Bonsoir petits endives des plaines !
J'espère que vous avez bien profité de vos vacances et que vous êtes en pleine forme pour une nouvelle année !
Je tenais à fêter la rentrée dignement avec vous aussi, voici le chapitre 28 !
Il a été compliqué à écrire, je vous l'avoue ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez en commentaires ^^
D'ailleurs je voulais sabrer une bouteille de champagne pour fêter les 101 reviews de l'histoire, 101 reviews positives qui me poussent à me surpasser et à terminer cette histoire coûte que coûte !
Pleins de gros bisous sur chacune de vos fesses !
CybCoffee
Chapitre 28
-Esquive !
La voix sèche de Lailoken claqua comme un fouet dans l'esprit de Nathanaël qui inspira profondément et fit instantanément le vide dans sa tête.
Apprendre à « faire le vide » avait été le plus compliqué dans son apprentissage de l'Occlumencie. Il n'avait jamais réussi à atteindre un vide réel lorsqu'il étudiait avec ses parents et rien que cette partie de l'entraînement lui avait pris un bon mois aux côtés de Lailoken. L'exercice constituait à se débarrasser de toutes les gênes extérieures et intérieures pour finalement ne plus penser à rien. Il n'était pas aisé de lâcher prise sur le monde, sur ses propres pensées et leurs interactions incessantes et cela l'était encore moins quand Soul était dans un état de profonde faiblesse.
L'attaque psychique du vieil Enchanteur lui vrilla le crâne et détruisit le premier mur des fortifications mentales qu'avait construit Nathanaël durant le dernier mois. En une seconde, ses efforts furent réduits à néant. Le jeune sorcier se préoccupa alors des nombreux pièges qu'il avait dissimulés de ça et de là autour de l'îlot central de ses souvenirs car Lailoken attaquait sa mémoire et il devait la protéger.
-Trop faible ! ricana la voix grave du vieil homme.
Nathanaël voyait le dragon de feu qu'avait choisi Lailoken pour percer ses défenses brûler le premier rempart qui s'enflamma en une seconde comme s'il s'était agit de brindilles de bois sèches. Il gagnait du terrain et plus le jeune homme se sentait pris au piège, moins ses barrières étaient résistantes.
-Tu vas perdre.
Faisant fît de ces commentaires visant à le déstabiliser, Nathanaël inspira longuement : il fallait qu'il se concentre à nouveau car ses barrières ne tiendraient pas bien longtemps face aux coups de griffes de l'animal de Lailoken, il lui faudrait être plus malin que lui pour triompher.
Il sourit, il avait une idée prometteuse.
Soudain, il n'y eut plus rien, rien qu'une pièce sans fin d'un blanc étincelant.
Le dragon de feu eut une hésitation et quand une multitude de boules blanches tombèrent de nulle part dans la pièce, il disparut dans des étincelles pour faire place au célèbre Merlin. Au bout d'un long moment, le sol en fut totalement recouvert si bien que l'on ne pouvait plus se déplacer sans en toucher une. Nathanaël vit le sorcier froncer les sourcils en parcourant du regard le travail de son jeune apprenti et, contre toute attente, il le vit sourire.
-Ingénieux ! lui lança-t-il d'un air appréciateur.
Lailoken fixait les boules à ses pieds : elles étaient en verre et une brume blanchâtre se mouvait avec paresse dans chacune d'entre elles. Il se saisit d'une boule à sa droite et l'éclata au sol. Bien mal lui en prit car un essaim d'abeilles furieuses en jaillit. Le vieux mage se protégea d'un simple bouclier et d'un Feudeymon se débarrassa de ses attaquants. Ne voulant pas rester sur un échec, il brisa une nouvelle boule d'où un Détraqueur à la silhouette décharnée surgit. Les souvenirs les plus heureux du vieillard furent extirpés hors de lui et Nathanaël put voir des yeux de Lailoken une jeune femme sans visage aux boucles blondes rire aux éclats et courir se réfugier dans ses bras et, comme s'il était à la place de l'homme, il se vit étreindre la femme et il se sentit sourire. Une vague de bonheur qui n'était pas le sien l'envahit pour être peu à peu remplacé par le froid et la terreur.
Au fur et à mesure que le Détraqueur s'approchait, les souvenirs des instants passés défilèrent dans un tumultueux chaos jusqu'à ce que Lailoken n'invoque un Patronus en forme de phénix et ne repousse son agresseur. Ses traits crispés à l'extrême indiquèrent à Nathanaël que l'expérience ne lui avait pas du tout plu.
Le jeune sorcier haussa les épaules, c'était le jeu après tout.
Lailoken se saisit de deux nouvelles boules de verre et les jeta avec force au loin, percutant nombres d'autres boules qui se brisèrent sous la force de l'impact. Parmi les horreurs qui s'échappèrent de toutes parts pour l'attaquer, un véritable souvenir était mêlé et Lailoken put voir une femme de Dieu à l'air sévère lui hurler dessus.
L'Enchanteur éclata de rire et disparut de l'esprit du jeune sorcier.
Nathanaël émergea doucement et ouvrit les yeux pour faire face au vieil homme, assis en tailleur devant lui, près de la cheminée où brûlait un grand feu.
-C'était bien joué, le félicita-t-il. Très bien joué.
C'était la première fois qu'il le congratulait et cela rendit Nathanaël étrangement heureux.
-Vous trouvez ? Cela m'est venu comme ça ! J'ai caché mes souvenirs dans ces boules et pour un souvenir, j'ai créé mille pièges !
-C'est très bien, continua Lailoken. Très réfléchi, étonnant de ta part en somme !
-Ça vous tuerez d'arrêter de me lancer des vacheries à tout bout de champs ? grinça Nathanaël.
-Et comment ferais-tu pour garder les pieds sur terre, pignouf ?
-Je ne suis pas du genre à prendre la grosse tête, marmonna l'enfant. Je ne m'appelle pas Rowena.
-Trêve de plaisanteries, coupa le vieil homme qui releva tout de même la lèvre gauche en ce qui s'apparentait le plus à un sourire. Tu as dit que ce stratagème t'étais venu comme ça, tu veux dire que tu n'avais pas déjà construit ton piège ?
Le jeune homme acquiesça en souriant.
-Oui, j'ai eu cette idée quand votre dragon a détruit mon premier rempart.
Lailoken se saisit du bout de sa barbe et la fit rouler entre ses doigts, geste qui permettait à Nathanaël de savoir quand son maître d'apprentissage était plongé dans de complexes réflexions.
-C'est impressionnant, murmura-t-il à voix basse.
Nathanaël tendit l'oreille : Merlin l'Enchanteur faisait des éloges sur son travail.
-Qu'avez-vous dit ?
-J'ai dit que c'était impressionnant, répéta Lailoken trop occupé à réfléchir pour se souvenir d'être désagréable. Nous n'avons commencé l'Occlumencie –la vraie, coupa-t-il le jeune homme qui allait protester et lui rappeler qu'il avait déjà débuté avec ses parents il y avait de ça des années- que depuis deux mois…enfin, un puisque tu as mis quatre semaines à faire le vide et tu as atteint un niveau que je n'aurai jamais soupçonné te voir atteindre avant la fin des trois années d'entraînements. Que tu aies réussi à créer un stratagème aussi complet et aussi complexe sans prendre le temps de faire le tour de chaque détail est un exploit en soi. Tu peux être fier de toi, pignouf !
Dire que Nathanaël se sentait heureux était désormais loin de la réalité : il voletait maintenant dans des nuages de béatitude et de contentement. Que Lailoken Wyllt alias Merlin l'Enchanteur alias « l'homme le plus puissant de l'Univers » le trouve impressionnant était foutrement jouissif !
-Ah…euh…je…mer…ci…merci, bégaya-t-il en rougissant.
Le vieil homme balaya ses remerciements de la main et le congédia. Le gamin partit immédiatement en sautillant avec une joie non dissimulée. Lailoken soupira : cet enfant était une nouvelle génération d'Enchanteurs. Certes, il n'y avait eu que lui comme enchanteur valable mais il pouvait d'ors et déjà noter les différences de puissances. Jamais, ô grand jamais, il n'avait eu autant de faciliter pour maîtriser les magies de l'esprit, il n'avait de toute manière jamais eu ce trop plein d'énergie comme lui. Le gamin était pratiquement aussi puissant que lui l'avait été juste avant de recevoir la totalité de ses pouvoirs. Le vieillard se frotta les tempes d'un geste las : que se passerait-il quand l'enfant se retrouverait devant son frère ? Oh, il savait pertinemment que Helga faisait tout pour que cela n'arrive jamais cependant la prophétie était claire : « Sa trop grande puissance sera comme pour les Autres divisée entre lui et sa moitié et viendra un jour où la Mort la libérera ».
Les deux frères étaient destinés à se rencontrer un jour ou l'autre.
Il en était persuadé, et ce, même si la prophétie prédisait que la malédiction de l'Enchanteur pouvait être évitée cette fois-ci en les séparant. Cela lui avait d'ailleurs valu une violente dispute avec Helga. Il admettait volontiers ne pas être objectif sur la question mais il avait bien trop souffert et avait bien trop subit la toile inextricable du destin pour savoir que l'on ne pouvait y échapper : les vies des milliers êtres vivants sur terre étaient tracées depuis bien longtemps.
Lailoken soupira en plongeant sa main dans la poche de son vieux Levi's noir élimé pour toucher du bout des doigts les bords racornis de la seule photo qu'il lui restait de sa propre sœur.
Oo
-Comment te sens-tu ? s'enquerra Nathanaël.
-Un peu mieux, répondit Soul, soulagée.
-Lailoken a mis quelques protections et des boucliers pour filtrer au maximum le flux en attendant que nous allions à La Citadelle pour que Maman jette un œil.
-Je sens une nette différence, acquiesça la voix.
-Tu m'en vois ravi, fit le garçon qui était un peu plus serein à mesure que Soul reprenait du poil de la bête.
-…naël ! NATHANAËL ! ! hurla Chiridirelle du haut du mur d'escalade pour le sortir de ses pensées.
Le jeune homme se reprit et grimpa au mur avec une facilité déconcertante, il était loin le temps où il s'écrasait aux premières prises !
-Désolé, j'étais perdu dans mes pensées !
-Comme souvent en ce moment ! le taquina Björn qui s'élançait à pieds joints à la rencontre du premier geyser.
Nathanaël le singea et le suivit en faisant la grimace.
-Tu sais pourtant que si tu as des ennuis tu peux me parler, lui rappela Chiridirelle qui ne comprenait pas la distance que mettait volontairement son ami entre eux.
Le jeune homme ne répondit rien mais croisa son regard violet comme pour la rassurer : rien n'avait changé entre eux, il devait simplement régler certaines choses seul. D'un coup de bâton, il explosa une statue tandis qu'il tirait son amie hors d'atteinte de la gerbe de flammes qu'elle venait d'expulser dans sa direction.
-Je t'expliquerai sûrement un jour, lui murmura-t-il à l'oreille.
Chiridirelle ne lui répondit rien mais Nathanaël sut qu'elle était touchée à sa manière de se jeter dans la bataille avec détermination. Björn fracassa un sphinx à coup de gourdin et balança sa carcasse sur les statues voisines, créant ainsi un passage dans lequel s'engouffrèrent sans hésiter les deux amants.
-Et c'est reparti pour un tour, grogna le nain en rapprochant sa tête du vide d'où il pouvait voir des dizaines de vents se battre entre eux.
-Fais pas ton timide, ricana Nathanaël en le poussant de toutes ses forces hors du ponton.
-Enfoirééééééé ! hurla Björn en fermant les yeux et en serrant les fesses.
La chute sembla sans fin au pauvre nain qui avait horreur d'être dans les airs. Il fut cependant sauvé au dernier moment par une charitable brise qui le remonta vers le ponton mais celle-ci fut percutée par un mistral qui l'envoya valdinguer dans les bras d'un cyclone. Ce fut tout nauséeux que Björn frappa de plein fouet le ponton d'en face. Il ne savait pas ce qui était le plus rageant : son incapacité notoire à dompter l'Air ou le fait que Nathanaël fasse des cabrioles dans les vents les plus meurtriers sans jamais s'écraser au sol ?
-Bien, fit Chiridirelle en atterrissant avec grâce à ses côtés, comment allez-vous essayer de traverser le câble cette fois-ci ?
L'épreuve aux deux élémentaires combinés leur donnait du fil à retordre depuis plus d'une bonne semaine désormais.
-Comme d'habitude ! grinça le nain en reniflant. Je traverserai cette foutue épreuve comme un vrai nain : à la force de mes bras !
Et il s'élança sans attendre sur le câble pour le longer en serrant les dents alors que le Feu le brûlait et que l'air s'évertuait à le déséquilibrer. Chiridirelle haussa les épaules en secouant la tête : le nain était une vraie tête de mule.
-Et toi ? demanda-t-elle à son amant qui s'était assis en tailleur.
-Je vais tester quelque chose de différent, lui répondit-il en levant les yeux vers la tempête. Je te dirais si ça donne quelque chose !
La drow lui fit un signe de tête et quand Björn hurla en s'écrasant au sol, elle sauta dans le vide, se rattrapa avec agilité au câble et voltigea dans les airs en longeant le fil à coups de pirouettes et de cabrioles qui forçaient l'admiration. Mais quelle que fusse son habilité, la tempête finit par l'éjecter avec force.
Nathanaël, quant à lui, avait beaucoup réfléchi à ce que Lailoken avait hurlé à Björn quand celui-ci lui avait fait comprendre son mécontentement. L'intérêt de ces épreuves résidait dans la confrontation directe avec chaque élémentaire. Il était ici pour ça après tout : apprendre à maîtriser les quatre éléments. Il se devait de les approcher et les apprendre un part un : il était donc inutile de chercher à vouloir aller trop vite.
Il inspira profondément et ne pensa non pas à rien comme lors de ses entraînements avec Lailoken mais à L'Air et au Feu. À leur combinaison si spéciale, si dangereuse. L'un comme l'autre était imprévisible, mais l'air rendait le feu encore plus destructeur et incroyablement fort. Le pouvoir de destruction qu'avait le feu était décuplé par le propre pouvoir de destruction de l'air. Comme l'avait expliqué Rowena il y avait de ça des années, l'Air était le seul élémentaire à se marier si bien avec chacun des trois éléments restants. Nathanaël en était certain, il s'agissait du point le plus important. Il avait une compréhension et une connexion étonnamment fluide envers l'élément Air mais ce n'était pas le cas envers les trois autres. Il fallait qu'il se connecte à eux avant de pouvoir espérer traverser cette épreuve. En soupirant, il se releva et fit demi-tour. Il plongea la tête la première dans l'œil du cyclone, de sa main freina sa chute, bifurqua dans un borée et plana doucement vers le ponton opposé grâce à un vent catabatique.
Il se réceptionna avec grâce et observa l'arène aux sphinx. Il allait souffrir. Mais il se devait de comprendre et d'écouter le Feu et s'il fallait en ressortir carbonisé plusieurs centaines de fois pour ce faire alors soit. S'il avait été en confrontation directe avec le bois du mur et l'eau des geysers, cela n'avait pas été le cas avec le feu. Il n'avait fait que l'éviter et se battre contre lui au lieu de l'accepter. Les sphinx n'avaient été qu'une diversion pour qu'ils ne se concentrent pas sur l'essentiel. À peine eût-il posé le pied sur le sable de l'arène que les pierres rouges qui formaient les yeux des statues brillèrent d'une intense lumière. Les bêtes secouèrent leurs corps comme un lion après une longue sieste et les grondements des pierres les unes contre les autres retentirent dans l'arène entière. Arrivé au centre de celle-ci, Nathanaël s'assit en tailleur et inspira profondément.
-Je ne la sens pas cette histoire, marmonna Soul.
Le garçon sourit mais ne répondit rien et ferma les yeux. Il inspira et expira.
La première gerbe de flammes lui arracha un hurlement de douleur mais malgré son envie furieuse de partir, il tînt bon et redoubla de concentration. Avoir mal était inévitable mais souffrir était un choix. Alors que sa peau brûlait et qu'une affreuse odeur de chairs brûlées s'en dégageait, il lâcha prise. La douleur se transforma peu à peu en chaleur qui, si elle n'était plus aussi insupportable n'était pas pour autant agréable, et les flammes qu'expulsaient la dizaine de sphinx sur lui et qui auraient dû le terrasser en une poignée de secondes mirent bien plus longtemps à entamer sa volonté et à déclencher l'alarme de Lailoken. Épuisé et meurtri, il disparut de l'arène pour réapparaître dans la neige, devant le mur d'escalade.
-A quoi joues-tu !? lui demanda Björn quand il rouvrit les yeux en sursaut.
Le jeune sorcier voulut répondre mais le charme de guérison de Lailoken n'avait pas encore terminé de soigner son visage, toujours horriblement mutilé. Il gémit de douleur sur l'instant puis, en une seconde comme si tout n'avait été qu'un mauvais rêve, sa bouche fut à nouveau la sienne, exempt de brûlures et de chairs fondues.
-Tu as perdu la tête ? lui demanda à son tour Chiridirelle en fronçant les sourcils.
-Peut-être bien, oui. J'ai repensé à ce qu'a dit l'vieux la dernière fois : que l'intérêt de ces épreuves résidait dans la confrontation avec chaque élément. Si nous avons été en face à face avec la terre, l'eau et le vent, nous n'avons fait qu'éviter le feu. Et comment voulez-vous traverser une épreuve qui nous demande de traverser une tempête de flammes alors que nous redoutons la morsure de feu ? Enfin, pour toi Björn c'est plutôt l'inverse mais je sens que vous voyez où je veux en venir : il faut être en osmose avec les deux éléments sinon nous ne parviendrons à rien si ce n'est perdre notre temps et notre patience.
-Je vois, fit la drow en hochant la tête. Cela tombe sous le sens en y repensant ! Lailoken nous a fait commencer par chaque élément seul pour que nous commencions par les connaître eux et leurs particularités, puis il nous fait traverser des épreuves qui en regroupent plusieurs pour tester nos capacités d'adaptation. Je suppose que l'épreuve du feu était une sorte de piège de la part de Lailoken…
Nathanaël esquissa un sourire, la drow et lui étaient sur la même longueur d'ondes.
Le garçon fit un moulinet avec son épaule gauche pour vérifier qu'il n'avait plus de douleur nulle part et se releva, aidé par Björn.
-Fait chier ! grogna ce dernier. Il va falloir que je retourne dans les airs !
Nathanaël ricana en grimpant avec agilité en haut du mur, tous les sens aux aguets, tous les pores de la peau ouverts pour capter le moindre frémissement et le moindre changement durant son ascension.
Foi d'un Pouffsouffle-Serpentard, il réussirait !
Oo
La surface de l'étang, plane encore un instant auparavant, fut secouée de tremblements incontrôlables et désordonnés, parsemant le plumage du rapace de millions de gouttes d'eau comme si le ciel pleurait tout son désespoir en écho à la blessure béante que faisait la perte de sa sœur dans le cœur du sorcier.
Nathanaël agrippa la branche de pin encore plus fort, il savait que l'homme ne tarderait pas à laisser exploser sa rage et son nouveau pouvoir.
-J'AI DIT NOOOOOOOOOOOOOON !
Sa voix, brisée au début, devînt plus caverneuse et grave et tonna dans la forêt comme si Dieu lui-même avait parlé.
L'explosion de magie fut bien plus terrible que dans les souvenirs de Nathanaël. Elle s'expulsa comme un geyser hors du corps de l'homme et monta si haut dans le ciel qu'il pensa un moment qu'elle n'avait pas de fin. Les yeux du sorcier se mirent à briller si fort qu'il dût fermer les paupières pour protéger ses pupilles de l'intense chaleur qui s'en dégageait.
Nathanaël s'attendait à se réveiller comme depuis quelques semaines déjà, mais le rêve continua.
Il entendit le sorcier hurler son malheur avant de finir par hurler de douleur. Une douleur qu'il devina insupportable à l'intonation de sa voix et aux cris inhumains qui sortaient de sa bouche. Il se risqua à ouvrir un œil et le spectacle auquel il assistait lui donna envie de vomir tripes et boyaux. L'homme, à genoux, la tête renversée en arrière, arrachait littéralement la peau autour de ses yeux qui brûlaient, carbonisés par la vague de magie pure qui s'échappait d'eux. Ce ne fut pas tant la vision des chairs fondues que l'odeur qui horrifia le plus l'enfant. Une odeur de viande brûlée, une odeur de mort et de souffrance.
Au bout d'un moment qui lui parut une éternité, la colonne de magie redescendit aussi vite qu'elle était montée dans le ciel et fut entièrement assimilée par l'homme défiguré, allongé à même le sol. Sous les yeux ébahis de Nathanaël, ses cheveux blonds se tintèrent lentement d'une couleur blanche, si blanche qu'elle paraissait irréelle.
Et si le doute n'était déjà plus permis, cela confirma encore que cet homme devant lui était Lailoken Wyllt, son maître d'apprentissage, le plus grand Enchanteur de tous les temps.
L'enfant fut pris d'un étrange malaise. Lailoken avait souffert le martyre.
-Gwen…dydd, Gw…enddyd, mumura une voix roque et saccadée. Gwenddyd, où es-tu ?
Lailoken rampait vers le corps de sa sœur, aveugle, meurtrit, détruit. Le bout de ses ongles s'accrochait à la terre comme il s'accrochait lui-même à la vie. Autour de lui, plus rien ne ressemblait au paysage idyllique qu'avait pu admirer des centaines de fois Nathanaël : Lailoken et le corps de Gwenddyd étaient au centre du cratère le plus impressionnant qu'il ne lui avait été donné de voir. Les pins alentours -s'ils n'étaient pas couchés- avaient été réduits en cendres et l'étang à l'eau si belle n'était plus désormais qu'une flaque de boue marronnâtre.
-Je ne te vois pas, où es-tu ?
Les yeux de Lailoken avaient disparu et avaient laissé place à deux orbites à la peau à vif. Comme un robinet mal fermé, un filet de sang écarlate coulait sur ses deux joues, laissant des sillons sur ses joues boursoufflées.
-Gwenddyd, réponds-moi…s'il te plaît, je ne vois rien, s'il te plaît, je…Gwen, réponds-moi, viens m'aider. J'ai mal, je ne vois rien, j'ai mal. Viens ! VIENS !
Nathanaël eut un haut-le-cœur. Voir Lailoken dans cet état, si fragile, si faible et si désespéré lui donnait mal au ventre. Il ouvrit ses ailes, ne supportant plus de voir cet homme si seul. Doucement, il se posa à côté et chanta doucement.
-Gwenddyd, c'est toi ?
Il cria encore.
-Gwenddyd, tu es là ! s'écria Lailoken. Tu…tu…non, c'est toi, l'aigle. VA-T'EN ! JE N'AI PAS BESOIN DE TOI !
Il s'étouffa dans son propre sang, s'étrangla et toussa.
-J'ai juste besoin d'elle, juste elle.
Sa main toucha la robe ouvragée de Gwenddyd et il la serra, laissant sur les coutures un mélange innommable de boue, de chairs et de sang.
-Tu ne peux pas partir ! tonna-t-il avec force. TU NE PEUX PAS MOURIR !
Le phénomène qui survînt alors démontra à Nathanaël la force infinie de la magie. Tandis que Lailoken se tordait de douleurs aussi bien physiques que mentales, les filets de sang qui coulaient le long de ses joues s'épaissirent et devinrent des torrents, et des larmes d'une rare pureté se mêlèrent au flot incessant de son chagrin. Des larmes qui sortaient de nulle part.
Peu à peu, le sang s'éclaircit et il ne resta plus que des larmes cristallines ruisselant autour des deux corps.
-Ne m'abandonne pas, Gwen, murmurait inlassablement Lailoken. Ne m'abandonne pas.
Les larmes du sorcier transformèrent peu à peu la boue en flaque, en mare, en étang et, finalement, en un lac à l'eau claire. Le lac dans lequel Nathanaël avait pour habitude de se baigner tous les jours depuis son arrivée dans la forêt calédonienne.
En son centre, à deux mètres au-dessus de la surface, flottaient Lailoken et le corps sans vie de Gwenddyd semblables à deux pantins désarticulés.
-Je n'ai jamais voulu ça, Gwenddyd, jamais, pleura Lailoken en la serrant dans ses bras une dernière fois. Adieu, je t'aimerai pour l'éternité, ma sœur.
Les flots de larmes quittèrent ses joues et lévitèrent tout autour du corps sans vie de la jeune femme. L'eau se tinta de rouge, le sang des orbites de Lailoken se remettait à couler. Et quand l'eau et le sang ne firent qu'un, peignant une triste aquarelle, tout se cristallisa, et une chrysalide étincelante enferma à jamais Gwenddyd Wyllt pour son éternel repos.
Un tourbillon se forma sous eux et engloutit l'étonnant cercueil pour qu'il repose à jamais en son sein.
Lailoken s'évanouit mais un vent, que Nathanaël soupçonna venir de Mère Nature elle-même, le fit flotter doucement vers la berge.
