XLVIII. Septième ciel, porte de droite


Héliopolis, Premier Nome : fin 1936


Après la nouvelle, il est resté en silence à compter les heures, un, deux, trois, quatre. Et je voudrai bien m'en sortir, mais je n'arrive pas à mourir. Par où on sort ? Elle est où l'issue de secours ? Giacomo… Il a oublié comment on pleure, comment on crie, rien ne vit, rien ne bouge. Il a ce luxe d'avoir sa propre pièce au sein du Premier Nome, celle attribuée au Nome de Sarajevo. Il n'est pas dérangé. Parfois, poussé par la faim, il arrive à se trainer aux cuisines, attrape un morceau de nourriture quelconque, puis retourne se coucher. Généralement, il ne se met pas sur le lit, profite de la fraicheur du sol. Il ne dort pas vraiment de toute manière. Il compte, par réflexe, c'est ce qu'il faisait dans les tranchées pendant les heures avant les assauts. Un, deux, trois, quatre. Il va jusqu'à cent, puis recommence. Encore. Il n'a pas la force de boire, il n'a plus de cigarettes.

Au bout d'un mois, allongé dans le noir, il a oublié comment parler aux gens aussi. Il est resté au Caire, pour être sûr qu'on ne vienne pas le chercher. Au Nome, ils l'auraient trouvé, ils lui auraient parlé, l'auraient touché, appelé, questionné, et l'idée même lui en est intolérable. Il n'est pas triste en plus, juste un peu vide. A côté de la plaque. Il ne sent rien. Ce sentiment, il le connait bien. C'est mon blues d'abattoir, il est revenu. C'est un manque de boucherie, parce que ça me manque terriblement, ces instants de massacre au couteau.

C'est Klaus Lehmann qui est venu. Il ne sait pas pourquoi. Ça fait cinq semaines qu'il est là. Personne n'est son supérieur, personne n'est sous ses ordres, ils n'ont pas de raison de venir.

« Tu as une sale gueule. »

Desjardins ne répond pas.

« Tu te souviens, à Beyrouth, juste après la guerre ? Je passai mes journées à boire. Un jour tu m'as trouvé et tu m'as laissé un flingue. Si tu veux mourir, fais le bien, fais le vite, tu m'avais dit. »

Desjardins ne dit rien. Il est toujours allongé sur le plancher. Immobile, figé. Klaus soupire et pose un flingue sur le lit.

« Essaye la colère. C'est mieux que les larmes, c'est mieux que la peine. »

Il attend, mais aucune réaction ne vient. Desjardins compte dans sa tête. Les mots de Klaus s'accompagnent du bruit sourd des obus. Il les entend nuit et jour, avec les sifflets.

« Ils arrivent. J'ai besoin de ton aide. Viens, si tu préfères être du côté de celui qui tire, pas de celui qui meurt. »

Il le quitte. Desjardins se recroqueville au son de la porte qui claque. Rentrer n'est pas possible. Rentrer c'est voir la maison déserte, c'est voir Louis et Jeanne et essayer de répondre à leurs questions. Agir est aussi insupportable. Se lever est insupportable. Respirer est insupportable. Regarder ce flingue est insupportable. Klaus a pris soin de le laisser dans son angle de vue. Sale Boche. Il en a égorgé des dizaines de comme lui. Putain de sale Boche de merde. Enculé. Pourriture. Il se souvient d'une certaine photo. Une inspiration le saisit, le pousse à se lever. Le manque de nourriture lui tourne la tête, il s'est levé trop vite, se prend un coin de meuble. Il arrive à la commode. Je l'ai toujours sur moi d'habitude, dans ma veste.

Il trouve enfin la photo de l'homme, avec la femme, le bébé et la petite fille. Il regarde les taches brunes, le sang séché sur les bords. Dans l'obscurité de la fin du monde et les lueurs d'incendie, il regarde l'insecte apocalyptique. Sa main saisit la baïonnette et il lui tranche le cou. Mieux vaut la rage !

Avant qu'il ne comprenne comment, le mobilier est détruit, le lit est en morceaux, les chaises brisées, tous les tissus arrachés, il saigne aussi, des mains et du visage, et il se regarde comme par en haut, avec sa gueule de fou. Et le chargeur du flingue est vide aussi, mais où sont donc allées les balles ? Il y a un grand trou noir à la place de sa mémoire, pas seulement sur ces quelques heures, mais sur des semaines. Il se souvient qu'il comptait un, deux, trois, quatre, et le reste ? Où est le reste ? Il retrouve sous le lit la photographie, qui est restée intacte. Au dos, quelqu'un a écrit avec des lettres fines : IL EST DESESPERANT D'ÊTRE NOUS.

Où sont passés ces deux mois ? Est-ce qu'il a bu jusqu'au trou de mémoire ? Est-ce que son cerveau en a censuré des passages, comme au temps de la guerre, où des morceaux entiers disparaissaient de ses souvenirs ? Qui j'ai encore tué, puis oublié avoir tué ? Et si ce n'était pas deux mois, si c'était deux ans ? Il me faut un calendrier…

Il va jusqu'à la salle de bain en titubant, sa main pendant le long de son bras avec le flingue. Il le lève et se demande qui il a pu tuer avec. Il se passe de l'eau sur le visage, devant la glace et son reflet lui est insupportable. Ses yeux sont soulignés de larges cernes, une barbe drue de plusieurs semaines lui mange les joues. Trop jeune, j'ai toujours cette gueule de mes vingt ans. Alice avait des cheveux blancs. Alice avait des rides autour des yeux. Alice était un repère. Quel âge ? Dis-moi, je t'en supplie Ma'at, dis-moi quel âge j'ai ?

Dans le miroir, ses traits bougent. Ses rides se creusent, et soudain, ses cheveux sont devenus poivres et sel, sa barbe grise. Ses yeux sont enfoncés dans ses orbites, son front est sillonné de lignes, ses joues sont maigres comme celle d'un mort. Sa peau est grise, tachée, parcheminée. Il n'a pas l'air d'avoir quarante ans, il en a soixante-dix au moins. Je suis resté vingt ans ici, il comprend. Vingt ans dans cette pièce et personne n'est venu. Il brise le miroir avec ses poings. Tombe à côté du lavabo en tremblant.

La porte s'ouvre alors. Il entend un rire, puis quelques mots en égyptien. Les meubles se réparent d'eux même.

« Hé, tu fais quoi ? »

Il se relève tant bien que mal.

« La gueule de bois te va mal Michel. Tu saignes. »

Vladimir Menchikov pose des affaires sur la table. Desjardins se rend compte que ses bras et mains sont en sang.

« Pas de souvenirs ?

– Non.

– On sort d'un zapoï sévère. Il faut manger maintenant. »

Desjardins le dévisage lentement. Vladimir a l'air épuisé. Ses yeux sont cernés, son teint encore plus pâle qu'à l'ordinaire, ses cheveux blonds et bouclés sont devenus gris.

« Tiens, bois ça. Et montre voir tes bras.

– De la saumure de cornichons ? Qu'est-ce que tu veux que j'en foute ?

– Pour ton mal de tête. C'est un truc Polonais. »

C'est tellement absurde qu'il devrait en rire.

« Qui j'ai tué ?

– Personne. »

Il se détend un instant. Menchikov examine ses mains. Le miroir, il comprend. Il a été écorché par quelques éclats de verre quand il l'a brisé.

« Enfin tu as essayé.

– Qui ça ? »

Menchikov lui sourit juste.

« Moi. Je dois avoir essayé de t'avoir aussi. J'avoue que cette partie est un peu floue. »

Desjardins se rend alors compte que son crâne lui fait terriblement mal.

« Qu'est-ce qui s'est passé ces dernières années ? »

Vladimir le dévisage lentement.

« Comment ça ces dernières années ? Tu as une amnésie générale ?

– Je crois…

– Quel est ton dernier souvenir alors ? »

Desjardins réfléchit intensément. Il y a bien sûr cet instant, où Lupin l'a pris par le bras et lui a dit de s'asseoir. C'était au Caire, dans une des salles d'études. Il devait faire son rapport habituel au Chef Lecteur. Après…

« Lupin est rentré d'Italie, il arrive à prononcer. »

Menchikov pousse un soupir de soulagement.

« Ce n'est pas grand-chose, que deux mois. Tu es juste resté ici deux mois après la mort de ton amant. »

Il ne le croit pas.

« Ce n'est pas possible. Je suis devenu un vieillard. »

Vladimir le regarde attentivement, puis répond avec douceur :

« Tu as une sale tête, et tu devrais te raser, ça c'est sûr. Mais tu n'es pas un vieillard, tu as ton visage de toujours. »

Il retourne dans la salle de bain, ramasse un éclat du miroir, s'observe.

« Je deviens fou », il constate.

Vladimir rit amèrement.

« Crois-moi, tu es tout sauf fou. Tu es en deuil.

– Qu'est ce qui s'est passé ?

– Tu es venu me chercher. Tu avais une arme, et me tenais des propos à moitié cohérents. »

Ça commençait à revenir. Les semaines de dépression, le compte, les déplacements couloir-cuisine-chambre-douche-sol, encore une fois. L'arme qui le narguait. Finalement il l'avait saisie et il avait tout oublié. Giacomo en premier. Il était de nouveau là-bas, dans sa tranchée de merde, en dessous des barbelés. Il regarde le pistolet déchargé, récite :

« Je suis venu te voir, je t'ai dit qu'on avait besoin d'aide avec Lehmann, que le Seizième Nome partait en couilles. Tu m'as dit que tu n'avais rien pour nous. On est sorti boire, parce que, parce que… »

Soudain, tout lui revient d'un coup.

« Oh…

– Tu te souviens… Tant mieux, je n'aurais pas eu la force de t'expliquer à nouveau. »

L'eau lui vient aux yeux.

« Ne pleure pas pour moi, Français, tu n'as déjà pas assez de larmes pour toi même. »

Il avait trouvé Vladimir, sur les indications d'un autre, buvant seul dans une pièce déserte. Tout était ressorti, Lupin qui l'avait trouvé rendant son rapport, et lui avait demandé de s'asseoir avant de lui apprendre que... Il ne savait plus rien, où était Alice, qu'étaient devenu les enfants, rien, il avait décroché. "On a attaqué ton Nome, tu étais où?" lui avait demandé Vladimir, mais lui ne comprenait rien. "Des miliciens affiliés aux Romains. Il parait que tu hébergeais un nid d'espions du Reich. Ils ont fait une descente, ils ont tout raflé. " Mais Michel ne comprenait toujours rien. "Qu'est-ce que tu fais au Caire? - Je me cache et je bois" avait expliqué le Russe. L'alcool déliant la langue, tout avait alors fuit : les famines organisées en Ukraine, la terreur, les camps, les dénonciations, un pays qui s'arrachait les entrailles, toute la face laide de la vie sortait de la bouche de Vladimir et s'accumulait sur la table, à côté du pistolet chargé. Où va le monde ? Alors à nouveau, il prend le pistolet dans sa main et il se souvient :

A partir de Verdun, il avait commencé à se sentir suradapté à la guerre. Dès avril 1916, il avait commencé à refuser ses permissions. Chaque fois, ce devenait un peu plus difficile de rentrer.

L'année 1917, il sentit bien que quelque chose avait été irrévocablement brisé en lui. C'était aussi l'année où sa magie avait cessé de fonctionner, comme un mécanisme cassé. Il devait s'en remettre entièrement aux masques à gaz désormais. Mais il n'avait pas peur. La peur, c'était pour l'homme de 1914, celui de la guerre de position, celui qui courait, terrorisé, tiré comme un lapin, réduit à une cible ambulante par son pantalon rouge.

Mais on l'avait enterré vivant dans des fosses à Verdun, et il avait survécu, et marché trois jours jusqu'aux tranchées anglaises. Puis, de nouveau, on l'avait encerclé dans la neige au Chemin des Dames, et avec quelques tirailleurs, ils s'étaient emparés de la batterie ennemie. Et pendant les mutineries de 1917, il avait vu se faire exécuter certains de ses sous-officiers, dissoudre d'autres régiments, mais on ne l'avait pas pris, lui, héros de Verdun et Croix de guerre.

En réalité, il se savait invulnérable. Trompe-la-mort, l'appelaient ses soldats, avec une nuance de respect. « Desjardins est un sorcier, c'est dans son sang bohémien, il fait de la magie noire, qu'ils disaient, il revient toujours vivant. » « On ne peut pas me tuer, lui comprenait, tout ça est un grand jeu. »

Il avait été promu en urgence lieutenant à titre temporaire après l'offensive Nivelle, pour remplacer son officier emporté par un obus. On l'avait ensuite dégradé après sa trêve de Noël avec la tranchée ennemie en décembre 1917. Il était redevenu sergent-chef cependant, les bons hommes se faisaient rares. Ceux qui comme lui refusaient de mourir, encore plus.

On avait alors eu besoin de volontaires pour un coup de main dans la tranchée ennemie. Il s'était présenté, et avait constitué un corps franc qui avait pris d'assaut par surprise la tranchée adverse pour y détruire un nid de mitraillette. Le succès de l'opération lui valut une autre médaille. Après cela, il s'était spécialisé dans ce genre d'opération derrière les lignes. Son escouade était réputée prendre des risques énormes et revenir souvent sans pertes.

Ils ne combattaient plus au fusil et baïonnette, mais au revolver, à la grenade et au couteau. Généralement ils rampaient jusqu'à la tranchée ennemie, lançaient quelques grenades qui produisaient une fumée épaisse, découpaient les barbelés au sécateur, sautaient, achevaient les Boches au poignard. Desjardins leur tranchait la gorge pour ne pas qu'ils gueulent trop. Il détestait quand les gens criaient. Après quelques coups d'éclat, on l'avait recruté pour faire « nettoyeur de tranchée » pendant les assauts. C'étaient les groupes qui suivaient la charge, mais au lieu de continuer, la première ligne ennemie dépassée, ils se répartissaient à droite et à gauche dans la tranchée allemande, pour la « nettoyer » de ses occupants.

Ce jour-là, ils étaient planqués dans une poche de calcaire, sur le no man's land, à cent mètres de la tranchée allemande. Lalanne avait démoli au fusil un capitaine Boche qui avait commis l'erreur de passer dans sa ligne de mire. Le caporal Lalanne était un as, un de ceux qui ne rataient jamais leur coup.

« Tu sais comment ils appellent leurs bons tireurs, les rosbifs ?

– Non.

– Des snippers. Parce que snip, ça veut dire la bécasse chez eux. »

Desjardins regarde Lalanne, interrogatif :

« Et ?

– La bécasse, c'est l'oiseau le plus dur à chasser. C'est posé, et puis en une seconde ça s'envole et part en zigzag. C'est pour ça que seuls les plus grands tireurs réussissent à tirer des bécasses en vol. Moi je te tire des bécasses quand tu veux. »

L'autre jour, ils avaient rencontré une section d'assaut allemande entre les tranchées. Les Boches y allaient par groupes, avec des mitraillettes et des lances flammes. Eux ne faisaient pas le poids avec leurs poignards et grenades. Ils s'étaient donc dissimulé dans ce repli du terrain. Le groupe allemand avait été repoussé au profit de lourdes pertes. Maintenant, c'était leur tour, les Boches ne s'attendaient pas à une riposte. Ils entraient, neutralisaient la tranchée, faisaient signe, et on lancerait alors l'assaut. Facile.

« Comment on sort de là ? »

Il se retourne, c'est Ernest Vial qui demande. Il parle de la poche de calcaire assurément, il faut remonter avant de ramper jusqu'aux barbelés des boches. Mais lui entend autre chose, et Vial aussi l'entend, l'absurde de sa question.

« Par où on sort ? » Vial répète alors, presque suppliant.

Desjardins rigole presque en lui répondant.

« Septième ciel, porte de droite. »

Au-dessus d'eux, très haut, des oies volent en V.

« Allez, venez, il ajoute. On va casser du Boche. »

Son souvenir s'attarde un instant sur le vol des oies, et comme son cerveau a flouté la partie où de nouveau il rampe au sol, découpe le barbelé, lance les grenades, saute, égorge un gars ou deux. Sa vision redevient nette, et il parvenu jusqu'à l'abri des officiers allemands, alignés le long des murs, tremblants. Il y a trouvé des cartes avec les plans de l'assaut à venir.

« Regardez ça, Vial, Bosc ! Fritz laisse trainer ses plans. »

A côté d'eux dans l'abri, il y a un gamin qui n'a pas vingt ans. Encore un qui a menti sur son âge. Il a reçu une balle dans le genou pendant l'attaque et hurle sa douleur. « Oh ! Ferme-la ! » Lui lance Bosc. Le sergent, lui, range les cartes dans sa veste. Le gamin se met à sangloter, Bosc quitte l'abri.

« Ruhe ! » commande le sergent Desjardins à l'Allemand. L'autre continue de hurler, pendant qu'il finit de fouiller la pièce. « MAIS TU VAS FERMER TA GUEULE ! » il explose enfin, puis saisit son revolver, pose le canon sur son front et tire. La cervelle du gamin lui saute à la gueule avec le sang. Il cligne des yeux, crache, ressort, appelle ses hommes :

« Lalanne ?

– On a fini de nettoyer le boyau!

– Toi, Le Cahuet ?

– Pareil pour l'abri. C'était plein de Boches, mais on les a fumés à la grenade.

– Des prisonniers ? »

Les hommes se regardent. Bosc a fait exécuter les officiers. Il se souvient avec détachement avoir éprouvé une forme de satisfaction.

« Non.

– Bien, il répond juste. »

Il essuie de sa joue un reste de cervelle. Un gout métallique familier gagne sa bouche. L'appel du sang. Desjardins s'arrête, tire une fusée de position. La charge est lancée depuis leur tranchée française, à deux cent mètres de là.

« Allez, on se prépare alors, on ira nettoyer la tranchée suivante après la première vague.

La haine a gagné quelque part. Il trouve un genre du plaisir au combat. Les pires instants sont ceux de l'attente. Maintenant, il y a une joie dans l'adrénaline, une ivresse des grondements sourds. Il boit beaucoup aussi, il boit plus qu'avant. Le gout familier du sang est dans sa bouche, il a dû se mordre la langue en sautant dans la tranchée. Maintenant, ils attendent la charge, puis il va falloir continuer à nettoyer sur encore quelques centaines de mètres… Ça risque de faire beaucoup de corps encore, beaucoup de…

« ...respire. Voilà, comme ça, doucement. Juste concentre-toi sur ton souffle. »

Il est de nouveau sur le sol, dans cette pièce-prison, haletant. Un bras de Vladimir est passé autour de ses épaules. Il finit de haleter, et reste silencieux. L'autre ne dit rien mais ne se relève pas non plus. Epuisé, il laisse tomber sa tête contre lui et prend une profonde respiration, puis une autre. Tout ça n'est pas vraiment réel, non ? Enfin, il se dégage d'un mouvement brusque et se redresse en prenant appui sur le mur. En position debout, il reprend son souffle. Vladimir le soutient toujours à moitié. Il aperçoit alors un détail sur son bras.

« Ton bandage, comment…

– Tu m'as supplié de t'effacer la mémoire, il explique. Quand j'ai refusé, tu m'as mis une balle dans le bras.

– Là maintenant ? Quand…

– Non, il y a deux jours. J'ai rien senti heureusement, j'étais trop bourré. Après tu as réussi à me recoudre malgré ton état, je ne sais pas trop comment.

– Je n'ai pas essayé la magie ?

– Heureusement non. Tu m'as sorti quelque chose du genre : la magie, c'est de la merde et puis, je comprends pourquoi on brulait les sorcières. C'est là que je t'ai frappé. Je t'ai frappé fort je crois. Assieds-toi sur le lit. »

Menchikov lui tend des sortes de brioches.

« Mange ! » il ordonne.

Le gout de la nourriture inonde son palais. Il regarde les morceaux du miroir.

« Sept ans de malheur, il dit tristement.

– Je pense que tu as d'autres soucis que vos superstitions à la con. »

Ce n'était pas la première fois. Il avait déjà demandé à quelqu'un de le laisser oublier. Pendant la guerre. Lalanne, Bosc, l'équipe, ça me revient. J'ai été nettoyeur de tranchée ? Comment j'ai pu oublier ? Est-ce que j'ai demandé à oublier ?

« Tu es sûr que tu ne m'as pas effacé la mémoire ?

– Non. Pourquoi faire ? »

Vladimir remue l'air embarrassé.

« Tu perdrais tout Michel, ta famille, ton passé, qui tu es… Tu ne veux pas ça. Je sais que tu ne veux pas ça… »

Une autre pensée traverse soudain son esprit. Mes médailles militaires. Il était persuadé les avoir perdues. A présent il se souvenait clairement : ils étaient en mission derrière les lignes. Devant un village en ruine, Pont-l'évêque, comme le fromage, ils avaient trouvés des Allemands pendus aux arbres. Il avait alors retiré toutes ses médailles, puis les avait fourrées dans la bouche ouverte de l'un des pendus, avant de tirer dessus, jusqu'à ce que son cadavre ne soit plus qu'un rebut de chair sanglante roulant sur l'herbe. Profaner des cadavres. Je suis allé jusqu'à là ?

Il se demande avec terreur combien de zones d'ombre il reste en lui, combien d'horreur enfouies. Il pense à sa mère, morte en s'occupant de malades, qui travaillait jusqu'à épuisement pour son frère et pour lui, et la honte lui vient. Elle l'accapare et l'agresse, et il se mord les lèvres tentant de réprimer cette culpabilité démente. Je suis encore en vie, il se dit alors, sans joie, comme une constatation médicale. La colère valait mieux que les larmes, valait mieux que l'alcool, que les bras baissé, que la peine, que le deuil surtout, la colère dissimulait tout.

« Tout cela fera sens un jour. Au royaume d'Osiris. »

Mais Vladimir parle dans le vide, à lui-même plutôt qu'à un autre.

« Peut-être pour toi. Moi je ne veux plus y prendre aucune part.

– Tu dis ça maintenant. Mais dans le fond tu rêves comme tout le monde d'y retrouver tes proches. »

Michel baissa les yeux puis expliqua d'une voix douce.

« Ils n'y sont pas. Au royaume d'Osiris. Je suis le seul à avoir rejoint la Maison de vie. »

L'au-delà est un lieu solitaire.

« Vladimir. Il faut tuer Iejov.

– Et Staline, et Himmler, et Hitler, et Franco, et le monde entier aussi.

– Tu sais de quoi je parle. Il a ton nom Vladimir ! »

Il ne répond pas. Puis murmure lentement:

"Il faudrait se débarrasser de tous. Tout le parti, tous les gouvernants. Et qui restera-t-il pour faire face aux Nazis quand ils viendront nous chercher alors ? "

L'Espagne brûle m'avait écrit Esme. Le Nome Espagnol était en train de s'entre-déchirer. Et l'Europe? Ou va l'Europe? Devant qui se prostitue-t-elle à présent?

« Il te reste des munitions ? »

Le Russe lui jette un regard en coin.

« Je te jure que si tu essayes encore de vider ton chargeur sur moi…

– Pas sur toi, il promet.

– Qu'est-ce que tu vas faire ?

– Travailler. Mon Nome doit être dans un beau bordel. Je n'ai aucune idée d'où est passée Jeanne. Je dois trouver Lehmann surtout. Et Iskandar va avoir besoin d'un autre homme de main. »


Zapoï : terme russe qui désigne une ivresse continue pendant plusieurs jours

Iejov: Chef suprême du NKVD de septembre 1936 à novembre 1938, principal artisan de la mise en œuvre des Grandes Purges staliniennes au cours desquelles plus de 750 000 personnes furent exécutées.