuil. La couleur absente de l'anarchie. Serais-tu, sous toute cette méfiance et ce grand pessimisme, un idéaliste caché ? Peut-être, peut-être étrangement es-tu le dernier optimiste.
Je te parle d'Hannibal maintenant. Tu ne le comprends pas. Il te semble que vous parlez la même langue, mais vos mots ne font que se croiser sans vous atteindre jamais. Quand nous étions enfants Hannibal et moi jouions à la guerre dans les jardins du Seizième Nome. Nous jouions à Ramsès, tu jouais aux Apaches et aux révolutionnaires de l'an II, nous jouions aux empereurs, vous faisiez le procès du roi. Tu as marché vers nous comme Hannibal fuyait en sens inverse.
La soumission est venue peu à peu. Elle s'est glissée à pas feutré dans l'écran de notre amertume. Nous étions trop brisés pour nous sauver nous-même, alors nous avons cru au jour du sauveur. Il est venu, porté par la nuée et l'orage, sur le tonnerre des places, à travers les forêts de bras levés et clameurs. Il faisait beau au cœur d'entendre l'unité des mille voix. Pour toi ça aurait été terrifiant. Ça l'était, je te le jure, puisqu'ils cherchaient le sublime : terreur et émoi.
Ils parlent le langage des rêves, mais leurs loups viennent rôder dans la nuit. Ils sont venus le soir, avec de longs couteaux. Hitler a purgé les rangs de la SA, et s'est assuré le soutien des milieux conservateurs. L'espace est trop petit, ils se dévorent entre eux. Bientôt ils regarderont vers l'Ouest, comme ils lorgnent à présent vers le Sud. Il n'y a pas de pitié, il n'y a que des humiliés et de la haine au corps. Il y a l'horizon radieux de l'Empire germanique qui s'avance comme un tonnerre au-dessus des peuples.
Tous les anciens du Nome ont eux aussi gouté à ce poison. Ils ont bu le vin de la promesse et leurs oreilles se sont rentrés dans leurs cranes pour mieux ignorer les signaux d'alarme. Tu sais, je crois que c'est notre sang qui est mauvais. C'est pour ça qu'il nous faut rester en mouvement. Sinon le chagrin nous dévore.
Je suis désolé pour toi. Tu t'es battu tu as tout perdu. Tu as tout reconstruit et tu vas tout perdre à nouveau. Alors viens, allons échouer encore une fois. Il est encore un peu temps.
6.
Vladimir Menchikov
On dit qu'on ne part jamais vraiment, que chaque coucher du soleil est comme une renaissance. Est-ce que ça concerne tous le monde? Et qu'en est-il des millers de victimes, qui s'amoncellent dans les fosses communes, le canal de la mer blanche, et les mines sibériennes, eux qui embrassèrent l'athéisme matérialiste que promeut notre régime, qu'en est-il d'eux et où vont leurs esprits? Où vont les morts quand ils ne sont à personne ?
L'histoire dans notre pays allait à marche forcée. Les horizons se dentelaient d'usine d'armement. Nous nous préparions nuit et jour à faire face au spectre de l'Occident. 1812 revenait, avec ses cohortes d'ennemis, l'Europe à nos portes, les marches forcées dans la neige et Moscou en feu. La vérité c'est que Rostopchine n'aurait jamais mis le feu à sa ville. C'est moi qui libérai les prisonniers et les fous, c'était moi qui sabotai les pompes à incendie à travers la ville, et j'embrassai Anna quand elle jeta les allumettes.
Aussi ça me fout la même crainte : trimer sans cesse pour un résultat nul. L'histoire est livide, le futur est en feu. Quand Moscou brûla, nous reçûmes assez de force pour soulever la terre, précipiter du ciel les troupes de l'hiver, enterrer les armées, les chevaux, les canons. Nous avions déjà perdu, alors nous avons sacrifié. La terre est moqueuse ici, elle fait de l'humour noir. C'est notre terre noire d'Ukraine, elle est rendue fertile par nos âmes.
C'est le cycle que nous avons appris à accepter : la gloire puis la chute, un empire succède à l'autre, le soleil revient toujours dans le ciel. C'est le cycle qu'on nous a appris : vivre et mourir, et revenir comme Osiris pour fertiliser la terre. Nous sommes le peuple dont la terre est gorgée de nos morts, où le sacrifice du roi fait pousser les récoltes.
J'ai appris à comprendre, jamais à accepter. C'est facile d'accepter, jusqu'au jour où tu te trouves sur l'autel se couteau sur la gorge. Je n'aime pas l'idée d'être prêtre. C'est facile de commander aux boucheries et d'observer d'en haut les sacrifices pour garder l'équilibre du monde. Les dieux moqueurs ont dû entendre nos dégouts à mi-voix, puisqu'ils ordonnèrent alors l'inversion des rôles.
5.
Leno Cervos
J'étais au champ quand nous entendîmes sonner le tocsin. C'était l'époque des moissons. Les épis murs croulaient sous le soleil de juillet. Nous nous sommes arrêtés de travailler pour écouter le bruit lent et sourd qui résonnait seul dans le lointain. « La Guerre » quelqu'un a crié, c'est la guerre qui frappe à la porte.
Je suis de ce peuple dont les langues ont été arrachées avec les visages. Nos ancêtres les Gaulois, comme ils disent dans nos manuels. Des vieilles histoires que je comprenais à peine. Comme tous les petits enfants nés sous les lois Ferry, j'allais à l'école du village, m'asseoir tous les jours devant la carte de France en écoutant le cours de morale républicaine. Les deux régions de l'Est, l'Alsace et la Lorraine y étaient voilées de noir. « Les provinces orphelines » disait l'instituteur. « Un jour, nous les délivrerons. » Et moi, j'y croyais.
Je les vis passer sur le champ de bataille, les brassards colorés du corps païen. Je l'ai suivi pour voir. « Nous ne nous mêlons pas aux autres. » C'était la plus grande règle. Oui, et les provinces orphelines, qui va les reprendre ? J'écrivis au département du ministère de la défense chargé des opérations secrète. Le mois d'après je m'y faisais incorporer.
Ils ne nous ont pas félicité au retour, tous les grands doyens et les anciens druides, nous n'avons eu ni gloire ni médaille, juste des réprimandes. Nous comprîmes alors que nous nous étions enterré vivants toutes ces années dans les tranchées pour gagner en retour le mépris et la méfiance. Ce soir là, je fis mes bagages et fuis la forêt des Carnutes.
Nous n'avions pas le droit d'aller à Paris. Mais j'en avais toujours rêvé et je n'écoutais pas les règles. Je suis allé retrouver Jean, un demi-dieu, un ennemi, parce que nous autres Celtes avions autant d'ennemis que le ciel a d'étoiles. Et Jean et moi, nous voulions faire de ce ciel une réalité, non plus des astres affrontés mais des constellations qui se rejoignent et se côtoient, dans le grand écrin de l'univers qui laisse de la place pour tous.
4.
Hannah Anders
"Pourquoi les gens nous haïssent?" Ce fut la dernière question que je posai à ma mère, assez naïve certes. Elle mourut en 1938, dans les pogroms de la Nuit de Cristal. "Pourquoi les gens me haïssent", j'étais juive, et j'étais une fille d'Hadès, et d'aucun côté, je n'avais jamais trouvé de visage accueillant. Ma mère pris mon visage entre mes mains et récita le livre de Job "Où étais-tu quand j'ai fondé la terre ? … Quand les étoiles du matin chantaient ensemble, et que tous les fils de Dieu éclataient de joie ? " C'était notre réponse. Le mal est insondable, irrésoluble, et comment réconcilier Dieu et le mal? J'ai perdu ma croyance.
Mes frères traquaient les enfants d'Hadès sur tout le continent. Pour renforcer nos rangs, disait Hans Hess, pour éliminer tout rival, pensait Hariton Kostelic. Je l'affrontai une nuit dans Venise, comme il cherchait à mettre la main sur les derniers d'entre eux. C'était la dernière fois que je vis Giacomo Bellini, il me guida à travers le dédale jusqu'au palais assiégé, et nous aidâmes ensuite la femmes et les deux demi-dieu vers Rome, où s'appliquait la protection du Huitième Nome. Eux non plus, je ne les revis pas. Ma vie est un long adieu.
Blessée, sanguinolente, je me séparai de Bellini, qui devait se rendre en Espagne, et courus jusqu'à Sarajevo. involontairement, je dévoilai notre secret. Ce fut Rome qui vint, avec une trentaine d'hommes de main. Il n'y avait qu'Anita Costa, Lehmann, Alice et sa fille ce jour-là. Ils prirent l'enfant comme elle était romaine, sous les yeux de sa mère. Ils prirent l'œil de Lehman également, et la vie d'Anita.
"Moi, je suis l'homme qui a vu l'affliction... Il a dressé contre moi des remparts pour m'assiéger d'amertume et de peine. Il m'a fait habiter dans des lieux ténébreux comme ceux qui sont morts depuis longtemps. Il a brisé mes os."
3.
Jeanne Huet
Je suis rentrée pour la première fois dans un théâtre à Berlin. C'était pour voir la tempête de Shakespeare. J'avais fugué de l'orphelinat pour ça. Pas pour m'enfuir, je n'avais nulle part où aller. Mais je voulais voir la tempête.
Dans la Tempête, Prospero, un magicien élève sa fille Miranda sur une île enchantée où il commande aux esprits et soulève les orages. Jusqu'au jour où des voiles s'avancent près de ses côtes et la tempête surgit. Alors il faut renoncer à la magie, et quitter l'ile.
Je ne sais pas faire de magie. J'ai essayé pourtant, j'ai tout essayé pendant des années. Je me suis concentrée des heures entières, les yeux fermés, sur la fleur, le vase, la fenêtre, mais le monde demeurait inchangé, le vase intact, la fleur fanée et la fenêtre close. Je ne sais pas faire de magie, mais enfant, tout autour de moi s'enchantait. La vaisselle volait, les fleurs s'ouvraient d'elles-mêmes, le feu s'allumait tout seul, les tempêtes surgissaient pour ravir mes yeux, et les contes du soir s'accompagnaient de spectacles fantastiques dessinés dans la fumée des bougies. Les gens allaient et venaient dans notre maison, parlant toutes les langues et ramenant des cadeaux du monde entier. Ma mère rentrait tous les trois quatre mois dans l'année. Elle nous prenait dans ses bras et nous chantait des berceuses. Je ne lui en ai jamais voulu d'avoir été si peu là. Pour moi, c'était normal : toutes les mamans étaient comme ces féées dans les contes, qui ne venaient que pour quelques jours apportant des dons fabuleux, puis devaient s'en aller. Nous ne manquions de rien. Louis et moi jouions avec les enfants des nymphes de l'ile. Cela aussi était normal, d'avoir des arbres et des adultes comme amis.
Nous n'allions pas à l'école. Michel m'avait appris à lire et compter, puis toutes sortes d'autres choses ; l'orthographe, l'histoire, les cartes du monde et du ciel, la science des arbres et des pierres, le nom de tous les peintres italiens de la Renaissance et une bonne centaine de poèmes. Giacomo m'avait appris l'épée, la course, la nage, comment monter à cheval ou fabriquer un cerf volant.
J'étais la fille du dieu de la guerre. Le chagrin m'a trouvée jeune, là-bas, sur la place. J'étais avec ma mère, pas à ma maison mais au Nome. Giacomo avait disparu, Michel était parti le chercher. C'est le jour qu'ont choisi les Légions pour frapper. Je me rappelle l'incendie. Quelqu'un crie, quelqu'un pleure, Anita est étendue au centre de la maison en feu et du sang perle à sa tête, jaillissant d'un trou dans son crane, qui n'était pas censé se trouver là. J'appelle ma mère, j'appelle quelqu'un, mais une main me saisit. Un homme immense me toise, il m'observe et renifle. "Rome", il dit juste. J'ai beau me débattre autant que je veux, deux grands bras m'emporte, je ne vois pas ma mère, juste Anita, et la maison qui brule.
2.
Alice Huet
En novembre 1919, pour fêter l'armistice du 11 novembre, ils ont fait défiler une dernière fois nos troupes victorieuses sous l'arc de triomphe et les champs Elysées. L'arc fait face à la place de la Concorde et son Obélisque. Il est gravé du nom des grandes victoires d'Empire. Quand le dernier soldat fut passé, on enterra sous son ombre le soldat inconnu, pour que jamais plus on ait à marcher sous cette Arc. Pour que ce soit bien la « der des ders », la dernière des dernières guerres.
Vingt ans après, les Allemands ont été obligés de contourner l'arc. Ça ne les a pas empêché d'y foutre un drapeau nazi.
Le temps de guerre est différent. Il est distendu, étrange, étiré. Jamais nous n'avons été aussi libres qu'en ces jours obscurs et froids. Il sera temps d'en parler, mais après. Je n'ai jamais compris d'où vint la catastrophe. C'est le poète Aragon qui m'a prêté ces quelques mots, écrits à la hâte à l'ombre du fusil :
« Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.
Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux »
1.
Parfois c'est juste comme ça : personne n'avait jamais promis que ça se finirai bien.
Tu vas mourir, tu comprends ?
Où est Set ? Qui est son hôte ? Où sont vos dieux Bellini ?
Je te repose la question :
Où est le parchemin ?
Répond.
Où est Set ? Qui est son hôte ?
Je vais te tuer sale pédé de merde, mais lentement. Tu vas crever très lentement pour ce que tu as fait.
Où est le parchemin ?
Sale race, hein ? Je repose la question et tu vas me répondre !
Où est Set ? Qui est son hôte ? Où sont vos dieux Bellini ?
Tu n'as toujours pas compris qu'il n'y a pas d'issue ? Tu n'en a pas assez ? D'accord, continuons à jouer.
Où est le parchemin ?
Tu connais la plus grande différence entre le plaisir et la souffrance ? Quand on a trop de plaisir, on finit dans l'extase, on est hors de son corps.
Où est Set ? Où sont vos dieux ?
Autrement dit, il y a une limite au plaisir.
Où est le parchemin ?
Plus on le sent, moins on sent son corps. Plus il y a de plaisir, moins il y a de tout le reste. Plus il y a de plaisir, moins on le sent.
Eh bien, la douleur, c'est exactement le contraire.
Il n'y a pas de limite à ta douleur.
Où est Set ? Qui est son hôte ? Où sont vos dieux Bellini ?
Où est le parchemin ?
TU VAS ME REPONDRE MAINTENANT, SALE POURRITURE BELLINI !
Un autre cap de douleur, tu veux voir ça ? Allons-y ?
J'ai joué avec le feu, avec l'eau, qu'est-ce qu'on peut bien faire des autres éléments ?
Savais-tu que l'air pouvait faire mal ?
Où est le parchemin ?
Oh, arrêtes de hurler comme ça pauvre chou. Je ne comprends plus rien. Quoi ? Tu as quelque chose à me dire ?
Où est le parchemin ?
Ah bon… Alors on est reparti pour un tour je suppose.
Je vais te raconter une histoire Bellini. C'est l'histoire de ma vie. Un jour il y avait une gentille petite fille, et puis elle a grandi. Mais alors, c'était encore une petite fille, qui voulait rendre son papa fier. Mais elle ne pouvait pas vraiment faire ça, parce que ce n'étais qu'une fille. Et puis un jour, cette petite fille a rencontré cet homme qui avait de la folie, et des yeux comme des accidents de dirigeable et son cœur, une machine infernale, mais elle n'a pas pu détourner les yeux de ces yeux. Alors elle est devenue très méchante.
On peut tuer par amour, non ? Je suis sûr que tu me comprends.
Combien de gens tu as torturé Bellini ? Pour Iskandar, certes, pour ton amour peut-être, pour ce que tu jugeais plus grand que toi ? Ne me parle pas de moralité alors.
Nous savions que ça finirait ainsi. Nous avons vendu nos âmes aux dieux du chaos il y a bien longtemps. Mauvais sang.
Où est Set ? Qui est son hôte ? Où sont vos dieux Bellini ?
Où est le parchemin ?
C'était il y a bien longtemps, ils nous traitaient de païens, et ils avaient raison. Avant, il n'y avait pas les dieux, il n'y avait pas de soleil, il n'y avait jamais réellement que le diable. Et quand nous choisîmes nos histoires, et quand nous construisîmes nos temples, le diable nous sourit en retour.
Ne t'inquiètes pas, je ne déshonorerai pas ton cadavre. On doit le respect aux morts, je le laisserai juste à nos crocodiles, Sobek en premier.
Il faut bien que les dieux mangent.
Au matin du 27 Octobre 1936, on amena Giacomo Bellini sur la place publique, devant le Nome de Rome.
Le soleil l'aveugla : c'était une très belle journée, et le peloton d'exécution avait pris place au Sud.
« Ma vie aura été courte, très courte même pour ceux de ma sorte. Mais je n'ai pas de regrets. Pendant quinze ans j'ai reçu des roses, et ne me suis excusé devant personne. Alors, droit au cœur soldats, mais épargnez mon beau visage. Je veux descendre souriant au royaume d'Osiris. »
La dernière chose qu'il entendit, ce fut eux : les fusils. Deux longues salves sourdes. POUM, POUM. Et, à cause du soleil, les fusils brillaient.
